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tons fichés le jour ou nous nous sommes ^
revus. Je te dédommagerai plus tard, soisen sur, sans compter que tu te seras fait J un ami de moi par la manière dont tu as agi. I
Pour que nos lecteurs comprennent le "^^
sens de ces bienveillantes paroles, il est né- ,
cessaire de leur rappeler qu'après la courte j
scène de violence qui avait eu lieu entre les deux cousins, Dorier s'était vraiment montré honnête et sensible pendant le récit que Vivant lui avait fait de ses aventures en Allemagne. |
— Je ne te garde pas de rancune, cousin, dit le paysan d'un air de bonne humeur, et si tu ne me dédommages pas, ce sera tout '
de même. Seulement, tu comprends, j'aurais autant aimé que ce pré, qui vient de notre grand-père, ne fut pas donné à un autre pour 1
un morceau de pain : c'est de la justice et rien de plus. Au revoir, cousin.
Dorier rentra chez lui pour procéder sans
retard à son déménagement, et Vivant courut en toute hâte vers la tour du commandeur.
Il n'eut pas de peine, cette fois, à se faire ouvrir la porte du quatrième étage; la vieille femme de charge l'attendait debout sur le seuil.
— Victoire ! victoire ! madame Adrienne ! cria Vivant d'une voix entrecoupée par son émotion et la rapidité de sa course.
— Qu'avez-vous donc obtenu ?
— Ce que je vous avais dit.
— Quoi ! ils consentent à s'en aller ?
— Précisément : ça n'a pas demandé bien du temps, comme vous voyez.
— Et quand partent-ils ?
— Dès ce soir.
— Comment avez -vous pu faire, mon Dieu? reprit la vieille femme de charge, les mains jointes et les yeux levés au ciel.
— Je n'en sais rien, mais j'ai réussi.
— Que la Vierge et les saints vous en ré- 2 9.
compensent, Vivant, dans ce monde et dans i
l'autre! car jamais homme ne le mérita mieux que vous ! Quoi ! demain je pourrai parcou- " A rir ces chères ruines en plein jour, sans !
avoir la crainte d'y rencontrer ces vilaines j
gens ! Ah ! je croyais mon cœur mort à la j
joie, mais je sens qu'il ne Test pas tout à fait encore, j
£t Vivant crut voir hriller une larme au bord des paupières desséchées d'Adrienne.
— Vous êtes donc heureuse? lui demanda-t-il avec un profond attendrissement.
— Heureuse, mon enfant ? non, mais je i suis moins triste parce qu'il me semble que
ce n'est pas pour rien que le bon Dieu fait tout cela après tant d'années, pendant lesquelles j'avais pu croire qu'il les avait aban- \ donnés.
— Eh bien, si vous êtes un peu contente, madame Adrienne ; si vous pensez aussi que tout espoir n'est pas perdu sans retour ; si vous croyez que j'ai fait quelque chose pour
vous, ce matin, faites à voire tour quelque chose pour moi.
— Si c'est possible, mon garçon, je ne demande pas mieux. Voyons, de quoi s'agit-il?
— Consentez à voir Denis. Il a bien des torts, je le sais, et lui-même en convient ; mais il peut nous être utile dans bien des cboses , il est resté attacbé à nos chers maîtres, et dans leur intérêt qui doit...
— Je le verrai, Vivant, je le verrai... mais je ne vous réponds pas de lui faire amitié tout de suite. Il a été bien lâche, bien intéressé, et s'ils n'étaient pas partis, ces chers bons maîtres, il aurait peut-être fini par les trahir aussi. Quand un homme manque de courage, il ne faut rien attendre de bon de lui.
— Je ne vous dis pas le contraire ; mais il est bien revenu de tout cela, je vous en réponds.
— Il est riche, et Brulard n'est plus à
craindre, dit Adrienae avec amertume ; mais enfin , je le verrai, Vivant ; je n'ai rien à vous refuser ; vous pouvez lui dire de venir quand il voudra ; M. le comte et madame la comtesse l'aimaient tant !
— Je cours lui annoncer ça , madame Adrienne ; puis je prendrai mes effets chez lui ; je me procurerai dans le pays tout ce qui me sera nécessaire pour m'établir ici, et un soldat n'a pas besoin de grand'chose ; et ce soir, à la tombée de la nuit, nous nous réunirons pour ne plus nous quitter. Je vous avais bien dit que je balayerais le château.
— Oh ! vous êtes un brave jeune homme! dit la vieille femme de charge d'un ton pénétré. Allons, partez vite pour être plus têt de retour... Et moi qui avais juré de vivre toujours seule comme les chouettes de ces murailles... mais aussi qui aurait pu jamais prévoir?...
Adrienne murmura ces dernières paroles comme si elle se parlait à elle-même, et pen-
dant que Vivant s'éloignait pour retourner au village.
Lorsqu'il traversa les cours du château , le digne soldat eut la satisfaction de voir que partout les promesses qu'on lui avait faites étaient en voie d'exécution. Une partie du mobilier de son cousin Dorier était déjà réunie au milieu de la chambre principale de son logis ; et plus loin deux grands charriots stationnaient devant le bâtiment occupé par la famille Lorry.
Toutefois Vivant fut obligé de faire une halte dans cet endroit, pour calmer le père Lorry, qui, dans son ardeur de déménagement, enlevait les portes et les fenêtres de la maison qu'il abandonnait.
— Ah ! dame, je ne savais pas, répondit-il k l'observation que Vivant lui fit, que des portes et des fenêtres n'étaient pas des meubles. C'est si vieux tout ça, ajouta-t-il ; mais je ne demande pas mieux que de les laisser. Vous entendez, garçons , qu'on ne touche ni
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aux volets ni aux portes. Quant aux serrures, c'est différent , comme je les ai fait mettre, j'ai le droit de les emporter.
Vivant acquiesça par un signe de tête à cette dernière déprédation ; puis il s'éloigna à grands pas : cette ténacité de rapine lui inspirait un profond dégoût.
Une demi -heure après, Vivant rentrait dans le cabaret du Grand Saint-ffubert. En ce moment midi sonnait à l'église de Saint- Ré vérien.
— Tu es exact au rendez-vous comme un chasseur, mon garçon, dit l'ex-piqueur. £h bien , as-tu réussi à te faire ouvrir la porte de la mère Adrienne?
— Mieux que cela, papa Denis ! mieux que cela ! je vais dès ce soir demeurer avec elle.
— Ah! bah!!!
— C'est comme je vous le dis : la paix est faite; faite pour moi et mes alliés, comme dit le premier consul ; car la mère Adrienne consent à vous voir.
— Si tu t'y prends aussi bien avec les jeunes qu'avec les vieilles, mon garçon, tu as dû avoir des bons moments dans ta vie, répondit le piqueur. Allons, c'est affaire k toi. Il n'y a plus qu'une chose qui me tracasse & présent : tu vas demeurer au château, dis-tu , alors prépare-toi à te disputer du matin au soir.
— Me disputer! et avec qui?
— Avec ton cousin Dorier , et le père Lorry qui est le plus grand sournois qu'on puisse trouver à vingt lieues k la ronde.
— Mais ils s'en vont ! h l'heure qu'il est, ils déménagent ! Ce soir , il n'y aura plus au château que la mère Adrienne et moi.
— Gomment! les Lorry... les Dorier...
— M'ont cédé le champ de bataille ! ça a bien manqué chauffer dur; mais ils ont fini par entendre raison, et à l'heure qu'il est, comme je viens de vous le dire, ils plient bagage sans tambours ni trompettes. Le dixhuitième dragon a triomphé sur toute la
ligne, pour n'en pas perdre l'habitude même dans ses foyers.
Et Vivant se mit à faire tourner un bâton d'ëpine attaché à son poignet par une lanière de cuir.
— Tu vas me conter tout ça en long et en large pendant que nous mangerons la soupe, dit Denis.
— Avec plaisir ; car je puis me flatter que si ça m'a d'abord donné un coup de revoir ce pauvre château dans l'état où il est aujourd'hui, j'ai eu bien de l'agrément ensuite. Et dire que j'y coucherai cette nuit...
— Quand Brulard va savoir tous ces' changements, et j'aurai soin qu'il n'attende pas trop, il va joliment tirer les oreilles à son chien, la queue à son chat et mettre sa pauvre petite fille en pénitence.
— Comment cela ?
— C'est sa manie, sa consolation : depuis qu'il ne peut plus faire de mal aux hommes il en fait aux bétes, et il tourmente sa fille ,
la plus douce, la plus jolie créature... et qu'il aime bien cependant...
— Ah ! c'est vrai, interrompit Vivant avec distraction, il avait effectivement un enfant de cinq ou six ans quand je suis parti.
— C'est ça même... la petite Francine, la sœur de lait de M. Jacques : elle a quelques, mois de plus que lui. Son père en a fait une demoiselle, avec un nom de la révolution ; il l'appelle maintenant Clématite... mais on ne peut pas dire le contraire, c'est un vrai bijou, un amour.
Denis raconta tout cela k bâtons rompus, allant et venant, pour achever les préparatifs du diner, qu'il finit par servir sur une petite table placée au coin du feu. Les deux amis s'y installèrent, et dès que leurs assiettes furent garnies et leurs verres pleins, l'expiqueur rappela à l'ex-dragon la promesse qu'il lui avait faite de tout lui raconter.
Aussitôt Vivant commença le récit des détails que nous avons rapportés dans les 2 10.
chapitres précédents ; seulement il ne souffla mot du secret qu'Adrienne lui avait confié, et il glissa légèrement sur les conditions de son marché avec le père Lorry. Nos lecteurs comprendront, j'espère, que ce n'était pas la crainte d'avouer qu'il avait été dupe qui le rendait discret sur ce point.
— Ma foi, à ta santé ! s'écria Denis quand Vivant eut achevé la relation de sa petite campagne contre les usurpateurs du château. Très-certainement c'est ce qui s'appelle mener les affaires à vous rendre mes devoirs.
— Maintenant , continua Vivant , il faut que je me procure un petit mobilier pour m'installer là -haut. Comment dois -je m'y prendre ?
— Ça ne sera pas difficile , mon garçon. Sans sortir du village tu trouveras des meubles qui connaissent le chemin du château comme toi et moi.
— Toujours le pillage...
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— Dame, que veux-tu? quand les idées sont à la débandade, les hommes ne font que des sottises. C'est comme une meute qui aurait volé le fouet du piqueur et qui chasserait toute seule.
— Eh bien , papa Denis, chargez-vous de me trouver tout ce dont j'ai besoin : un lit, une table, deux ou trois chaises... ce que vous jugerez à propos. Si je cherchais cela moi-même je me ferais encore des disputes , bien sûr, et il vaut mieux que cela ne soit pas.
— Tout ce que tu voudras, mon garçon.
De plus je foffre ma charrette pour mener tous tes effets au château. Je t'accompagnerai , je t'aiderai à t'organiser et je ferai, par la même occasion, ma paix avec la mère Adrienne. En voilà de la besogne dans un jour ! A ta santé encore.
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Le reste de la journée fut employé conformément & ce qui venait d'être décidé entre les deux amis. Denis n'eut besoin que de se présenter dans deux ou trois maisons , avec quelques écus de six livres dans sa poche, pour se procurer tout ce dont pouvait avoir besoin son camarade Vivant. Quant à ce dernier, il alla faire part de ses succès aux deux braves paysans avec lesquels il était venu la veille au cabaret du Grand Sainte Hubert, et qui lui avaient montré de si bons sentiments pour ses anciens maîtres, ainsi qu'on peut se le rappeler. Il fit aussi une visite à l'ancien curé de Saint-Révérien, réintégré dans ses fonctions depuis quelques mois. Il est inutile d'ajouter que là aussi il trouva de la sympathie pour ses vœux et des
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encouragements pour ses espérances. Le cure n'avait pas émigré, mais par suite d'une dénonciation de Brulard il s'était vu traîné en prison, et jusqu'au 9 thermidor il avait eu l'échafaud en perspective. Il parla de ce temps d'épreuves sans aucune aigreur, et de Brulard sans la moindre rancune.
— Sa fille est un ange quoiqu'il lui ait donné un nom païen , disait-il : il faut pardonner au père en considération de l'enfant.
Vivant avait bien envie de protester contre cette indulgence, mais les paroles du comte de Brancion, lors de leur entrevue dans la chaumière de Biberach, lui revinrent à la mémoire, et il se rangea à l'opinion de son pasteur, qui lui promit d'aller le voir au château.
Quand Vivant revint chez Denis, celui-ci achevait de charger sur sa charrette les acquisitions qu'il avait faites. Peu d'instants après tous deux se mirent en route pour se rendre au château.
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Le jour baissait quand ils y arrivèrent, car la route praticable pour les voitures faisait un grand détour sur le revers opposé de la montagne. A mi-côte ils avaient rencontré Dorier qui s'était hâté de leur dire qu'il ne restait plus personne au château. Vivant lui sauta au cou.
L'entrevue de l'ex-piqueur et de la vieille femme de charge se passa beaucoup mieux qu'il n'était permis de l'espérer. Denis avoua franchement ses torts, mais il se dépécha d'ajouter, ce dont il fournit la preuve, qu'il avait, à diverses reprises, envoyé de l'argent à ses maîtres émigrés; puis il termina en disant qu'il ne se regardait que comme le dépositaire des biens achetés par lui : on lui rendrait ce qu'il avait payé pour les avoir, si les enfants revenaient et tout serait dit.
