‹ Jacques de Brancion (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · AU GRAND ^SAINT-HDBERT · texte numérisé non relu

AU GRAND ^SAINT-HDBERT

Et plus bas, en caractères plus petits :

Denis, aubergiste. Bon hgis d pied et à cheval, prend Us chiens en pension , les dresse : remède secret contre la rage.

Avant d*eo finir avec cette enseigne^ ayons la bonne foi de mentionner que l'artiste qui l'avait peinte s'était bien gardé de commettre l'anachronisme grossier de placer un fusil double sur l'épaule du patron des chasseurs :

800 Saint-Hubert portait une arquebuse è mèche.

A droite et à gauche de cette œuvre d'art, le même peintre avait figuré sur la muraille des trompes de chasse d'une grandeur démesurée, et au centre de ces trompes, le maître de la maison avait cloué des chouettes et des tètes de loup, les unes étendant leurs larges ailes fauves, les autres montrant leurs formidables crocs d'une blancheur éblouissante.

Pour éviter à nos lecteurs l'ennui de réfléchir sur les causes de la présence de ces attributs cynégétiques sur la façade d'une auberge, nous leur dirons bien vite que le sieur Denis était un ex-piqueur du comte de Brancion.

Conune la révolution lui avait fait perdre sa place, il s'était résigné à réparer cette injustice du sort à son égard, en achetant à vil prix quelques-unes des terres confisquées sur son ancien maître.

Mais il avait commis cette action d'une honnêteté douteuse avec une sage mesure. Denis n'était pas un de ces coquins aveugles qui tirent imprudemment d'un crime tout ce qu'il peut produire. C'était un habile, un finoty incapable de provoquer le mal, mais, une fois le mal fait, sachant très-bien l'exploiter à son profit. Exemple: Si, en 4830, Denis eût été ou général, ou préfet, ou receveur des finances, il se serait rallié à la branche cadette en pleurant la branche aînée, mais on peut a£Srmer qu'il n'aurait pas combattu pendant les trois journées : ses principes ne le lui eussent pas permis.

C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années, noir, sec, alerte, et prodigieusement actif : voilà pour le physique. Quant au moral, Denis était conteur, causeur, gouailleur, spirituel et très-bien élevé pour un homme de sa classe.

Grâce à ses acquisitions de biens nationaux, Denis avait parfaitement de quoi vivre

sans rien faire; mais 0 n'entrait pas dans ses idées qu'on pût dire qu'A était assez riche pour rester oisif.

Comme il ne croyait pas à rétemité des réTolotions, 0 pensait qu'il n'était point impossible que son maître rerint tôt ou tard, et il disait :

— Moins je paraîtrai avoir, plus je serai sur qu'on ne me chicanera pas sur ce que j'aurai.

Il résulte pour nous de ceci, que Denis doit être considéré comme le véritable créateur de la politique modeste, inventée depuis par M. Guizot.

Maintenant que nous avons tracé le portrait d'un de nos personnages, nous pensons qu'on sera bien aise de le voir en scène, et pour l'y mettre de la façon la plus naturelle, nous nous introduirons tout bonnement chez lui.

Or, le 6 janvier 1805, sur les sept heures du soir, l'auberge du grand Saint-Hubert présentait un aspect assez animé. La pièce principale de cet établissement, bien qu'elle servit tout à la fois de cuisine et de salle k boire et à manger, réunissait l'élite de la population de l'endroit. Un grand feu pétillait dans une immense cheminée ; une longue table en bois de chêne, placée en travers du foyer, était couverte de bouteilles vides et pleines, et de verres sans cesse en mouvement. Des deux côtés de cette table se tenaient accoudés sur elle, et assis sur des bancs grossiers, une demi-douzaine d'individus.

Bien que ces six personnes fussent assez près les unes des autres pour laisser supposer qu'elles buvaient ensemble, il n'aurait

JACQUES DR BRAHCIOfl. 1 4

pas fallu néanmoins les examiner bien longtemps, pour reconnaître qu'elles formaient deux sociétés très-distinctes, et que chacune d'elles tenait essentiellement h n'être pas confondue avec l'autre, ce qui ne les empêchait pas d'échanger quelques paroles de temps en temps.

Parmi ces six notabilités villageoises, deux attiraient particulièrement l'attention, et méritent, par conséquent, que nous consacrions quelques lignes à faire connaître leurs personnes, et à donner une idée générale de leurs antécédents.

La première était un homme de quarantecinq à quarante-huit ans, mais paraissant avoir beaucoup plus que cet âge. Il était de taille moyenne, maigre, déjà voûté, et tout en lui annonçait une constitution débile, ou usée par les soucis ou la maladie. De longs cheveux de ce gris cendré de tous les blonds qui commencent à blanchir, étaient relevés sur son front et retombaient en mèches plates

et peu fournies sur sa nuque courbée. Le front que cette coiffure laissait à découvert était étroit, bombé près des sourcils et fuyant en arrière vers le sommet de la tête. Un zoologiste qui le découvrirait dans quelque cent ans d'ici, dépouillé de son enveloppe capillaire, ne déciderait pas de prime abord s'il a appartenu jadis à un individu de la race humaine ou à un carnassier. Deux yeux, vert pâle, ternes, inquiets et questionneurs, jetaient de sinistres lueurs sur des joues creuses et livides dont les pommettes étaient saillantes. Le nez était long et recourbé du bout en bec d*oiseau de proie; les lèvres étaient si minces, que sa bouche, dans le silence, n'avait guère plus de saillie qu'une cicatrice. Cet homme parlait beaucoup, et terminait toutes ses phrases par un éclat de rire de l'expression la plus bizarre : on eût dit le glapissement d'une renard pris au piège, ou la toux d'un enfant atteint du croup. La voix était tout à la fois grêle.

sourde et erlarde. Les geas du pays qui ayaient assisté à quelques-unes des séances de la Convention, prétendaient qu'eUe avait uae analogie frappante avec celle du monstre Robespierre. ( Nous demandons bien pardon de cette épithète à tous les disciples de ce saint apôtre.) Ses mouvements étaient brusques et saccadés comme des tressaillements involontaires : ils semblaient annoncer un perpétuel effroi ou de soudaines inquiétudes. L'ensemble était repoussant et même sinistre.

Soit que ce personnage, déjà flatté d'avoir uae ressemblance avec un des tigres de la révolution, eut voulu la rendre plus complète encore, soit que ce fût réellement dans ses goûts et dans ses habitudes, toujours est-il que sa mise était singulièrement soignée quoique fort simple, et, à tout prendre, parfaitement en rapport avec le rang qu'il occupait dans la hiérarchie sociale de Saint-Révérlen. Il portait une ample redin-

gote en drap couleur tabac d'Espagne, ornée de larges boutons d'acier taillés k facettes, qu'on reconnaissait au premier coup d'œil pour être un débris de l'ancien régime. Un gilet blanc à grands revers pointus, une cravate de mousseline empesée dans laquelle il rentrait son menton après chacun de ses lugubres éclats de rire, une culotte courte en tricot rougeâtre, et des bottes molles laissant voir des jambes fluettes, chaussées d'un bas chiné de plusieurs bleus, complétaient le costume très-caractéristique de notre personnage, et achevaient de le désigner comme un des coryphés de l'ancien parti révolutionnaire : un petit chapeau à trois cornes était posé à côté de lui, sur la table dont il occupait le haut bout.

Cet homme était, depuis le mois de novembre 1792, maire de Saint-Révérien, et par conséquent le premier de l'endroit.

Il se faisait appeler le citoyen Brulard ; mais les paysans qui le détestaient ne le 1 4.

nommaient jamais, à son grand dépit, que le père Brulard : nous saurons tout à l'heure qu'on lui donnait aussi, de temps en temps, un autre nom qui lui était encore moins agréable.

Brulard était un orphelin que le père du comte de Brancion, émigré, avait recueilli et fait élever.

Devenu grand, le fils de son bienfaiteur l'avait gardé comme valet de chambre.

Plus tard, le jeune comte de Brancion s'étant marié, Brulard voulut aussi prendre femme. Le comte dota la fille d'un de ses fermiers et la lui donna.

Madame Brulard accoucha quelques mois avant la comtesse, de sorte qu'elle put devenir nourrice de l'enfant que celle-ci mit au monde.

Malgré tout cela, ou à cause dé tout cela, qui sait? quand la révolution éclata, Brulard se fit révolutionnaire.

Ce fut lui qui provoqua la dénonciation

du comte et l'obligea à émigrer pour sauver sa tête !

Lui, qui ameuta les paysans de la contrée, et les conduisit au pillage et à l'incendie du château de son ancien maître !

Lui, enfin, qui, le premier, osa donner l'exemple d'acheter, h yii prix, les biens confisqués sur la famille émigrée.

Brulard avait donc toutes sortes de droits à passer pour être ce qu'on appelait de 1792 à 1800, un grand citoyen.

Le soir dont nous parlons, il éta^ venu à l'auberge de son ancien camarade, Tex-piqueur, en compagnie de maître Larue, le notaire du village.

Brulard et Larue étaient les deux inséparables.

Ils ne s'aimaient guère et ne s'estimaient pas beaucoup ; mais ils se voyaient souvent parce qu'ils ne croyaient pas qu'il fût de leur dignité de fréquenter d'autres personnes à Saint-Révérien.

Quand ces deux notabilités villageoises étaient entrées dans la grande salle de l'au* berge, elles n'y avaient trouvé personne à leur grande satisfaction.

Mais, peu de moments après leur installation, quatre paysans étaient arrivés et avaient pris place à la même table.

Ces quatre individus complétaient les six dont nous avons parié dans les premières pages de ce chapitre.

Trois d'entre eux étaient de ces bons paysans ^comme on en rencontre partout, soit qu'on traverse le royaume de Lille à Bayonne, ou de Brest à Strasbourg.

Leurs physionomies offraient cet heureux mélange de bonhomie et de finesse, qui forme en France le type le plus commun de l'habitant des campagnes.

Nous n'en dirons pas autant du quatrième. Celui-là était un grand gaillard d'une trentaine d'années, dont le visage remarquablement beau avait une rare expression d*éner-

gie et de bonté. Ses yeux noirs , largement fendus, étaient vifs et doux, son front élevé et droit était couronné par une chevelure brune, légèrement bouclée sur les tempes et derrière les oreilles. Il avait les joues pleines et chaudement colorées d'un bistre rougeâtre qui annonçait la vigueur et la santé : Tune d'elles, la gauche, était sillonnée par un magnifique coup de sabre partant du haut du front, passant par-dessus l'œil, et venant se perdre dans la moustache, laquelle était noire et touffue. La cicatrice profonde que cette blessure avait laissée, loin d'être désagréable à la vue, donnait à la physionomie de notre personnage un charme tout particulier, et l'aurait fait reconnaître pour un militaire, alors même que l'on n'eût pas remarqué quïl portait une cravatte de taffetas noir, bordée d*un liseré blanc, et qu'un parement de drap cramoisi sortait de la manche droite de la blouse de toile bleue qu'il avait passée pardessus ses vêtements.

Cet homme était effectivement un ancien soldat : il se nommait Vivant Beaugey.

Enrôlé volontairement au mois de juin 1795, il avait reçu récemment son congé, et il était arrivé le soir même à Saint-Révérien après dix années d'absence.

En reconnaissant Brulard, a son entrée dans la salle de l'auberge, son visage ouvert et calme s'était subitement assombri. Brulard, de son côté, avait manifesté une sorte de trouble qui s'était trahi par l'altération soudaine de sa physionomie : ses yeux presque toujours inquiets, étaient devenus hagards, et ses joues creuses, habituellement livides, avaient pris une teinte cadavérique^

CHIAPITRS III.

lie soldat de la république.

Le sentiment de répulsion qui s'était peint sur les traits de l'ancien soldat, en reconnaissant Brulard, et FefFroi que ce dernier n'avait pu dissimuler, étaient restés un secret pour les témoins de ce petit incident, et chacun semblait à peu près dans son état naturel au moment où nous trouvons tous nos personnages réunis.

Toutefois un observateur attentif aurait pu remarquer avec un certain étonnement , que Vivant Beaugey, qui avait pris place sur le banc k côté du maire de son village, s'était posé de manière k lui présenter l'épaule, et qu'en causant il affectait de ne* s'adresser qu'aux trois individus qui étaient venus avec lui, et k Denis, debout devant la cheminée à laquelle il tournait le dos faisant face k la table.

firulard avait dévoré en silence ce sansfaçon un peu méprisant, et pour l'atténuer aux yeux de son ami le notaire, il jetait de temps en temps dans la conversation quelques mots auxquels le soldat ne répondait que par de brusques monosyllables, ce dont il se dispensait même le plus souvent.

— Est-ce que vous ne venez pas boire un verre de vin avec nous, maître Denis? demanda Vivant à l'aubergiste.

— Très-certainement, mon garçon, répondit l'ex-piqueur, je ne demande pas mieux

que de trinquer à ton heureux retour dans tes foyers. Diable ! il parait que tu as vu de ces pays depuis dix ans.

Ceci répondait à une rapide relation de ses campagnes que venait de faire le soldat congédié.

Et Denis, prenant une chaise, alla s'asseoir au bas bout de la table, près de Vivant et de ses trois compagnons.

On peut supposer qu'il s'attendait à cette invitation, car il trouva un verre tout préparé pour lui.

— A ta santé, mon garçon! dit-il; ma foi, je suis bien aise de te revoir !

— Merci, et à la vôtre, maître Denis !

Et les verres se choquèrent avec un bruit joyeux.

— Mon brave, je bois aussi à ta bienvenue, reprit Brulard en avançant la main pour trinquer avec son dédaigneux voisin.

— Monsieur le maire, je vous salue, répondit sèchement le soldat en reposant sur

la table son verre qu'il avait vidé d'un trait pendant que Brulard parlait.

Et il se mit à raconter la campagne d'Egypte dont il avait déjà dit quelques mots, pendant que Denis était devant la cheminée.

— Gomme tu voudras, mon garçon, interrompit l'ex-piqueur qui avait écouté avec un vif intérêt le récit d'une de ces marches homériques de nos soldats à travers les mornes solitudes du désert : comme tu voudras ; mais pour mon compte je ne me soucierais pas de faire la guerre dans ces pays-là : le soleil y est trop chaud et les cabarets y sont trop rares.

— Vous avez raison d'une manière, maître Denis, repartit Vivant; mais, voyezvous, nous avions un grand agrément en Egypte...

— Lequel? interrompit à son tour Brulard qui s'obstinait à vouloir contraindre le soldat à s'adresser à lui comme aux autres.

Il put croire qu'il y était parvenu , car Vivant répondit aussitôt :

— Lequel ? vous voulez savoir lequel, citoyen Brulard ? eh bien, je vais vous le dire : c'est qu'en Egypte nous étions sûrs de n'avoir jamais à nous battre contre des Français.

— Des émigrés ne sont pas des Français, balbutia Brulard, de sa voix grêle et criarde.

— Comment, vous dites encore de ces bêtises-là, citoyen Brulard? riposta le soldat avec vivacité : c'était bon il y a dix ans , quand nous étions tous ivres et fous. Vous êtes bien arriéré pour un maire.

£t faisant un brusque mouvement il tourna tout à fait le dos à Brulard , puis il reprit sa narration juste au point où il l'avait laissée.

Quand elle fut finie et qu'il eut répondu à quelques questions que Denis lui adressa, il se mit à interroger à son tour l'ex-piqueur sur les événements qui s'étaient passés au pays pendant ses dix années d'absence.

Il demanda ce qu'avait fait celui-ci, ce 1 5.

qu*était devenue celle-là ; quel ancien du village était mort , quelle jeune fille s'était mariée ; qui avait été tué à l'armée , et qui en était revenu ; mais en s'informant de toutes ces choses , on sentait à la distraction avec laquelle il écoutait les réponses qui lui étaient faites, qu'il avait dans l'esprit une préoccupation dont il ne parlait pas, une secrète inquiétude sur laquelle il ne jugeait pas à propos de s'expliquer encore. Avait-il laissé en partant une fiancée, dont il craignait d'apprendre le mariage? non, puisqu'il avait nommé l'une après l'autre toutes les filles de Saint-Révérien. Ét«it-il dans le doute sur le sort de sa famille ? pas davantage , car lorsqu'il s'était engagé il n'avait plus ni père , ni mère, ni frère, ni sœur. Que lui restait-il donc à savoir qui put le tenir en soucis? plus il parlait, plus les circonstances dont il s'enquérait étaient minimes, et plus il paraissait agité et anxieux de ce qu'on pourrait lui dire. Enfin ses questions devinrent si insignifiantes,

qu'il semblait vraiment qu'en les faisant il eut l'espoir que Denis, ou l'un des trois paysans qui rëeoutaient, devinerait sa pensée et irait au-devant de son secret désir.

Mais il n'en fut rien ; on se borna à le satisfaire sur les demandes qu'U formulait nettement.

Enfin n'y tenant plus, il s'écria d'une voix frémissante d'impatience :

— Mais le cbâteau ! le château ! pourquoi ne m'en dites-vous rien ?

A cette brusque interpellation , Brulard , qui n'avait pas perdu un seul mot de tout ce qui avait été dit, se tordit comme un chacal qui reçoit un coup de fusil dans le flanc.

— Le château ? repartit Denis : que veuxtu que je t'en dise, mon pauvre Vivant ? U est toujours là -haut sur les rochers... un peu plus en mauvais état, par exemple, que lors de ton départ.

— Il n'y a donc personne pour en prendre soin? demanda le soldat dont la mâle phy-

sionomie exprima tout à coup une vive sensibilité mêlée à son impatience.

— Oh! ce n'est pas le monde qui y manque, reprit Tex-piqueur, Il y a d'abord la vieille Adrienne Petit -Jean qui n'en a pas bougé... tu sais? l'ancienne femme de charge du... du... enfin, n'importe, tu me comprends... ensuite il y a encore le père Lory, son gendre, sa fille, son fils et sa bru avec tous leurs enfants ; ton cousin Dorier aussi...

— Et qu'est-ce qu'il fait là mon cousin ? interrompit brusquement le soldat.

— Ce que font les autres ; il est allé s'y loger pour n'avoir pas de loyer à payer.

— Eh bien ! moi, j'irai lui dire demain que ce n'est pas là sa place.

— Il est bien capable de te répondre que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas, dit un des paysans.

— C'est ce que nous verrons !. s'écria Vivant. Ah çà! poursuivit -il en frappant du poing sur la table, le pillage dure donc tou-

jours? Mais l'autorité qu'est-ce qu'elle fait? Est-ce qu'il n'y en a plus 'dans ce village?

— Les autorités de la république ne sont pas chargées de protéger les biens des traîtres, dit Brulard.

Vivant se retourna comme un lion, et posant sa mâle figure en face du visage livide du maire, arrêtant sur les yeux ternes et vagues de celui-ci son regard énergique, indigné et flamboyant, il repartit d'une voix terrible :

— Je ne vous parle pas, citoyen Brulard ! et à la manière dont je vous ai répondu plusieurs fois, vous avez dû voir que je ne me souciais pas d'entrer en conversation avec vous. Je vous défends de m'adresser la parole ! ajouta-t-il avec plus de force. Je suis ici avec des amis, et...

