MELINE, GANS ET G'^', LIBR.-ÉDITEURS
MEME MAISON. I J. P. MELINE.
eUAPITRK PRSMISR.
JACQUES DB BRANGIOK. 2
Adrlemne*
Parvenu à la porte qui donnait entrée dans Tunique pièce dont était composé le quatrième étage de la tour du commandeur. Vivant s'arrêta un moment pour prêter de nouveau l'oreille et délibérer sur ce qu'il avait à faire.
Les sons qu'il venait d'entendre étaient
bien ceux d'une voix humaine, on ne pouvait pas s'y tromper. Cette voix, plaintive et monotone, semblait murmurer une prière, de moment en moment interrompue par une sorte de gémissement sourd. Vivant, dont l'esprit était profondément pénétré de tout ce que Denis lui avait conté des regrets et de l'existence solitaire de la vieille femme de charge; Vivant, disons-nous, ne douta pas qu'il ne fût arrivé au terme de ses recherches, et après avoir hésité un moment sur le moyen qu'il emploierait pour signaler sa présence, il posa doucement sa main droite sur un grossier loquet de fer qui se trouvait à sa portée et le souleva avec précaution.
La porte résista à cette première tentative ; alors Vivant, tenant toujours le loquet soulevé, essaya d'arriver à son but en portant tout le poids de son corps robuste contre l'obstacle qu'il venait de rencontrer.
Ce second essai ne réussit pas mieux que
l'autre, car la porte ne remua même pas sous cette pression vigoureuse. Si elle eût été soudée avec son chambranle de pierre de taille, elle ne serait pas restée plus complètement immobile.
La voix continuait toujours sa psalmodie plaintive, ce qui fit supposer à Vivant que l'effort qu'il venait de tenter n'avait pas attiré l'attention de l'habitante de la tour.
u Dois-je frapper? se demanda-t-il mentalement, en passant k plusieurs reprises sa main sur son front soucieux. Au fait, pourquoi pas? c'est toujours par là qu'il faut commencer en pareille circonstance. Si elle refuse de m'ouvrir, eh bien ! j'aurai recours à la force, et quand cette porte serait de fer elle finira par céder. »
Sa résolution ainsi prise, il frappa discrètement, mais cependant de manière à ne laisser aucun doute sur ses intentioos.
Quoiqu'il ne reçut pas de réponse, il dut croire qu'on l'avait entendu, car la voix 2 1.
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qui semblait gémir et prier s'arrêta tout à coup.
— Ouvrez, s'il vous plaît, madame Adrienne, dit Vivant avec une expression suppliante.
— Je n'ouvre à personne, lui réponditon. Qui que vous soyez, éloignez-vous et ne troublez plus les morts dans leurs tombeaux.
— Si vous saviez...
— Je ne veux rien savoir.
— Mais je suis un ami.
— Mensonge ! je n'ai pas d'amis, pas de parents ; je suis seule au monde, ou plutôt je ne suis plus de ce monde.
— Le ciel m'est témoin que je n'ai que de bonnes intentions, madame Adrienne. Ouvrez-moi, je vous en conjure.
— Adressez-vous à ces murailles, et si elles s'écroulent à votre voix, vous me verrez.
— Mais, ce que vous aimez, je l'aime ! ce que vous pleurez, je le pleure! s'écria
Vivant d'un ton de plus en plus ému et pénétré.
Il 7 eut un moment de silence qui donna quelque espoir au soldat ; mais bientàt l'habitante de la tour répondit :
— On a déjà employé ce moyen ; on m'a toujours trompée, et j'ai jurée que je ne m'y laisserais plus prendre.
— Croyez-moi, au nom du ciel, madame Adrienne ! je vous parle avec sincérité ; et ce n'est pas pour vous tromper que je suis venu.
— Eh biea ! nommez-vous, et je verrai ce que je dois faire ; mais, je vous le répète encore, n'espérez ni me surprendre ni me fléchir.
Ce fut au tour de Vivant de garder le silence : sa conscience lui disait que pour la fidèle femme de charge, qui n'était pas encore dans le secret de ses remords, son nom serait une cause d'exclusion plus puissante que toutes les autres.
— Vous vous taisez, reprit la vieille
Adrienne d'une voix ironique et vibrante. Allons, retirez-vous, car votre hésitation me montre clair comme le jour que vous êtes un de ces misérables coquins du village que j'ai juré de ne jamais revoir.