Adrienne accueillit froidement ces explications, parce que l'ex-piqueur, en les donnant, ne se départit pas de ce ton goguenard qui lui était habituel. Cependant, quand il
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eut iSni, la vieille femme de charge lui dit qu'elle était bien aise de le voir et qu'il serait toujours le bienvenu au château.
On s'occupa alors de l'installation de Vivant. Il fut décidé qu'il occuperait le premier étage de la tour du commandeur, dont le rez-de-chaussée servirait de magasin pour les provisions du ménage et les outils que Vivant comptait se procurer dès le lendemain pour commencer des travaux qu'il méditait.
A sept heures tout était fini : Denis retournait au village, et Vivant répétait de nouveau, en pressant sur son cœur les mains de la vieille femme de charge :
— Je vous avais bien dit y madame Adrienne, que je balayerais le château.
etCAPITRB VI.
Les premières hirondelles.
Trois mois et demi se sont écoulés et les beaux jours sont revenus. Une brise tiède, dont l'haleine vivifiante est embaumée de senteurs printannières, agite doucement les flots limpides du lac de Saint-Ré vérien, et épanche sur Jes riantes collines qu'ils reflè-tent la neige éblouissante et parfumée des cerisiers en fleurs. La pervenche étoile les
taillis ; la violette parfume les haies ; la pâquerette scintille sur le talus verdoyant des fossés. Dans les bois, les bourgeons éclatent en feuilles, et les feuilles s'allongent en rameaux ; dans la plaine les jeunes blés oadoyent au souffle de la brise ; partout la vie jaillit ou circule, là avec explosion, ici avec mystère. Chaque son est un chant, chaque écho une harmonie, le sol nu lui-même exhale des parfums. On dirait que la nature, tout à la fois rayonnante et recueillie, sourit à la parure annuelle qu'elle vient de revêtir, et salue avec une joie amoureuse le réveil splendide de son éternelle et toujours radieuse jeunesse.
C'est le soir ; l'horloge du village vient de sonner lentement sept heures et tinte aussitôt l'angelus. Les douces lueurs d'un crépuscule d'une admirable transparence éclairent poétiquement la contrée, et déjà quelques étoiles , sentinelles avancées de la nuit, resplendissent sur la voûte d'azur des deux.
£n ce moment un homme à cheval côtoie les bords du lac , dans la partie qui avoisine les rochers , au sommet desquels s'ëlèvent, toujours majestueuses, les gigantesques ruines du château de Saint- Révérien.
Cet homme est Denis, qui a été nommé depuis quelques semaines aux fonctions de garde des bois confisqués par la république, sur le comte de Brancion, émigré.
Denis avait obtenu cette place malgré les intrigues de Brulard qui la sollicitait pour une de ses créatures, et il ne s'était décidé à l'accepter qu'après avoir consulté son ami Vivant et la vieille femme de charge, avec lesquels il vivait dans une harmonie que rien n'était venu troubler depuis le jour où nous les avons vus réconciliés.
Denis chemine au petit trot, en sifflant une fanfare qui lui rappelle le beau temps où, la trompe sur l'épaule et le couteau de chasse sur la hanche, il voyait marcher sous son
JACQVBS ne BBANCION. 2 11
fouet une des plus vaillantes meutes du royaume.
Arrive à l'endroit du lac d'où il pouvait également et h son gré se diriger vers le village ou monter au château, il se détermina pour ce dernier parti, et il s'engagea dans le sentier tracé au milieu des rochers.
Ce sentier, bien différent de ce qu'il était quelques mois auparavant, lorsque Vivant l'avait parcouru pour aller affronter l'indignation de la fidèle femme de charge, attestait, dès le premier abord, les efforts persévérants d'une main intelligente et laborieuse. Débarrassé des ronces, des ruines et des quartiers de rocs qui l'obstruaient à l'époque dont nous venons de parler, il offrait un libre passage au cavalier comme au piéton. En le parcourant, l'œil du passant remarquait avec satisfaction qu'aucune trace d'abandon ou même de simple négligence n'existait aux alentours. De jeunes plantations, déjà verdoyantes, s'élevaient partout où la nature du
sol avait raisonnablement permis de creuser la terre ; les pentes avaient été adoucies avec art en plusieurs endroits, et dans quelques places, jadis envahies par le buis et le serpolet des montagnes, des carrés de sainfoin naissant témoignaient d'heureuses tentatives de culture : ce qui n'avait pas été essayé, même à l'époque de la plus grande prospérité des anciens seigneurs du pays, trop riches pour songer à tirer parti de ces moindres accidents du terrain, que les habitants des campagnes savent si bien mettre à profit.
Il ne fallut que quelques minutes h Denis pour franchir la distance qui sépare le lac du château.
Il se dirigea à travers les cours désertes et les bâtiments en ruines et abandonnés du côté de la tour du commandeur. Là, il mit pied & terre, attacha son cheval Bijou à un anneau de fer scellé depuis des siècles dans la muraille, et monta avec une légèreté juvénile l'escalier que nous connaissons.
Au bruit de ses pas, la porte du premier étage s'ouvrit discrètement, et Vivant parut, une lampe à la main.
Les deux amis se serrèrent la main avec une rustique cordialité; puis, Denis entra dans le logis de Vivant.
— Eh bien, qu'avez-vous appris? demanda ce dernier d'une voix qui trahissait les anxiétés d'une longue et pénible attente.
— Rien de fâcheux, mon garçon ; au contraire.
— Madame de Viéville...
— Madame de Viéville s'est fait un peu tirer l'oreille : les vieilles femmes qui n'ont jamais eu d'enfants sont tenaces comme les biches bréhaignes *; mais, enfin, elle renonce pour le moment à vous intenter un procès, et c'était là l'essentiel.
— A-t-elle appris quelque chose de nouveau ? demanda Vivant d'une voix plus calme,
' Biches qui n^ont jamais porté.
— Rien absolument, et elle m*a avoué que quoiqu'elle ne crût pas possible que les enfants de son neveu fussent encore vivants, elle n'avait cependant aucune certitude de leur mort. Elle a ajouté qu'elle faisait faire des recherches en Allemagne et en Pologne, et elle m'a chargé de vous remercier tous les deux des soins que vous donnez aux débris de la fortune de ses pères : ce sont ses propres paroles que je te rapporte là. Nous autres chasseurs nous ne mentons jamais que quand la vérité est inutile.
— Dieu soit loué! dit Vivant du ton d'un homme qu'on allège d'une lourde et poignante Inquiétude. Je pourrai donc travailler encore avec courage, puisque tout espoir n'est pas perdu sans retour ! Maintenant, qu'y a-t-il de vrai relativement à M. le comte?
— Pour ce qui est de M. le comte, mon pauvre garçon, il n'y a malheureusement plus de doute à avoir. J'ai tenu dans mes
mains et j'ai lu de mes yeux l'extrait certifié de son acte mortuaire. Il a été tué en Allemagne au mois de mars 1797.
— Six ans ! Denis, c'est affreux de penser ce que ces pauvres enfants ont pu devenir pendant ce temps-là... Six ans!!!
— Vois-tu, mon garçon, s'ils se sont tirés d'affaire les trois premiers mois, il n'y a pas de raison pour que cela n'ait pas duré jusqu'à aujourd'hui. C'est comme un chevreuil chassé, vois-tu ! Quand il a tenu quatre heures, on peut parier cent contre un qu'il en réchappera. J'ai vu ça plus de mille fois dans ma vie.
— Je ne demande qu'à le voir une, répondit Vivant; mais enfin, ajouta-t-il comme s'il voulait donner un autre cours à ses pensées, pourquoi madame de Vîéville nous a-telle fait écrire, par son avoué de Ghaumont, cette lettre qui nous a mis la mort dans l'âme ?
— Je vas te conter ça au plus juste, car à
force de la retourner de toutes les manières, j'ai fini par la rembucher dans son dernier fort. C'est encore ce misérable Brulard qui l'a poussée à cette démarche, en lui faisant savoir par-dessous main, que si elle ne vous poursuivait pas, dès à présent, elle aurait beaucoup plus de peine à se mettre en possession plus tard, si elle avait la preuve authentique qu'elle est décidément héritière de son neveu. Elle ne m'a pas nommé Brulard; mais son homme de confiance, tu«sais bien ce grand imbécile qu'on m'a envoyé cet hiver, le soir de ton arrivée, m'a montré des lettres de cet infâme drôle, qui ne laissent aucun doute sur la part qu'il a prise à cette dernière tracasserie.
— Cet homme me fera devenir fou ! dit Vivant d'une voix que la colère rendait à peine intelligible. Ah ! si je n'avais pas promis à mon pauvre maître...
— Bah ! il joue de son reste comme un vieux renard sur ses fins. Tout le monde
le connaît et chacun le méprise ; de plus, pour l'achever, j'ai appris à Ghaumont qu'il était destitué de ses fonctions de maire. Le piéton de la préfecture lui en apportera la nouvelle à sa première tournée; mais tu peux regarder dès à présent la chose comme faite. C'est sa dernière dent qu'on lui arrache : s'il veut encore mordre il sera obligé d'acheter un chien méchant et de lui passer procuration. Dieu de Dieu ! va-til être vexé ! J'en riais tout seul sur Bijou le long du chemin. Lui qui dit toujours : k ci-devant ci, le ci-devant ça^ on pourra lui dire aussi le ci-devant maire : la première fois que je le rencontrerai, je n'y manquerai pas.
Et Denis se frotta les mains en arrêtant sur Vivant ses petits yeux vifs et railleurs qui étincelaient d'une joie maligne.
— La justice de Dieu Gommenoeratt«elle enfin? murmura à voix basse Vivant, comme s*il se parlait à lui-même.
— Ma foi, je le crois ! reprit Denis avec sa jovialité habituelle ; car je viens t'apprendre une petite affaire qui n'est pas indifférente du tout.
— Ah ! parlez vite , mon bon Denis !
J'ai besoin de savoir de bonnes nouvelles. Ces six années passées depuis la mort de M. le comte me pèsent toujours sur le cœur.
— Tu sauras donc , mon garçon , que notre garde général, que je suis allé voir en passant à Arc, m'a annoncé que par suite d'une décision de l'administration supérieure des eaux et forets de la Haute- Marne, tous les bois de la ci-devant seigneurie de Saint-Révérien, confisqués sur nos pauvres maîtres, seront mis en haute futaie...
— Eh bien , qu'est-ce que ça peut nous faire ? interrompit Vivant avec un mélange d'indifférence et d'étonnement.
— Ce que ça peut nous faire, morbleu?
cela signifie qu'on n'y coupera pas seulement de quoi faire une baguette de fusil ou un lien de gerbes, de sorte que si ces chers enfants reviennent un jour, et qu'on leur rende leurs bois, ils se trouveront plus riches qu'auparavant ; et, comme c'est moi qui les garde, tu peux être sûr qu'il n'y manquera pas la valeur d'un cure-dent, quand je devrais les parcourir du matin au soir et du soir au malin jusqu'à ce que Bijou ait les sabots usés jusqu'au paturon. Je te charge de le dire à madame Adrienne.
— Elle le saura demain, papa Denis; mais vous, savez-vous ce qu'elle fera? Elle secouera la tête et elle répondra avec un gémissement : u A quoi bon ? » Depuis quelques jours elle est plus sombre que jamais, et il y a des moments où ça me gagne aussi.
— Allons, allons, du courage, mon garçon, répondit Denis en se levant pour s'en
aller. Nous nous reverrons avant peu, et s'il y a du nouveau, je te le ferai savoir.
Le lendemain de bonne heure, la vieille Adrienne vint trouver Vivant qui surveillait au dehors une demi-douzaine d'ouvriers occupés à déblayer les cours du château : c'était sa besogne de tous les jours depuis trois mois.
Vivant lui répéta fidèlement ce que Denis lui avait appris la veille, et, comme il s'y attendait, la pauvre femme de charge ne vit qu'une chose dans tout ce qu'il lui contait : c'est que le comte étant mort depuis six ans, le retour de M. Jacques et de la petite Hélène était moins probable que jamais.
Elle en dit tant sur ce sujet que Vivant, d'habitude si confiant dans l'avenir, sentit l'espérance défaillir de son cœur.
Triste, découragé, la vue de ses ouvriers qui travaillaient avec ardeur augmenta son malaise moral, et comme Adrienne retournait à la tour du commandeur, il la suivit en silence, cherchant en son esprit une solution consolante aux doutes qui l'obsédaient avec ténacité pour la première fois.
Ils arrivèrent, sans échanger une parole, jusqu'à une petite esplanade, sorte de promontoire aérien qui s'avançait dans le vide à l'endroit le plus escarpé des rochers de Saint-Ré vérien. Une balustrade en pierre, à hauteur d'appui, la fermait du côté où il eût été dangereux de la laisser ouverte, et offrait un moyen de repos aux personnes que la promenade amenait dans cette direction. Ce lieu , que la dernière comtesse de Brancion affectionnait particulièrement, était devenu un but de pèlerinage journalier pour les deux fidèles serviteurs, et, soit avec intention, soit machinalement, ils y
venaient ensemble ou séparément plusieurs fois par jour.
