‹ Jacques de Brancion (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · MEMNE, CANS ET C'«, LIBR. -ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MEMNE, CANS ET C'«, LIBR. -ÉDITEURS

LITOVRMB. I LBIPBIO.

MÊME MAISON. | J. P. MELINE.

CHAPITRB PRSMISR.

JACQDB» DB BRAIfCION. 1

▼iiia^ et ehâteav.

L'année i802 venait de finir. Le grand capitaine qui, depuis la bataille de Marengo, présidait aux destinées de cette république dont il devait bientôt faire, sous le nom pres^ tigieux d'empire, une monarchie absolue, avait enfin consenti à donner la paix au monde, et se reposait de ses brillantes et rapides victoires, dans la tâche laborieuse et

difficile , même pour son puissant génie, de reconstituer sur des bases nouvelles tout ce que la révolution, dans sa criminelle folie, avait cru détruire sans retour. A sa voix les temples profanés s'étaient rouverts ; les partis séduits ou lassés avaient déposé leurs armes et ajourné leurs espérances ; les ruines éparses de l'édifice ancien semblaient se relever d'elles-mêmes pour former l'édifice nouveau ; chaque jour des mesures réparatrices montraient, dans le pouvoir qui étreignait la France pour la sauver de sa propre fureur, un désir sincère, une volonté inébranlable et intelligente d'eflFacer jusqu'aux derniers vestiges d'une époque honteuse et coupable. La pensée de l'oubli germait dans tous les cœurs, le besoin de la conciliation était devenu le mobile de tous les esprits. Après avoir défié la licence, on en était venu jusqu'à renier la liberté. Les bourreaux, désavoués à la fois par le peuple qui les avait applaudis, et par les ambitieux qui leur avaient mis naguère

la hache à la main, s'abritaient derrière le despotisme naissant d'un soldat législateur ; et les victimes oubliées, osant paraître au grand jour, trouvaient protection même parmi ceux qui les avaient poussées dans l'exil ou désignées à l'échafaud. Si les hommes de 95 n'avaient pas encore caché leurs mains sanglantes dans les plis d'un manteau ducal, ils cherchaient déjà à faire oublier leur passé, par un zèle bruyant et, disons-le, parfois utile pour le nouvel ordre de choses. Bien des plaies cependant restaient encore à cicatriser; bien des injustices attendaient toujours l'heure de la réparation; mais le malheur avait enseigné la patience, et ceux k qui l'on rendait la consolation de prier leur Dieu , et la joie de fouler le sol natal , croyaient n'avoir rien perdu, et contemplaient sans haine et sans envie, du haut de leur misère , les existences nouvelles que l'iniquité révolutionnaire avait créées à leurs dépens.

Cette époque, qui fut, de plus d'une manière, glorieuse pour la France, nous semble digne d'être étudiée, parce que, plus qu'aucune autre, elle mit en relief et en lumière tout ce quïl y a de vraiment grand et de solidement bon dans notre caractère national, quand il n'est pas faussé par les sophismes des circonstances. Quoi de plus intéressant et de plus instructif tout k la fois, que de montrer, d'une part, les vainqueurs revenus à la modération et presque k la honte de leurs victoires, et de l'autre, les vaincus acceptant avec résignation et courage cette humble place au soleil de la patrie, qu'on leur voyait reprendre avec un sympathique intérêt, et que l'esprit de paix et de fraternité élargissait chaque jour autour d'eux. N'est-ce donc pas aussi un bel enseignement à donner à nos temps d'égoïsme et d'instabilité, que le spectacle de cette concorde soudaine qui s'établit entre les spoliateurs et les dépossédés, à compter du moment où la politique ayant

enfin compris que la mansuétude est aussi une puissance, décida qu'il n'y aurait désormais plus de proscrits, et que la patrie, cette mère aux larges entrailles, ne devait pas compter d'orphelins.

Quoique je fusse bien jeune alors, et quoique j'aie oublié bien des choses arrivées depuis , j'ai conservé de cette époque un religieux souvenir, entretenu d'ailleurs, iUuminé de loin en loin par de longues conversations avec des hommes qui, ayant vécu au milieu même des événements, étaient plus capables que moi de les bien juger. La mémoire garde longtemps l'empreinte des circonstances auxquelles le cœur a du des émotions profondes, et la mienne a toujours présente l'heure mille fois bénie où la voix respectée de mon père me dit avec des accents frémissants de bonheur : Enfant, cette riche contrée que tu vois là, c'est la France! la France où tu n'es pas né, mais où tu auras le bonheur de mourir, j'espère

Aime-la bien ! aime-la quoi qu'il arrive, et surtout ne la quitte jamais!.,.