— Vous n'avez pas toujours été si fier , balbutia Brulard en se reculant par précaution jusqu'au bout du banc qu'il occupait.

— C'est vrai, reprit Vivant avec la même fermeté, sa voix ayant cependant une expression plus mélancolique ; mais c'est parce que j'ai eu le malheur de vous écouter une fois dans ma vie , que je ne veux plus le faire : tâchez de vous en souvenir, et laissez-moi tranquille.

Et il tourna de nouveau le dos au maire qui semblait terrifié.

Les trois paysans gardaient un morne silence : ce n'est pas qu'ils aimassent ou estimassent Brulard, ils n'étaient même pas fâchés intérieurement de le voir humilié ; mais le souvenir du pouvoir que cet homme avait exercé pendant le règne de la terreur les tenait en crainte , et tout en approuvant au fond leur ami Vivant, ils ne voulaient pas donner une approbation verbale à ses éner^ giques paroles.

Cette réserve était imitée par Denis : l'expiqueur était aussi prudent dans ses jparoles que dans sa conduite. '

Vivant promena autour de lui un regard interrogateur et fier qui semblait dire à ses trois compagnons : « Vous ne me soutenez pas? mais après tout que m'importe? »

— Puisqu'il faut tous mettre les points sur les t^ reprit-il avec une fermeté de voix égale à l'assurance de son regard, je vous demanderai si, depuis que la paix est rétablie partout, on a eu des nouvelles du ci-devant comte de firancion?

Au nom de son ancien maitre , la physionomie de Denis parut s'émouvoir. Sa bouche, sur laquelle errait le plus souvent un sourire exprimant une jovialité railleuse, se contracta avec un léger tremblement des lèvres, et son œil vif se voila d'un nuage de tristesse.

— Le ci-devant comte... le ci -devant comte... dit-il : tu veux savoir.

— Eh! oui, morbleu! je veux savoir si on soupçonne ce qu'il est devenu, et je ne

vous ai parle de son château que pour que vous me répondiez en me parlant de luimême. Enfin, que s'est-il passé à ce sujet ? tous les émigrés rentrent, pourquoi, lui, n*est-il pas déjà ici ?

— Il n*a écrit k personne de nous depuis le jour de son départ, répondit Denis d'une voix grave... Mais, dis-moi, Vivant, continua-t-il après quelques secondes de silence, par quel hasard prends-tu comme cela des informations?... Je croyais...

En ce moment Brulard fit un signe au notaire qui était resté témoin muet de cette scène, et tous deux se levèrent comme des gens qui se disposent à partir.

Effectivement, le premier solda la dépense qu'ils avaient faite, puis il s'approcha lentement de Vivant Beaugey et il lui dit :

— Citoyen Beaugey, comme je ne puis prendre au sérieux vos paroles de tout à l'heure, je veux bien vous dire qu'il va y avoir une place de garde-champétre à don-

ner, et qu'il ne dépend que de vous... Vous devez me comprendre...

Et il se mit h rire de ce rire que nous connaissons déjà.

Mais il se tut tout & coup, glacé par le regard méprisant avec lequel Vivant le toisa de la tète aux pieds.

— Eh bien! cela ne vous va pas? balbutiat-il. Trois cents francs par an sont pourtant bons à prendre...

— Vous m'avez acheté une première fois, vous ne m'achèterez pas une seconde! s'écria Vivant d'une voix de tonnerre. Et si jamais vous vous avisiez de m'offrir encore votre place de garde-champétre, ou toute autre qu'il faudrait devoir à la protection d'un homme tel que vous... je vous écraserais sous mes pieds comme une chenille ! tenezvous-le pour dit.

Brulard fit un bond en arrière au moment où le soldat, terminant sa menace, se soulevait sur son banc comme s'il allait l'exécuter. 1 6

Le notaire suivit le mouvement de retraite de son ami le magistrat, et ils disparurent tous les deux.

— Comme tu y vas, mon garçon ! dit l'expiqueur. Mais, après tout, il n'y a pas de mal à cela : il fait un peu trop d'embarras. Seulement tiens-toi ferme sur tes deux jambes, car tu as maintenant en lui un ennemi mortel.

— Je ne le crains pas! son temps est, Dieu merci, passé.

— Il voudrait bien encore mordre, reprit Denis ; mais ses dents sont comme celles des mâchoires de loups clouées à ma porte : si elles grincent toujours, elles ne serrent plus... Voyons, à ta santé encore. Vivant! ajouta-t-il en remplissant les verres; et maintenant que nous sommes entre amis, parlons le cœur sur la main. \

— Ce n'est pas à ma santé qu'il faut boire, repartit le soldat en soulevant son verre. J'en ai une autre à vous proposer...' une

autre qui doit vous être chère à tous.

— Celle de la république? dit un des paysans : eh bien ! pourquoi pas?

— La république n'est pas malade, reprit Vivant.

— Alors, c'est celle du premier consul? fit un autre paysan ; ça peut se faire.

— Le premier consul se porte bien, interrompit le soldat ; et puis je bois à sa santé tous les jours ; c'est par là que je commence le matin.

— Je devine, poursuivit aussitôt Denis en baissant la voix et en avançant la tête pour parler de plus près aux personnes assises à sa droite et à sa gauche. Je devine, répétat-il, tu veux boire aux absents !

— Oui, maître Denis ! oui, je veux boire aux absents, et vous le voulez aussi, n'est-ce pas, mes amis?

— C'est vrai que c'était du brave monde, dit l'un des paysans.

— Et charitable ! ajouta vivement l'autre.

— Et pas fier ! continua le troisième.

— Moi d'abord, je n'ai jamais cessé de les aimer, reprit à son tour Denis; et ce n'est pas ma faute s'ils ont quitté le pays.

— Vous êtes bien heureux, maître Denis, de pouvoir parler ainsi... moi je ne peux pas en faire autant !

Et Vivant qui avait prononcé ces paroles avec un accent douloureux , posa devant lui le verre qu'il tenait toujours levé , prêt à porter son toast aux absents, comme avait dit Denis, et il passa à plusieurs reprises sa main sur son front contracté par le réveil d'un souvenir pénible.

— Si tu as fait quelques petites jeunesses, il ne faut pas te chagriner pour cela, dit le piqueur en secouant doucement le soldat par le bras, pour l'arracher à ses pensées de tristesse.

— N'appelez pas ça des jeunesses, maître Denis!... j'avais vingt ans, et à cet âge on devrait savoir ce que l'on fait.

— D'abord, non, à vingt ans on ne sait pas ce qu'on fait, et la preuve c'est que je me suis justement marié dans ces environslà; et pour ce qui te regarde, tu n'as pas plus de torts que les autres...

— Ce serait déjà beaucoup trop, interrompit le soldat d'une voix sombre.

— Je ne te dis pas le contraire, mais...

— Mais j'ai été plus coupable que les autres! interrompit de nouveau Vivant avec une morne énergie. Vous ne savez donc rien, maître Denis ?

— Je sais que le jour du feu tu es allé là-bas comme tous ceux du village, quand tu as vu que ça commençait à dairer; mais, après tout, il valait encore mieux prendre ces meubles que de les laisser brûler comme des chenevottes.

— Je ne suis pas ailé là-bas avec les autres... j'y étais avant eux... murmura le soldat avec une sorte d'accablement dans la voix.

— Ah ! fichtre ! fit Denis en reculant sa chaise comme pour s'éloigner de Vivant.

— Vous me comprenez donc? demanda celui-ci.

— J'en ai peur, répondit Denis. Mais c'est égal, ajouta-t-il aussitôt en se rapprochant de la table, si tu as fait le mauvais coup que je pense, il y avait sûrement quelqu'un derrière toi pour te pousser au mal ?

— C'est la vérité.

— Et celui-là c'était firulard ?

— Vous l'avez dit.

— Ce qui fait que tu l'as en horreur, et que tu voudrais...

— Me venger de lui ? non, non, maître Denis... c'est-à-dire j'en aurais bien envie, mais il se trouve de par le monde quelqu'un qui me Ta défendu, et j'ai donné ma parole. .. seulement je n'ai pas promis de ne pas le mépriser et de lui cacher que je le hais.

— Ah ! tu as donné ta parole de ne pas lui faire de mai? qui diable peut s'intéresser

à lui? Je ne vois qu'une personne qui en soit capable, et celle-là tu n'as pas pu la rencontrer.

— Qu'en savez-YOus ?

— Mais tu demandais de ses nouvelles tout à l'heure.

— Et j'en demande encore ! mais vous ne savez rien ! vous ne vous inquiétez pas s'ils sont morts ou vivants ! Vous apprenez que tous les émigrés des environs sont rentrés, et vous ne cherchez pas à savoir pourquoi ceux de notre village ne sont pas encore de retour ! Ëxcusez-moi, maître Denis, mais ce soir en entrant dans la vallée de Saint-Révérien, le cœur bien inquiet, croyez-moi, je pensais que ce serait vous qui pourriez me tirer d'inquiétude... Je me disais : « Ils ont été si bons pour lui qu'il ne peut ignorer leur sort. » Eh bien ! je crois encore que je ne me trompais pas ! vous savez quelque chose, mais vous vous défiez du soldat de la république, et...

— Je te jure que je ne sais rien, Vivant, interrompit Denis, et je t'affirme aussi que je ne mérite pas les reproches que tu m'adresses. J'ai souvent pensé à eux... plus d'une fois même j'ai voulu leur écrire... mais où? mais comment? Quand on a commencé à être plus tranquille, je suis allé au château pour questionner la vieille Adrienne; elle n'a jamais voulu me répondre, et elle m'a chassé en me disant que j'étais un coquin comme les autres, quoique je n'aie, excusez-moi, mon pauvre Vivant, ni pillé, ni brûlé.

— Enfin , désirez-vous sincèrement leur rentrée? interrompit à son tour le soldat en arrêtant sur Denis un regard pénétrant.

— Très-certainement, je la désire... et cependant, vois-tu, qu'est-ce qu'ils feront dans leur château qui tombe tous les jours un peu dans la vallée?

.— Ils le rebâtiront.

— Avec quoi ?

— Avec le prix d'une partie de leurs terres qu'ils vendront.

— Mais elles sont vendues.

— Vendues ! et par qui ?

— Par la république.

— Et qui a osé les acheter?

— Dame! tout chacun : le citoyen Brulard les plus gros morceaux, puis un peu celui-ci, un peu celui-là.

— Mais pas vous, maître Denis, n'est-ce pas?

— Moi, je n'en ai guère, mon garçon, répondit l'ex-piqiieur d'un ton qui aurait voulu être dégagé. J'avais même dit que je n'en achèterais pas du tout... et puis quand j'ai vu que, moi ou d'autres, il fallait toujours que tout y passe, alors j'ai pris mon parti... mais s'ils reviennent jamais ! tu comprends...

— Allons, allons, je vois que vous êtes un brave homme, repartit le soldat en tendant la main à l'aubergiste, et puisque cela

est ainsi, je vous donnerai des nouvelles.

— Tu les as vus?

— J'ai vu le ci-devant comte ! je l'ai vu, et c'est pour cela que je voudrais, au prix de la moitié de ma vie, qu'il fut de retour, afin de pouvoir lui consacrer l'autre. Malheureusement, poursuivit-il avec un abattement qui contrastait avec la chaleur qu'il venait de montrer, malheureusement mes nouvelles ont déjà sept ans de date.

— Sept ans ! fit Denis en secouant la tête : tu n'es guère plus avancé que moi, mon pauvre Vivant ! mais enfin conte-moi ce que tu sais, et s'il y a moyen d'aller les chercher, de leiir envoyer de l'argent... eh bien! nous arrangerons cela à nous deux.

— Écoutez-moi donc.

Denis remplit son verre, déboucha deux ou trois bouteilles qu'il alla prendre sur un buffet, jeta quelques grosses souches sur le foyer, et quand il eut repris sa place à table. Vivant commença en ces termes :

GNAPITRS IV.

L'iBcendUili-e et PlnceBdlé.

— Ce n'est pas seulement une histoire que j'ai à vous raconter ; c'est d'abord une confession que j'ai à vous faire, dit l'ancien soldat d'une voix grave et triste.

« Vous avez cru, maître Denis, et vous aussi peut-être, camarades, que le jour de l'incendie et du pillage du château j*avais seulement fait comme les autres... c'est une erreur. . . le feu a été mis par moi !

JACQUSS BB BRAWCION. 1 7

<( Vous vous souvenez de Louise Thévenin, la nièce du citoyen Brulard? Je l'aimais et elle m'aimait aussi ; mais elle était riche et moi j'étais pauvre. Cependant je la demandai en mariage à ses parents et elle me fut accordée. Nos bancs étaient déjà affichés à la mairie, on devait les publier à la messe le lendemain, lorsque le père de ma fiancée vint me dire qu'il me retirait sa parole et que le mariage ne se ferait pas. Je le questionnai vivement sur ses raisons, il ne voulut pas me les faire connaître ; je m'adressai à sa femme, elle fut aussi silencieuse que lui. Ne sachant où donner de la tête, je courus chez le citoyen Brulard, alors valet de chambre du château, sous le nom de Champagne, comme vous savez, et je le suppliai d'intercéder pour moi auprès de sa sœur et de son beaufrère, et tout au moins de savoir d'eux les motifs de leur conduite à mon égard. Brulard eut l'air de s'intéresser vivement à mes peines, et il me promit de remuer ciel et

terre pour me servir. Quelques jours après il vint me trouver dans la futaie du grand Breuil ou je travaillais. En le voyant de loin, je jugeai qu'il n'avait pas de bonnes nouvelles à me donner, car il marchait lentement et sa tête était inclinée sur sa poitrine. Je posai ma cognée contre un chêne, et je l'attendis. J'avais le cœur bien serré, comme vous pouvez croire. Ses premières paroles ne me rassurèrent pas.

— Mon pauvre Vivant, me dit^il, en me serrant la main, il faut te guérir de ton amour : Louise ne sera jamais ta femme.

— Mais pourquoi, mon Dieu ! lui demandai-je ?

— Pourquoi, mon garçon? je ne sais trop que te répondre : tout ce que je puis faire, c'est de t'assurer que Thévenin et sa femme n'ont rien contre toi, et que si cela ne dépendait que d'eux tu serais leur gendre; mais....

— Mais quoi ! m'écriai-je.

— Mais tu es un brave garçon, et ils ne veulent pas te tromper, à ce qu'ils disent : voilà tout ce que j'ai pu savoir d'eux.

«( Ces paroles qui me semblèrent accuser Louise me mirent au désespoir. Je pressai firulard de questions ; je lui dis que j'aurais le courage de tout entendre , j'allai jusqu'à me jeter à ses pieds pour obtenir de lui la vérité, il persista à m'assurer qu'il ne savait rien d'une manière positive , et qu'il n'avait que des soupçons vagues dont il ne voulait pas me faire part. Tout ce que je puis faire pour toi, mon pauvre Vivant, me dit-il avant de me quitter, c'est de tout te révéler si jamais j'ai des preuves.

u II me quitta sur cette assurance bien peu consolante pour mon amour, et il me laissa en proie à toutes les peines de la jalousie et de l'incertitude.

« J'ai oublié de vous dire que le matin même du jour où le père Tbévenin était venu me signifier que je ne devais plus compter

sur la main de sa fille , on avait fait partir Louise, soi-disant pour aller chez sa marraine dans les Vosges. Il me fut donc impossible d'avoir une explication avec la seule personne qui me l'aurait, j'en suis sûr, donnée franche, et je restai avec tous mes tourments.

t( Ceci se passait au mois de novembre 1792. La révolution marchait grand train, eomme vous savez. On pillait et on brûlait tous les châteaux du voisinage, et on nous répétait que c'était justice de châtier ces nobles qui depuis si longtemps opprimaient le peuple de toutes les manières. Quelques paroles que Brulard laissa échapper devant moi et dont il eut l'air de se repentir ensuite, m'avaient fait supposer que le comte de Bran* cion auquel je n'avais jamais fait de mal, que j'aurais défendu au prix de mon sang si on fût venu l'attaquer, avait été pour quelque chose dans la rupture de mon mariage. Cette pensée une fois entrée dans ma tête n'en sor-

tit plus. Je la retournai de toutes les façons et bientôt elle se changea en un soupçon horrible. Brulard, devenu maire du village, avait cessé ses fonctions de valet de chambre du château , mais il en fréquentait toujours les habitants qu*ll avait l'air de protéger. L'hiver s'écoula ainsi : je ne travaillais plus, et pour tâcher d'oublier mon chagrin, je partageais mon temps entre le cabaret et la société populaire du village. Ma haine pour les nobles grandissait chaque jour. Quand on faisait entendre des paroles de modération dans les lieux où j'étais, j'y répondais par des cris de fureur et de vengeance. Brulard, l'infâme Brulard, aussi hypocrite que méchant, me reprochait quelquefois ma violence , et blâmait ce qu'il appelait, dans son jargon de gazette, l'excès de mon zèle ; puis, le misérable qu'il était ! il me faisait exciter pardessous main : j'ai eu la preuve de tout cela plus tard.

« Un soir, vers la fin d'avril, je sortais de

la maison commune où se tenait, comme vous devez vous en souvenir, la société populaire, et je retournais chez mon oncle Dorier qui m'avait donné asile, lorsque je fus rejoint par Francis Leblond : vous savez bien, le grand Francis qui s'est engagé un peu de temps après moi. Gomme il avait une assez belle main, on l'avait fait secrétaire de la mairie, et il était par conséquent très au courant de tout ce qui se passait.

— Il 7 a du nouveau, me dit-il en m'abordant ; mais c'est un grand secret dont il ne faudra parler à personne.

— Qui ne veut pas qu'on en parle ?

— Le citoyen Brulard.

— Et pourquoi ne le veut-il pas?

— Pour qu'il n'arrive pas de peine à ceux du château.

— Il est bien bon enfant.

— C'est ce que je lui ai dit.

— De quoi s'agit-il ?

— Nous avons la preuve que le ci-devant

comte correspond avec les émigrés, et le citoyen Brulard ne veut pas le dénoncer au comité révolutionnaire de Ghaumont qui lui ferait son affaire tout de suite.

— £li bien ! je ne le blâme pas, répondis-je. Qu'on chasse les nobles, qu'on les tue même s'ils font résistance, mais les dénoncer... fi donc!

— Si tu savais quelque chose que je sais , moi, repartit Francis, tu ne parlerais pas comme tu parles.

u Ces mots étaient à peine prononcés, que l'image de Louise se présenta à ma pensée. Le sang me monta au visage ; je me sentis frémir de la tête aux pieds, et saisissant Francis par le bras, je lui dis à moitié fou:

— Que sais-tu ?

— On m'a fait promettre que je ne le dirais pas.

— Dis-le ou je te tue !

u Et tirant le sabre que je portais toujours

à mon cAté, dans ce temps-là, j'en appuyai la pointe sur la poitrine de Francis.