La vue qu'on avait de ce point élevé était délicieuse. Elle s'arrêtait d'abord sur le lac et sur les collines environnantes; puis elle se prolongeait jusqu'au village, pittoresquement groupé sur la rive opposée, et, enfin, elle avait pour perspective lointaine la route d'Arc qui se dessinait en courbes gracieuses dans une vaste et riante prairie , parsemée çà et là de groupes de saules et de peupliers.
Jamais un soleil plus pur et plus doux n'avait éclairé ce calme et poétique paysage. La population répandue dans les champs l'animait de ce mouvement paisible de la campagne qui a tant de charmes ; le printemps le parait de sa grâce, de sa jeunesse et de ses espérances. Les bois envoyaient des chants, l'air apportait des parfums, et sur le lac, en ce moment uni comme un
miroir, les premières hirondelles se pour- 2 12
suivaient en poussant le cri joyeux du retour.
Une de ces hirondelles, après avoir, à plusieurs reprises, effleuré Tonde du bout de son bec d'ébène et de rextrémité de ses ailes chatoyantes, monta rapidement dans l'espace, se laissa emporter pendant plusieurs secondes par la brise, et passant à deux ou trois pieds au-dessus de la tête d'Adrienne et de Vivant, vint s*appuyer contre une des fenêtres de la tour du conmiandeur, k une demi-portée de pistolet de la petite esplanade.
Un nid abandonné depuis l'année précédente était collé dans l'angle de cette fenêtre.
L*hirondelle repartit en chantant. Elle fit encore une excursion rapide dans l'espace, rasa le sol en redescendant, et s'élevant d'un seul coup d'ailes, alla se reposer dans le nid qu'elle était venue reconnaître.
Vivant, qui l'avait suivie des yeux dans
ses différentes évolutions, sortit de sa taciturnité pour dire à Adrienne, toujours silencieuse à son côté :
— Avez-vous vu, madame Adrienne ?
— Quoi, mon ami?
— Cette hirondelle qui vient d'entrer làhaut.
— Je vois cela depuis bien des printemps.
— C'est que celle-là me fait l'effet d'une prisonnière qui a repris sa liberté.
— Qu'en savez-vous ?
— Mais elle a un fil à la patte.
— Un fil ! dites-vous ? De quelle couleur est-il? demanda vivement Adrienne.
— Rouge, je crois.
— Vivant, mon ami, c'est une de nos hirondelles de l'année dernière... Ce fil dont vous parlez, c'est moi qui l'ai attaché à sa patte... Mon Dieu! mon Dieu ! il n'y a donc que ces pauvres enfants qui ne reviendront pas!
— M'est avis, madame Adrienne, que ce n'est pas le moment de vous désespérer, car si vous ne vous trompez pas...
— Écoutez, mon ami, voilà ce qui s'est passé. Il y aura un an aux environs de la Saint- Jean, j'étais assise où nous sommes maintenant, lorsqu'un bruit qui se fit dans l'air attira mon attention. Je levai la tête, et j'aperçus à cette fenêtre un énorme oiseau de proie qui, de son bec, frappait à coups redoublés ce nid que nous voyons. La pauvre mère, cramponnée h l'ouverture, le défendait avec désespoir ; elle fut atteinte et tomba en poussant un cri de détresse. Les petits voulurent fuir, mais, trop jeunes encore pour voler, ils s'abattirent sur le sol et y restèrent meurtris. Le père accourut à tire-d'ailes : l'oiseau de proie le saisit dans ses serres et l'emporta. Je visitai le champ de bataille, et, parmi ces pauvres petites mourantes, je crus en remarquer une un |^eu moins maltraitée que les autres. Je la raolias-
sai et en pris soin. Elle guérit, profita, et quand elle put voler, je la mis en liberté après lui avoir attaché un fil rouge à la patte. Si celle que vous venez de voir porte cette marque, je ne doute pas que ce ne soit elle. Pauvre mignonne ! je ne m'attendais pas à jamais la revoir.
— Et ce retour inespéré, miraculeux, ne vous dit rien , madame Adrienne ! s'écria Vivant, qui avait écouté cette petite histoire avec une attention dévorante.
— Il me dit, mon enfant, que les hirondelles reviennent à chaque printemps ; mais il y aura bientôt soixante et douze ans que je le sais.
— C'est être aussi par trop incrédule!
reprit Vivant avec impatience.
— Que voulez-vous? Je suis vieille, et j'ai vu tant de catastrophes pour un bonheur, tant de chagrins pour une joie, tant de larmes pour un sourire !
— Mais la justice du bon Dieu ?
— La justice de Dieu, Vivant? J'y crois; seulement je ne sais pas si elle se fait dans ce monde ou dans l'autre, et quand je regarde autour de moi...
— Tenez, madame Adrienne, si je vous écoutais une minute de plus en ce moment, je sens que je deviendrais fou, et comme j'ai besoin de ma tête et de mes bras, je vais vous laisser. Tout à l'heure vous m'aviez désespéré ; le hasard vient de me rendre un peu d'espérance que vous cherchez à m'enlever encore. £h bien , moi je veux la garder ! Ainsi, à l'avenir, ne parlons plus de ces choses, sur lesquelles nous ne pouvons pas nous entendre. J'ai besoin de croire pour vivre...
— Croire, c'est attendre. Vivant... et attendre quelque chose de ce monde quand on est sur le bord de sa fosse, c'est manquer de sagesse et de courage. Mais je tâcherai, je vous le promets, de vous mieux contenter par la suite, et je vous supplie, en atten-
dant, de ne pas me garder rancune jusqu'au point de me dissimuler vos espérances, car elles me font un peu de bien, même quand je ne me sens pas la force de les partager.
— Et moi donc ! croyez-vous que je ne sois pas heureux de vous en parler ? répondit Vivant avec une brusquerie affectueuse. Ça me coûterait joliment de me taire, à présent que je suis habitué à vous conter tout ce qui me passe par la tête. Il le faudrait pourtant, si quand je dis blanc vous me disiez toujours hoir. Eh bien , le bon Dieu serait là que je lui soutiendrais que, puisqu'une pauvre petite hirondelle peut revenir...
Gomme Vivant prononçait ces dernières paroles, un spectacle aussi étrange qu'inattendu vint frapper ses regards et ceux de la vieille femme de charge. C'était la Providence qui, à leur insu, jetait son mot suprême au milieu de leur discussion.
GNAPITHS VII.
l^em premières hirondelles.
( Suite.)
Le spectacle imprévu et bizarre dont l'apparition avait mis brusquement fin au débat de Vivant et d'Adrienne consistait dans l'arrivée d'un petit cortège, qui eut fourni à un peintre de genre le sujet du plus ravissant tableau.
Un cheval moucheté de fauve sur un fond
blanc de lait, dont la taille n'excédait pas quatre pieds et quelques pouces, mais dont tous les membres, admirablement proportionnés dans leur exiguïté, annonçaient l'agilité unie à la vigueur, s'avançait d'un pas à la fois vif et prudent, chargé d'un de ces immenses paniers doubles qui sont d'un si fréquent usage dans les pays montagneux, où les bétes de somme sont plus souvent employées que les animaux de trait.
Le panier de droite contenait quelques bagages rangés avec ordre et intelligence; dans celui de gauche, se tenait assise une petite fille de huit à dix ans, dont on ne voyait que la tète, à moitié cachée par un vaste chapeau de paille, et les épaules, sur lesquelles ruisselait une longue chevelure blonde et bouclée, que le zéphir agitait et que le soleil faisait scintiller.
Immédiatement derrière le petit cheval moucheté, et touchant presque sa croupe, marchait d'un air délibéré un jeune et beau
garçon, dont toute la personne élégante et robuste respirait la grâce séduisante de l'adolescence à son aurore.
Il était grand, élancé, souple et nerveux. Son œil noir, largement fendu, avait de la fierté et de la douceur; sa bouche résolue et spirituelle annonçait de la franchise et de la bienveillance. La vie circulait active et puissante dans ses veines fortement accusées, et déjà un léger duvet châtain-brun projetait une ombre presque mâle sur sa lèvre supérieure et sur ses joues, brillantes du coloris de la jeunesse et de la santé sous le hàle qui les couvrait. Tout son extérieur avait une simplicité majestueuse qui attirait à elle; ses moindres mouvements étaient empreints d'une sorte de noblesse inculte, dans laquelle l'instinct se révélait bien plus que l'éducation. Quant à son âge, il était impossible de le déterminer au premier abord, car le jeune inconnu était à la fois gracieux comme un enfant et imposant comme un homme.
Le costume qu'il portait faisait merveilleusement valoir tous ces brillants avantages. Il consistait en une espèce de tunique en drap bleu barbeau, ouverte sur la poitrine et serrée au niveau des hanches par une ceinture de soie blanche et rouge. Cette tunique, qui s'arrêtait un peu au-dessus du genou, laissait voir un pantalon de peau de daim gris-perle, que terminaient de solides brodequins en cuir rougeâtre de Hongrie. Le chapeau était de forme haute et conique, et à bords légèrement relevés, ce qui ajoutait à l'air déterminé de l'inconnu, dont l'épaule droite supportait une carabine, et sur le flanc gauche duquel descendait, suspendue par un cordon vert, une poire à poudre en corne transparente.
Quant au costume de la petite fille assise dans le panier, on n'en voyait rien de plus que son large chapeau de paille, sur lequel s'épanouissaient, fraîches, coquettes et toutes brillantes encore de la rosée du matin, deux
grosses touffes de fleurs sauvages, cueillies peut-être dans les fentes des âpres rochers de Saint-Révérien.
Quand le petit cheval fut à quelques pas de l'esplanade, le jeune garçon qui le suivait se dirigea vivement vers sa tête et l'arrêta par la bride.
Puis il s'appuya contre le panier dans lequel la petite fille était assise, et après avoir contemplé en silence la tour pendant quelques secondes, il dit à l'enfant, dont il semblait le protecteur :
— Hélène, je crois que nous sommes arrivés.
— Ah! quel bonheur! s'écria la petite fille en se dressant dans son panier et en frappant l'une contre l'autre ses mains mignonnes, soigneusement gantées.
— Maintenant que faire ? reprit le jeune garçon. Ces ouvriers que nous avons rencontrés tout à l'heure m'ont dit que nous trouverions du monde près de la tour, et je
ne vois personne à qui je puisse m'adresser.
Mais en ce moment le jeune garçon, qui, jusqu'alors, n'avait porté son attention que sur la tour, tourna ses regards vers la petite esplanade, et aperçut, quittant leur place pour venir à sa rencontre, Vivant et la vieille femme de charge.
Ceux-ci, chose bizarre et presque incompréhensible, ont avoué depuis, que, malgré la conversation qu'ils venaient de soutenir sur le plus ou le moins de probabilités du retour de leurs anciens maîtres, c'est-à-dire des enfants, ils n'avaient eu cependant aucun soupçon en voyant le petit groupe qui stationnait à quelques pas d'eux.
Mais leur indifférence ou leur incertitude à cet égard ne fût pas de longue durée, car le jeune garçon, franchissant résolument la moitié de la distance qui les séparait les uns des autres, souleva son chapeau avec grâce et noblesse, et dit, d'une voix dans laquelle la fermeté s'alliait à la douceur :
— Les enfants des exilés seront-ils les bienvenus parmi vous, mes amis?
— Les enfants des exilés! balbutia Adrienne avec une sorte d'égarement. La vérité lui apparaissait confuse, mais son esprit troublé n'osait ou ne pouvait la définir.
— Au nom du ciel, qui étes-vous? s'écria Vivant d'une voix à faire tressaillir dans leurs couches de pierre tous les Brancion morts depuis les croisades.
— Je suis Jacques de Brancion , répondit le jeune garçon avec une noble confiance.
Puis, se retournant et désignant la petite fille debout dans son panier, il ajouta :
— Et voilà ma sœur Hélène.
— M. Jacques!!! mon Dieu, soyez béni et faites-moi la grâce de ne pas mourir de joie...
Et la pauvre Adrienne, qui avait prononcé ces paroles avec un accent intraduisible, tomba à genoux et leva les mains vers le
ciel.
— C'est ma bonne Adrîenne, j'en suis sûr ! s'écria Jacques d'une voix émue.
Et s'inclinant vers la fidèle femme de charge , il la prit dans ses bras , la releva et la pressa avec une mâle tendresse sur son cœur.
— M. Jacques, embrassez aussi ce brave homme, dit Adrienne en désignant, au milieu de son ivresse, Vivant qui se tenait à l'écart recueilli dans son bonheur.
— De tout mon cœur! fit le jeune Brancion en tendant les bras à Vivant.
Puis quand il le tint contre sa poitrine, il ajouta :
— Je n'ai pas besoin de savoir votre nom puisque vous êtes son ami.
Et il montra Adrienne, qui accourait près d'eux , apportant la petite Hélène qu'elle venait d'aller chercher dans son panier.
Alors il se passa une scène dont nous n'essayerons pas de faire la description, aimant mieux la laisser deviner à nos lecteurs que
de leur en donner une idée imparfaite. Qu'ils se reportent à tout ce qu'ils savent des loogs et poignants désespoirs d'Adrienne, et des douloureux remords de Vivant ; qu'ils se retracent l'existence de ces deux êtres depuis dix années ; qu'ils se rappellent la discussion qu'ils viennent d'avoir, et ils comprendront peut-être par quelles explosions de joie, de tendresse et de gratitude envers Dieu, les deux fidèles serviteurs durent manifester le délire de leurs âmes, soudainement comblées dans le plus cher de leurs vœux.