C'était sur la fin d'un beau jour d'été. Un fleuve immense, dont les ondes vertes et transparentes comme l'émeraude se déroulaient avec grâce et majesté, h notre droite et à notre gauche, entre deux chaînes de collines à la fois fertiles et pittoresques, attira d'abord mes regards, pendant que nous traversions lentement, assis sur le siège d'une petite calèche de voyage, un large pont de bateaux, plus d'une fois franchi de-^ puis dix ans par les phalanges victorieuses de cette terrible république qui avait proscrit ma famille, et qui allait accueillir et protéger mon enfance. Mon père, qui me tenait la main et me la serrait de temps en temps d'une manière convulsive, me faisait remarquer, éclairés par les derniers rayons du soleil couchant, de vieilles églises blanchies à neuf, car leur restauration était récente, et quelques châteaux en ruine, dont les an-

ciens possessears mangeaient peut-être encore sur la terre étrangère le pain amer de l'exil. Bientôt nous arrivâmes dans une petite ville dont je n'ai jamais su le nom, mais que je pourrais décrire, comme si c'était hier que je l'eusse vue. Nous devions y passer la nuit et en repartir le lendemain. Le postillon qui nous conduisait s'arrêta sur une place que je crois voir encore. A l'instant même notre modeste équipage fut entouré par cette foule d'oisifs qui stationnent habituellement aux alentours des auberges et des maisons de postes. On ne tarda pas h nous reconnaître pour des émigrés qui rentraient : nous paraissions si émus ! nous avions l'air si heureux ! Aussitôt les témoignages de sympathie les plus évidents, les plus délicats nous furent prodigués. On voulut savoir qui nous étions, d'où nous venions, si nous rentrions avec bonheur et confiance ; on nous demandait presque pardon de tout ce que nous devions avoir souffert : on eût dit que nous

étions attendus et qu'on s'était réuni pour nous faire cet accueil. Il n'y avait là que des paysans et des ouvriers; des prolétaires, comme disent les aristocrates d'aujourd'hui, grands seigneurs enrichis dans les fitbusteries des chemins de fer. Parmi ces hommes, beaucoup sans doute étaient d'anciens hurleurs de Marseillaise, peut-être même des danseurs de carmagnole autour des échafauds : eh bien , tous semblaient s'associer à notre joie, et cherchaient à l'augmenter par les manifestations de leur intérêt. Après avoir mis pied à terre et donné quelques ordres pour notre souper, sans entrer dans la maison, nous demandâmes le chemin de la paroisse : personne ne s'en étonna. Un forgeron qui se trouvait là s'offrit pour nous conduire, et me prenant dans ses bras nus il me porta jusqu'à l'église dont la porte était toute grande ouverte, et où il entra avec nous. Je crois que c'était pendant l'octave de la Fête-Dieu : c'était du moins le soir

d'une solennité quelconque du cuite catholique. L'autel était orné de fleurs naturelles; d'autres fleurs jonchaient les larges dalles de la nef, et les petits carreaux noirs et blancs du chœur. Nous nous agenouillâmes devant un christ mutilé, mais debout sur sa haute croix en bois de chêne bruni par le temps. Le forgeron, qui se croyait peut-être obligé de nous attendre pour me rapporter à l'hôtel, se tenait à l'écart, timide et presque honteux de sa présence dans une église. Notre prière se prolongeant, cet homme fit comme nous, et nous le vîmes se prosterner, à demi caché par un pilier, et marquer k la dérobée sa large poitrine du signe du chrétien. Qui sait ce qui se passait alors dans son âme ? Je n'ai aucune idée que nous nous en fussions informés, mais en me retraçant cette petite scène aujourd'hui, il me semble y voir la personnification grave et sereine de la France pacifiée, et je m'explique sans peine comment ma mémoire a pu garder aussi

fidèlement le souvenir d'une époque marquée par des émotions de cette nature.