« Nous étions seuls, mon mouvement avait été si prompt que Francis n'avait pas eu le temps de se mettre en défense ; il eut peur et céda.

— Eh bien ! me dit>il en abaissant mon arme, tu trouves que c'est mal de dénoncer les nobles qui conspirent, et le ci-devant comte de Brandon ne s'est pas gêné pour t'enlever ta fiancée.

— C'est donc vrai ! m'écriai-je.

— Mais sans aucun doute. Le citoyen Brulard connaît tous les détails de l'affaire ; il en a eu les preuves entre les mains.

— Il t'avait défendu de me le dire ?

— Oui, il prétendait que tu ferais des folies.

— Adieu, Francis.

— Où vas-tu?

— Chez le citoyen Brulard.

— Pourquoi faire?

— Pour lui rappeler une promesse qu'il m'a faite.

— Si tu lui dis que je t'ai tout avoué, ajoute que tu m'y as forcé le pistolet sur la gorge.

— Sois tranquille !

u Dix minutes après j^en trais chez le citoyen Brulard qui logeait h la maison commune.

<c II eut l'air surpris de me voir, et cependant le monstre m'attendait !

« Il était assis devant une grande table couverte de papiers. Un énorme pistolet d'arçon était posé à sa gaudie sur la table, un sabre nu se trouvait à sa droite à la portée de sa main.

<( Il était vêtu d'une carmagnole couleur sang de bœuf; un immense bonnet rouge couvrait son front.

« Je vous ai dit que mon arrivée avait paru lui causer de la surprise.

— Que veux-tu? me demanda*t-il brusquement.

— Te rappeler une promesse que tu m'as faite, lui répondis-je avec la familiarité révolutionnaire.

— Parle vite ! la patrie est en danger l je n'ai pas une minute à perdre ! quelle est cette promesse ?

— C'est de me dire pourquoi Louise Thévenin n'a pas voulu m'épouser.

— Mais si je ne le sais pas ?

— Tu le sais.

— Qui te l'a dit?

— Francis Leblond,

— Francis Leblond est un bavard.

— Il n'a pas pu faire autrement que de parler : je lui ai mis la pointe de mon sabre sur la poitrine... C'est comme toi, continuai* je après quelques secondes de silence, si tu ne me dis pas ce que tu sais, je te brûlerai la cervelle.

t( Et prenant le pistolet qui était sur la table, je l'armai et je couchai Brulard en joue.

u Sa physionomie aurait dû exprimer de la crainte on de la colère : elle ne montra qu'une joie féroce : j'en fis la remarque, et cependant cela ne m'éclaira pas. Je ne me connaissais plus.

— Je te dirai tout ce que je sais, mais c'est à une condition, fit-il.

— Je ne veux pas de conditions : tu parleras, et moi je ferai de tes paroles tel usage qu'il me plaira d'en faire.

— Eh bien ! Louise Thévenin te trahissait. Quand ses parents t'ont retiré leur parole, ils le savaient; quand ils t'ont dit qu'ils

\ l'avaient envoyée chez sa tante, ils mentaient

pour moins te chagriner... Elle avait disparu la nuit précédente.

— Où est-elle allée?

— Personne ne le sait.

— Qui Fa enlevée?

— Que t'importe ? Elle ne t'aimait pas ; elle t'a trompé; le reste n'a aucune importance.

— C'est justement ce reste que je veux savoir : ce que tu m'as dit je m'en doutais déjà.

<( Et je relevai le pistolet que j'avais abaissé.

u Brulard laissa glisser entre ses lèvres minces et serrées le nom du comte de Brandon... Il aurait bien voulu ne pas rire après l'avoir prononcé; mais son habitude fut plus forte que lui, et il laissa échapper son affreux ricanement.

(( Je remis le pistolet sur la table, et je me disposai h sortir : Brulard me retint par un geste.

— Ne va pas faire de bêtises au moins, me dit*il d'une voix sévère.

— Je me ferai justice.

— La loi le défend, et la religion aussi.

— La religion ! la loi ! allons donc, citoyen Brulard ! Ne m'as-tu pas dit que tous les prêtres étaient des menteurs, et qu'il n'y avait plus de loi que la volonté du peuple? Je suis le peuple, moi !

— Mais la morale... mais rhumanité...

reprit Brulard en ricanant entre chaque mot. Enfin, voyons, que comptes-tu faire? si c'est raisonnable je ne t'en empêcherai pas.

— Le ci-devant m'a frappé dans mon bonheur, je le frapperai dans le sien !

— Tu ne peux pas lui enlever sa femme comme il t'a enlevé ta promise.

— Je le sais bien ; mais je puis aller chez lui demain avec mon fusil à deux coups tuer la comtesse sous ses yeux et le tuer ensuite.

« Le visage de Brulard exprima sur-lechamp une vive inquiétude que je mis sur le compte de son humanité, enfant insensé que j'étais !

— Écoute, me dit-il, la vengeance est toujours une vilaine chose ; mais cependant si elle est excusable, c'est dans ta position* Maintenant je trouve que si tu fais tant que de t'y abandonner, il faut frapper juste... Or, ce n'est pas en tuant un homme qu'on

— Oise venge de lui, c'est en le faisant souffrir lentement.

— Je n'aime pas cela... je veux pouvoir me débarrasser de ma haine afin de n'y plus penser.

K Sa figure prit une expression de pitié et presque de mépris ; il me sembla même qu'il avait haussé légèrement les épaules.

— C'est une affaire qui mérite réflexion, me dit-il : promets-moi d'attendre vingt* quatre heures au moins.

— Je ne promets rien.

— Conduis-toi comme tu voudras; mais alors je te préviens que je ferai avertir le ci-devant comte d'avoir à se tenir sur ses gardes, et alors tu perdras tout, au lieu qu'en m'écoutant...

— Eh bien ! je te promets d'attendre, répondis-je. Mais pas longtemps.

u Je m'éloignai là-dessus, bien décidé à ne différer ma vengeance que pour la mieux

assurer et la rendre plus terrible si cela se pouvait.

u Le lendemain , Brulard me fit appeler ; mais cette fois la menace ne pouvait pas être de mon côté : Francis Leblond était assis auprès du maire, et tous deux avaient des pistolets à leur ceinture. Moi je n'avais que mon sabre, et une table me séparait d'eux.

— J'ai bien fait hier de t'engager à attendre, car j'ai appris une chose importante depuis, me dit-il.

— Laquelle ?

— Louise ne t'a pas trompé.

— Tu mens pour sauver le comte ! tu es un faux patriote !

« Voyez, mes amis, quelle était ma folie ! j'appelais Brulard un faux patriote parce qu'il voulait sauver la vie h un de ses semblables !

— Je ne cherche pas à protéger le comte, dit-il. C'est toujours lui qui a enlevé Louise. Seulement elle ne l'aimait pas, elle ne l'a

jamais aimé, et elle repousse toujours son coupable amour.

— Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? m'écriai-je transporté de bonheur, mais plus que jamais décidé h me venger, puisque je la vengeais aussi.

— Gomme de mon existence.

— Alors que faire ?

— Forcer le ci-devant comte à émigrer, ou l'envoyer à la guillotine en le dénonçant.

— J'aimerais toujours mieux le tuer.

— Je ne te dis pas le contraire ; mais si, comme j'ai lieu de le croire, la pauvre Louise est dans un des souterrains du château, et que le comte seul le sache, il emportera ce secret dans la tombe, et alors, tu comprends...

— Mais si on l'envoie à la guillotine, ce sera la même chose.

— A peu près. Cependant comme il sera interrogé au tribunal révolutionnaire, on

pourra savoir où est la malheureuse enfant ; mais de tous ces moyens, le plus sûr serait encore l'émigration.

— Il n'a qu'à emmener Louise avec lui.

— Il s'en gardera bien, sa femme l'accompagnera.

— C'est juste... Mais dans tout ça, il ne sera pas puni, et moi je ne serai pas vengé.

— Pas vengé ! laisse donc, imbécile ! me dit Brulard : pas vengé ! quand il sera proscrit, errant ; qu'il verra mourir de faim sa femme et son fils sur la terre étrangère, ou qu'il sera obligé de mendier pour les nourrir ! pas vengé ! pas vengé ! mais tu le seras presque trop.

— Ils pourront revenir un jour.

— S'ils reviennent, ce sera pour trouver la misère ici, ce qui leur fera plus de mal au cœur encore que de la subir à l'étranger.

« Dans ma haine aveugle, dans mon dé-

sir insensé de revoir Louise et de la venger de tout ce qu'elle avait dû souffrir, il me semblait que Brulard avait raison dans tout ce qu'il disait, et je m'abandonnai à lui les yeux fermés.

<c Que vous dirai-je de ma vie pendant quinze jours ? J'étais devenu une machine, un instrument que Brulard faisait agir ou paralysait à son gré. Je n'avais pas même la volonté terrible de l'homme qui sait faire le mal parce qu'il désire le faire ; j'étais l'arme brutale qui obéit au bras qui la pousse sans savoir pourquoi elle frappe. Brulard ne put trouver personne pour aller dénoncer le comte à Ghaumont; ne voulant pas y aller lui-même à cause de sa position d'ancien domestique, il me dit d'y courir à sa place, et comme j'hésitais à faire cette odieuse commission, il me fit entendre qu'il avait découvert la retraite où le comte cachait Louise, et qu'il me l'indiquerait si je lui obéissais... J'obéis !

Denis et les trois paysans poussèrent en même temps quatre exclamations, qui toutes exprimaient l'horreur h divers degrés.

— Vous avez raison de me regarder comme un grand coupable, dit avec douceur l'ancien soldat... et cependant vous ne savez pas encore tout ce que j'ai fait.

u Quelques jours après, continua-t-il, Brulard vint me trouver.

— Ça va mal, me dit-il.

— Pourquoi?

— Le comité révolutionnaire de Ghaumont ne veut pas faire arrêter le comte de Brancion, sous prétexte que son arrestation soulèverait le pays : il faut qu'il émigré absolument. Nous n'avons plus que ce moyen de nous en débarrasser.

— Mais comment le forcer h partir ?

-^ Rien n'est plus facile, pourvu que tu veuilles m'aider.

— Ça me fera-t-il retrouver Louise?

— Sans aucun doute.

— Eh bien ! je suis tout prêt : que faut-il faire?

— Viens chez moi ce soir, à la tombée de la nuit, et je t'expliquerai l'affaire.

CNAPITRK V.

li'lBcendtalre et rincemllé.

(Suite.)

« Je fus trop exact au rendez-vous que Brulard m'avait donné, car le soleil se couchait à peine quand j'arrivai k la maison commune, où je vous ai dit qu'il demeurait depuis que l'élection l'avait fait maire.

« Quand j'entrai dans la salle où il se te- 1 9

naît habituellement, il était en conférence avec Thévenin, le père de ma prétendue, de ma pauvre Louise.

u Ils étaient assis tous les deux devant la grande table qui servait de bureau k la mairie, et ils paraissaient tellement absorbés dans Texamen d'une immense pancarte étendue devant eux, qu'ils ne s'aperçurent pas d'abord de ma présence.

« Cette pancarte, que je reconnus sur-lechamp pour l'avoir souvent vue au château dans la salle des archives, où elle occupait un pan de mur, en face d'une autre sur laquelle était peint une espèce d'arbre dont les rameaux supportaient, sur leurs branches drôlement contournées, des ronds au centre desquels était écrit le nom de Brancion; cette pancarte, dis-je, était le plan général de la seigneurie de Saint-Révérien, ce que nous appelons le finage de la commune.

u Le comte l'avait fait faire il y avait peu d'années, comme vous savez, maître Denis,

par un géomètre en renom dans le pays. Tout y était marqué sans exception, avec cette seule différence que les nombreux héritages du ci-devant seigneur étaient coloriés de manière à ce que l'on reconnaissait tout de suite ce qui était bois, terre, ou prairie, et que les petites parcelles de champ appartenant à divers particuliers du village étaient simplement désignées par un encadrement noir fait à la plume.

u Je vous ai dit que mon entrée n'avait point été remarquée d'abord par Brulard et Thévenin.

u Ils étaient assis l'un à côté de l'autre, appuyés sur la pancarte qu'ils paraissaient examiner avec la plus grande attention.

« On eût dit deux généraux disposant le plan d'une bataille : j'en ai vu comme cela souvent à l'armée, depuis, quand j'allais en ordonnance au quartier général.

— C'est bien entendu comme cela, disait Brulard à Thévenin : il faut bien laisser

quelque chose pour les autres, afin qu'ils ne crient pas.

i( Ces paroles, dont je ne compris pas le sens...

Ici Vivant Beaugey fut interrompu dans son récit par l'ex-piqueur qui lui dit :

— Pardon, mon garçon, si je te coupe la parole, mais ces mots que tu n'as pas compris, je puis te les expliquer : Thévenin est après Brulard celui du pays qui a le plus acheté des biens du ci-devant comte ; ils se faisaient chacun leur part d'avance, les gredins qu'ils sont! comme s'ils ne pouvaient pas attendre.

— Vous devez avoir raison, maître Denis, répondit le soldat. Et dire que je ne voyais rien de toutes ces manigances! que j'étais l'instrument aveugle de la coquinerie de ces brigands-là!...

Et Vivant passa à plusieurs reprises sa main sur son front, comme il avait déjà fait une fois ; puis il avala coup sur coup deux

rasades, après avoir choqué brusquement son verre avec ses compagnons, et il reprit : (c Brulard m'aperçut debout devant lui et Thévenin, et il eut Fair contrarié de ma présence.

— D'où diable sors-tu ? me demanda-t-il vivement, en arrêtant sur moi ses vilains yeux de chat effaré.

— J'arrive.

— Depuis quand es-tu là?

— Je ne fais que d'entrer.

— Est-ce que tu m'espionnais, par hasard?

u Cette question qui me montrait clairement le peu d'estime que Brulard faisait de moi, me blessa profondément : je n'y répondis qu'en haussant les épaules.

« Thévenin se leva pour s'en aller. Gomme il passait près de moi, j'ouvris la bouche pour lui parler de sa filfe : un geste impérieux de Brulard me réduisit au silence. Cet homme me gouvernait à sa fantaisie.

— Pourquoi es-tu venu avant Fheure? me demanda-t-il aussitôt que Thé venin fut sorti. Je t'avais dit à la tombée de la nuit.

— Si tu étais tourmenté comme moi, répondis-je...

— Tourmenté de quoi ? Tu vas te venger, tu devrais être tranquille...

u Malgré la haine que je portais au comte, ces quelques mots de méchanceté si froide me glacèrent le cœur et me firent monter le sang au visage. J'eus alors un bon mouvement intérieur : je voulais tout abandonner et courir m'engager au district, comme j'ai fait deux mois plus tard; mais l'image de Louise me revint dans l'idée, et je repris tous mes projets de vengeance.

— Va fermer la porte à double tour, me dit Brulard, et écoute-moi avec attention.

<( J'obéis à l'ordre qui m'était donné, et je voulus m'asseoir en face de mon individu.

— Je n'aime pas qu'on me regarde dans

f le blanc des yeux quand je parle, me dit-il, viens te mettre ici.

« Et il m'indiqua la place que le père Thévenin venait de quitter.

— Vois-tu, me dit-il, il faut en finir. Le comité révolutionnaire de Ghaumont n'est qu'un tas de guenilles dont on ne peut rien faire. Il n'ose pas ordonner l'arrestation du ci-devant comte, sous prétexte qu'il fait du bien dans le pays. La république ne peut pas marcher comme cela.

u II s'arrêta pour attendre ma réponse.

— Est-ce que ce n'est pas ton avis? me demanda-t-il au bout de quelques secondes.

— Je t'ai dit que j'étais prêt à tout pour sauver Louise et la venger.

— C'est bien ; voici à quoi j'ai pensé : le ci-devant comte, qui a toujours confiance en moi, m'a demandé hier un homme sûr pour faire des rondes, la nuit, autour de son château.

» Je compris vaguement de quoi il s'agis-

sait, et je me sentis frissonner de la tête aux

— Il faut que tu sois cet homme, reprit Brulard sans la moindre émotion.

— Jamais ! m'écriai-je indigné.

— Imbécile ! repartit Brulard en haussant les épaules. Mais tu ne vois donc pas pourquoi je t'ai choisi de préférence & tous les autres?

— Parce que tu me méprises davantage...

— Parce que tu es plus intéressé que personne à savoir tout ce qui se passe là-haut. Je t'ai donc proposé, et il ne tient qu'à toi d'aller t'installer dès demain chez le cidevant.

— Et après ? demandai-je.

— Après? tu commenceras d'abord par ne pas te laisser entortiller par toutes les fausses douceurs de ces gens-là. Ils vont te tourner et te retourner de toutes les manières. Ils te feront bien boire et bien manger, puis ils te diront qu'ils aiment le peu-

pie, ils te lâcheront dans les jambes leur petit louveteau de Jacques, pour te faire des mamours du matin au soir : mange et bois tant que tu voudras, fais semblant de croire à leurs protestations hypocrites , courbe-toi pour que le louveteau te grimpe sur les épaules si ça peut Famuser, mais ne perds jamais de vue qu'ils sont les ennemis de la république, et que le ci-devant comte est personnellement le tien, puisqu'il t'a enlevé ta fiancée.

— Eh bien! alors...

— Alors, il faut les obliger à partir ou les tuer...

u Je ne pus retenir un tressaillement d'horreur, et j'allais exprimer énergiqucment l'indignation que je ressentais, à l'idée que l'on comptait sur moi pour un crime, quand Brulard reprit :

— Mais comme nous ne voulons pas verser le sang, quelque impur qu'il soit, il ne nous reste que la ressource de les obliger à émi-

— iiO —

gper, pour nous en défaire honnêtement... c'est, en outre, ajouta-t-il, le seul moyen que tu aies de retrouver Louise et de l'arracher au sort qui la menace.

« Jusqu'à ce moment j'avais écouté Brulard avec défiance, bien décidé à ne rien faire qui ne fût honnête, mais au nom de la femme que j'aimais prononcé par lui, à l'idée des dangers qu'elle courait déjà et de ceux qui l'attendaient si on ne mettait pas son ravisseur dans l'impuissance de tirer profit de son crime, le même vertige dont j'avais plus d'une fois subi l'influence depuis quelques mois, s'empara de nouveau de mon esprit avec une violence qui le rendit maître de toutes mes volontés, et avec le balbutiement d'un homme ivre, je répondis :

— Eh bien, finissons-en bien vite... que faut-il que je fasse pour obliger le comte à se sauver ?

— Très-peu de chose. Demain tu iras t'établir chez lui en qualité de garde-nuity c'est

ainsi qu'il a qualifié lui-même le service que tu devras faire. Montre-toi d'une grande vigilance pendant deux ou trois jours... puis, à la quatrième veille, crie au feu... Ils prendront peur, c'est sur, et le lendemain ils émigreront.

— Crier au feu s'il n'y a pas de feu... à quoi cela nous mènerait-il ? demandai-je.