Quant à nous, nous userons d'un des nombreux privilèges de notre profession de romancier, et supposant que quelques moments se sont écoulés depuis le retour des jeunes exilés, nous les rejoindrons dans l'intérieur de la cour du commandeur , où ils sont réunis à Vivant et à Adrienne , dans la chambre de cette dernière.
Là, le bonheur de se revoir, auquel se joint bientôt et comme toujours ce cortège
de douloureux souvenirs qui suit toutes les longues absences, est devenu plus calme, ou du moins plus recueilli. Les larmes se confondent avec les sourires, et les regrets du passé jettent pour la dernière fois, hélas ! leur ombre sur les espérances de l'avenir. Jacques, tout en causant, arrête de temps en temps un regard mélancolique sur le magnifique portrait de celui auquel il vient succéder après tant d'années d'épreuves ; et la petite Hélène, qui n'a jamais connu sa mère , contemple avec une admiration naïve le beau visage de la comtesse, dont les yeux semblent s'arrêter avec amour sur cet enfant de l'exil et de la douleur. La gravité a donc succédé à l'ivresse : réaction naturelle du cœur humain, qui ne peut jamais être heureux sans qu'un peu d'étonnement et d'inquiétude ne se mêle à son bonheur.
— Mes amis, dit Jacques, je ne vous remercie pas de votre accueil, car je m'y attendais. N'est-ce pas, Hélène, que je vous ai
toujours assuré que nous serions bien reçus ? ajouta-t-il en se tournant vers sa sœur.
— Oh ! c'est bien vrai, mon frère, répondit la petite fille avec un sourire rayonnant.
Âdrienne , qui tenait la main du Jeune Brancion, s'inclina et l'appuya contre ses lèvres en sanglotant.
— Je sais ce qui vous afflige, reprit Jacques. Vous nous retrouvez orphelins et pauvres... mais j'ai revu mon pays, mon cher pays ! cette belle France que mon père aimait tant ! Adrienne, ne pleurez plus.
— Vous serez mal ici, mes pauvres enfants !
— Mal! ma vieille amie! s'écria Jacques ; mais regardez donc ce beau ciel bleu ! ces montagnes verdoyantes que je parcourais dans mes rêves et que je revois de mes yeux! toute cette contrée, à l'aspect de laquelle je me suis agenouillé tout à l'heure quand elle a reparu à mes regards, belle et souriante comme le jour où je l'ai quittée !
Je devrais gagner ici mon pain et celui de ma sœur à la sueur de mon front, ou le demander à la charité fraternelle de mes compatriotes, qu'il faudrait encore se réjouir avec moi de mon retour ! Ah ! vous n'avez jamais été exilée, vous...! vous n'avez jamais eu l'oreille déchirée par les accents de l'étranger et le cœur meurtri par sa pitié dédaigneuse ! Vous n'avez jamais essuyé, sur le visage désolé d'un père, les larmes amères et brûlantes de la proscription ! Mal ici, mal ici, ma bonne Âdrienne ! quand j'ai été élevé dans la sainte croyance qu'une tombe de gazon dans un coin obscur du cimetière de mon village valait mieux qu'un palais de marbre hors de mon pays !
Et Jacques, se levant brusquement de la place qu'il occupait entre Vivant et Adrienne, courut auprès de la fenêtre qui était toute grande ouverte, et tendit les bras dans la direction de Saint-Révérien...
— Voilà qui est parler ! s'écria avec en-
tbousiasme Vivant en se levant a son tour pour se rapprocher du jeune gentilhomme. Et quand je pense que c'est cette race qu'on a chassée, dépouillée, tuée, maudite... il me prend des rages!!! £h bien, M. Jacques, continua-t-il avec moins d'exaltation, moi, je pense comme vous : république ou autre chose, qu'on ait le gousset vide ou garni, c'est toujours bien beau la France et vous avez raison de l'aimer comme vous faites... Mais, excusez-moi si je vous interroge, comment se peut-il que vous ne soyez pas revenu plus tôt?
— On m'a écrit qu'on nous recevrait mal ; que nous ne serions pas en sûreté ici ; et, ma foi, à cause de ma petite sœur, j'ai toujours différé jusqu'à ce que j'aie deviné ou compris que celui qui me disait que la terre natale repousserait de son sein deux orphelins ne pouvait être qu'un calomniateur, et alors nous nous sommes mis en route.
— A qui donc vous étiez-vous adressé?
demanda Vivant dans l'esprit duquel venait de se glisser un soupçon.
— Au magistrat du pays, au maire, comme on dit maintenant, je crois?
— Quoi ! vous ne saviez pas qu'il existait h Saint-Révérien des gens dont vous deviez vous défier?
— Non, mon ami.
— Le comte votre père ne vous a jamais parlé d'un nommé Brulard?
— Jamais ; mais la lettre que j'ai reçue était signée de ce nom.
— Ainsi, c'est ce misérable qui vous a empêché de suivre le mouvement de votre cœur.
— Lors de la dernière lettre que je lui ai adressée, et c'est la seule à laquelle il ait répondu, j'en avais ajouté deux, l'une pour ma bonne Adrienne, l'autre pour Denis, l'ancien piqueur de mon père; eh bien , ce M. Brulard m'a assuré que c'était
après les avoir consultés qa'il m'iengageait à ne pas revenir... Mais je vous conterai tout cela, mes bons amis, quand j'aurai parcouru ce cher château que je n'ai fait qu'entrevoir. Pendant que je ferai cette tournée avec vous, Vivant, Âdrienne nous préparera à déjeuner. Ma bonne amie, ajouta Jacques en revenant près de la femme de charge, je vous confie Hélène pour quelques instants.
£t il sortit suivi de Vivant dont le visage était radieux : tous ses rêves d'ambition et de bonheur se trouvaient enfin et tout à coup réalisés.
Ce ne fut pas sans de nouvelles et bien vives émotions que le jeune châtelain revit, si différents de ce qu'ils étaient autrefois, les lieux où il avait passé les quatre premières années de son enfance. Le souvenir qu'il conservait de cette heureuse époque était assez confus dans sa mémoire, mais il s'y réveillait avec puissance et lucidité à mesure qu'il se retrouvait en présence des objets
JACQUES DB BRARCION. 2 14
qu'il croyait se rappeler. C'est ainsi qu'ayant voulu s'assurer par ses propres yeux de l'état dans lequel était son cheval Farfadet, il se dirigea tout droit vers l'ancienne écurie du château. Plus loin, et dans un monceau de ruines, il reconnut la chapelle où il avait murmuré sa première prière. Plus loin encore, il s'arrêta avec attendrissement sous un gros châtaignier, dont l'ombrage séculaire avait plus d'une fois abrité sa mère, assise un livre h la main, pendant qu'il s'ébattait aux environs. Il retrouva arbres, se balançant gracieusement au souffle de la brise du matin, des branches de peuplier qu'il avait, en jouant, enfoncées dans le gazon. A chaque pas une nouvelle clarté jaillissait dans son cerveau, un vague détail s'épanouissait en fait distinct dans sa pensée, une émotion douce ou triste faisait battre ou serrait son cœur. Hâtons-nous d'ajouter que cette revue des infortunes imméritées de sa famille ne soulevait dans son
âme aucune sensation d'amertume contre les hommes et contre les événements. S'il nommait les uns et s'il rappelait les autres, le blâme ne se mêlait jamais à ses paroles, le feu sombre de la rancune ne remplaçait pas, même pour une seconde^ l'éclat serein de son franc regard : le sort qui l'avait déshérité de la presque totalité du patrimoine de son père, l'en avait dédommagé en lui donnant une large part de ses vertus. Vivant se souvint de la chaumière de Biberach, et ne s'étonna de rien.
— Maintenant que j'ai vu ce qui me reste de notre château, dit Jacques à son guide, en regagnant la tour du commandeur, j'ai hâte aussi de revoir le village. Vous m'y conduirez ce soir ou demain, mon ami.
— Et je me flatte que vous y serez joliment reçu, répondit Vivant.
— Je veux d'abord aller chez Denis, dont mon pauvre père m'a si souvent parlé.
— Nous commencerons par lui.
— Ensuite, reprit Jacques, nous irons voir la petite Francine , ma sœur de lait ; la fille de ce pauvre Champagne, qui, je l'espère, est encore de ce monde.
— Si vous voulez aller là, M. Jacques, ce ne sera pas moi qui vous montrerai le chemin, interrompit Vivant.
Le visage du jeune Brancion s'empourpra légèrement, mais il réprima aussitôt ce mouvement d'impatience, et il dit avec une gravité douce :
— Et pourquoi me refusez-vous de m'accompagner, mon ami ?
— Parce que ce Champagne n'est autre que ce misérable Brulard qui vous a écrit de ne pas revenir en France, et cela parce qu'il est l'acquéreur de presque tous vos biens, et qu'il a fait mille coquineries dans le pays. Je vous le ferai connaître, M. Jacques, continua Vivant.
— Eh bien , nous attendrons , répondit Jacques avec une affectueuse dignité.
Et ils entrèrent tous les deux dans la tour du commandeur, où le déjeuner des orphelins était préparé. Hélène attendait son frère avec impatience.
eNAPIlTR& VIII.
Trèfl-slmple latoiolre*
Tous les habitants de la tour avaient épuisé les premières émotions de leur bonheur : un peu de gaieté expansive put donc se mêler au sentiment plus recueilli de leur satisfaction intime.
Nous ne les suivrons pas dans leurs nombreux retours sur le passé, ni dans leurs
excursions non moins nombreuses vers l'avenir. Souvenirs, regrets, espérances, projets, se succédaient, se croisaient avec la rapidité de la pensée qui les avait enfantés, et faisaient naître une foule de sensations rapides et diverses, dont l'analyse serait impossible, tandis que rien n'est plus aisé que de se les figurer, pour peu qu'on veuille se placer en esprit dans la situation des personnages qui devaient les ressentir. Dans ce solennel début, Jacques se montra dès le premier abord tout ce qu'il était, c'est-à-dire franc, courageux, ardent et beaucoup plus homme fait que son âge ne le comportait. La lutte qu'il soutenait depuis son enfance contre la destinée, l'avait développé au moral autant qu'au physique, de sorte que l'énergie se révélait dans son âme comme dans son extérieur. Adrienne et Vivant avaient rêvé le retour du petit Jacques, et c'était M. de Brancion que la Providence leur envoyait. Quant à Hélène, dont nous aurons sans
doute beaucoup à nous occuper plus tard, ce n'était encore que l'idéal de la plus ravissante petite fille qui se puisse imaginer.
Au nombre des projets qui furent discutés entre nos quatre personnages, ceux qui concernaient rétablissement des orphelins dans le manoir de leurs ancêtres reçurent naturellement une solution immédiate. Jacques, qui avait reconnu, en visitant les environs du château, qu'une partie était encore fort habitable, n'en décida pas moins, malgré les protestations d'Adrienne et de Vivant, qu'Hélène et lui s'établiraient dans les deux étages de la tour encore vacants. Il choisit le second pour lui, et désigna le troisième pour sa sœur, qui se trouverait ainsi entre son logis et celui de la vieille femme de charge. Le rez-de-chaussée devait être converti en salle à manger et en cuisine, ce qui ne demandait que quelques réparations peu coûteuses. Cela décidé, Vivant fut chargé par son jeune maître de chercher le jour même,
dans le village de Saint-Révérien, une fille, douce, honnête et pauvre, qui seconderait la bonne vieille Adrienne dans les travaux du ménage, et à laquelle on confierait plus particulièrement le soin de servir la petite Hélène, dont la vivacité réclamait la présence assidue d'une personne plus alerte que la digne femme de charge.
Ce point important réglé, Jacques rappela à ses deux fidèles serviteurs qu'il leur avait promis le récit des principaux événements de son existence aventureuse, depuis le jour où l'appui paternel lui avait manqué.
Il est inutile d'ajouter que les paroles du jeune proscrit furent accueillies avec une vive gratitude et qu'on se disposa à l'écouter religieusement.
Il invita, en termes affectueux, Adrienne et Vivant à prendre place à ses côtés, et il commença ainsi :
u II y a de cela environ six ans et demi, mon père, qui avait eu deux fois le chagrin
d'apprendre que les troupes victorieuses de la république étaient entrées dans les villes où il nous avait placés, pendant que le corps d'armée dont il faisait partie guerroyait aux environs, se détermina, par suite des difficultés qu'il avait eu à vaincre pour nous rapprocher de lui, à nous confier à la femme d'un chirurgien-major de son régiment, qui ne quittait pas les bagages et les ambulances, toujours & une demi-journée de marche en arriére du quartier général. Nous n'eûmes d'abord qu'à nous louer de ce nouvel arrangement. Madame Lerry, notre protectrice, était la meilleure et la plus dévouée des femmes; puis deux jours ne s'écoulaient jamais sans que mon père vînt passer quelques instants avec nous, instants pendant lesquels il paraissait oublier tous ses chagrins. Tenant ma sœur sur ses genoux, il s'adressait plus particulièrement à moi, qui étais assis sur un tabouret à ses pieds, et il nous parlait de ma pauvre mère qu'il voyait dans le ciel,
disait-il, et de la France où il espérait nous ramener un jour. Vous ne pouvez vous imaginer, mes bons amis, jusqu'à quel point sa figure devenait rayonnante lorsque l'espoir du retour dans sa patrie se réveillait dans son cœur. Dans ces moments-là son éloquence était sublime, et elle lui fournissait des expressions qui font encore, après tant d'années, bouillir mon sang dans mes veines quand ma mémoire se les retrace. Ces entretiens ont été jusqu'à ce jour la seule nourriture de mon âme; mais comme ils m'ont appris à servir Dieu et à aimer mon pays, je ne crois pas qu'ils m'aient laissé manquer de rien d'essentiel. J'apprendrai le reste plus tard.