Cette bienvenue sur le sol aimé de la patrie, souhaitée par des inconnus; cet homme du peuple me portant, moi fils de patricien proscrit, dans une église on il n'était pas entré depuis dix ans peut-être; les transports de joie qui, peu de jours après, accueillirent mon père quand il reparut, me tenant par la main, au milieu de ceux que la mauvaise foi des partis appelait ses vassaux, et qu'il avait, lui, toujours nommés ses frères, ont longtemps occupé les rêves de ma jeunesse, et quand les hasards de la destinée m'eurent fait romancier, je pris avec moi-même l'engagement de consacrer une de mes œuvres h la peinture fidèle d'une époque trop féconde en leçons utiles, pour n'être pas un peu oubliée aujourd'hui, qu'on est aussi peu soucieux du passé que de l'avenir.

Dans cette partie de Tancienne province de Champagne qu'on nommait avant la révolution le Bassigny, et qui forme k présent le département de la Haute-Marne, se trouve, à cinq quarts de lieue environ de la petite ville d'Arc*«n-Barrois, un village de deux cent cinquante h trois cents feux, appelé Saint-Révérien. Situé au centre d'une étroite et profonde vallée, entouré de tous les côtés de hautes montagnes couvertes de forêts, arrosé par des sources nombreuses qui jaillissent des bois, et descendent avec on harmonieux murmure pour se jeter dans un lac d'une centaine d'arpents d'étendue, ce village réunit tout ce qui constitue cet ensemble k la fois gracieux et sévère que les poètes, les artistes et les femmes nerveuses nomment le pittoresque. La végétation des 1 2

bois est puissante et variée; l'eau des sources est claire, vive et babillarde; le sol des champs qui couronnent les hauteurs et que Ton n'aperçoit pas du fond de la vallée, est d'une richesse rarement contrariée par l'âpreté d'un climat, dont là rudesse est en quelque sorte proverbiale à dix lieues à la ronde : l'hiver quand les bonnes femmes de la petite ville d'Arc vont à la messe, elles ne manquent jamais de dire en soufflant dans leurs doigts, préservés cependant par des mitaines violettes : il ne doit pas faire bon aujourd'hui pour cueillir le muguet dans les bois de Saint-Révérien.

Les deux cent cinquante ou trois cents maisons dont nous avons parlé plus haut, sont groupées h l'extrémité du lac , sur la droite et sur la gauche d'un large chemin vicinal qui traverse la vallée dans toute sa longueur. Elles sont pour la plupart construites en moellon revêtu de chaux, couvertes au moyen de ces larges pierres plates

qu'on appelle des laves en Champagne, et dans le nombre quelques-unes peuvent se glorifier à bon droit d'appartenir à cette catégorie d'habitations qu'on caractérise dans les provinces par le nom de maison bour" geoise. Le toit porte des girouettes qui représentent ordinairement, suivant que le propriétaire est cultivateur ou braconnier, des bœufs conduisant une charrue, ou un chasseur faisant feu sur un lièvre; les fenêtres sont défendues du froid et des rôdeurs de nuit par des contrevents peints en vert olive, et le petit jardinet, situé le plus souvent sur le derrière des demeures plus modestes, étale là sur le devant son parterre prétentieusement orné de buis, et sa petite tonnelle ombragée de chèvrefeuille. Une église qui ne manque pas de caractère, un presbytère assez coquet, et une auberge k enseigne illustrée par un vitrier de Chaumont, où on loge à pied et à cheval, complètent le village de Saint-Révérien, tel qu'il

s'offre aux regards du très-petit nombre de voyageurs qui le traversent aujourd'hui.

Les choses n'étaient point ainsi il y a quarante-quatre ans, époque à laquelle remonte la date du commencement de notre histoire. Saint-Révérien était bien déjà un joli village gracieusement situé entre deux hautes collines couvertes de belles forêts, mais il laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la prospérité de ses habitants. Les levées en masse et les enrôlements volontaires de la révolution l'avaient épuisé d'hommes ; les réquisitions forcées en nature avaient mis dans la gène ses propriétaires aisés, et enfin l'émigration de l'ancien seigneur avait réduit à la misère trente ou quarante familles de journaliers qui vivaient jadis des bienfaits du proscrit.