— Tu as raison ; mais j'ai pensé qu'on pourrait, sans inconvénient, brûler une des tours de cette vieille barraque... celle des archives, par exemple... où ces orgueilleux renferment ce qu'ils appellent leurs titres... ça flamberait comme de la paille... tu crierais donc pour jeter l'alarme ; nous viendrions au secours en masse depuis le village; nous les sauverions pour cette fois ; mais le coup serait porté, ils prendraient peur, et avant huit jours ils auraient quitté le pays sans que nous leur ayons, en réalité, fait aucun mal.

u J'avoue à ma honte que ce projet ne

m'inspira aucune horreur. Convaincu que Brulard m'exciterait à un crime bien plus grand , j'éprouvais presqu'une sorte de soulagement , quand je sus qu'il ne s'agissait , après tout, que d'effrayer un homme dont j'avais plus d'une fois souhaité la mort. Il me sembla que Brulard était plus humain '

que moi, et je pris intérieurement la résolution de ne plus même discuter les mesures qu'il me prescrirait.

(( Je prononçai quelques paroles d'approbation qui lui montrèrent le succès qu*i] venait d'obtenir.

— J'ai pensé à tout, reprit-il : ils ont leurs passe-ports. Je les ai remis moi-même hier au ci-devant comte. Il a commencé par les refuser en me disant qu'il ne s'éloignerait pas, qu'il ne craignait personne : mais je lui ai nommé son parent le marquis de Courcelles, dont on a massacré la femme et les enfants, et il a mis les passe-ports dans sa poche. Brûlons les archives, et il partira.

— J'y mettrai le feu moi-même ! m'écriai-je avec une sombre résolution. Mais Louise ! si elle allait être logée dans cette partie du château?

— Je suis sûr du contraire ! interrompit vivement Brulard. Elle est dans le souterrain de la chapelle d'où nous la ferons sortir à la faveur du désordre qui suivra nécessairement l'incendie.

— Vous voyez, continua Vivant, en suspendant son récit pour s'adresser plus directement à ses auditeurs ; vous voyez la ruse infernale de cet homme : il me montrait la délivrance de Louise comme le prix certain, immédiat du mauvais coup que j'allais faire.

— Ah ! l'infâme gueux ! s'écrièrent les trois paysans avec une franche indignation.

— Ce qui ne l'empêche pas d'être riche aujourd'hui, ajouta Denis, d'un ton qui exprimait tout h la fois un blâme timide et un secret sentiment d'envie. Continue, mon garçon, cette histoire m'intéresse beaucoup.

JACQ0B8 DB RRANCION. 1 10

— il4 —

Le soldat reprit :

(( Le lendemain, je me présentai au château où je fus accueilli avec une franche bonté, dont j'aurais dû être bien touché, et dans laquelle je ne vis cependant que cette hypocrisie que Brulard m'avait signalée. Le ci-devant comte me dit que je serais nourri de sa table, sa femme me permit de fumer ma pipe dans le château et le petit Jacques grimpa à califourchon sur mon dos en disant qu'il ferait la ronde toutes les nuits avec moi. Le premier jour je résistai assez bien ; mais au bout de vingt-quatre heures, je commençais à réfléchir sur l'infâme commission dont j'étais chargé, quand une découverte, que je fis par hasard, me raffermit dans la résolution que j'avais prise d'obéir aveuglément à Brulard.

« Je venais de souper à l'oflSce, et je me retirais dans le logement que j'occupais dans les communs du château , lorsqu'en passant à l'entrée d'un long corridor dont l'autre ex-

trémité aboutissait à la chapelle, j'aperçus la femme de charge Adrienne qui semblait épier Tinstant de ma sortie, cachée dans la sombre embrasure d'une fenêtre. Je ne saurais dire ce qui se passa en moi , mais il me sembla tout à coup que la présence de cette femme ne devait pas être étrangère à l'objet de mes constantes inquiétudes. Je n'eus pas Fair de l'avoir vue, et je continuai à m'acheminer vers la porte de sortie que j'ouvris et que je fermai bruyamment tout en restant dans l'intérieur. Alors j'éteignis la lanterne que je portais et qui me servait pour mes rondes de nuit. J'ôtai mes souliers avec précaution, et, retenant mon souffle, marchant à pas de loup, j'allai me placer en embuscade derrière un gros pilier d'où je pouvais voir tout ce qui se passerait dans le corridor dont je vous ai parlé. Tout y était sombre et silencieux. Je restai là une demi-heure à peu près, sans rien voir et sans rien entendre. Enfin une porte s'ouvrit lentement à peu de

distance de moi, et je vis un bras tenant une lumière, puis la tête de la femme de charge s'avança, regardant à droite et à gauche dans le corridor. Évidemment elle voulait s'assurer s'il n'y avait personne. Elle se retira : mais presque aussitôt elle reparut portant à deux mains une grande planche carrée recouverte d'une serviette et chargée d'une bouteille, d'une carafe, d'un morceau de viande froide, et de quelques autres objets. Une petite lampe à réflecteur était posée sur la planche, projetant sa clarté en avant, maïs laissant dans l'ombre tout ce qui se trouvait derrière la personne qui la portait. Adrienne s'arrêta encore pour examiner de nouveau le corridor, puis elle se dirigea du côté de la chapelle. Je m'élançai alors sur ses traces, protégé par l'obscurité qui régnait autour de moi. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à la porte du souterrain que Brulard m'avait indiqué comme le lieu où le ci-devant comte avait fait enfermer Louise. Là, Adrienne soutint son

fardeau d'une main, et de l'autre, au moyen d'une clef qu'elle tira de sa poche, elle ouvrit cette porte, qu'elle referma ensuite derrière elle.

« Brulard ne m'avait pas trompé. Telle fut l'unique réflexion qui se présenta à mon esprit. Vous comprenez qu'il ne me resta plus d'incertitude sur ce que je devais faire.

« Le lendemain je courus annoncer ma découverte à Brulard, et je lui dis que j'agirais la nuit suivante; ainsi qu'il n'eut qu'à se tenir prêt à me seconder comme cela avait été convenu entre nous.

u Pendant toute la journée, j'évitai les habitants du château qui, de leur côté, ne se montrèrent pas.

a Au coucher du soleil, j'étais dans la cour, lorsque je vis venir à moi le comte, la comtesse et le petit Jacques. Je voulus les éviter encore, mais ils m'appelèrent et je fus obligé d'aller à eux.

— Nous sommes très*contents de vous, 1 10.

— us —

Vivant, me dit le comte, et si jamais je suis en position de récompenser votre zèle, je le ferai certainement.

« Sa voix avait quelque chose d'extraordinaire; je le regardai avec attention, et je remarquai que ses yeux étaient remplis de larmes. Sa femme était pâle et toute tremblante.

<( Je balbutiai quelques paroles sans savoir ce que je disais ; le comte reprit :

— La soirée est belle, nous allons faire une longue promenade dans les bois. Jacques, embrasse ton ami Vivant ; remercie-le de toutes les complaisances qu'il a eues pour toi depuis deux jours.

«( Le petit bonhomme se jeta à mon cou ; et comme je détournais la tête, il me la prit à deux mains , et malgré moi il appuya sur mes lèvres sa bouche fraîche comme une cerise.

— A bientôt. Vivant, me dit le comte avec un sanglot étouffé.

— Ii9 —

u La comtesse me fit de la main un geste amical, et tous les trois disparurent.

<c Moi je courus au village pour me recorder avec Brulard et lui dire que j'étais plus résolu que jamais.

u Quand je revins au château , je rencontrai la vieille Adrienne qui me dit que ses maîtres, rentrés très-fatigués de la promenade, s'étaient couchés en lui recommandant de me prier de veiller cette nuit-là avec un soin tout particulier.

(( A onze heures et demie je mis le feu aux quatre coins de la salle des archives. Dix minutes après je criai au secours, presqu'aussitôt le tocsin du village me répondit...

— Vous savez le reste, mes amis, reprit Vivant après quelques instants de silence, toute la population de Saint-Révérien accourut, conduite par l'infâme Brulard. On chercha d'abord les maîtres du château, on ne les trouva pas, alors on pilla le mobilier sous prétexte de le sauver.

« Dès le commencement du tumulte, je m'étais hâté de courir aux souterrains de la chapelle. La porte en était ouverte et le souterrain était vide.

u Je cherchai des traces de la présence de Louise, et je trouvai un vieux livre de prière et une soutane en lambeaux.

« Je crus que je deviendrais fou de rage et de désespoir, et cependant je ne savais pas encore que j'avais été trompé de la manière la plus indigne.

K Au point du jour on s'était rendu maitre du feu, ou plutôt il s'était éteint de luimême , vaincu par ces vieilles murailles qui avaient bravé des siècles. Je pus donc joindre Brulard, occupé dans la cour à faire entasser des meubles sur des voitures.

— Eh bien ! me dit-il, ils étaient partis depuis hier soir.

— Et Louise ! Louise ! m'écriai-je en lui serrant le bras à le broyer.

— Est-ce qu'elle n'était pas dans le sou-

terrain de la chapelle? me demanda-t-il : dans tous les cas tu peux être sûr qu'ils ne l'auront pas emmenée. Va trouver le père Thévenin, il sait peut-être quelque chose.

« Et se dégageant de mon étreinte, il alla se mêler à la foule qui dansait la carmagnole autour d'un tonneau défoncé et déjà à moitié vide.

u Je demandai le père Thévenin, personne ne l'avait vu... je l'appelai, il ne me répondit pas... En le cherchant dans l'intérieur du château dévasté, je me trouvai en I face de la vieille Adrienne.

GNAPITRB VU.

L'InceadlAlre et l'Ineendlé.

(Suite.)

— Gomment , mon pauvre Vivant, c'était toi qui avais mis le feu ? interrompit Denis. Eh bien, franchement, mon garçon, je n'aurais jamais cru ça de toi... car enfin, tu ne les savais pas partis.

— Hélas ! non, je ne les savais pas partis ! répondit le soldat avec un accent douloureux. Ils avaient quitté le château la veille ,

1 tl

au moment où ils me dirent qu'ils allaient faire une grande promenade dans les bois, vous savez, lorsque le comte pleura et que le petit Jacques m'obligea à l'embrasser... Mais à propos, maître Denis, où étiez-vous donc pendant toutes ces affaires ?

— Je peux en convenir aujourd'hui, dit Denis en baissant la voix : M. de Brancion m'avait confié ses projets de départ, et j'étais allé préparer ses relais jusqu'à Béfort.

— Vous êtes bien heureux! murmura Vivant : vous avez aidé à les sauver, et moi j'ai la certitude que je pouvais les perdre. Brulard, j'en ai eu la preuve, voulait les tuer!

— Je l'ai toujours pensé, reprit Denis... mais continue, mon garçon; tu en étais au moment de ta rencontre avec la vieille Adrienne.

— Écoutez-moi donc encore.

<( En m'apercevant , la femme de charge poussa un cri d'horreur, et s'élançant sur

moi comme une lionne furieuse, elle me saisit par le coUet de ma veste et elle me dit :

— Misérable ! tu nous trahissais donc !

«c Je balbutiai quelques paroles pour essayer de me justifier de cette accusation, mais elle m'interrompit aussitôt en reprenant :

— Ne mens pas, lâche ! j'ai tout vu ! j'étais à cette fenêtre ; tu es entré dans la salle des archives, et tu n'y étais pas depuis cinq minutes, qu'elle brûlait déjà... Alors tu es sorti en criant au secours pour faire croire que tu n'avais pas fait le coup... Brigand et lâche! voilà ce que tu es... Et tu ne les savais pas partis ! reprit-elle avec plus de force; tu voulais les faire tuer, les faire tuer, eux qui , hier soir, me parlaient de toi comme d'un bon et fidèle serviteur...

— Je l'étais, interrompis-je, mais pourquoi le ci-devant comte m'a-t-il pris ma prétendue , ma Louise ?

— Tu es ivre ! me dit-elle avec colère et

dégoût, sors d'ici ! il n'y a plus personne à assassiner, et il n'y peste plus rien à voler !

« Et elle me poussa dehors par les épaules, sans que je songeasse à lui résister ou à me justifier davantage.

« Pendant la journée il me fut impossible de rejoindre Brulard qui était allé à Chaumont faire son rapport au représentant du peuple. Le soir j'allai me mettre en embuscade sur le chemin par lequel il devait revenir : je voulais absolument m'expliquer avec lui.

« Je l'aperçus bientôt; Francis Leblond l'accompagnait.

«( Je mis hardiment la main sur la bride du cheval qui conduisait sa carriole, et je le sommai de descendre.

« Il me menaça de me brûler la cervelle : je répondis à sa menace en le couchant moimême en joue.

«{ Alors il se décida à mettre pied à terre.

— Que signifie cette violence? me de-

manda-t-il. J'ai voulu te servir et toi...

— Tu m'as trompé, misérable ! m'écriai-je. Louise n'était pas au château.

— Est-ce ma faute si elle n'y était plus? interrompit-il à son tour. Je ne savais pas qu'elle en fût partie, adresse-toi au citoyen Thëvenin, et faites vos recherches ensemble : vos affaires ne me regardent pas.

— La vérité se fera jour tôt ou tard, répondis-je, et malheur à toi si tu m'as trompé !

— Malheur à toi plutôt si tu bronches ! Je suis tout-puissant, et d'un mot, d'un geste, je puis t'envoyer à la guillotine !

«( Telles furent les paroles du nouveau seigneur de Saint-Révérien , ajouta Vivant avec une profonde amertume. Elles commencèrent à me faire entrevoir confusément ce que c'était que la révolution.

u Le lendemain, de bonne heure, j'allai chez le père de Louise ; il n'y était pas, mais je trouvai sa femme.

K C'était , comme vous savez , une bonne t 11.

créature, simple, pieuse , incapable de faire du mal à un poulet; elle me reçut avec amitié et tristesse.

— Écoutez, maman Thévenin, lui dis-je, vous n'avez jamais voulu que je sache pourquoi mon mariage avec votre fille a été rompu : il faut que vous me le disiez aujourd'hui.

— C'est impossible, me répondit-elle, j'ai juré que je ne parlerais jamais de ce qui s'est

— Vous m'aviez juré aussi que vous me donneriez la main de Louise , et cependant vous avez manqué à votre parole.

— Nous n'avons pas pu agir autrement, croîs-moi, mon pauvre Vivant, et même que nous t'avons bien regretté... mais, vois-tu, dans le temps où nous sommes, on fait bien | des choses qu'on ne voudrait et qu'on ne i devrait pas faire. i

« Hélas, je le savais ! i

— Mais enfin, m'écriai-je, où est Louise ? '

— Chez sa marraine à Remiremont. Nous t'avons toujours dit la vérité à cet égard.

— M'aime-t-elle encore ?

— J'espère pour elle que non .

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'elle est mariée.

— Mariée !

— Depuis deux mois.

— Vous me trompez !

— Lis cette lettre, mon pauvre Vivant ; tu auras la preuve du contraire.

« Et la mère Thévenin, tirant un papier de sa poche, me le présenta.

«( C'était une lettre de Louise.

u Elle y parlait de son mari, et elle disait qu'il était très-bon pour elle, et que c'était avec bonheur qu'elle se sentait s'attacher à lui.

u La vérité commençait k se faire jour : je voulus la connaître complète.

— Le citoyen Brulard savait-il tout cela ? demandai-je à la mère Thévenin.

— Ne parle pas du citoyen Brulard ! s'écria-telle avec un accent qui exprimait la plus vive terreur. Il ne s'est mêlé de rien, il ne savait rien, nous ne lui avons jamais confié la moindre chose! Ainsi ne t'avise pas de nous compromettre avec lui... de nous faire dire des choses que nous n'avons pas même pensées !... Ah ! mais, c'est que je te démentirais joliment ! Je n'ai envie ni d'envoyer mon homme à la guillotine, ni d'y aller moimême.

— Puisque vous avez peur du citoyen Brulard, vous ne craindrez peut-être pas le ci-devant comte de Brancion qui est parti, repris-je, et alors vous me direz s'il est vrai qu'il ait voulu séduire Louise...

— Lui! séduire Louise? quel horrible mensonge ! fit-elle avec indignation.

— Ma foi, c'est le citoyen Brulard qui me Ta dit ; il m'a même assuré que le ci-devant avait enlevé Louise et qu'il la retenait prisonnière au château.

— Alors, alors, fit-elle avec une vivacité pleine de trouble, si c'est le citoyen Brulard qui Ta dit, il doit y avoir quelque chose de vrai là dedans. Moi , je ne réponds que du présent, et pour le présent j'affirme que Louise est mariée.

i< Je sortis indigné de la pusillanimité de cette femme , sans songer que ma crédulité égalait au moins sa faiblesse, et qu'après tout un traître est encore plus méprisable qu'un poltron, car si Thévenin avait été aussi l'agent de Brulard, du moins il n'avait pas été comme moi l'exécuteur de ses vengeances.

« A dater de ce moment, je ne vis plus ni l'un ni l'autre de ces deux hommes, et trois mois après, quand la Convention appela de nouveau la patrie aux armes, je courus au district pour m'engager, et je fus incorporé dans le dix-huitième régiment de dragons dont on formait les escadrons de guerre à Pont - ii - Mousson : je le rejoignis immédiatement.

(( La vie militaire, à la fois si régulière et si active, calma mes ressentiments et modéra l'ardeur de mes principes révolutionnaires. L'armée était bien républicaine, mais son patriotisme était honnête, et elle ne négligeait aucune occasion de manifester sa profonde horreur pour les crimes qui déshonoraient le pouvoir qu'elle servait cependant avec fidélité. J'entendais souvent les vieux soldats déplorer l'absence des officiers que l'émigration leur avait enlevés. Quelques-uns même désertèrent pour aller rejoindre un protecteur sur la terre étrangère : on les blâma, mais sans trop de violence. La modération régnait dans les camps avec l'honneur et l'amour sincère du pays. Je me laissai bientôt gagner par elle.

te II y avait six semaines que j'étais au régiment; on venait de me nommer brigadier, lorsqu'un jour, parmi des recrues que nous recevions, je reconnus Francis Leblond, l'ancien secrétaire de la mairie de

Saint-Révérien, et le vil espion du citoyen Bralard.

«( On le mit justement dans ma compagnie et même dans mon escouade.

« Il fut, comme vous le pouvez penser, médiocrement satisfait de se trouver sous mes ordres, et notre entrevue ne fut pas joyeuse et amicale comme celle de deux pays qui se retrouvent.

— Si tu te conduis bien, lui dis-je, je serai juste ; mais si tu caponnes comme làbas, pour flatter Fun et l'autre, je te solderai l'arriéré et le présent.

— Pourquoi me parles-tu comme ça, Vivant? me demanda-t-il.

— Parce que c'est toi qui le premier...

« Il courba la tête avec un air de confusion si grande, que je n'eus pas la force de continuer sur le même ton.

— Ecoute, lui dis-je plus doucement, veux-tu faire ta paix avec moi pour toujours?

— Oui ! s*ëcria-t-]1 avec une franchise qui me plut.