«( Cette bonne vie, que j'appellerai une halte dans nos malheurs, dura à peu près six mois. Un jour mon père vint, comme de coutume, passer quelques moments avec nous, mais il me sembla triste et préoccupé. En embrassant ma sœur, il avait des larmes
dans les yeux, et en causant avec mol, il ne me fit pas entendre une seule parole d'espérance pour notre avenir de proscrits.
" Je lui demandai ce qu'il avait, car tout enfant que j'étais, je voyais bien que quelque chose le tourmentait; il y avait tant d'années que nous souffrions ensemble !
« — Conduis ta sœur chez madame Lerry, me répondit-il à demi-voix, ce que j'ai à t'apprendre pourrait l'effrayer, la pauvre petite.
« J'obéis , et quand je revins , mon père , sans attendre que je le questionnasse de nouveau, me dit :
K — Jacques, je suis horriblement inquiet; mais, pour que tu puisses comprendre pourquoi, il faut que tu m'écoutes avec la plus grande attention et que tu rassembles tout ce que Dieu t'a donné d'intelligence.
<c Je promis à mon père de faire tout ce qu'il me demandait, et il reprit :
« — J'ai acquis hier la certitude d'un mal-
heur et d'un danger que je soupçonnais depuis longtemps... c'est que nos alliés nous trahissent. Notre petite armée est un embarras pour eux, parce qu'elle est perpétuellement attaquée, ce qui les oblige à faire au moins semblant de venir à son secours, et ils sont décidés à la laisser écharper à la première occasion.
« Gomme je ne comprenais pas tout de suite, mon père me donna quelques explications qui me firent entrevoir la triste vérité.
((Les étrangers étaient jaloux de notre bravoure, depuis que notre faiblesse numérique ne nous rendait plus un appui très -utile pour eux.
« Ils pensaient aussi que lorsqu'il faudrait traiter avec la république française, notre présence au milieu de leurs armées rendrait les conditions du vainqueur plus dures.
u Nous payerons cher , mon enfant , le malheur d'avoir appelé à notre secours les
éternels ennemis de notre patrie, continua mon père avec un profond sentiment d'amertume. Pourquoi laut-il, ajouta-t-il encore, que le sort ne nous ait permis de choisir qu'entre le pacte avec l'étranger et le bourreau? Ah! je crains que nous n'ayons pas pris la meilleure part !
u Ne pouvant lui rendre du calme par mes raisonnements,'je cherchai à le consoler par mes caresses, mais le seul résultat que j'obtins fut de le voir pleurer en me serrant contre son cœur, comme il avait pleuré quelques minutes auparavant, en embrassant Hélène*
4c — Je cherche de nouveau un asile pour vous , me dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots. Il faudra nous séparer encore, mes pauvres enfants! Si du moins ce sacrifice pouvait assurer notre réunion plus tard...
« Il n'en put dire davantage ; son cœur paraissait brisé , et par un geste douloureux 2 15.
il me fit signe d'aller chercher ma petite sœur dans la pièce voisine.
u II passa encore quelques heures avec nous, et bien qu'il nous promît de revenir le lendemain , il était évident cependant que cette courte séparation lui causait un serrement de cœur inaccoutumé. Enfin il s'arracha de nos bras, en prononçant ces paroles, les dernières que j'ai entendues de sa bouche : Jacques, je te recommande ta sœur... mes enfants, aimez^vous bien!...
(( Et il s'éloigna au galop de son cheval. Je le suivis longtemps des yeux, et quand il eut disparu dans un tourbillon de poussière, je pressai Hélène contre ma poitrine oppressée ; puis et sans trop savoir ce que je faisais, je lui jurai de l'aimer toujours et de la défendre, s'il le fallait, jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
u 11 me semblait entendre une voix intérieure me dire que bientôt nous serions seuls au monde.
<{ Il y avait à peine une heure que mon père était parti, quand nous vîmes s'arrêter à la porte du commandant de notre petite colonne , qui demeurait vis-à-vis chez nous, un cavalier d'ordonnance dont la monture était blanche d'écume.
« Quelques minutes après, notre cantonnement, d'habitude si paisible, fut sens dessus dessous. Les trompettes sonnaient, les tambours battaient ; on chargeait les bagages dans les fourgons ; on entassait les malades et les blessés sur des charrettes couvertes de paille ; les officiers parcouraient les logements pour s'assurer qu'il n'y restait aucun traînard.
u La bonne madame Lerry, pâle et les traits bouleversés, vint nous dire qu'il fallait nous préparer à partir ; effectivement, peu d'instants après, nous montâmes avec elle dans une petite calèche, dont elle se servait habituellement pour suivre, de loin, l'armcc dans ses marches.
u Je lui fis quelques questions, auxqudies elle répondit simplement que notre armée avait reçu un échec, qu'elle battait en retraite, et que, par conséquent, il était de toute nécessité de mettre à l'abri d'une surprise les blessés et les bagages.
u Je lui demandai des nouvelles de mon père ; elle m'assura qu'elle n'avait pas entendu parler de lui, ce qui était l'exacte vérité, et ce qui n'avait rien d'étonnant puisqu'il ne faisait que de nous quitter.
« Bientôt quelques coups de canon se firent entendre ; mais comme c'était derrière nous, cette nouvelle circonstance n'augmenta pas l'inquiétude.
«( Le bruit du canon se rapprodia insensiblement, et celui de la fusillade ne tarda pas à s'y mêler de la façon la plus lugubre et la plus terrifiante.
<( Madame Lerry ordonna au soldat du train qui lui servait de cocher, de pousser ses chevaux vigoureusement ; mais les routes
étaient défoncées par le passage de l'artillerie, et de plus la voiture était trop chargée pour la force de l'attelage.
u De minute en minute les détonations du c^non étaient plus vibrantes; après l'une d'elles notre cocher nous dit qu'un boulet venait de fracasser un des arbres qui bordaient la route que nous suivions.
u Enfin le moment arriva où les quelques hommes de notre escorte durent se porter à notre arrière-garde pour repousser l'ennemi qui nous poursuivait.
u Ceux de nos blessés qui pouvaient tenir une arme quelconque se joignirent à eux, faible secours, hélas ! ajouté & une bien impuissante défense.
<( La nuit vint, sur ces entrefaites, ajouter l'horreur de son obscurité à celle de notre situation.
u Toutefois nous pûmes croire un instant qu'elle nous serait favorable, car grâce à elle, il nous fut possible de quitter la grande
route, et de nous réfugier dans un bois à quelques centaines de pas sur notre gauche.
tt Nous passâmes là le reste de la nuit, dans une perplexité affreuse. On se battait tout autour de nous. Nous entendions les cris de joie des vainqueurs, les imprécations des vaincus, les plaintes déchirantes des mourants. A plusieurs reprises les combattants vinrent se heurter à une faible distance de notre retraite, et de nombreuses balles sifflèrent & nos oreilles.
u La pauvre madame Lerry était presque folle de désespoir. D'une part son mari n'avait pas quitté son poste au plus fort du danger, de l'autre elle ne pouvait s'empêcher d'envisager avec effroi la terrible responsabilité que notre présence faisait peser sur elle. Abîmée dans ces deux douleurs poignantes, elle sanglotait sans relâche et ne répondait que par des mots sans suite aux consolations que je tâchais de lui donner.
<( Ma petite sœur Hélène occupait le fond
de la calèche avec madame Lerry ; moi, j'étais couché tout de mon long sur le devant.
<( Un peu avant le jour, la bataille sembla se ralentir et s'éloigner. Les coups de fusil et de canon retentissaient à des intervalles moins rapprochés et à une plus grande distance de nous. Madame Lerry, plus calme, étendit ma sœur en travers sur ses genoux et l'engagea à dormir. Hélène ne se fit pas prier, et moi je suivis bientôt l'exemple qu'elle me donnait.
(( Notre sommeil ne dura pas bien longtempsy mais il fut profond : si profond que je croyais seulement rêver que la bataille durait encore, tandis qu'elle recommençait en réalité & quelques pas de nous.
<( Tout & coup il me sembla que notre équipage, immobile au moment où je m'étais endormi, nous emportait à un train ipsensé. Je me mis sur mon séant, et mon premier mouvement fut de me retourner pour demander à notre cocher le motif de la rapidité
de cette course. Jugez de mou effroi, mes amis : le siège était vide de notre conducteur, et nos chevaux avaient pris le mors aux dents. Je cherchai à ressaisir les guides que j'apercevais accrochées à un des ressorts de la voiture, mais je retirai promptement mes mains avec un cri d'horreur... elles s'étaient ensanglantées en touchant le coussin du siège. La vérité m'apparut alors, et je me tournai vers madame Lerry, dont l'immobilité et le silence m'étonnaient un peu, au milieu d'un péril qui se manifestait par des secousses à nous faire croire à chaque minute que notre calèche allait voler en éclats.
u Je me tournai vers madame Lerry, ainsi que je viens de vous le dire.
(( Je l'appelai à voix basse, elle ne me répondit pas.
u Je. tirai les rideaux de cuir qui fermaient la calèche, et aux premières clartés du crépuscule matinal je vis un spectacle qui me pétrifia de terreur.
u Madame Lerry avait la tétc penchée sur la poitrine et elle paraissait privée de la vie.
u Hélène, toujours couchée en travers sur ses genoux, était inondée de sang.
u Je la crus morte aussi et je poussai un cri aigu. A ce cri, qui retentit jusqu'à son petit cœur, elle s*éveilla, se mit sur son séant, et dans Tignorance des scènes de meurtre qui nous environnaient, elle me jeta deux baisers entre deux sourires.
«c — Tu n'as donc pas de mal? m'écriaije en la prenant dans mes bras. Ma sœur, ma sœur, dis-moi que tu n'as pas de mal !
u — Quel mal puis-je avoir? réponditelle. J'ai fait un si bon somme.
« Je reconnus alors que le sang dont elle était couverte provenait de la pauvre madame Lerry, frappée mortellement d'une balle à la tête pendant que nous dormions Hélène et moi.
« Mais je n'eus pas le temps de réfléchir a 10
beaucoup sur ces malheureuses circonstances, car, en ce moment, deux coups de fusil se firent entendre près de nous, et notre voiture, après une secousse plus violente que toutes les autres, s'arrêta brusquement.
u Presqu'aussitàt j'entendis une grosse voix prononcer les paroles suivantes :
u — Hein! Brutus, est-ce bien tiré, ça? Chacun le nôtre, ma foi! Voyons maintenant ce qu'il y a dans cette boite.
(( Je glissai un coup d'œil furtif hors de la calèche , et j'aperçus à quelques pas deux soldats revêtus d'un uniforme qui m'était tout à fait inconnu. »
OHAPITRB IKm
Très-simple histoire.
(Suite.)
« Je ne fus pas longtemps dans Tincertitude sur ce qui allait se passer, car les deux soldats, qui venaient de nous sauver du danger d'être entraînés peut-être dans un précipice, en tuant nos chevaux emportés, se présentèrent immédiatement à la portière de notre voiture.
« A l'aspect de la pauvre madame Lerry
morte, et de ma petite sœur couverte de sang, les rudes visages de ces deux hommes exprimèrent à l'instant même un sentiment non équivoque de compassion.
a — Oh ! quel malheur ! dit l'un d'eux ; une femme tuée et des enfants orphelins !
u — Est-ce votre maman, mon petit ami? me demanda l'autre.
u Je répondis que c'était une personne aux soins de laquelle mon père nous avait confiés.
« — A la bonne heure, reprirent - ils ensemble, c'est un peu moins malheureux comme ça. Mais qu'allez-vous devenir, mes pauvres enfants?
« — Nous irons rejoindre mon père, répondis-je avec l'énergie du désespoir.
« — Votre père, mon petit ami ? reprit le premier soldat qui avait parlé : étes-vous bien sûr qu'il soit encore de ce monde ? C'est qu'on en a joliment tué depuis hier soir de ces pauvres émigrés ?
— iOl —
K L'idée que j'avais pu perdre mon père pendant le combat qui s'était en quelque sorte livré sous mes yeux, ne s'était pas encore présentée à mon esprit, mais les paroles du soldat me montrèrent la possibilité de ce nouveau malheur, et je me précipitai hors de la fatale voiture , tenant ma sœur dans mes bras et poussant des cris perçants.
(( Les soldats cherchèrent à me consoler en me disant que mon père avait pu s'en tirer cette fois encore ; que d'ailleurs c'était le sort des soldats de mourir tôt ou tard sur les champs de bataille ; puis ils nous proposèrent de nous conduire k leur capitaine, très-brave homme, disaient-ils, marié à une des vivandières du régiment.
u Mais à toutes ces paroles et à toutes ces propositions je ne répondais que par des cris plus déchirants encore, car je n*y voyais qu'une preuve de plus de l'horreur de notre situation.