Ce seigneur, ou pour parler d'une manière plus exacte, ce bienfaiteur était le chef de l'ancienne et noble famille de Brancion. Jeune encore quand la révolution avait éclaté,

il s'était tenu à l'écart daDS son château de Saint-Révérien, jusqu'au jour où il avait cru de son devoir d'aller à Paris défendre la France attaqnée dans la personne du roi. Mentionnons en passant que le comte de Brancion appartenait à cette portion de l'aristocratie française qui contemplait avec plus de tristesse que d'envie les familles anciennes ou nouvelles dont la fortune se faisait par la cour ; et il y avait tel duc éclos dans l'oratoire de madame de Maintenon, ou dans le boudoir de madame de Pompadour, dont il n'aurait jamais voulu épouser la fille, eutelle eu des millions à lui apporter en dot. Descendant d'une de ces grandes races militaires qui ne quittaient leurs châteaux, vieux aids d'aigles jetés sur la pointe des rocs, que pour courir sur les champs de bataille à l'heure des dangers, il aimait d'une égale afiection le roi qu'il regardait comme son chef, et le peuple au milieu duquel s'écoulait sa vie : seulement il ne s'entendait pas plus 1 2.

à flatter le premier dans ses faiblesses, qu'à encourager le second dans ses folies. Chevalier comme Bayard l'avait été, et comme la Rochejacquelin devait Têtre; citoyen comme Pastoret et Gazalès, il se serait peutêtre associé au mouvement de quatre-vingt neuf, s'il n'avait eu pour chefs le vice, l'infatuation imbécile et la félonie, personnifiés dans Mirabeau, la Fayette et d'Orléans...

Blessé à la journée du 10 août, le comte de Brancion avait pu quitter Paris avant les massacres de septembre, et il était revenu k Saint-Ré vérien, bien décidé à ne pas émigrer. Par suite d'une erreur à laquelle sont sujettes toutes les nobles natures, il se disait que n'ayant jamais fait de mal k personne, il ne pouvait pas avoir d'ennemis, et qu'en conséquence il ne devait rien craindre de ses concitoyens. Effectivement il fut d'abord accueilli avec les mêmes témoignages d'affection qu'il était accoutumé de recevoir à chacun de ses retours dans ses terres. Il y reprit sa

vie paisible et ses habitudes de bienfaisance, et au milieu de la perturbation générale, pendant qu'on pillait et qu'on incendiait les châteaux de ses voisins, il aurait eu une existence tranquille, s'il avait pu distraire son noble cœur des malheurs de sa patrie et des crimes de ses concitoyens. Triste du présent, découragé de l'avenir, il ne fit pas moins de bien qu'autrefois , mais il s'isola davantage. L'envie et la cupidité qui veillaient comme elles veillent toujours, cherchèrent des ingrats pour leur venir en aide; on devine qu'elles en eurent bientôt trouvé. On accusa d'abord sourdement le comte de Brancion de conspirer contre cet enfant féroce dès son berceau qu'on appelait la république ; puis on le dénonça au district de Ghaumont, comme entretenant des correspondances coupables avec l'étranger. On ne désirait pas précisément l'envoyer à l'échafaud, mais on avait, pour souhaiter qu'il émigrât, des motifs que tout le monde doit comprendre : on

voulait sa fortune en masse, et il ne la distribuait qu'en détail, l'avare qu'il était! Il avait une jeune femme qu'il adorait, un fils de quatre ou cinq ans en qui se résumaient toutes ses espérances d'avenir : il ne voulut pas exposer ces deux tètes si chères à des dangers qu'il aurait bravés s'il eût été seul. Averti officieusement qu'on devait l'arrêter, il se décida à passer en Suisse, où il arriva sain et sauf dans le courant de mai de l'année i795, accompagné de sa femme et de son enfant. Ceux que sa présence importunait eurent donc la consolation de penser qu'ils ne seraient pas obligés de se défaire de lui par la guillotine : nous aimons à croire que ce fut une petite satisfaction pour eux.

Au surplus il était temps, car la nuit qui suivit son départ, accompli du reste avec le plus profond mystère, les habitants de Saint -Révérien, ameutés et conduits par un ancien valet de chambre du comte, devenu maire du village, vinrent piller et

brûler ce château d'où étaient sortis tous les bienfaits dont leurs ancêtres . et eux-mêmes avaient vécu et vivaient depuis des siècles.