— Eh bien ! conte-moi tout sans détour, et après nous nous serrerons la main et nous n'y penserons plus. Il ne faut pas qu'il soit dit que deux enfants du même village se haïssent et se méprisent.

— Tu vas tout savoir, et ça ne sera pas long.

— Mais là, ce qui s'appelle la vérité?

— Je te le jure sur mon honneur !

— Marche ! que je lui dis.

eHAPITRK VIU

li'IaeendlAlre et l'Incendié.

( Suite. )

(( Francis me serra énergiquement la main, comme s'il voulait m*engager de nouveau sa foi, puis il reprit :

— Tu te souviens sans doute d'une violente dispute que tu eus un soir avec Brulard, dans le cabaret de la mère Pichelin?

— Oui, répondis-je après un moment de réflexion : c'était le lendemain de l'arrivée

du ci-devant comte, qui revenait de Paris, à la suite des affaires du dix août, où il avait été blessé en défendant le t3a*an.

— C'est cela môme. Brulard disait que tous les nobles étaient des brigands, dont il fallait purger le sol de la république, et que pour son compte il ne voudrait pas qu'on en épargnât un seul. — Pas même celui que vous servez en qualité de valet de chambre, M. Champagne ? que tu lui répliquas. — Pas même celui-là, répondit-il, pâle de rage. — Eh bien! si vous aviez le malheur de lui arracher un seul cheveu de la tête, repristu, je vous tuerais comme un chien ! — Il y avait une vingtaine de paysans qui parlèrent comme toi, de sorte qu'il fut obligé de se taire et de quitter le cabaret peu d'instants après.

« Deux mois se passèrent, continua Francis. Champagne, qui ne se faisait plus appeler que le citoyen Brulard, fut nommé maire de Saint-Révérien et me prit pour son

— Ui —

secrétaire. Le lendemain de son installation, il arriva tout essoufflé à la maison commune, pour me dire de ne pas afficher tes bans avec Louise Thévenin, attendu que le mariage était rompu. Je répondis que c'était trop tard, et je lui montrai l'affiche posée derrière son grillage de fil de fer, ajoutant que plusieurs habitants l'avaient déjà lue. Il jura comme un possédé et s'en alla furieux. Le jour suivant, qui fut le dernier dimanche où l'on dit la messe chez nous, ton mariage ne fut pas non plus annoncé en chaire, et à la sortie de l'église, c'était le bruit général que l'affaire était manquée et que ta bonne amie avait quitté le pays, le matin même. Je fus quelque temps sans savoir ce qui s'était passé, mais enfin je le découvris : Brulard et Thévenin s'étaient entendus pour forcer le comte à émigrer, afin d'acheter ses propriétés. Mais pour cela il fallait te gagner à leur cause, parce qu'il aurait suffi d'un luron comme toi dans le village pour les cm- 1 13.

pécher de faire tranquillement leur affaire. Ça fut donc convenu entre eux que Thévenin te retirerait sa parole, et que Brulard te ferait entendre adroitement que le cidevant comte avait enlevé sa fille. Ce qu'ils avaient prévu arriva : tu devins l'ennemi du château au lieu d'être son défenseur, et à dater de ce jour Brulard te fit tourner comme il voulut. Voilà, ni plus ni moins, comment tout s'est passé. J'aurais dû te prévenir, ajouta Francis en courbant la tête... au lieu de cela j'ai aidé à te tromper, puisque c'est moi qui le premier...

« Francis s'arrêta : il avait l'air si malheureux, que je n'eus pas le courage de l'accabler de mes reproches : je ne me sentais d'ailleurs d'indignation que contre la crédulité avec laquelle j'avais ajouté foi aux fourberies de cet infâme Brulard !

«( Nous devînmes amis, Francis et moi, et souvent pendant les longues marches du régiment, ou les buits passées au bivae,

— HZ —

nous parlâmes encore de cette malheureuse affaire. Non-seulement le comte n'avait rien eu à se reprocher, mais encore j'appris par Francis que le pauvre homme était allé plusieurs fois chez les Thévenin, pour les engager à renouer avec moi. Jugez, mes amis, de mes Remords , de mon désespoir ! Ils avaient voulu me servir, et moi j'aidais à préparer leur ruine ! Et pour les remercier de leur protection, de leur confiance, je mettais le feu à leur château !!! Si alors nous eussions été en paix au lieu d'être en guerre, je crois que je me serais brûlé la cervelle, tant je me trouvais malheureux... Mais la république était en danger, nous nous battions tous les jours, et il me semblait que mon devoir était d'attendre la mort d'une balle ennemie. »

Ici Vivant s'arrêta un moment : Denis et les trois paysans lui serrèrent successivement la main en silence, puis ils choquèrent de nouveau leurs verres avec le sien, en

témoignage de leur estime et de leur amitié.

Vivant reprit :

<t En 1795, au mois de mars, mon régiment quitta l'armée de Pichegru, qui venait de conquérir la Hollande, pour aller renforcer les troupes que nous avions sur le Rhin. Là, mon chagrin, que le mouvement de la guerre avait assoupi, se réveilla plus vif que jamais... La division dont je faisais partie se heurta à sa première affaire contre une brigade de Tarmée des émigrés.

u L'action fut vive et meurtrière ! C'était moins une bataille qu'un immense duel, où de chaque côté on cherchait plutôt à s'admirer qu'à se vaincre, et où l'acharnement même était généreux et loyal. Invincibles jusqu'à ce jour, nous nous consolions de cette lutte entre firères, en nous disant que nous avions enfin rencontré des adversaires dignes de nous. Quand je dis que nous nous consolions, c'est de mes compagnons d'armes que je parle, car pour moi j'étais comme un

fou chaque fois qu'un qui vive! prononcé en langue française, m'annonçait que nous allions avoir à combattre des compatriotes. Ce supplice dura dix-huit mois sans interruption. Francis Leblond, que j'avais associé à mes sentiments, était bien malheureux aussi, et le soir d'une affaire, quand nous regardions nos longs sabres ensanglantés, nous regrettions de n'être pas restés sur le champ de bataille.

« La veille du combat de Berstheim, j'avais reçu une balle dans l'épaule ; mais comme nous avions perdu beaucoup d'ofiiciers, je ne voulus pas aller à l'ambulance. Le lendemain je montai à cheval, le bras en écharpe ; un quart d'heure après nous croisions le sabre avec un corps de cavalerie noble, commandé par les trois ci-devant princes de Condé.

« La chose fut terrible! la mêlée affreuse! pendant les dix campagnes que j'ai faites, je n'ai rien vu de semblable. Les chevaux se

battaient comme les hommes ! les blessés ne voulaient pas quitter la partie ! les mourants cherchaient à se rejoindre sur le sol pour s'achever! Une division d'infanterie autrichienne contemplait ce spectacle, immobile, l'arme au bras ! plusieurs fois les trompettes des deux partis avaient sonné le ralliement : personne n'avait obéi à cet appel. N'ayant de libre qu'une seule main, j'étais obligé de tenir à la fois les rênes de mon cheval et mon sabre, de sorte que je n'étais bon à rien au milieu de cette tuerie. Mon colonel m'aperçut et m'ordonna de me retirer sur les derrières, dans des termes qui ne me permirent pas de désobéir.

u Je sortis donc de la mêlée et je m'éloignai lentement : dans ces moments-là, quand on a du cœur, on n'est jamais bien pressé.

u J'étais dans un chemin creux, et comme on se battait en arrière, je ne supposais pas qu'il y eût des ennemis en avant ; cependant je vis un cavalier venir à ma rencontre.

u Je crus d'abord que c'était un des nôtres ; mais le cavalier ayant fait quelques pas encore, je reconnus distinctement un ofScier de la cavalerie noble.

u C'était un vieillard d'une soixantaine d'années au moins, dont la tournure était encore leste et dégagée toutefois ; en m'apercevant il avait mis son cheval au petit galop, et il arrivait sur moi, le sabre suspendu par la dragonne et le pistolet au poing.

u Je continuai ma route au petit pas : je n'avais que cela à faire, et ne voulant pas me retourner et fuir, mon sort me paraissait peu douteux.

« Nous fumes bientôt botte h botte l'émigré et moi : le peu de largeur du chemin ne nous eût pas permis de faire autrement, alors même que nous l'eussions voulu.

» Je criai vive la république !

» Il ne dit rien, mais il leva son pistolet dont le canon n'était pas à six pouces de ma

poitrine, du cote de mon bras en écharpe.

« Toot à coup je vis l'arme s'abaisser et disparaître dans la fonte; puis le vieux cavalier relevant le bras auquel pendait son sabre, m'dta son chapeau et me salua en me disant : Vous êtes blessé, camarade ! Pardieu j'allais faire un joli coup! bonne chance!

u Et il s'éloigna.

« Je n'avais pas fait cinquante pas, que j'entendis deux coups de feu, puis le galop d'un cheval derrière moi. Je me retournai sur ma selle, et je vis revenir à toutes jambes la monture abandonnée du cavalier qui venait de me laisser la vie si généreusement. Je l'arrêtai par la bride, et je frissonnai d'horreur en apercevant sur sa crinière noire un énorme fragment de cervelle !

«( Deux fantassins, qui avaient fait ce beau chef-d'œuvre, embusqués derrière une haie, vinrent réclamer le cheval comme leur propriété. Je ne voulus pas le leur rendre, mais je leur payai le prix qu'ils me demandèrent.

quatre écus de six francs, je crois, et je l'emmenai avec moi !

u Le soir même mon camarade de lit, que j'avais chargé de ma capture, vint me rapporter deux ou trois objets qu'il avait, dit-il, trouvés dans les fontes de la selle. C'était d'abord ce pistolet dont la balle aurait dû me tuer, et qui était chargé encore ; puis il y avait un petit livre de prières tout déchiré, et un vieux portefeuille en soie jadis blanche sur lequel étaient brodées des roses et des pensées.

(t J'ouvris d'abord le livre de prières, et vous comprendrez, mes amis, ce que je dus éprouver en lisant ces mots écrits en tcte de la première page : J'appartiens au chevalier Robert de Brandon.

— Gomment, s'écria Denis, c'était monsieur le chevalier de Brancîon ! Un si digne homme! Un si bon veneur! Très-certainement, nous avons fait plus d'une fois le bois ensemble. Est-ce que tu ne l'avais pas re-

JACQVES DS RRANCIOn. 1 15

connu, Vivant? Il venait souvent au château : c'était le propre oncle de monsieur le comte... du ci-devant, ajouta Tex-piqueur en se reprenant.

— Je ne l'avais pas reconnu, reprit Vivant, quoique sa figure ne me parût pas étrangère tout à fait; mais ayant ouvert aussi le vieux portefeuille, il ne me resta plus de doute sur la parenté du défunt avec nos anciens seigneurs, car je trouvai dans une des poches la lettre que je vais vous lire.

Et Vivant, tirant de dessous sa hlouse un papier sale et déchiré, lut ce qui suit :

Hanau, le !«' mars 1796.

(( Mon cher oncle,

u J'ai perdu l'ange consolateur qui faisait u ma force et mon bonheur sur cette teri^e. . . u Ma femme est morte ce matin à cinq heu- « res. Les douleurs de l'exil et ses inquié-

«c tudes constantes sur l'ayenir de nos pau- « vres enfants l'ont tuée.

«( Mon désespoir est au-dessus de tout ce (( que je pourrais vous dire ; mais je suis « chrétien et je vivrai.

<( Aussitôt que j'aurai trouvé un asile pour « Jacques et Hélène, j'irai rejoindre mon dra- » peau. Veuillez le dire à Son Altesse Séréu nissime monseigneur le prince de Gondé, a en lui faisant part du coup affreux qui i: vient de me frapper.

(( Le comte de Brancion. »

— Ainsi la pauvre dame n'existe plus, et il parait qu'elle avait eu encore un enfant depuis son départ !

Ces paroles furent prononcées par l'expiqueur avec une véritable émotion.

— C'est vrai que c'est des nouvelles ça ! dirent les paysans : nous n'en avions pas tant entendu depuis dix ans.

— Bah ! vous ne savez rien encore ! fit Vivant.

Et il reprit son récit, un moment interrompu.

eiCAPITRS VIII.

li'lneendlalre et rincendlé.

(Suite.)

(( A dater de ce jour, dit Vivant, il n'y eut plus de repos pour moi. Cette phrase de la lettre du ci-devant comte de Brancion : Les douleurs de l'exil et ses constantes inquiétudes sur l'avenir de nos pauvres enfants Vont tuée!.., était sans cesse présente à mon esprit.

u Je me regardais comme le bourreau de cette femme qui ne m'avait jamais fait que du bien ! Je voyais en moi Fauteur de la ruine d'une famille, que le malheur n'aurait peut-être pas atteinte sans ma coupable crédulité !

u Je pensais à ses deux pauvres enfants , au petit Jacques surtout que j'avais connu et qui s'était jeté dans mes bras au moment de son départ pour l'exil! Que deviendraient ces innocentes créatures si la guerre achevait de les rendre orphelins? Errants, abandonnés, ou ne vivant que de la charité publique , ils ne pourraient avoir qu'un sort misérable, si la douleur ou les privations ne les tuaient pas à leur tour. Ces idées ne me quittaient pas pendant le jour ; je les retrouvais la nuit dans mes rêves ; elles me poursuivaient jusque dans l'ivresse du combat. Si j'avais pu les confier à un ami, en parler quelquefois, peut-être fussent - elles devenues à la longue moins cruelles ; mais le

pauvre Francis était resté sur le champ de bataille de Berstheim, et il me fallait tout dévorer en silence ! J'étais devenu sombre, insociable; mes camarades me fuyaient à cause de mon caractère , et dans le trouble de ma conscience je m'imaginais que mon crime était connu , et que c'était pour cela qu'on me délaissait. Chaque fois que mon régiment se battait, je m'exposais à la mort comme un fou, et la mort ne frappait jamais qu'à côté de moi. J'étais devenu aussi suspect à mes chefs, parce qu'autant j'étais intrépide et impitoyable quand nous avions affaire aux troupes de la coalition, autant je montrais d'horreur et de chagrin quand nous chargions un corps d'émigrés. Un jour le colonel me fit venir à son bivac pour avoir l'explication de ma conduite. Je lui dis la vérité sans le moindre détour. Ce colonel était un ancien noble nommé Savary, qui avait pris le parti de la révolution. Il haussa les épaules à mon récit , puis il me dit qu'il avait l'œil

sur moi, et qu'il me ferait fusiller si je continuais à épargner ces canailles d'émigrés: ce furent ses propres expressions. Je lui répondis que je ne tenais pas à la vie, et qu'il me rendrait un grand service de m'en débarrasser. Il me tourna le dos et me laissa tranquille. Mon capitaine, à qui je contai tout aussi, ne fit pas de même. Ce n'était qu'un pauvre paysan comme moi ; mais il avait du cœur ; il sentait peut-être qu'en servant la cause de la révolution il ne trahissait pas la sienne : il devint mon protecteur et presque mon ami.

« Dans le courant de l'été de 4796, je fus envoyé avec quelques autres sous-officiers, pour exercer des recrues en Alsace. Nous formions un petit détachement commandé par ce capitaine dont je viens de vous parler, et nous arrivâmes dans^ un gros bourg nommé Saint-Amarin : c'était là que nous devions trouver nos recrues; mais comme nous avions doublé deux étapes, nous fumes les premiers

au rendez-YOus ; quelques hommes seulement nous avaient devancés.

(( En causant, le jour de mon arrivée, avec le bourgeois chez lequel j'étais logé, j'appris que Saint-Amarin n'était qu'à une dixaine de lieues de Remiremont, en passant par ce qu'on appelle les Balons des Vosges. L'idée me vint alors de demander une permission de quarante - huit heures pour aller voir Louise , dont Francis m'avait dit le nom de femme.

«c Mon capitaine m'accorda ce que je lui demandais, sans même m'adresser une question.

u Je marchai toute la nuit et j'arrivai à Remiremont comme le soleil se levait.

« Je laissai s'écouler deux heures environ, et je m'acheminai vers la demeure du mari de Louise, qu'un passant m'avait indiquée.

u Je frappai à la porte.... Une voix bien connue m'invita à entrer.

« J'ouvris, j'étais en présence de Louise.

(( Elle était seule, assise près d'une fenêtre, et elle berçait un petit enfant sur ses genoux.

(c Elle poussa une exclamation qui exprimait une grande surprise mêlée d'un peu de joie. J'aurais voulu que la surprise fût moins grande et que la joie le fût davantage.

u Puis elle se leva et elle vint h moi , son enfant dans les bras.

n Je vis qu'elle était heureuse et que le souvenir de notre amour passé était à jamais mort dans son cœur. Je compris alors tout ce que j'avais perdu.

— Louise, lui dis-je, je ne viens pas pour vous faire des reproches.

— Je le crois, Vivant, me répondit-elle avec un doux sourire, eh bien ! moi, je ne vous en ferai pas non plus.

(( Ces mots si simples me donnèrent l'éveil, et je me promis intérieurement d'en demander l'explication dans quelques instants.

<« Savez- vous, mes amis, ce qu'elle m'ap-

prit, cette explication ? Que Ton avait dëterminé Louise k quitter Saint-Révërien et à renoncer à moi , en lui disant que je la tra> hissais et que je ne voulais l'épouser que pour sa fortune.

«{ Ainsi, pour me pousser à un crime, on m'avait accusé d'une infamie.

u A mon tour je contai tout à Louise. «( Elle m'écouta en silence et avec calme. Son beau visage ne perdit pas son expression de bonheur tranquille, mais il me sembla voir briller une larme dans ses yeux pendant que sa bouche souriait toujours.

— Je suis heureuse pour vous de ce que vous me dites là. Vivant, me répondit-elle, car vous pourrez être mon ami, puisque vous ne n'avez pas trompée. Mon mari sait que je vous ai aimé ; mais il vous verra avec plaisir parce qu'il sait aussi que je l'aime à présent.

« Je m'imposai la punition de passer un jour tout entier entre ces deux êtres qui 1 11

n'avaient rien à se reprocher. Louise me fit promettre de pardonner à ses parents, et de ne jamais chercher à me venger de Brulard.

<( Le lendemain j'étais de retour à Saint- Amarin ; trois mois après nous repassions le Rhin, pour rejoindre le régiment, toujours en Allemagne.

«( En arrivant j'eus un plaisir et un chagrin : j'appris que notre colonel avait été nommé adjudant -général, et que l'armée de Gondé faisait encore partie des troupes de la coalition qui nous étaient opposées.

« La guerre continuait avec plus d'acharnement que jamais. Tout émigré pris les armes à la main était immédiatement fusillé.

« Il est vrai que presque tous se faisaient tuer avant de se rendre. Faible consolation pour moi, comme vous pouvez penser, mes amis.

(( Le lendemain même de ma rentrée au corps, nous fûmes attaqués vigoureusement par l'avant-garde de l'armée commandée par

Farchiduc Charles, et pendant toute la journée nous n'eûmes, Dieu merci, affaire qu'a des Keiserlichs; aussi je tapais de bon cœur, je vous le promets, et je n'étais pas triste en voyant mon sabre ensanglanté.