(( Hélène ne comprenait rien à la cause de mon désespoir, mais en m'entendant crier elle s'était mise à crier aussi.
t( Les soldats nous offrirent encore de nous conduire à leur capitaine, et sur un nouveau refus de moi ils s'éloignèrent en me souhaitant de réussir à retrouver mon père.
<( Nous nous retrouvâmes donc seuls, ma sœur et moi, seuls sur un champ de bataille, entre les cadavres de nos chevaux et le corps de notre pauvre protectrice.
« J'eus le courage de remonter dans la voiture pour savoir si elle était bien réellement morte, car pour rien au monde je n'aurais voulu la quitter tant qu'un signe de vie se serait manifesté en elle. Mais le doute à cet égard ne me fut pas longtemps permis. La malheureuse madame Lerry avait reçu une balle au milieu du front, et le froid de ses mains déjà roidies m'indiqua qu'elle n'existait plus.
« Je revins auprès d'Hélène, que j'avais eachée dans un champ de blé dont les épis dépassaient de beaucoup sa tête, et me blottissant à côté d'elle entre deux sillons, je me mis à réfléchir à ce que je devais faire.
« Après avoir formé vingt projets absurdes , il me sembla qu'il n'y en avait qu'un seul raisonnable , qui consistait à prendre ma sœur par la main , tant qu'elle pourrait marcher, à la charger sur mes épaules quand ses forces seraient épuisées et à cheminer ainsi jusqu'à ce que le hasard nous eût fait rencontrer quelqu'un qui pût nous donner des nouvelles de l'armée de Condé en général, et des chasseurs de Bussi en particulier : c'était le régiment dans lequel servait mon père.
« Je demandai à Hélène si elle voulait me suivre, elle se leva ; si elle n'aurait pas peur, elle m'assura qu'avec moi rien ne l'effrayait : je l'embrassai tendrement et nous nous mîmes en route à l'instant même.
X Après un quart d'heure de marche , D0U6 arrivâmes dans le petit hois où nous nous étions cachés la veille au soir, et nous eûmes le chagrin d'y trouver le corps de notre pauvre cocher, gisant à la place même que notre voiture avait occupée. J'ai toujours pensé qu'il avait été atteint en même temps que madame Lerry, et que ses chevaux, ne se sentant plus contenus, et effrayés d'ailleurs par le vacarme de la bataille, s'étaient emportés jusqu'au moment où deux balles françaises les avaient arrêtés dans leur course furibonde.
tt A peu de distance du petit bois, nous nous retrouvâmes sur le même grand chemin que nous suivions lorsque la vivacité toujours croissante du combat avait déterminé notre protectrice à chercher un refuge à l'écart.
u Ce chemin, si bruyant quelques heures auparavant, était morne et solitaire quand nous le rejoignîmes. On voyait seulement
quelques cadavres d'hommes et de chevaux dans les champs environnants.
u Qu'étaient devenus les nôtres ? Mis en déroute, avaient-ils été tous pris? Assez heureux pour s'être tirés d'affaire, de quel côté s'étaient-ils dirigés? A défaut d'un renseignement ou d'un indice , notre salut dépendait peut-être d'une bonne inspiration & cet égard.
u Je priai le bon Dieu de me la donner, et nous nous remimes en marche dans la direction que nous aurions suivie si rien n'avait mis obstacle à notre voyage.
« Il pouvait être environ midi quand j'aperçus dans Féloignement le clocher aigu d'une église et les toits bas et plats d'un village.
« Cet aspect me redonna un peu de courage, et j'en avais besoin, car Hélène ne marchait plus depuis longtemps et j'entrevoyais déjà le moment où il ne me serait plus possible de la porter.
« Je redoublai d'efforts, et enfin j'atteignis les premières maisons du village dont j'avais vu de loin les toits à moitié cachés dans la verdure.
u Une porte était ouverte, au milieu d'un pavillon de construction élégante ; j'entrai dans une pièce au rez-de-chaussée, et je déposai ma sœur sur une chaise... Il était temps : j'allais succomber à la fatigue.
u Une jeune femme qui allaitait un tout petit enfant me demanda d'une voix douce qui nous étions et ce qu'elle pouvait faire pour nous être utile.
<( Je lui racontai notre lamentable histoire, dans mon incorrect allemand d'émigré, et j'eus la satisfaction de voir que mon récit faisait couler ses larmes.
(( Elle remit avec précaution dans son berceau l'enfant qui s'était endormi sur son sein, puis elle alla dans une pièce voisine, d'où elle revint bientôt apportant
du lait, du beurre, des fruits et du pain, qu'elle plaça devant nous, en nous invitant, dans les termes les plus affectueux et les plus compatissants, à prendre un peu de nourriture.
(( Tout en mangeant, je lui adressai quelques questions sur le mouvement des armées ; mais elle ne put me donner aucun renseignement, si ce n'est qu'on s'était battu la veille dans les environs. Hélas ! je le savais aussi bien qu'elle, et probablement beaucoup mieux.
t( Quand je me sentis ranimé par un bon repas, je demandai à Hélène comment elle se trouvait, et sur sa réponse qu'elle se sentait à merveille, je me levai pour partir, et dans cette pensée je pris ma sœur par la main, et m'approchant de notre bôtesse je la remerciai de sa gracieuse hospitalité.
(( Elle me demanda où nous avions le dessein d'aller ; je lui répondis que je n'en savais rien, mais que j'étais décidé à marcher
JACQUES 1)B BBANCION. 2 17
jusqu'à ce que j'eusse trouvé mon père.
(( Je vis de nouveau briller dans ses yeux bleus deux grosses larmes d'attendrissement, puis elle me répondit que ma résolution faisait le plus grand honneur à mon courage, mais qu'elle la croyait périlleuse, et qu'elle me suppliait à mains jointes d'attendre que son mari, qui était sorti pour une heure ou deux, fût de retour.
u — Il vous donnera de bons conseils, ditelle en terminant sa petite exhortation de prudence ; puis, comme il est bourgmestre, il est très-possible qu'il ait appris quelque chose sur la marche des armées, ajouta-telle; mais dans tous les cas, croyez-moi, mes pauvres enfants, le mieux est de ne pas vous remettre en route que vous n'ayez vu mon bon Johan.
u II me sembla que cette excellente femme me donnait un avis sensé, et je me décidai à ne pas partir que son mari ne fût revenu.
(c II rentra peu de moments après, et sa
femme n'eut pas besoin de prononcer beaucoup de paroles pour le mettre au fait de notre douloureuse situation.
« Il commença par l'approuver de nous avoir gardes jusqu'à son retour, puis il me demanda quelques explications que je lui donnai du mieux qu'il me fut possible.
<( — Mon enfant, me dit-il avec bonté, je m'oppose absolument à ce que vous partiez.
« — Vous n'en avez pas le droit, lui ré~ pondis-je avec ma fierté de dix ans.
<( — Je le sais, mon enfant; mais je le prends dans votre intérêt. Que désirez-vous? Savoir ce que votre père est devenu? Eh bien , si je vous l'apprends sans que vous bougiez d'ici, cela ne vaudra-t-il pas beaucoup mieux?
u Je fus obligé de convenir qu'il avait raison, et je lui promis de me gouverner d'après ses conseils ; alors il me dit :
u — Je fais pour vous, mon enfant, ce que
je voudrais que votre père fit pour le mien, s'il se trouvait dans le même cas que vous. Vous allez rester sous la garde de ma bonne Marie-Lise, et moi, dès ce soir, je me mettrai en campagne pour tâcher de savoir ce qui vous intéresse, et, bonnes ou mauvaises nouvelles, je vous promets de vous en rapporter quelques-unes. Allons, allons, il faut espérer qu'elles seront bonnes, reprit-il en remarquant que mon cœur se gonflait. Puis je l'entendis murmurer à voix basse : pauvres enfants !
K Ainsi qu'il me l'avait {>romis, je le vis quelques instants après monter à cheval en m'annonçant qu'il allait à la découverte. Sa femme lui demanda s'il reviendrait le soir même ; il lui répondit qu'il le désirait vivement, mais qu'il ne pouvait pas en être tout à fait sûr.
<c Le reste de la journée et la soirée s'écoulèrent tristement ; le bon Johan ne revint pas.
«c La matinée du lendemain se passa aussi pour nous dans une vaine attente.
« Marie-Lise faisait tout ce qu'elle pouvait pour nous distraire de nos inquiétudes, mais nous ne répondions que par des larmes à ses efforts; j'avais le pressentiment que je ne reverrais plus mon bien-aimé père, et Hélène pleurait en voyant l'anxiété peinte sur mon visage.
Le soir de ce jour, un exprès apporta une lettre de Johan à sa femme. Il la chargeait de nous dire que l'armée des émigrés avait éprouvé un rude échec; que ses pertes étaient considérables, et enfin qu'ayant appris où se trouvait le corps des chasseurs de Bussi, il espérait le joindre avant la nuit close.
« Ce que je n'ai su que longtemps après, c'est que cette lettre contenait dans un postscriptum d'une ligne ces sept mots de sinistre augure : le corps en question a été abîmé,
u Enfin, le quatrième jour après son départ, Johan revint, et je vis du premier coup
d'œil que je jetai sur lui, quïl n'avait rien de bon à nous apprendre»
« n portait sous son ample redingote un ou deux paquets qu'il remit en grand mystère à sa femme, puis ils se renfermèrent et passèrent près d'une heure en téte-àtête.
tt Au bout de ce temps la porte de la chambre où ils s'étaient retirés s'ouvrit, et je vis Johan se diriger lentement vers moi, tenant contre sa poitrine une épée dans son fourreau.
u — Jeune homme, me dit-il d'une voix grave, votre père est mort glorieusement au champ d'honneur, et moi, bourgmestre de Kopitz, je vous remets son épée que j'ai reçue de sa main défaillante.
u Je me précipitai en sanglotant sur cette arme, et je la pressai contre mon cœur avec le plus douloureux respect.
K — Quoi ! je ne le verrai plus? m'écriaije en proie au plus affreux désespoir.
« — Hélàs ! non, mon pauvre enfant ! répondit le digne boorgmestre ; mais enfin il est mort avec calme, car je lui ai promis de ne pas vous abandonner.
(c — Mort ! mort pour toujours ! reprenaisje avec plus de force. Qu'allons-nous devenir, mon Dieu ?
« Et Hélène, sanglotant comme moi, répétait : Mort! mort pour toujours! qu'allonsnous devenir^ mon Dieu?
u La nuit qui suivit la nouvelle de cet irréparable malheur, je fus pris d'une fièvre violente, d'un délire furieux : on crut que j'allais aussi mourir, et il me semble que, dans le désordre de ma raison, je souhaitais que cela arrivât.
u — Il n'en fut, grâce à Dieu, rien, mes bons amis, continua Jacques en tendant à droite et h gauche les deux mains à Vivant et à Adrlenne. Le ciel a permis que je vive pour la sœur qu'il m'a donnée et pour les amis qu'il m'a rendus. Je ne passerai jamais
un seul jour sans l'en remercier du fond de mon âme.
u — Je reprends mon récit, qui sera bientôt terminé maintenant, ajouta Jacques après quelques instants de silence. »
eHAPITRfi 21.
Trèfl-slmple histoire.
( Suite.)
(( Je fus pendant quinze jours dans le plus imminent danger, et ma convalescence se traîna péniblement l'espace de six semaines. J'avais prodigieusement grandi ; j'étais d'une faiblesse extrême, d'un anéantissement presque total, et j'ai la profonde conviction que sans l'assiduité infatigable des soins de la
bonne Marîe-Lise , je n'aurais pas échappé à cette crise terrible.
« Ma pauvre petite sœur, quoiqu'on pût dire ou faire, ne quittait jamais le chevet de mon lit. Elle pleurait en me veillant, elle pleurait dans son sommeil, et ses sanglots, qu'elle retenait parce qu'on lui avait assuré que sa douleur me ferait mal, me brisaient le cœur au milieu du délire qui obscurcissait ma raison. Quand je fus guéri, lui ayant demandé un jour si c'était la crainte d'être seule qui avait causé son désespoir, elle me répondit que non, mais que c'était celle de ne plus être nous deux.
<t Je questionnais souvent l'excellent bourgmestre sur les derniers incidents de la catastrophe qui nous avait enlevé notre père ; mais toujours il me répondait que le médecin défendait absolument que l'on fatiguât mon attention, et il me remettait à un autre moment.
«( Enfin on reconnut que j'avais assez de
forces pour supporter sans inconvénient le choc d'une nouvelle émotion; alors M. Johan Hecker, c'est le nom du bourgmestre de Kopitz, vint s'asseoir un matin près de mon lit, et voici ce qu'il nous ^raconta :
<( Le lendemain du jour où il nous avait quittés, et après avoir eu bien des difficultés à vaincre, il rejoignit enfin l'armée de Gondé qui battait en retraite , faisant , comme toujours dans ce cas, l'arrière-garde de l'armée autrichienne. Arrivé aux avant - postes , il apprit d'un colonel en faction comme un simple soldat, que le régiment des chasseurs de Bussi, dont il s'informait, avait été écrasé dans le combat de l'avant-veille, et que le meilleur moyen d'avoir des nouvelles d'une personne appartenant à ce corps, était d'aller tout droit à l'ambulance générale de l'armée. Ce colonel ajouta qu'il lui semblait avoir entendu dire que le comte de Brancion avait été tué, ou du moins grièvement blessé.