Plus tard les biens du comte émigré , qui avaient été confisqués suivant la coutume d'alors, furent vendus comme propriété nationale. L'ancien valet de chambre et quelques paysans, ses complices, s'en rendirent acquéreurs à des prix dérisoires. L'État retint des bois trop considérables pour trouver des acheteurs , et le château, mis cependant en adjudication, ne fut pas vendu : le pillage et l'incendie en avaient fait un séjour presque inhabitable : personne n'en voulut.

Ce château , vieille construction féodale du treizième ou du quatorzième siècle, s'élevait au sommet d'une masse imposante de rochers qui fermait hermétiquement, du côté du nord, la petite vallée de Saint-Révérien. Le lac, dont nous avons dit quelques mots , le séparait du village, et l'on communiquait de l'un à l'autre, soit par eau, au moyen de

petites barques toujours amarrées des deux côtés, et au sçrvice de tout le monde, soit par terre, en suivant un des chemins tracés entre les collines boisées et les deux rives du lac. Vu de Saint-Révérien, l'antique manoir des comtes de Brancion offrait un coup d'œil d'une sévérité majestueuse; contemplé des fenêtres du château, le village, au contraire, formait un ravissant point de vue. Tous deux à des heures différentes, suivant la hauteur du soleil, semblaient se mirer dans les flots transparents et profonds du lac ; mais l'un s'y reflétait, austère et sombre comme un vieux guerrier bardé de fer, l'autre joyeux et pimpant, comme un jeune berger qui attend son amante, assis au bord de l'eau. Le premier n'avait ni parc ni jardin : les vastes forêts qui l'environnaient de toutes parts lui en tenaient lieu, et les rochers sur le haut desquels il était bâti, couverts d'une végétation vigoureuse et variée, sufiîsaient de reste pour procurer à ses habi-

tants le plaisir de la promenade. De nombreux sentiers tracés en zig-zag dans ces rochers montaient du lac au château, où Ton arrivait aussi par deux rampes circulaires, accessibles aux cavaliers et aux voitures.

Le pillage et l'incendie du mois de mai 4793 avaient bien commencé la dévastation du château de Saint-Révérien; mais, depuis, chaque jour y avait ajouté quelque chose, rapine hardie ou timide qui s'accomplissait tantôt à la face du soleil, tantôt dans Fombre de la nuit. Les habitants du village, ayant bu toute honte en une seule fois, ne s'étaient pas fait faute d'achever en détail l'œuvre de leur folie et le crime de leur ingratitude. Après le mobilier, enlevé d'abord sous l'ingénieux prétexte de le sauver des flammes, étaient venues les portes et les fenêtres que le feu avait épargnées, mais que la moisissure pourrait atteindre; puis les ferrures, les solives noircies, les poutres à demi consumées; enfin quelques individus

plus impudents encore que les autres, s'étant mis en tète de bâtir, et manquant de matériaux, avaient, sans scrupule, envoyé des maçons démolir tantdt une tour, tantôt un escalier, quelquefois même un corps de logis tout entier. Une circonstance singulière arrêta ces désordres, en donnant des gardiens inattendus aux débris de la vieille demeure féodale de la maison de Brancion. Deux ou trois familles nombreuses qui vivaient entassées dans des cbaumières pour lesquelles elles payaient un loyer, ce qui n'arrivait pas, du reste, avant l'émigration du comte, trouvèrent plus commode et plus lucratif de s'établir sans façon au château. Un certain nombre de pièces voûtées situées au rez-dechaussée, étaient encore h peu près habitables. Ces familles s'en emparèrent avec une confiante bonhomie, et une fois installées, elles défendirent le reste comme leur propriété. L'usurpation devenait conservatrice ; le coquin satisfait jouait è l'honnête homme ;

ce n'était pas nouveau alors : ce doit l*étre encore moins aujourd'hui.