« Nous fûmes vainqueurs ! Belle victoire, mes amis! car en traversant le champ de bataille couvert de morts, que nous venions de conquérir, je ne vis pas un seul uniforme des corps émigrés.

u L'armée autrichienne se retirait en désordre, ne défendant plus que mollement ses dernières positions, et nous la poursuivions l'épée dans les reins, sans nous donner beaucoup de peine.

u La nuit était arrivée, mais nous allions toujours en avant, ramassant des prisonniers, prenant des canons et des drapeaux. Nous nous disions que si ça continuait ainsi, nous finirions par coucher à Vienne.

u Tout à coup les troupes légères qui formaient nos tètes de colonne revinrent en

désordre. La fusillade, depuis quelques instants languissante du côté de l'ennemi, se ranima terrible et meurtrière ; bientôt nous commençâmes à perdre du terrain.

u Un aide de camp arriva au galop en tête de notre régiment qui marchait par quatre sur la grande route, et il cria en

— Colonel, formez vos escadrons et portez-vous rapidement en ligne ! Le corps d'armée des émigrés vient d'arriver, il soutient la retraite des Autrichiens ! Il faut lui passer sur le corps, l'exterminer, ou la bataille peut encore être perdue pour nous !

(c Et il passa pour aller porter le même ordre à d'autres régiments de dragons qun venaient derrière nous.

<( Pendant qu'il parlait j'avais senti tout mon sang refluer glacé vers mon cœur ! Je songeais au combat de Bertheim et à ce pauvre chevalier de Brancion tué presque sous mes yeux.

« Mais je n'eus pas le temps de réfléchir beaucoup : les commandements se succédaient sans interruption, et les mouvements s'exécutaient aussitôt.

Nous entrâmes dans des terres labourées à la lueur de la canonnade et des feux de mousqueterie ; les escadrons étaient formés, prêts h charger.

<c Depuis que l'aide de camp était passé , nous avions déjà perdu une trentaine d'hommes, et il en tombait à chaque instant.

<t Le colonel m'appela.

— Beaugey, me dit-il, mon porte-étendard vient d'être tué, vous allez le remplacer : c'est à votre capitaine que vous devez. ..

« Il n'eut pas le temps d'achever. Un chef de brigade arriva à bride abattue sur notre front en poussant le cri :

— En avant !

(( Les trompettes sonnèrent la charge, et nous nous ébranlâmes aux acclamations mille fois répétées de vive la république !

u Des cris de vive le roi ! nous répondirent. . .

ic Je pressai la hampe de mon étendard contre mon cœur, comme pour le remercier de me dispenser de tenir mon sabre !

u La lune s'était levée dans un ciel sans nuages : on y voyait aussi clair qu'en plein jour.

« Nous arrivâmes sur un bataillon carré, immobile et silencieux comme une muraille.

u Le premier rang avait la baïonnette croisée, le second et le troisième tenaient Parme haute prête à faire feu.

(( Des Autrichiens auraient déjà tiré, dans l'espoir d'effrayer nos chevaux, me dis-je en moi-même. Ce sont des Français !

« Notre premier escadron arriva sur les baïonnettes sans pouvoir en faire fléchir une seule, alors il se sépara pour laisser passer le second qui ne fut pas plus heureux.

« Le troisième et le quatrième échouèrent également dans leur attaque.

u Nous allâmes nous reformer à trois cents pas en arrière pour recommencer : nous n'avions perdu que des chevaux et quelques prisonniers.

u Les trompettes sonnèrent la charge une seconde fois, et nous repartîmes plus ardents que la première.

u Mais avant que nous fussions arrivés sur le front du bataillon, une volée de mitraille vint mettre quelque désordre dans nos rangs ; au même instant une charge de cavalerie tomba furieuse à Fimproviste sur notre flanc gauche, et nous fumes culbutés et ramenés en désordre avec une perte considérable.

« Mon cheval reçut une balle et s'abattit.

« Je parvins à me relever et à ressaisir mon drapeau. Je le fis passer dans ma main gauche, et, débarrassé du soin de tenir une bride, je tirai mon sabre de ma main droite.

(( Deux cavaliers arrivaient sur moi en ce moment.

— Rendez - vous , dragon! me dit Tun d'eux d*une voix ferme ; il ne vous sera fait aucun mal. Je suis Français.

— Jamais ! m'écriai-je. Vive la rëpublique !

— Prisonnir! prisonnir! cria l'autre cavalier, qui était un hussard autrichien.

(( Je me tournai vers celui-là, et je plongeai jusqu'à la garde mon sabre dans le poitrail de son cheval.

(( Mais au même instant un nuage s'étendit sur mes yeux, mon sabre et mon drapeau s'échappèrent de mes mains... je tombai.

(( J'entendis encore confusément comme un cliquetis d'armes et un échange de paroles violentes autour de moi, puis je n'entendis plus rien.

u J'avais reçu ce coup de sabre qui m'a partagé la figure en deux.

u Quoique je fusse grièvement blessé et aux trois quarts évanoui, j'avais cependant

une connaissance vague de ce qui se passait. Ainsi, je distinguai parfaitement qu'on me soulevait comme pour m^empopter, et je sentis à un balancement doux et régulier que je changeais de place, à Taide d'un moyen de transport quelconque que je ne pouvais pas bien définir.

« J'essayai d'ouvrir les yeux; mais j'en avais un qui était comme couvert d'un nuage, et l'autre ne pouvait même pas remuer sa paupière supérieure : un lambeau de la peau de mon iront le recouvrait.

*u Mon sang coulait en abondance; ma raison incertaine s'en allait par degrés ; bien* tôt je fus complètement évanoui : j'aurais pu mourir sans m'en apercevoir.

u Quand je revins h moi, je sentis seulement que j'étais couché dans un bon lit et qu'un épais bandeau couvrait mon front, mes yeux et se prolongeait sur une partie de mon visage.

i( Ma tète était lourde, endolorie, et tout

nioa corps brisé ; mais je reconnaissais parfaitement que les sources de la vie n'étaient pas taries ^n moi.

« Deux souvenirs se présentèrent alors à mon esprit, c'est que le cavalier qui m'avait blessé était un Allemand, et que je n'avais pas frappé celui qui m'avait dit en français de me rendre, en me promettant la vie sauve.

« Cette double conviction m'eût rendu bien heureux , s'il ne s'y fût joint celle que j'avais perdu mon drapeau.

«( J'appelai pour faire une de ces questions bien naturelles dans l'état ou j'étais : une voix de femme me répondit dans un jargon moitié allemand, moitié français, que M. le docteur avait dit que je mourrais si je ne gardais pas le silence.

<( Je me tins tranquille et j'attendis.

« Quelques heures s'écoulèrent. Je sentis qu'on introduisait une cuiller entre mes lèvres et je reconnus le goût du bouillon mêlé au vin.

» Je iD^endormis.

« J'ai sa depuis que mon sommeil avait été loDg et paisible. J'en fus tiré par un chuchotement de voix : deux ou trois personnes causaient doucement auprès de mon lit.

u A un mouvement que je fis, une de ces personnes força un peu son accent et me dit en très-bon français :

— Eh bien ! dragon, comment vous trouvez-vous ?

« Je répondis que je me sentais assez bien.

— Alors, nous allons vous panser, reprit la même voix.

« On me souleva ; je sentis qu'on mettait des oreillers autour de moi pour me soutenir, puis une main adroite commença h défaire l'appareil qui entourait ma tête.

« Quand il fut entièrement enlevé, je vis avec un de mes yeux que j'étais dans une de ces chambres de paysans aisés, comme on en trouve beaucoup en Souabe.

(( Deux personnes se tenaient à mes côtés : Tune était une vieille paysanne, l'autre un jeune homme en uniforme.

— Je suis chirurgien dans Farmée du prince de Condé, me dit ce dernier ; mais soyez bien tranquille, mon camarade, vous serez soigné comme si vous étiez un des nôtres.

— Je voudrais mourir, répondis-je... j'ai perdu mon drapeau.

— La balafre que vous avez sur la figure vous excuse et de reste, mon garçon, repritil. Ne vous chagrinez pas, car je vous réponds que lorsque vous retournerez à votre régiment, marqué glorieusement comme vous l'êtes, vous serez bien reçu. Allons! allons ! ça va très-bien, continua-t-il en approchant une lampe de ma blessure, car c'était le soir. Ce n'est qu'un abreuvoir à mouches; par exemple, il est de taille. Avant quatre jours vous serez sur pieds.

u En ce moment un troisième personnage,

que je n'avais pas encore aperçu, sortit d'un endroit obscur de l'appartement et se rapprocha avec précaution de mon lit.

u II portait un uniforme vert foncé et une culotte de peau Uanche toute mouchetée de gouttes de sang.

— Voilà votre libérateur, me dit le médecin. Kretle, s'écria-t-il en s'adressant à la vieille femme, donnez vite la tasse au vinaigre ! Il s'évanouit !

<( J'avais reconnu le comte de Brancion !

GHAPITRS IK*

Le meMMice.

L'intérêt de l'auditoire avait toujours été croissant depuis le commencement du récit de Vivant, et quand ce dernier, d'une voix émue et vibrante, prononça ces mots : « J'avais reconnu le comte de Brandon ! j> un cri qui exprimait à la fois la surprise, la joie et l'émotion sortit des poitrines haletantes de l'ex-piqueur et de ses trois amis, et Denis dit vivement :

— G est-y bien Dieu possible ! le comte de Brancion! celui d'ici! mon ancien maître? Voyons, Vivant, pas de menteries dans une affaire comme celle-là.

— Je ne mens pas , papa Denis ' , c'était M. le comte lui-même, répondit Vivant en appuyant sur chaque mot comme s'il voulait donner plus de force à ses paroles ; c'était lui qui m'avait défendu au péril de sa vie contre le hussard autrichien qui voulait m'achever après m'avoir blessé ! lui qui m'avait chargé sur ses épaules et porté en lieu sûr à une longue distance, et à travers mille dangers peut-être! lui enfin qui me faisait soigner par le chirurgien-major de son régiment, comme si j'eusse été un de ses soldats favoris. Certainement, si le bon Dieu venait sur la

' Cette expression de papa est souvent employée en Champagne et en Bourgogne par des jeunes envers des hommes plus âgés. Elle est une marque d*affeclion et de respect.

terre, il ne pourrait pas en faire plus pour un pauvre pécheur.

Denis se détourna pour essuyer furtivement une larme avec la manche de sa veste, les trois autres buveurs frappèrent la table du poing avec des exclamations diverses, et Vivant continua en reprenant le ton du récit qu'il avait quitté pendant un moment pour répondre aux interpellations de ses compagnons.

u En reconnaissant le ci-devant comte, dont les formes vagues et confuses se dégageaient peu à peu de Tobscurité, je crus que c'était un spectre vengeur qui s'approchait de moi. Les gouttes de sang qui mouchetalent sa culotte de peau blanche, et l'extrême pâleur de son visage m'avaient sans doute fait croire à une apparition : je n'avais pas vu qu'il souriait en avançant, et je ne savais pas que ce sang était celui qui avait coulé de ma blessure, pendant qu'il me portait sur ses épaules à travers le champ de bataille de Biberach.

<( Je m'étais complètement évanoui, malgré le vinaigre que le docteur m'avait mis sous le nez et sur les tempes pour me ranimer.

u Quand je repris connaissance , une obscurité profonde, un silence complet m'environnaient de nouveau : l'appareil avait été replacé sur ma blessure, et on eût dit qu'il n'y avait personne dans la chambre.

it A mesure que je rentrais en possession de mes facultés, la mémoire me revenait et avec elle le souvenir de ce que j'avais vu ou cru voir ; mais plus que jamais je restai convaincu que ce ne pouvait être qu'une vision surnaturelle. L'état de mon cerveau, très-affaibli par la graode quantité de sang que j'avais perdu, peut, ce me semble, expliquer ces erreurs de mon jugement.

« Pendant la nuit une fièvre violente se déclara avec les symptômes les plus graves.

« J'eus le délire, un délire vraiment terrible, et les rêves les plus affreux vinrent

tourmenter mon imagination, à la fois affaiblie et surexcitée.

« Je me croyais à Saint-Révérien, encore serviteur au château, et je me voyais me promenant sur la grande terrasse avec M. Jacques, que je portais suspendu à mon cou, comme je l'avais vu plus d'une fois dans le temps de ma honteuse trahison.

u Tout à coup Brulard , l'infâme , le lâche Brulard, se dressait devant moi, et d'un geste impérieux et méprisant, il m'ordonnait de précipiter l'enfant du haut des rochers dans le lac.

(( J'obéissais à l'instant même comme une brute féroce. L'enfant était lancé par moi ; pendant qu'il tournoyait au-dessus du gouffre, je croyais le voir me sourire et me tendre ses petits bras.

« Je chassais ces terribles images, mais elles se reformaient presque aussitôt, plus terribles encore et escortées de nouveaux fantômes. Alors je poussais des cris de désespoir,

et je cherchais à déchirer l'appareil qui entourait ma blessure, dans la vague pensée que cela me ferait mourir et que je serais ainsi débarrassé des horribles tortures de mon esprit.

u Cet état, à l'exception de quelques rapides instants de répit, dura plusieurs jours, pendant lesquels ma vie courut les plus grands dangers ; enfin, il fit place, je ne dirai pas au bien-être de la tranquillité, mais au calme morne d'un anéantissement presque complet : j'existais sans sentir pour ainsi dire l'existence.

u Je ne voyais plus , je n'entendais plus ; je n'avais pas même la faculté de penser : à force de me saigner on m'avait réduit à cet état ; il parait que c'était le seul moyen de me sauver.

u Un matin , je fus étonné de voir à peu près ce qui se passait autour de moi ; les bruits du dehors arrivaient aussi confusément à mon oreille. Pendant la nuit on avait

enlevé une partie de Fappareil qui couvrait le haut de mon visage, et Tun de mes yeux était complètement dégagé, bien qu'un peu trouble et un peu incertain encore.

« Un joyeux rayon de soleil éclairait ma chambre, où il me semblait que j'étais seul.

u Ce rayon de soleil avait d'abord attiré mes regards du côté de la fenêtre. J'étais «i heureux de contempler la lumière après plusieurs jours d'obscurité, que je ne songeais pas à voir autre chose.

(t Je voulus m'appuyer sur mes poignets pour me mettre sur mon séant et reprendre ainsi possession de la vie par quelques mouvements, mais je sentis qu'une douce pression comprimait ma main gauche et me maintenait sur mes oreillers.

(( Je restai encore quelques instants immobile dans la même position, n'osant pas chercher à me rendre compte de l'obstacle qui me retenait ; j'avais peur de ce que je pourrais voir.

u Enfin, je me retournai lentement du coté où j'étais maintenu, qui était celui de mon œil encore fermé , et j'aperçus le comie de Brancion assis au chevet de mon lit !... c'était lui qui pressait ma main dans les deux siennes.

— C'est bien moi, Vivant, me dit-il de cette voix affectueuse et noble que vous connaissez... moi, ton compatriote, qui ai eu le bonheur de te sauver la vie. Embrassons-nous, mon ami... Dieu merci, nous ne sommes plus ici sur le champ de bataille.

tt Je voulus porter une de ses mains à mes lèvres, mais il ne le souffrit pas, et sa joue pâle s'appuya contre ma joue mutilée, pendant qu'un de ses bras passé derrière mon dos me pressait sur son cœur que je sentais battre comme le mien.

— Vous voulez donc me faire mourir de honte et de douleur? balbutiai-je en cherchant à me dégager de sa cordiale étreinte. Je

suffoquais réellement de mort et de désespoir.

— Je veux, au contraire, te consoler, te réconcilier avec toi-même, mon pauvre Vivant, me répondit-il avec une chaleureuse douceur. Tu n*as plus le droit de t'en vouloir, puisque je t'ai pardonné, ajouta-t-il en me serrant de nouveau la main.

— Vous m'avez pardonné ! m'écriai-je ; mais c'est qu'alors vous ne savez rien ! c'est sûr, c'est sur, M. le comte, vous ne savez rien... vous ne pouvez rien savoir.

— Je sais, au contraire, plus de choses que toi, puisque je peux t'apprendre que le mal que tu crois m'avoir fait serait arrivé sans ta participation. Quand tu es entré chez moi , mon départ était décidé depuis huit jours ; tu m'as même rendu le service de le hâter, parce que je n'ai pas tardé h voir, mon pauvre garçon, que tu n'étais pas sincère et que tu subissais de mauvaises influences ; mais je ne pouvais pas t'en vouloir , tu me croyais des torts envers toi.

JACQUBS DE RRANCIOn. 1 16

<( C*cn était trop ! ajouta Vivant; non-seulement il m'avait sauvé la vie à moi son ennemi ! non-seulement il m'avait pardonné a moi le serviteur infidèle qui l'avait trahi ! mais encore il cherchait à me persuader que je m'exagérais mes torts ! il voulait me consoler, ainsi qu'il Tavait dit.

— Je ne veux plus vous quitter, M. le comte ! m'écriai-je avec plus de force que je n'avais pu en trouver encore dans mon corps affaibli. Ma vie est à vous ! disposez-en ! Je ne pourrais plus...

(( Il m'interrompit en posant sa main sur mon bras avec une autorité douce et paternelle, puis il me dit d'une voix dont la gravite était bienveillante :

— Ta vie ne t'appartient pas, mon ami. Gomme je me suis arrangé de manière à ce que tu ne fusses pas considéré comme prisonnier, si tu te dispensais de rejoindre ton corps tu passerais pour déserteur, et un Français, quelle que soit la cause qu'il serve,

ne doit jamais quitter son drapeau. 11 y a, Lélas! des partis, mais il n'est qu'un honneur... tu sais cela comme moi en ta qualité de soldat, mon bon Vivant.

— Mon drapeau ! murmurai-jc, il n'existe plus ! et c'est dans mes mains qu'il a péri ! dans ces mains coupables qui ne méritaient pas de le sauver.

« Le comte me serra la main, sourit et ne répondit rien ; je lui demandai alors des nouvelles de ses enfants : ce fut en tremblant un peu, comme vous pouvez bien penser.

— J'espère qu'ils sont en bonne santé, me répondit-il avec une vivacité pleine de gratitude; mais comment sais-tu que j'en ai un second?

— Je l'ai appris d'une bien triste manière et en même temps que j'apprenais aussi un grand malheur... la mort de madame la comtesse... celle qui fut pour moi, misérable ingrat, une si bonne maîtresse.

« II leva les yeux au ciel avec une dou-

loureuse résignation ; j'avais touché la plus sensible de ses blessures.

u Je lui contai alors ce qui m'était arrivé au combat de Berstheim.

— Mon pauvre oncle ! mais enfin il n'avait pas d'enfants, lui... Tandis que moi, si j'étais tué comme lui, je laisserais deux orphelins sans pain et sans protection...

u II s'arrêta, et une grosse larme, se détachant de sa paupière, roula sur sa joue pâlie et creusée par la fatigue, les chagrins et les privations.