« Le bon M. Hecker se remit en route,
muni de ces indications assez peu consolantes, et le soir même il atteignit la petite ville où se trouvait l'ambulance générale du corps des émigrés.
<( Tout y était dans une horrible confusion. On venait d'apprendre qu'une colonne française se dirigeait sur la ville, que Ton croyait protégée par une division autrichienne, et dans la crainte d'une attaque prochaine, qu'on n'était pas en mesure de repousser, on se hâtait d'évacuer les blessés.
« Les rues, les places, les carrefours étaient encombrés de charrettes sur lesquelles on entassait de malheureux mourants pour les arracher à une mort certaine, car tout émigré pris était fusillé immédiatement, n'eût-il que cinq minutes à vivre. L'air retentissait de lugubres clameurs; il était impossible d'obtenir une réponse sensée, un éclaircissement, si vague qu'il fût, des passants effarés auxquels on s'adressait. Après des efforts inouïs et une multitude de faux renseigne-
ments, M. Hecker, servi par un hasard providentiel, rencontra enfin mon père, au moment même où il allait renoncer à continuer ses infructueuses recherches.
u Mon pauvre père était étendu sur une charrette, entre deux soldats de son régiment, blessés et mourants comme lui. Une balle lui avait traversé la poitrine de part en part, et un coup de sabre lui avait fait une profonde entaille dans la face... Il était expirant au moment où M. Hecker s'approcha de lui et lui apprit ce qui l'amenait.
u A la nouvelle que ses enfants vivaient et étaient en lieu sûr, il eut la force de se soulever et de remercier M. Hecker qui lui apportait cette consolation suprême.
u — C'est Dieu qui vous envoie , lui ditil, que ce .^oit lui qui vous récompense ! Je vous les confie, ces chers et malheureux enfants! ajouta-t-il d'une voix qui s'affaiblissait visiblement. Guidez-les dans leurs démarches, s'ils en ont jamais à faire pour
rentrer dans leur patrie; puis élevez -les chrétienneinent : des proscrits n'ont pas besoin d'autre chose.
«( M. Hecker répondit qu'il acceptait cette mission dans toute son étendue, qu'il en comprenait tous les devoirs, et mon père reprit, après avoir cherché quelque chose dans la paille de la charrette :
u — Cette bourse contient douze mille francs en or : c'est tout ce qui me reste. Prenez-la et faites-en l'usage que vous jugerez le plus convenable dans l'intérêt de mes enfants. Prenez aussi cette épée, que le sang d'un compatriote n'a jamais souillée, j'en atteste l'honneur. £n la remettant à mon fils, dites-lui que, quoi qu'il arrive, il ne doit jamais la sortir du fourreau que pour le service de la France... Il a, et j'en bénis le ciel, d'autres devoirs à remplir que ceux qui m'ont été imposés par la fatalité des circonstances... Plus tard il comprendra ce que je veux dire aujourd'hui.
u M. Hecker prit la bourse et Tépëe, et protesta à mon père que ses intentions seraient religieusement remplies. Il allait aussi lui faire entendre quelques paroles d'espérance sur la possibilité de guérir de ses blessures, quand des cris d'alarme, auxquels se mêlait le bruit de la fusillade, retentirent autour d'eux. Les Français arrivaient... M. Hecker dut se réfugier dans une maison de la ville, où il resta caché jusqu'au soir.
u Quand il put sortir de sa retraite sans danger pour lui , il se hâta de courir à Feudroit où il avait laissé mon père.
u Une bien douloureuse nouvelle l'y attendait.
u Tous les blessés appartenant à l'armée de Gondé avaient été égorgés dans la chaleur du combat... »
Ici Jacques fut interrompu par un cri d'horreur que poussa Adrienne.
En même temps l'ancien soldat de la république se voila le visage de ses deux mains.
— J'ai aussi vu cela, murinura-Uil comme s'il se parlait à lui*méme... Ah! si j'avais été là pour le couvrir de mon corps...
Jacques serra la main de Vivant, pendant qu'Bélène, assise sur les genoux d'Adrienne, se suspendait à son cou , comme si elle voulait lui faire oublier l'émotion poignante qu'elle venait de ressentir.
Après quelques instants de silence, Jacques reprit son récit ou il l'avait laissé.
« M. Hecker, dit-il, chercha le corps de mon pauvre père parmi les morts, qu'on avait réunis dans une prairie hors de la ville, pour leur donner la sépulture. Il le retrouva vêtu encore de son uniforme, et percé de trois nouvelles balles, qui avaient dû le tuer sans lui faire subir dh nouvelles souffrances.
il Comme les troupes françaises s'étaient retirées, M. Hecker put obtenir de son collègue le bourgmestre de l'endroit l'autorisation d'enlever le corps de son père, auquel il fît creuser une tombe séparée dans le ci-
metière de la ville : un prêtre assista à Venterrement qui eut lieu le lendemain.
(c Ainsi nous étions orphelins! continua Jacques. Plus qu'orphelins, puisqu'au malheur de ne plus avoir de famille, se joignait pour nous celui de n'avoir pas de patrie! M. Hecker fut admirable dans cette circonstance. Il n'insulta pas à notre irréparable malheur en nous offrant des consolations banales, mais sa femme et lui promirent de ne jamais nous abandonner, dût notre vie entière s'écouler près d'eux.
u Je prolongerais ce récit jusqu'à demain, mes amis, que je ne finirais pas de vous raconter tout ce que ces deux êtres excellents ont fait pour nous. Soins de tous les instants, attentions délicates, continuelles, sollicitude éclairée, nous avons tout trouvé là, avec une suite qui ne s'est pas démentie un seul jour pendant six années, et il a fallu que l'amour de la terre natale fut bien puissant dans mon cœur pour ne s'être point évanoui
dans rhospitalitë si tendre du bourgmestre de Kopitz.
u Quand il s'est agi de faire quelques démarches pour rentrer en France, ce fut M. Hecker qui m'engagea & m'adresser aux autorités du pays. Vous m'avez expliqué. Vivant, comment il s'est fait que mes lettres sont restées sans réponse. Plus tard, lorsque j'ai éprouvé le besoin impérieux de mettre moi-même fin à mon exil, M. Hecker n*a point traité ce projet de folie, et ses observations ont eu plutôt pour but d'en régler l'exécution que de m'en détourner. Au moment de notre départ, il m'a remis intacte la somme que mon père lui avait confiée, et quoi que j'aie pu lui dire, il a absolument voulu nous accompagner les deux premiers jours de notre longue route. i>
— C'est ça un homme! s'écria Vivant avec un attendrissement enthousiaste. Et dire qu'un bourgmestre keiserUchf qui ne vous était rien du tout, a été si bon, tan-
dis que des misérables, que votre père..» « Notre voyage, interrompit Jacques en reprenant son récit, ne fut signalé par aucun accident fâcheux. Partout nous trouvions aide et protection au premier abord , et quand on savait notre histoire , c'était à qui nous adresserait des vœux ou nous ferait des présents. Le plus souvent les aubergistes ne voulaient pas recevoir le prix de la dépense que nous avions faite chez eux, et quelquefois ils nous pressaient de nous reposer pendant quelques jours sous leur toit. Mais je marchais vers la France, et à chaque pas qui me rapprochait d'elle, je sentais croître ce désir insatiable de la revoir qui dévorait mon cœur depuis des années.
« Enfin ce rêve chéri devint une réalité ! u II y a de cela huit jours aujourd'hui, qu'en sortant d'une gorge de la forêt Noire, nous nous trouvâmes sur le bord d'un grand fleuve qui roulait ses ondes calmes et transparentes entre des collines couvertes de la
douce verdure du printemps. Les hauteurs de la rive opposée, qu'éclairaient les dernières lueurs du soleil h son déclin, me parurent mille fois plus belles que la contrée que nous laissions derrière nous. Ce ne pouvait être encore la terre de l'exil qui resplendissait ainsi. La route que nous suivions aboutissait à un large pont de bateaux, vers lequel je dirigeai notre cheval en pressant son pas.
« Arrivé sur l'autre bord, j'aperçus à quelque distance un grand poteau barriolé de plusieurs couleurs : je m'en approchai, et sur une planche arrondie que supportait celle de sa face qui regardait la route, je lus ce mot... ce seul mot : FRANGE !...
(( Ma vue se troubla... mon cœur bondit dans ma poitrine comme un agneau qui aperçoit sa mère... Je pris ma sœur dans mes bras frémissants de joie, et je tombai à genoux sur le bord du chemin...
<( Puis je déposai Hélène à côté de moi,
au sommet d'un petit tertre de gazon, et me penchant sur cette terre aimëe et bénie, je la pressai de mes lèvres brûlantes, je la caressai avec mes mains avides, je lui adressai des paroles d'amour auxquelles j'aurais voulu donner la puissance d'arriver jusqu'au plus profond de ses entrailles maternelles. Mes sens étaient insuffisants à servir mon ivresse toujours croissante. Je désirais tout voir d'un seul regard , tout embrasser dans une seule étreinte ! Si en ce moment le sol de cette chère patrie se fût entr'ouvert et m'eût englouti dans son sein, je sens que je serais mort en continuant à le bénir.
« La voix d'Hélène qui m'appelait m'arracha à mon extase : nous nous remîmes en marche.
«c Aucune parole ne saurait peindre la volupté que je trouvais h me tenir au milieu des flots de poussière que notre petit cortège soulevait sur son passage : c'était la France que je respirais encore après l'avoir couverte
de mes baisers ! Gomme je marchais légèrement ! avec quel orgueil je me disais : Je suis ici chez moi; j'ai le droit d'y vivre et d'y mourir; on pourra m'y tuer, on ne m'en chassera jamais !
« Quand nous eûmes cheminé une heure environ, nous atteignîmes un grand village, à l'entrée duquel se trouvait un corps de garde dont la sentinelle nous arrêta.
u On nous fit entrer au poste, où un officier me demanda avec une politesse affectueuse ce que j'étais.
<c — Français , et fils d'émigré , répondis-je.
« — Et vos parents, que sont-ils devenus? reprit l'officier avec un accent plus affectueux encore.
•( — Ils sont morts en exil.
« — Où sont vos papiers ?
« — Je n'en ai pas.
« — Quoi ! l'ambassadeur de la république française dans le pays d'où vous venez ne
vous a pas fait parvenir l'extrait de votre acte de radiation? me demanda l'officier d'un ton qui trahissait une véritable sollicitude.
« — Non, repartis-je un peu inquiet de ces difficultés que je n'avais pas prévues. Je n'avais rien demandé et l'on ne m'a rien envoyé.
(c — Mais, mon pauvre garçon, je vais être obligé de vous faire reconduire à la frontière, me dit l'officier.
« En entendant ces terribles paroles, je crus que j'allais mourir de douleur, comme j'avais failli mourir de joie une heure auparavant.
« — Non, vous n'aurez pas le cœur de commettre un acte de barbarie semblable ! répondis-je, avec désespoir, à l'officier qui me contemplait d'un air profondément triste, et qui reprit :
« — Ce sera malgré moi, croyez-le bien; mais, mes ordres sont positifs, et j'espère que vous ne m'obligerez pas à employer Ja
2 lU
violence pour vous contraindre à retourner sur vos pas.
« — La violence ! . . . retourner sur mes pas!... m'ëcriai-je, tremblant de colère.
u Et m'élançant sur un râtelier d'armes qui se trouvait à ma portée, j'y pris un fusil, je l'armai, et plaçant la crosse à mon épaule, j'ajoutai avec plus de calme, mais d'un ton résolu :
u — Le premier qui avance, je le tue... On me tuera après, je le sais, mais du moins je serai mort en France.
(( Hélène, qui était restée dehors, sur notre cheval, ne me voyant pas revenir, avait mis pied à terre, et elle entra dans le corps de garde.
(( Mon attitude, ma figure enflammée de fureur, lui dirent que quelque chose d'extraordinaire se passait, de sorte qu'après avoir hésité un moment, elle se jeta aux pieds de l'officier, et elle lui cria d'une voix déchirante :
« — Monsieur, ne faites pas de mal à mon frère ! il est si heureux de revoir la France...
« — Hélène ! criai-je à mon tour sans quitter ma position défensive, veux-tu mourir ici ou retourner en exil?
« — Je veux mourir avec toi si tu meurs.».
« Telle fut sa réponse. Et elle vint m'entourer de ses petits bras.
« Je jetai un regard sur Fofficier, et je vis qu'il avait de grosses larmes dans les yeux.
« — Quel âge avez-vous donc, que vous êtes si brave? me demanda-t-il.
« — Est-ce qu'il y a un âge pour être brave? J'ai eu quinze ans au mois de janvier dernier.
« — Quinze ans ! s'écria l'officier. Mais alors la loi ne vous concerne pas, mon enfant. Posez ce fusil et venez m'embrasser.
« Je ne me fis pas répéter cette bonne parole, et je sautai au cou de l'officier. Ma taille l'avait trompé sur mon âge.
« Il nous conduisit à la meilleure auberge du village, et il voulut absolument nous donner à souper pour entendre notre histoire.