Au milieu de ces violences et de ces rapines, la demeure des pauvres proscrits n'était cependant pas restée un seul jour complètement abandonnée. Une vieille femme de charge du comte avait été laissée par lui au château, avec Tordre exprès d'en sortir à l'instant même si sa sûreté l'exigeait. Cette femme avait assisté au pillage et à l'incendie, mais ni l'un ni l'autre n'avaient pu la déterminer h quitter la place. Poursuivie d'étage en étage et de chambre en chambre par les déprédateurs, la fidélité de son dévouement avait fatigué la persévérance de leur ingratitude, et de guerre lasse on lui avait laissé la jouissance d'une des ailes du château, dont peu de personnes avaient la permission d'approcher. Elle avait réuni dans cette retraite, que son courage faisait inabordable, quelques meubles et quelques portraits de famille, sauvés miraculeusement le jour du

sac du château, ou depuis rachetés par eUe. Cette femme, qui se nommait Adrienne Petit- Jean, était toujours seule. Symbole vivant de la fidélité assise sur des ruines, devenue en quelque sorte ruine elle-même, elle pleurait souvent, espérait parfois et priait toujours.

CH/^PITRS II.

I^'anber^e da ^rand Saint-Hubert.

Le voyageur qu'un hasard quelconque ou des affaires eussent conduit dans la petite vallée de Saint-Révérien, le soir d'un des premiers jours de janvier de l'année 1803, et qui ne l'aurait pas traversée depuis dans une autre saison, serait parfaitement en droit de nous dire qu'il ne l'a pas reconnue le moins du monde dans la description que nous venons d'en faire à la fin du chapitre 1 5.

précédent. Effectivement à Tépoque dont nous parlons, qui est celle du commencement de l'histoire que nous allons raconter, l'hiver, en répandant sur tous les objets sa te nte monotone, avait complètement changé l'aspect des lieux. La neige, qui avait déjà une épaisseur considérable sur le sol , continuait de tomber si droite et si drue, qu'il était impossible de voir h dix pas autour de soi, et comme la journée était déjà fort avancée, il ne restait plus que fort peu de chances de rencontrer sur le chemin quelque paysan attardé, qui pût vous dire, pour répondre à une question que vous lui auriez adressée : — Monsieur, vous avez des montagnes k votre droite et à votre gauche, un grand étang devant vous, et dans quelques secondes vous entrerez dans un village.

L'hiver, pour lequel nous professons personnellement une affection toute particulière, est aussi la saison de prédilection de

rhabitant un peu aisé des campagnes. Blasé de bonne heure sur les beautés de la nature, quand par hasard il n'est pas né indifférent pour elles, elles se confondent en outre dans son esprit positif avec le souvenir de ses plus rudes travaux. Pour lui les grâces naïves du printemps, les magnifiques splendeurs de l'été, et les charmes doux et voilés de l'automne ne s'offrent à sa pensée que sous la triple forme d'une faux, d'une faucille et d'une charrue. L'hiver, au contraire, ne lui donne ou ne lui rappelle que les joyeuses veillées passées autour de son foyer ; les festins acceptés et rendus entre voisins, quand on a tué Vhabillé de soie ^ ; les bruyantes soirées au cabaret pendant que le givre scintille aux vitres, et que le sol de la rue résonne sous le sabot du passant; et enfin les matinées consacrées à la chasse, en compagnie de

' En Bourgogne et en Champagne, le peuple, qui a aussi ses délicatesses de langage, appelle le porc un fiabiUê de soie.

M. le maire, lequel ne manque jamais, le digne magistrat qu'il est, d'ordonner une grande battue au loup , chaque fois qu'il éprouve le besoin de manger du lièvre ou du chevreuil.

Dans le chapitre qui nous sert d'introduction, nous avons dit en finissant de décrire la petite vallée de Saint-Révérien, que le village de ce nom avait l'honneur de posséder une auberge. Ce n'était pas un de ces cabarets champêtres dont la pauvre façade délabrée a pour tout ornement un fagot de genièvre plus ou moins sec. C'était une véritable auberge, rustique si l'on veut, mais enfin ayant une enseigne peinte, et où l'on pouvait toujours, à la rigueur, manger un poulet dur et une omelette brûlée, le tout humecté d'un gtngttet couleur de rose, agréable à l'œil, rude au palais, mais bienfaisant sur l'estomac.

L'enseigne de cet établissement représentait un gros gaillard, jouiBu, rougeaud,

pansu, ayant une espèce de cornet pendu à son côté, une manière de fusil sur l'épaule, et menant en laisse deux quadrupèdes qu'on pouvait supposer, vu la position qu'ils occupaient, devoir être des chiens.

Au bas de ce tableau où le vert dominait, même dans les chiens, on lisait ces mots en superbes majuscules :

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