<c Je gardai le silence pendant quelques instants, me demandant tout bas si tout ce que je voyais, si tout ce que j'entendais n'était pas une vision consolante succédant aux visions terribles qui m'avaient poursuivi quelques jours auparavant.

— Enfin où sont vos enfants, M. le comte? demandai-je à mon libérateur, autant pour entendre le son de sa voix que pour connaître sa réponse.

— Ils étaient à Constance; mais ils ont du en partir quand l'armée républicaine y est entrée, et Dieu seul peut savoir où ils sont maintenant ! J'attends de leurs nouvelles d'un moment à l'autre.

u Telles furent ses paroles, mes amis... mais pour les bien comprendre il faudrait avoir comme moi le souvenir de l'accent avec lequel elles avaient été prononcées.

« Quelle douceur angélique et quelle douleur profonde ! Pas un mot, pas un geste, pas une inflexion qui pût faire supposer, sous cette résignation surnaturelle, quelque secrète pensée de colère, quelque mystérieux désir de vengeance, si vague qu'il fût. Je ne croyais pas qu'il y eût des hommes de cette trempe sur la terre.

« Vous comprenez bien, mes amis, continua Vivant, qu'en voyant le ci-devant comte si bien disposé pour moi, je n'hésitai pas à lui conter tout ce qui s'était passé, c'est-àdire quels moyens avaient été employés pour 1 16.

— lî)0 —

changer en haine et en trahison raffection et le dévouement que je lui portais. Ces détails le rendirent heureux, car il ne savait que les faits sans explications par une lettre de la vieille Adrienne, écrite peu de temps après son départ : depuis il n'avait eu aucune autre nouvelle. *

— Tu vois bien, me dit-il, que je n'avais pas même quelque chose à te pardonner, puisque tu croyais avoir à te venger de moi : cette circonstance diminue bien tes torts. Quant à ce pauvre Champagne, maintenant le citoyen Brulard, reprit-il avec une malice remplie de bonté, comme toutes ses actions et toutes ses paroles, je ne puis m'expliquer sa conduite envers nous que par la conviction où je suis qu'il a complètement perdu la tête. Elevé par ma famille, toujours bien traité par moi, père nourricier de mon fils, je vois en lui bien plus un fou qu'un ingrat. Si la raison lui revient plus tard, il aura alors une vieillesse bien malheureuse, car je

le crois honnête au fond ; il n'est qu'égaré, il faut le plaindre.

— N'attendez rien de bon de cet homme, M. le comte; c'est un monstre infâme, et si je n'avais pas promis à Louise de le laisser tranquille quand je retournerai au pays...

— Si tu ne l'avais pas promis à Louise, tu me le promettrais à moi, interrompit-il avec une sorte d'autorité, et ce serait absolument la même chose.

— Comment ! quand vous rentrerez, vous lui pardonnerez le mal qu'il vous a fait ?

— Vivant, le roi a pardonné à ses bourreaux ! il a fait plus, il a imposé à ses héritiers et à ses serviteurs l'exemple de la miséricorde.

— Je lui pardonnerai donc aussi.

— Merci, mon ami, me dit-il.

u Et en prononçant ces mots, il reprit ma main et la serra de nouveau dans les deux siennes.

— Nous allons nous quitter bientôt, mon

pauvre Vivant, continua-t-il d'une voix moins ferme, comme s'il regrettait de se séparer de moi. L'armée à laquelle j'appartiens se retire, et celle dont tu fais partie occupera, selon toute apparence, ce village dans la matinée d'aujourd'hui. Tu pourras donc rejoindre ton régiment sans difficultés, tout blessé que tu es. Il faut que tu reparaisses avec honneur au milieu de tes camarades, comme il convient à un brave soldat de ton espèce... Prends ceci, Vivant, ajouta-t-il avec un peu d'hésitation, en me présentant un paquet enveloppé dans un mouchoir ensanglanté... c'est le drapeau de cette république qui a tué mon roi, qui m'a proscrit, dépossédé, et que je combattrai tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines ! Il me fait horreur ! mais on te l'avait confié, tu l'as *^|

défendu au péril de ta vie, au prix de ton j

sang, et moi j'ai exposé mes jours pour Par- !

racher aux mains de l'étranger qui l'avait I

enlevé sur ton corps inanimé! Adieu, Vivant, I

quand tu retourneras dans notre cher pays, si quelqu'un s'y souvient encore de moi, tu • pourras lui dire quels sont les sentiments de mon cœur pour la patrie qui me repousse et les concitoyens qui m'ont méconnu... Adieu, mon frère!... adieu!

« Je voulus parler, les sanglots étouffèrent ma voix ! j'essayai de me soulever pour me jeter aux genoux de ce juste, deux fois mon libérateur, mes forces trahirent ma volonté. L'admiration, la reconnaissance ne me fournirent que des larmes.

— Il est probable, reprit le comte, que je ne reverrai jamais la France ; car, en supposant que le canon m'épargne, la douleur m'a déjà frappé. Eh bien , si tu es plus heureux que moi, tu te chargeras de faire savoir à ceux qui se sont enrichis de mes biens que je leur pardonne de tout mon cœur, et que je les prie seulement de se souvenir de l'usage que ma famille a toujours fait de cette fortune qu'ils possèdent aujourd'hui. Puis,

si mes enfants... deux pauvres orphelins, reviennent un jour, guidés par cet instinct qui conduit les oiseaux au nid où le hasard les a fait éclore, il faudra les bien accueillir et ne pas oublier que leurs pères ne fermèrent jamais leur porte aux malheureux.

— On le fera ! on le fera, M. le comte ! m'écriai-je. Et pour ce qui me regarde, je vous jure que dussé-je leur consacrer tout le travail de mes bras, ils ne manqueront de rien! Mais vous reviendrez! vous reviendrez! votre fortune vous sera rendue, et nous serons encore tous...

<( J'allais prononcer le mot heureux, mais le souvenir de sa femme qu'il aimait tant arrêta cette parole sur mes lèvres. Embarrassé, je laissai retomber sur mon chevet ma tête affaiblie par toutes ces émotions... Quand je la relevai j'étais seul ! le comte avait disparu, et je n'entendis plus dans le lointain que la musique d'un de nos régiments qui jouait la terrible et sublime Marseillaise. »

Il y eut UD moment de silence profond. Le soldat de la république semblait anéanti par le poids de ses souvenirs. Denis et les trois paysans ne trouvaient pas d'expressions pour rendre les sentiments qui venaient d*éclore dans leurs cœurs.

— Et il n'est pas revenu ! s'écria enfin Vivant en reprenant brusquement son énergie. Et nous ne le verrons peut-être jamais ! Ah ! si je l'avais pensé... car le père mort, il ne faut pas compter sur les enfants.

— Nous ne devons pas désespérer encore, mon bon Vivant, répondit Denis en faisant circuler la bouteille, comme s'il voulait réconforter les âmes à l'aide de ce moyen.

— Il aurait donné de ses nouvelles, reprit Vivant en secouant la tête d'un air de tristesse. Ceux qui n'ont pas encore obtenu la permission de rentrer peuvent au moins écrire : je n'ai plus d'espoir ! et moi qui comptais...

— Écoute, mon garçon, interrompit l'ex-

piqueur, si quelqu'un a des nouvelles dans le pays, c'est la vieille Adrienne. Eh bien ! couche ici cette nuit, et demain dès la pointe du jour monte au château pour lui parler. Tu auras de la peine à l'approcher; si elle consent à t'ouvrir la porte, elle te recevra mal, j'en sais quelque chose; mais tu lui conteras ton histoire tout à la bonne morguienne, comme tu viens de nous la conter, et je suis sûr que vous serez tout de suite une paire d'amis. Vois-tu, c'est absolument comme à la chasse : au moment où l'on croit que ça va le plus mal, c'est alors que ça va le mieux.

— Je suivrai vos conseils, je suivrai vos conseils, maître Denis, répondit vivement l'ex-dragon, dont le visage s'illumina soudain d'un rayon d'espérance. Ah! si je pouvais apprendre quelque chose !

— Ce serait aussi un grand bonheur pour nous ! dit un des paysans en vidant son verre tout d'un trait.

— Et pour tout le village en général ! ajouta un autre en imitant le mouvement du premier.

— Et qu'ils seraient tous les trois joliment bien reçus ! fit le troisième en frappant sur la table un coup de poing qui mit en branle tout le matériel bachique qui la couvrait.

— Vous dites donc , maître Denis, que tout a été vendu? demanda Vivant qui avait repris sa gravité triste.

— Ce qui ne Ta pas été ne mérite pas qu'on en parle, mon pauvre garçon. Quelques parcelles de terre trop maigre pour nourrir seulement un levraut : deux ou trois boqueteaux où les écureuils sont h pied, faute de chênes pour se percher : le tout ne vaut pas mille écus.

— Mais les grands bois? qui a pu les acheter? un si gros morceau... riposta Vivant.

— Personne : c'est la république qui en jouit, et ce qu'elle tient elle le garde.

— Tiens , vous croyez encore à la république, vous autres? repartit Vivant d'un

ton goguenard. La république aujourd'hui, t

c'est le premier consul qui la fait marcher au doigt et à l'œil.

— C'est toujours la même chose, dit Denis.

— Non, mille millions de bombes ! ce n'est

pas la même chose, s'écria Vivant. La ré- i

publique, c'était un tas de voleurs et d'assassins, tandis que le premier consul est un brave soldat qui entend la raison et la justice... Ah! si on pouvait lui glisser seu- !

lement quelques mots dans le tuyau de l'oreille...

— Oui, mais c'est là la diflSculté, grommela Denis : qui oserait?

— Qui oserait ? moi par exemple : oh l quand une fois je suis décidé...

— Toi ? interrompit Denis d'un air d'incrédulité.

— Je me générais, peut-être ! ça ne serait pas la première fois que je lui aurais parlé...

mais nous n'en sommes malheureusement pas encore là, reprit Vivant avec tristesse... si au moins nous savions ce que sont devenus ces deux pauvres enfants, papa Denis.

— C'est encore la mère Adrienne, elle seule qui peut le dire. Vois-tu, mon garçon, tant que tu ne l'auras pas fait causer tu ne peux être sûr de rien ; mais, par exemple, si elle n'a pas de nouvelles, tout doit être fini.

— Hier en passant à Vassy, on m'a dit que madame la marquise de Viéville, la tante de M. le comte, vivait toujours et qu'elle n'avait pas ëmigrë : on pourrait peut-être avoir des renseignements près d'elle, dit Vivant.

— J'en doute, répondit Denis en secouant la tête. Le ci-devant comte ne voyait plus sa tante depuis qu'elle avait donné sa démission de dame d'honneur de l'ex-reine, et qu'elle s'était amusée à aller rouler la brouette au Champ-de-Mars avec toutes les coureuses

de Paris, le jour de la grande fédération.

— C'est égal, reprit Vivant, je m'adresserai toujours à elle , ne fut-ce que pour lui faire honte si elle a mal agi à Tégard de son neveu. Voyez-vous, papa Denis, tant que je n'aurai pas eu entre les mains leurs trois extraits mortuaires, je ne me tiendrai pas tranquille. Quel âge peut avoir au juste le petit Jacques ? vous devez savoir cela comme ancien serviteur du château.

— Gomme je savais mon pater dans le temps qu'il était permis de le dire à volonté, répondit l'ex-piqueur, qui n'avait pas encore pris au sérieux le récent rétablissement du culte catholique : M. Jacques est né le 2 janvier 1788, à neuf heures du soir : à preuve que nous avions pris un grand sanglier le matin dans les vieilles ventes de Noncourt.

— Par conséquent le petit Jacques a quinze ans faits : c'est presqu'un homme, dit Vivant, comme s'il se parlait à lui-même.

Mais , hélas ! le reverrons - nous jamais ?

Gomme il prononçait ces derniers mots à demi-voix , on frappa un coup vigoureux à la porte de l'auberge qui donnait sur la grande rue du village.

Les cinq buveurs se levèrent à la fois, comme si une même commotion électrique les eût frappés.

— Qui peut venir k une pareille heure? dit Denis ; il faut que ce soit un étranger.

Et il se hâta d'aller ouvrir.

eHAPITRe K,

Trlslea nouTelles.

Denis rentra presqu'aussîtôt dans la salle ; il précédait un homme de haute taille, dont le large chapeau de feutre noir et la blouse de toile bleu foncé étaient constellés de nombreux flocons de neige qui disparaissaient rapidement sous l'influence de l'atmosphère plus chaude de l'auberge.

A l'aspect de cet homme, Vivant Beaugey,

un moment émotionné par le coup frappé h la porte, s'était assis au coin du feu , et les trois paysans ses compagnons avaient quitté l'auberge pour regagner leurs demeures, situées à une certaine distance dans le village. Le nouveau venu se débarrassa de son chapeau et de sa blouse, puis il se rapprocha du foyer où resplendissait un magnifique brasier.

— C'est bien ici l'auberge du Grand Saint- Bubert, tenue par le sieur Denis, ex-piqueur du ci-devant comte de Brancion ? demandat-il en interrogeant tour à tour du regard le maître de la maison et son ami Vivant.

— Très-certainement, répondit le premier.

— Et vous êtes sans doute l'aubergiste? reprit l'inconnu en glissant une main dans la poche de sa carmagnole.

— Pour vous servir, si j'en suis capable.

— Alors voici une lettre pour vous. Il suffira de me dire si vous voulez, oui ou non ,

faire ce que vous demande la personne qui vous récrit.

Denis prit la lettre et se rapprocha de la table sur laquelle il y avait une chandelle.

A peine eut-il jeté les yeux sur le papier que sa figure, habituellement joviale et railleuse, s*altéra subitement.

Il continua cependant à lire , et quand il eut terminé, il fit signe à l'inconnu de venir lui parler, et le colloque que nous allons rapporter eut lieu entre eux à voix basse.

— Vous êtes rhomme de confiance de madame... delà ci-devant marquise de Viéville? dit Denis.

— Depuis dix ans , répondit son interlocuteur.

— Alors vous savez ce que contient cette lettre?

— Oui.

— Eh bien ! mon camarade, il n'y a absolument rien à frire, ni pour la ci-devant marquise de ViéviUe ni pour d'autres; et

vous auriez pu aussi bien remettre votre voyage au beau temps , ou même ne pas le faire du tout, c'eût été absolument la même chose.

— Mais tout n'a pas été vendu cependant, quand le diable y serait ; ainsi pour ne parler que d'une chose par exemple : le château et ses dépendances...

— Le château et ses dépendances ! miséricorde ! des ruines dont il tombe un morceau tous les jours, soit qu'il fasse du soleil ou du vent, de la gelée ou de la pluie! Ah çà ! d'où sortez-vous donc, mon brave homme, que vous ne savez pas que le château de Saint-Révérien n'est plus qu'un monceau de pierres ?

— Excusez-moi, maître Denis ; un chacun peut se tromper. Passons à un autre article : il y a des terres...

— Oh ! pour le coup, vous y êtes, mon vieux, interrompit l'ex-piqueur d'un ton dont la goguenardise allait croissant ; il y en

a au moins douze bichetëes % et des fameuses! les cailloux y poussent . tout seuls, et tant plus on en ôte, tant plus il en vient : c'est une bénédiction.

— Mais les bois ? reprit l'homme de confiance de la ci-devant marquise de Viéville.

— Ah ! ils y sont encore, et si vous ne craignez pas de vous mouiller les pieds, vous pourrez aller vous y promener demain matin; seulement^ c'est la nation qui en jouit pour le quart d'heure : vous n'êtes pas sans savoir qu'elle a hérité de bien du monde depuis une dizaine d'années.

— Enfin ce qu'il y aura nous le prendrons : nous ne voulons que la justice, maître Denis.

— Ça se voit clair comme le jour, et dans ce cas vous n'avez pas besoin de moi.

— J'espère que vous pourrez du moins m'indiquer la demeure du maire, le citoyen

' Mesure en usage dans quelques provinces. 1 18

Brulard, et celle du notaire, le citoyen Larue.

— Très-certainement, mon camarade ; à preuve que si vous étiez arrivé il n'y a pas tant seulement une heure, vous les auriez trouvés ici les coudes sur la table ; mais je peux vous faire conduire jusque chez eux, ajouta Denis avec une vivacité qui témoignait d'un vif désir de se débarrasser du visiteur.

— J'accepte votre proposition. Pourrai-je ensuite revenir souper et coucher chez vous? Je crois qu'il n'y a pas d'autre auberge que la vôtre dans le village.

— C'est la vérité ; mais pour ce soir c'est absolument comme s'il n'y en avait pas du tout, car je n'ai qu'un lit qui a déjà été retenu par ce jeune homme : un pays, revenu aujourd'hui même de l'armée.

Et Denis désigna de la main Vivant, toujours assis au coin du feu, et tellement plongé dans ses réflexions mélancoliques,

qu'il n'avait pas entendu un seul mot de cette conversation, bien que les deux interlocuteurs eussent élevé la voix de temps en temps.

— Dans ce cas faites-moi conduire bien vite où je vous ai dit que je désirais aller, repartit le messager d'un ton mécontent. On me donnera peut-être un lit et un verre de vin, dans l'un de ces deux endroits.

Denis alla ouvrir la porte d'un cabinet noir, puis il appela à deux ou trois reprises différentes un individu du nom assez peu commun de Cascaret.

Une voix d'enfant, grondeuse et engourdie, répondit, mais seulement après plusieurs sommations :

— On y val on y va, nof maître !

Moins d'une minute après, un petit drôle

d'une douzaine d'années, dont la physionomie intelligente et malicieuse étincelait de pénétration surnoise, quoique ses yeux fussent encore à demi clos par le sommeil de

plomb de Fenfance, sortit du cabinet noir, sa veste dans une main, son pantalon dans Tautre, et ses sabots sous les bras.

— Habille-toi en un temps et deux mou> Tcments, mon garçon ; puis tu iras conduire du même train ce voyageur chez le citoyen Brulard et ensuite chez le notaire. Quand tu reviendras je te permettrai de coucher pieds nus pour ta récompense.

Cascaret fit la grimace tout en passant ses vêtements avec une dextérité merveilleuse, et en un clin d'oeil il fut prêt à partir.

Pendant ces quelques minutes, l'homme de confiance de la marquise de Viéville avait repris sa blouse et son chapeau, et il sortit avec Cascaret.

— Vivant ! mon pauvre Vivant ! s'écria Denis dès qu'ils se retrouvèrent seuls, je viens de recevoir une bien mauvaise nouvelle... Du courage, mon garçon... Le cidevant comte, notre bon maître, dont nous parlions tout à l'heure...

— £h bien ! que lui est-îl arrivé? s'écria à son tour d'une voix de tonnerre Vivant en bondissant de son siège jusqu'auprès de la table à cdté de laquelle était resté Denis.

— Il est mort! repartit celui-ci avec l'accent de la plus profonde consternation. Hélas! tu n'avais que trop raison dans tes craintes !

— Mort ! mort ! comment le savez-vous ? c'est-à-dire qui vous l'apprend ?