(c G*est lui qui m'a tracé notre itinéraire jusqu'ici. J'espère que je le reverrai un jour. »
— Maintenant, mes amis, continua Jacques, je n'ai plus rien à vous apprendre, mais j'ai à vous dire que rien ne manque à mon bonheur, puisque je suis près de vous pour ne plus vous quitter.
eHAPITRt KU
¥lTe M, Jaeqnctf !
Le lendemain, qui était un dimanche, les habitants du château partirent de bon matin pour se rendre à la messe paroissiale qui, depuis le rétablissement du culte, se célébrait à huit heures précises.
Ce n'avait pas été une petite affaire que de déterminer Adrienne à accompagner ses maîtres dans cette première visite au village.
D'abord, même depuis que sa réconciliation avec Vivant l'avait rendue plus abordable, elle s'était toujours refusée à s'éloigner de l'enceinte du château; puis elle redoutait, sans en convenir toutefois, que les deux orphelins ne reçussent pas des gens du pays l'accueil qu'elle rêvait pour eux depuis qu'il lui était impossible de révoquer en doute leur retour.
Il fallut donc que Jacques interposât en quelque sorte son autorité pour vaincre l'obstination de la vieille femme de charge , qui ne céda qu'avec une visible répujgnance, et en marmottant entre ses dents cette phrase dans laquelle se résumaient toutes ses craintes : Je parie que ce tretnbleur de curé ne leur offrira pas seulement Veau bénite comme du temps de M, le comte.
— Bah! bah! ma bonne amie, dit Jacques qui avait entendu sa réflexion, pourvu qu'il en tombe une goutte sur moi je serai content. Allez vous mettre dans vos
plus beaux atours, et partons : nous sommes déjà un peu en retard.
Une demi-beure après, Adrienne reparut, ayant de son mieux suivi la recommandation de son jeune maître.
Elle avait tiré d*un vieux coffre une robe en gourgouran couleur gorge-pigeon, présent de noces de la comtesse, qui n'avait pas vu le jour depuis l'hiver de 1789. Cette robe, dont la coupe remontait à quatorze années, était d'une ampleur prodigieuse, qu'augmentait encore, en apparence du moins, la maigreur de celle qui la portait. Un immense mantelet en linon, un bonnet de dentelle, monté sur une carcasse qui avait la forme d'un melon à côtes, et des mules à talons complétaient le costume d'Adrienne, costume dans lequel la pauvre vieille femme de charge ne paraissait guère plus à son aise que si elle eût été la reine des îles Sandwich.
Jacques la remercia de sa condescendance
à ses désirs, et Hélène lui dit qu'elle était bien plus belle que dans sa yilaine robe noire. J
On se mit en marche vers huit heures | moins un quart, ce qui ne laissait aucune chance d'arriver à l'église avant le commencement de l'office.
Comme la veille, le temps était délicieux : | il semblait que la nature se fut parée pour I fêter le retour du jeune proscrit. Les buissons inclinaient leurs rameaux verdoyants sur son front, les grands arbres murmuraient harmonieusement autour de lui, les oiseaux redisaient leur plus doux chant sur son passage. A la fois radieux et recueilli, tenant sa sœur par la main, et suivi de ses fidèles serviteurs, Jacques s'avançait vers le village, respirant avec délices cette joie printanière dont parle Milton; et, ainsi que lui, tous les êtres animés ressentaient cette surabondance de vie qui se développe si rapidement au moment de l'année où la nature
commence à jouir de son réveil après le long sommeil qui la retenait engourdie. La fauvette et le rossignol, en lui répétant, à l'envi, dans leurs joyeux concerts, que l'hiver avait fui sans retour, semblaient lui dire aussi que les rigueurs de l'exil ne recommenceraient jamais pour lui, et sur le fond de la riante perspective qui se peignait à son imagination, il voyait de nombreux étés, avec leurs longs jours, leurs nuits embaumées et leurs riches variétés de fleurs et de fruits.
Heureux jeune homme! rien n'était déception pour lui, car lorsqu'il avait quitté la France il était trop enfant encore pour y avoir des amis. Ce qu'il chérissait alors c'était la nature et il la retrouvait fidèle à l'heure de son retour. Quel sourire de compagnon eût été aussi rayonnant que celui de ce jeune printemps qui le saluait au passage?
Quand ils arrivèrent à l'église, la messe
était commencée, et comme ils se placèrent à un endroit près du porche, personne ne remarqua leur venue.
Mais vers la fin de Toffice, une sourde rumeur circula parmi les assistants. On n'avait pas encore vu Jacques et Hélène, tous deux prosternés dans Fombre et à Fécart ; mais la présence inaccoutumée d'Adrienne, dans son costume antirévolutionnaire , celle de Vivant, en grande tenue de dragon , et plus encore que tout cela, le contentement répandu sur leurs physionomies avait frappé la foule, et de proche en proche on se communiquait à voix basse les réflexions que cet événement faisait naître. Enfin tout fut expliqué ou plutôt compris, lorsqu'à la sortie de Toffice on aperçut Jacques et Hélène sur la place de Féglise entre leurs deux fidèles serviteurs émus , joyeux et peut-être vaguement inquiets.
L'éclair n'est pas plus rapide, la commotion électrique n'est pas plus communicativc
que rexplosioQ du sentiment qui jaillit à la fois de toutes les âmes. A peine une voix se fut-elle écriée : Jk sotU revenus ! que deux cents voix répétèrent les mêmes paroles avec transport. A Tiostant même les deux orphelins furent entourés, pressés, embrassés, comme s'ils étaient les enfants de toutes les familles qui se trouvaient là. Riches et pauvres, innocents et coupables de leurs malheurs, étaient également ravis et sineèi^ dam leur ravissement. Tout était oublié, même le mal qu'on leur avait fait, témoigqage éclatant que leur retour était un bonheur pour tous. On ne savait par quelles expressions^ par quels gestes témoigner lïvresse que causait leur présence. Leur beauté, leur jeunesse, la cokifiance avec laquelle ils manifestaient leur reconnaissance pour ce touchant accueil, ajoutaient de seconde en seconde une sympathie nouvelle à toutes celles qu'ils inspiraient déjà. Adrienne elle-même était satisfaite, bien qu'elle sou-
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haitât encore que les cloches sonnassent à grandes volées.
Enfin Jacques fit signe qu'il voulait parler. Le tumulte se calma peu à peu, la foule agrandit le cercle qui pressait les deux enfants, et le silenee s'établit.
— Mes amis, dit Jacques d'une voix forte, tout ce que je vois, tout ce que j'entends, je l'espérais en revenant vers vous. Celui qui m'a transmis son nom m'a aussi transmis les sentiments qui ont rempli son âme tant qu'il a vécu, u Si jamais tu les revois, me disait-il, aime-les bien, afin qu'ils sachent que tu n'as pas dégénéré. Si tu reviens pauvre, reçois ; si tu retrouves ta fortune, partage. Leurs pères et les tiens dorment dans le même champ de repos : ils sont tes frères. >»
« Mes amis, continua Jacques en posant la main sur son cœur avec un mouvement rempli de noblesse et de loyauté, ces paroles de mon père sont gravées là... Quand je
vivrais aussi longtemps que le plus vieux d'entre vous, je ne les oublierais pas. Soyez notre famille : nous vous aimerons comme si nous étions vos enfants.
Il y eut un moment de silence , auquel succéda bientôt une explosion de cris de Vive if. Jacques!
Puis on entoura de nouveau les deux orphelins, et de toute part on leur proposa de les reconduire en troupe au château.
— J'accepte de grand cœur, mes amis, répondit Jacques, mais avant de retourner là-haut, je voudrais aller faire une visite à mon vieux camarade Denis, qui n'est pas parmi vous, à ce qu'il me semble.
Ëfiectivement l'ex-piqueur, qui était h cheval dès le point du jour pour faire sa tournée dans les bois , n'était pas venu à l'église, et ignorait par conséquent ce qui se passait.
Il fut décidé qu'on se rendrait au château en passant devant le cabaret du Grand Saint-
Rubert; et on se mit en route aux cris de Vive M. Jacqtêes I
Denis mettait pied à terre lorsque ces acclamations, d'abord confuses, arrivèrent h son oreille. Comme elles devenaient plus distinctes de seconde en seconde, il se tint h écouter attentivement et le cri lui arriva d'une façon très-nette.
Il n'eut pas le temps de réfléchir beaucoup : une masse de peuple arrivait en courant, et Jacques, qui marchait à ta tète de ce cortège improvisé, sauta au cou de l'éxpiqueur avec le plus chaleureux abandon , en lui disant :
— Eh bien, mon vieux Denis, itte reconnais^tu?
— Si je vous reconnais ! s'écria l'ex-piqueur. Mais très^certainemebt : vous êtes tout le portrait de M. votre oncle, pauvre défunt M. le chevalier Robert de Brancion ! un des meilleur» veneurs de France en son vivant.
Et une hrine Tint mouiller l'œil railleur de Denis.
— raTBis toujours dit que tous reviendriez, M. Jacques, reprit-il. En voilà un long défmtrelèx^él Allons, allons, la fanfare sonnera eiiéore dans les bois de Safint-Révërien, ou, Dieu merci, les cerfs et les chevreuils ne manquent pas.
Pendant ce petit colloque, quatre ou cinq paysans s'étaient retirés à l'écart et ils semblaient comploter quelque chose.
'^ Ce sera fait en un tour de main, disait l'un.
-^ C*est vrai que Fescalier de la cave n'est pas rude, et nous sommes ici bien du monde, répondait l'autre.
— Pensez-vous que ça ne le fâchera pas, ajoutait un troisième.
— Se fâcher ! une honnêteté comme ça ! il sera au contraire joliment contenta
— Eh bien , à l'ouvrage, dirent-ils tous ensemble.
Et se rapprochant de Denis, fls lai firent signe qu'ils avaient quelque chose h lui demander, et ils lui glissèrent quelques paroles à l'oreille.
— Très-certainement que c'est une idée, et une fameuse! répondit-il. Voilà ma clef : le bon coin est à gauche.
Cinq minutes après, un tonneau de vin arrivait en roulant et s'arrêtait k quelques pas de Jacques.
Puis des mains vigoureuses le mettaient debout et le défonçaient aux acclamations de la foule.
— M. Jacques, dit un vieux paysan à longue chevelure blanche, nous voulons boire h votre santé avec du vin franc comme nos cœurs.
— Apportez-moi un verre, que je boive k la vôtre, répondit le jeune gentilhomme.
Le verre fut apporté et rempli, d'autres le furent également ; alors Jacques ôta son chapeau.
— A nos amis de Saînt-Révërien ! s'écriat'il ; à leurs femmes, à leurs enfants, à tous ! Puisse désormais la mort seule nous séparer!
— A la santé de M. Jacques! Vive M. Jacques! répéta la foule.
— Je veux boire aussi, dit la petite Hélène en levant ses mains mignonnes et rosées.
Jacques lui tendit son verre , au fond duquel restaient quelques gouttes de vin, et l'enfant le porta à ses lèvres en criant :
— A nos bons amis !
Un tonnerre d'acclamations accueillit ce nouveau toast. Les échos des montagnes le répétèrent au loin : on eût dit que toute la contrée s'associait à cette grande réconciliation.
Denis alla chercher sa trompe, et une joyeuse fanfare vint joindre ses accents à ce concert de voix humaines , si franches dans leurs accents.
Une heure s'écoula dans cette douce expansion de sentiments si subitement réveil-
les. Le tonneau de vin fut vidé jusqu'à la dernière goutte ; alors tous les assistants se prirent par la main et se mirent k danser autour.
Adrienne elle-même, emportée dans cette ronde, dansa comme une jeune fitle de quinze ans.
Et à ehaque instant le cri de Vive M.Jacqties! s^éievait et s'en allait au loin porté stà* les ailes de la brise.
On dépouilla un ormeau de ses branches, chacun en prit une, et on se mit en marche vers le château.
Pendant que cette forêt vivante cheminait sur la rive du lac^ un homme assis dans un petit jardin fermé par quatre murailles s'étonnait des clameurs joyeuses qui arrivaient jusqu'à lui dans la direction du village.
— Qu'ont-ils donc à se réjouir comme cela ? se demanda-t-il avec inquiétude.
il écouta encore, pois il éleva la voix et il dit 2 ^ . ■ ■
— Clématite, mon enfant, on es-tu ?
— Me voici, mon père, répondit une ra^ vissante jeune fille qui arriva en couraAt.
— N'entends-tu rten d'extraordinaire du côté du village?
— J'entends des cris et des chants ; on dirait maintenant que cela se dirige vers le château .
— Je crois que tu as raison. Fais-moi le plaisir de monter au premier, et si tu vois quelque chose tu me le diras.
Moins d'une minute après la jeune fille reparut à une fenêtre d'où elle cria :
— Oh ! mon père, ce que je vois est bien beau ! c'est comme une procession. Il y a des hommes, des femmes, des enfants, et chacun tient une branche d'arbre à la main. J'entends aussi ce qu'on crie.
— Que crie-t-on ?
— Vive M. Jacques !
— En es-tu bien sûre ?
— Très-sûre : écoutez vous-même.
L'homme écouta, et en effet le cri de | Vive M. Jacques ! arriva distinctement i son oreille.
— Malédiction ! murmura-t-il d'une voix I sourde, le jeune homme est revenu ! |
Nos lecteurs ont dû reconnaître Brulard.
rilf ou DEUXIÈMB VOLUHE.