— Cette lettre , mon garçon , reprit l'expiqueur en montrant le papier qu'il avait posé sur la table.

— Je m'en doute bien : mais qui vous l'écrit? est-ce une personne qui mérite confiance ? nommez-la ! nommez-la , je vous en prie. Mon Dieu ! mon Dieu !

— C'est madame la marquise de Viéville, la tante de notre malheureux maître ; celle à qui tu voulais aller demander des renseignements sur lui. Tiens, lis ce qu'elle m'écrit et ce qu'elle me demande, mon pauvre

garçon ; et tu verras qu'il n'y a plus moyen de douter.

Vivant saisit d'une main que la douleur rendait frémissante, le papier que Denis lui tendait, et d'une voix étouffée d'abord par rémotion, et ensuite par la colère, il lut ce qui suit :

« Mon cher Denis,

u Comme ancien serviteur de la famille (( de Brancion à laqueUe j'appartiens, comme « vous savez , j'espère que vous ne vous reu fuserez pas à me faire savoir de la manière u la plus positive en quoi consiste ce qui n'a (( pas été vendu nationalement de la ci-devant u seigneurie de Saint-Ré vérien, que feu mon « frère avait cédée de son vivant à son fils. « Je viens d'apprendre par une voie qui méu rite toute confiance, que mon neveu est u mort en Pologne , il y a déjà quelques u années, et comme mon second frère, le u chevalier Robert de Brancion , est égale-

u ment décédé en émigration, je me trouve (( la seule héritière de tous leurs droits, de i( quelque nature qu'ils soient, et je désire Il être dans le plus bref délai en mesure de «( me mettre en possession d'un héritage que. (( personne ne peut me disputer aujourd'hui.

(c Les lois de l'ancien régime traitaient u fort mal les filles nobles, de sorte qu'il il sera bien juste que je retrouve quelque u chose; ce qui ne m'empêche pas de dé- « plorer les événements auxquels je devrai <i peut-être une augmentation de fortune.

u Croyez, mon cher Denis, à tous mes (t sentiments pour vous.

« Brancion de Viéville. )>

P. 5. « Sans en avoir la complète certi- « tude, je suis fondée à croire que le fils de (( mon neveu est mort avant son père ; quant <i à sa femme, elle n'existe plus depuis longu temps. Je fais faire au surplus des recher-

«1 ches en Allemagne, afin d'en aniver à éta- « blir mes titres sur des actes authenti- « ques. »

Le papier s'échappa des mains crispées de Vivant, qui ne l'eat pas plutôt tu à terre qu'il le foula aux pieds avec une sorte de rage.

— Mais c'est une indignité ! s'écria-t-il, une honte ! une infamie! Denis, c'est à nous d'empêcher l'accomplissement de cette lâche action. Voulez-vous me venir en aide pour cela?

— Très certainement que je le veux. Mais, mon pauvre Vivant, que pourrons-nous faire si la loi est pour cette vieille sorcière ? Jamais nous n'aurons assez de malice à nous deux pour lutter contre une bossue qui n'a jamais eu une bonne idée dans sa vie.

— Mon pauvre maître ! mon pauvre maître ! reprit Vivant en se tordant les mains avec désespoir ; ah ! il avait bien dit qu'il

ne reverrait jamais la France ! cette France ingrate et cruelle qu'il aimait tant, malgré tout le mal qu elle lui a fait! Que résoudre , mon Dieu !

— Si tu avais entendu ce que j*ai dit tout à rheure à cet envoyé de la marquise, reprit Denis, tu aurais vu que j'ai travaillé de mon mieux pour le décourager ainsi que sa maîtresse. Malheureusement il s'est rendu en sortant d'ici chez cette canaille de Brulard, et il est à craindre que celui-ci ne détruise tout ce que j'ai cherché à faire, en affirmant qu'il n'y avait pas d'héritage, puisque tout avait été vendu. C'est vrai d'une manière, mais si nous pouvons empêcher que le peu qui reste...

— Je pense à une chose , interrompit vivement l'ex-dragon ; les droits de madame de Viéville sont nuls tant qu'elle n'aura pas l'acte mortuaire de M. le comte.

— C'est clair comme le jour, mon garçon; mais elle peut toujours prendre ses mesures

en attendant. Je la connais, c'est une commère qui ne s'embarque pas sans savoir où elle va , et avant de lever son pied gauche , elle sait déjà où elle posera le droit.

— Voilà encore une idée qui me vient!

s'écria Vivant avec un accent presque joyeux.

— Voyons.

— Dans cette lettre elle ne parle que de l'existence de M. Jacques, l'enfant né avant l'émigration.

— Eh bien !

— Cela prouve qu'elle ignore que plus tard M. le comte a eu aussi une fille..., la petite Hélène... Mille bombes! je me chargerai de lui préparer cette surprise !

— Ça pourra l'inquiéter un moment, mais si elle te demande des preuves, et tu peux être sûr qu'elle t'en demandera, comment feras-tu ?

— Gomment je ferai? s'écria l'ancien dragon d'une voix de tonnerre : oh ! je n'aurai

pas besoin de me déranger beaucoup ; je lui mettrai sous le nez cette lettre de M. le comte, trouvée dans le portefeuille de son pauvre oncle le chevalier, et gardée précieusement par moi.

— C'est mordieu vrai ! et moi qui n'y pensais plus ! Allons, allons, mon brave Vivant, rien n'est encore désespéré, et, en attendant mieux, faisons toujours endiabler la marquise.

— Oh ! je sais que nous pourrons peutêtre empêcher cette méchante femme de s'emparer des dépouilles de cette chère famille... Mais, hélas! à quoi cela nous servirat-il, si le père est mort et les enfants perdus pour toujours peut-être?... Et dire que c'est moi qui suis cause... Quand j'y songe, il me prend envie de me briser la tête contre les murailles de l'endroit où je me trouve ! Misérable Brulard !

— Voyons, voyons, mon garçon, un peu de courage, mordieu ! il ne faut pas se dé-

conforter comme cela, autrement on n'aurait cœur à rien. Il faut bien se dire aussi que le diable n'est pas toujours à la porte du pauvre monde. M. le comte avait beaucoup d'amis dans l'émigration, puisque tous les nobles de France s'en sont allés de l'autre côté; eh bien ! tôt ou tard un de ses amis ramènera les enfants.

— Mais puisqu'il y a des années que le père est mort , et que depuis on n'a pas entendu parler des pauvres petits...

— Je conviens que le défaut est un peu long pour relever la voie facilement , répondit l'ex-piqueur , qui ne perdait jamais une occasion de glisser des termes de chasse dans ses phrases ; mais on a le nez bon , l'oreille fine, et avec du temps, de la patience...

— Enfin, j'irai toujours demain au château dès qu'on y verra clair, interrompit Vivant. C'est un rude moment h passer, mais j'en supporterais bien d'autres, ma foi, pour obtenir le plus faible renseignement... Gomme

ce monstre de Brulard doit être content à présent qu'il sait que M. le comte ne reviendra plus ! Il me semble que j'entends son affreux rire... Est-ce que je n'aurai jamais le bonheur de le lui faire rentrer dans la gorge de manière à ce qu'il n'en sorte plus ? Les deux amis causèrent ainsi jusqu'au retour du petit Cascaret; puis , Denis ferma avec précaution la porte et les contrevents de son auberge, et il conduisit ensuite dans sa chambre haute son camarade Vivant, qui se hâta de se coucher, dans l'espoir que le sommeil abrégerait le temps qu'il avait à passer jusqu'à son entrevue avec la vieille Adrienne.

JâCQUBS DB BRAItClOH.

CHAPITRS Kl,

lie Tleux château.

Le lendemain, longtemps avant le jour, c'est-à-dire vers les six heures du matin environ , le piqueur et l'ancien soldat se trouvaient de nouveau réunis, comme la veille au soir, dans la grande salle de l'auberge. Un bon feu pétillait dans Tâtre de la haute cheminée, et une large cruche, pleine

d'un petit vin blanc gaillard, s'étalait entre 1 19.

deux tasses d'argent qui avaient déjà fait plus d'une fois le chemin de la table aux lèvres de Vivant et de Denis.

— Tu as tout le temps, mon garçon, disait le piqueur en versant une nouvelle tournée de son ginguet; car si tu arrives avant le jour, tu ne pourras pas te faire ouvrir, sans compter que tu risques de te casser le cou dans ces sentiers que tu n'as pas parcourus depuis longtemps.

— J'irais les yeux fermés et les mains attachées derrière le dos, répondit Vivant avec résolution.

— Tâche seulement de t'en tirer avec un bâton et les yeux ouverts.

— Ah çà ! la révolution a donc aussi emporté les chemins comme tout le reste?

— Non, mais la moitié du château a dévalé le long de la montagne, et il y a des passages où une chèvre y regarderait à deux fois. Oh! tu seras obligé de monter à l'assaut de temps en temps... Quand je vois ça de-

puis le bas, le cœur m'en saigne... c'était si propre du vivant de madame la comtesse.

— Eh bien , si je me tue en montant, ce sera un fameux débarras pour moi, répondit le dragon d'un air sombre et en avalant d'un trait sa coupe de vin blanc, que Denis se hâta de remplir de nouveau.

— Te voilà encore avec tes bêtises d'hier. Il faut vivre, mordieu ! pour voir le bon temps après le mauvais.

— Et ou trouverai-je la vieille Adrienne? demanda Vivant avec plus de calme.

— Tu te souviens de la tour du commandeur? La grande tour carrée dont les fenêtres donnent sur le mail planté en tilleuls.

— Si je m'en souviens ! C'est là que logeait ce pauvre petit Jacques... ce cher enfant du bon Dieu... Il me semble encore l'y voir.

— Eh bien ! c'est justement là que demeure la vieille femme de charge, seulement je ne sais pas au juste dans quelle chambre. Essaye d'ouvrir toutes les portes ; s'il y en a

une qui résiste, tu pourras te dire que tu as trouvé le rembuché. Il ne s'agira plus que d'obtenir qu'on t'ouvre, ce qui ne sera pas une petite affaire. Il y a dix ans que la mère Adrienne ne parle à personne.

— C'est ça une brave femme! s'écria Vivant avec enthousiasme : ah! quand je pense que j'aurais pu faire comme elle !

— C'est vrai qu'elle est brave, interrompit Denis; mais elle pourrait l'être autant sans se montrer aussi originale... Dix ans sans parler ! Il y en a neuf, onze mois et trente jours moins cinq minutes, que je serais mort s'il m'avait fallu en faire autant.... Allons, mon garçon, buvons encore un coup et mets*toi en route. Je t'attendrai pour manger la soupe sur le coup de midi.

- Quelques instants après, Vivant parcourait d'un pas ferme et léger la grande rue du village de Saint-Ré vérien, encore déserte et silencieuse à cette heure matinale.

Quoique le froid fût beaucoup plus vif

que la veille au soir, le temps était d'une merveilleuse beauté, et n'avait rien de désagréable pour un bomme habitué comme Vivant à toutes les rudes épreuves de la vie militaire, qui avaient succédé pour lui aux habitudes rustiques de l'habitant des campagnes. La neige ayant cessé de tomber pendant la nuit, et le vent du nord s'étant subitement élevé, aucun nuage ne voilait le ciel resplendissant d'étoiles, aucune vapeur ne se traînait sur le sol durci, qui scintillait sous les rayons d'un clair de lune d'une magnificence sans pareille* Le lac de Saint- Révérien, que Vivant ne tarda pas à côtoyer, avait, par la vivacité de ses eaux profondes, alimentées par des sources nombreuses, résisté à l'action de la gelée jusqu'à ce jour, et il offrait aux regards du promeneur matinal une immense nappe d'azur, dans laquelle se reflétaient les astres innombrables du firmament qui lui servait de voûte, et les collines couvertes de neige,

entre lesquelles il était comme enchâssé , ainsi qu'un saphir au fond d'une coupe d'argent. De temps en temps une rafale de bise agitait sa surface et mettait en mouvement les myriades d'étoiles qui la brodaient , donnant en quelque sorte plus de vie à leur trompeur éclat que n'en avait celles du ciel malgré leur fixité. Le silence était profond, presque solennel, et répondait parfaitement, par son imposante taciturnité, aux sentiments de regret profond et de vague espérance qui remplissaient l'âme affectueuse et tourmentée de Vivant.

Le jour ne paraissait pas encore, ou du moins il était impossible de le distinguer de la splendeur de la nuit, quand l'ex-dragon arriva aux pieds des rochers, sur le sommet desquels est bâti le château de Saint-Révérien ; mais le ciel était si clair, la lune si resplendissante que Vivant put apercevoir la demeure de ses anciens maîtres et juger des ravages que la main dévastatrice des révo-

lutions avait faits sur sa façade toujours imposante et robuste quoique mutilée. Jamais Vivant ne s'était approché aussi près de ce lieu, depuis la nuit qui avait vu s'accomplir le crime de sa folie et de son ingratitude, et on peut se figurer quelles devaient être les dispositions de son âme, en le revoyant après tout ce qu'il avait appris et éprouvé depuis dix années. Qu'allait-il apprendre encore? Que devait-il craindre? Que pouvait-il espérer? Aucun bruit, si faible et si incertain qu'il fût, ne sortait des nombreuses ouvertures de cette masse de pierres ; aucune lumière n'y brillait ; pas le plus mince filet de fumée ne s'élevait vers le ciel ; les rochers eux-mêmes n'étaient pas plus sombres et plus silencieux que ce château dont l'aspect avait été si animé pendant des siècles. Vivant, qui était doué de cette poésie que renferment toutes les âmes sensibles quelque incultes qu'elles soient, ne put s'empêcher de voir dans l'aspect morne et presque lugubre

du manoir, le tombeaD de loos eeux qoi l'habitaient jadis, et son eceor, déjà tristement impressionné, se serra doolonreosement.

Quand l'étoile du matin ciMnmença i briller d'un éelat moins ¥if sur l'horizon plus lumineux, Vivant jugea que l'aurore ne tarderait pas à poindre, et fl se décida alors à s'engager dans un des nombreux sentiers tracés sur le flanc des rochers. H put voir alors qu'A n'y avait rien d'exagéré dans le récit que lui avait fait Denis, des difficultés du chemin. Tous les dix pas sa marche était entravée, Ik par des ronces entrelacées, ici par des débris de muraille, tombés évidemment du château ; dans un endroit une hau4;e persiemie, placée en travers du passage, formait une véritable barrière qu'on aurait pu croire mise là tout exprès. Ces divers obstacles, les réflexions qu'ils firent naître dans Tesprit de Vivant, et une certaine hésitation qui s'emparait de tout son être et de tous

ses mouvements à mesure qu'il approchait du but, retardèrent considérablement son ascension, de sorte qu'il était presque grand jour quand il posa le pied dans la première cour du château.

C'était la partie la moins délabrée du vaste édifice, car c'était justement celle où quelques familles du village avaient jugé à propos de s'établir depuis quelques années. Elles n'y avaient rien réparé, mais elles s'étaient appliquées à y régulariser la dévastation , à l'instar des révolutions qui organisent le désordre pour dissimuler les ravages qu'elles ont faits. Une sorte d'activité régnait dans cette cour, livrée à ce mouvement matinal qui a lieu chaque jour dans les fermes. Là une porte ouverte laissait voir un grand feu autour duquel se pressaient deux ou trois enfants à demi-nus encore ; ici des bœufs se dirigeaient lentement vers un abreuvoir, dont une femme brisait la glace h l'aide d'une énorme bûche ; plus loin un petit gar- 1 20

çon d'une douzaine d'années jetait du fourrage par la lucarne d'un grenier, et arrivé à la fin de sa besogne, descendait avec l'agilité d'un chat une échelle d'une hauteur vraiment effrayante.

Vivant, qui ne voulait pas s'arrêter dans cette cour, de peur d'y rencontrer son cousin Dorier auquel il était décidé à reprocher son usurpation, Vivant, disons-nous, fut frappé du costume de l'enfant dont nous venons de parler, et il ne put s'empêcher de suspendre un moment sa marche pour l'examiner avec plus d'attention.

Ce vêtement consistait en un bonnet, une veste, un gilet et un pantalon, le tout taillé dans la forme la plus ordinaire du costume des paysans de ce temps-là ; aussi la singularité qui avait attiré l'attention de Vivant n'était-elle pas dans la coupe , mais dans la couleur de cet habillement : l'enfant était de la tête aux pieds du plus beau et du plus brillant jaune-serin.

Cette bizarrerie détermina Vivant à adresser quelques questions au jeune drôle.

— Qui es-tu ? lui demanda-t-il avec une brusquerie qui avait sa source dans le pressentiment qu'il se trouvait en présence du fils d'un des pillards du château.

— Je suis Cadet Dorier, le fils à Jean Dorier, répondit l'enfant en regardant l'ancien soldat avec hardiesse, malgré sa physionomie imposante et sévère.

— Et vous demeurez au château ?

— Tiens, pourquoi pas?

— Parce qu'il n'est pas à vous.

— Â qui donc qu'il est? demanda l'enfant d'un air narquois.

Vivant allait répliquer, peut-être même prendre son petit cousin Cadet Dorier par les oreilles, pour lui donner quelques notions sur le tien et le mien, quand il fit la réflexion que le pauvre enfant ne pouvait être que ce qu'on l'avait fait, et qu'il valait mieux réserver sa leçon de morale pour ses parents

qu'il verrait probablement bientôt; toutefois, il ne put se décider à le quitter sans lui parler de son costume vraiment extraordinaire et dont il paraissait tout orgueilleux.

— Où diable as-tu pris ces habits?. lui dit-il.

— Ces habits? c'est le grand carrosse; vous savez bien le grand carrosse qui était sous la remise? On dit que c'est là dedans qu'ils allions h l'église.

Vivant regarda alors de plus près l'étoffe dont Cadet Dorier était habillé, et il reconnut un velours d'Utrecht à petits ramages dont était doublée une des voitures du comte, celle dont il se servait effectivement pour se rendre à l'église avec sa femme et son fils.

«( Quelle honte! pensa-t-il en s'éloignant avec une sorte de dégoût; mais, hélas!

quand je leur reprocherai leur indigne conduite, et je le ferai, que ne seront-ils pas en

droit de me répondre? Mais n'importe, je suis venu ici pour tout oser et tout subir! »

Gomme cette dernière réflexion se formulait dans son esprit, il arrivait au pied de la tour du commandeur, dans laquelle demeurait la vieille Adrienne, suivant le dire de Denis.

La porte d'entrée était ouverte ; elle donnait issue sur un escalier de pierre en colimaçon qui conduisait aux étages supérieurs, au nombre de quatre.

Vivant visita le premier, il était vide.

Il en fut de même du second.

De même encore du troisième.

tt Denis se serait-il trompé? pensa Vivant en posant le pied sur la première marche du quatrième étage. »

En ce moment, il crut entendre un murmure confus au-dessus de sa tête.

Il prêta l'oreille et il distingua positivement les sons d'une voix humaine.

.( Elle est là ! elle est là ! se dit-il à lui même. »

Et il s'élança dans l'escalier.

Fin BU PREMIER YOLUMK.

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