— Mais quand cela serait vrai, si je me repens, si je suis décidé à réparer le mal que j'ai fait...
— Je ne croîs pas au repentir, et il y a des crimes qu'on ne répare pas. Maintenant parlez tant que vous voudrez, priez, jurez, tempêtez, je ne vous répondrai plus.
— Vous êtes plus sévère que notre maître, car vous ne voulez pas m'entendre, tandis que lui m'a pardonné.
— Mon maître vous a pardonné ! s'écria la vieille Adrienne; mais, au nom du Dieu puissant, qui donc êtes-vous?
— Qui je suis... qui je suis... murmura le soldat entre ses dents. Arrive ce qui pourra ! ajouta-t-il avec force : je suis Vivant Beaugey... vous savez?...
Un cri aigu, sauvage, un cri dans lequel le débordement subit d'une indignation violente se mêlait à l'explosion d'une colère qui allait jusqu'à la rage, interrompit brusquement la courte explication que le pauvre Vivant avait cru devoir ajouter à l'aveu de son nom, vint arrêter la parole sur ses lèvres et glacer l'espérance dans son cœur. Presque aussitôt un pas lourd et cependant rapide dans sa pesanteur retentit dans l'intérieur de la tour, la porte s'ouvrit avec fracas, et Vivant n'avait pas encore eu le temps de se recueillir une seconde pour préparer sa contenance, qu'il se trouva face à face avec celle qu'il était venu chercher de si loin.
Si intrépide qu'il fût, le soldat sans peur de la terrible république française recula, frappé à la fois de crainte et de stupeur.
Ce n'était pas une femme qui apparaissait tout à coup devant lui ; c'était un spectre vengeur, irrité, impitoyable, dont le regard étincelant lançait l'éclair d'une haine et d'un
mépris sublimes, et dont les lèvres, tout à la fois tremblantes et contractées de fureur, semblaient concentrer toutes leurs forces pour laisser bientôt et bien plus sûrement jaillir les plus foudroyantes malédictions.
Tout ce que Vivant avait pu se figurer de la vieille habitante de la tour du commandeur, d'après les détails que Denis lui avait donnés, se trouvait surpassé de beaucoup par la réalité, tant cette malheureuse femme, soit par son attitude, soit par l'étrangeté de son costume et de sa physionomie, paraissait avoir perdu ces traditions de forme et de manière d'être qui caractérisent les individus livrés plus ou moins au courant de la civilisation.
Une robe noire presqu'en lambeaux couvrait son corps amaigri, et semblait visiblement insuffisante pour le garantir des intempéries de la saison ; ses cheveux, blancs comme la neige, retombaient en longues mèches par derrière , tandis que , coupés
courts au contraire sur le devant, ils faisaient l'effet de se hérisser sur son front, et lui donnaient ainsi cette expression farouche et vengeresse qui avait fait instinctivement reculer rintrëpide Vivant; ses mains décharnées, démesurément longues, et en quelque sorte transparentes comme celles d'un squelette, étaient étendues en avant dans une pose menaçante, comme si elles se préparaient à ajouter la malédiction du geste à celle de la parole.
Le corps droit, le front haut, les yeux flamboyants dans les profondeurs de deux orbites, d'un développement extraordinaire, elle resta un moment immobile et silencieuse sur le seuil de sa chambre, contemplant Vivant qui se tenait à quelques pas d'elle dans une attitude suppliante et désolée, comme si le fantôme de son repentir, prenant un corps, se fût dressé subitement devant lui.
— Vivant Beaugey... dit-elle d'une voix sombre, en faisant trois pas en avant avec
une lenteur solennelle. Vivant Beaugey... reprit-elle après un repos de quelques secondes.
— Est-ce que vous ne vous souvenez pas de moi, madame Adrienne? demanda Vivant qui, dans son trouble, ne définissait pas les motifs de l'apparente hésitation de son interlocutrice.
— Ne pas me souvenir de toi! s'écriat-elle avec un rugissement terrible; mais j'aurais dormi mille ans du sommeil de la mort que mes yeux te reconnaîtraient en s'ouvrant à la lumière. Ne pas me souvenir de toi ! de toi, le traître !... le lâche !... Fincendiaire!... plus misérable cent fois que le misérable Brulard, la honte du pays et le rebut de l'humanité cependant. Te voilà donc enfin ! continua-t-elle en appuyant sur chaque mot avec une lenteur plus significative, peut-être, que sa violence. Oh ! je savais bien que tu reviendrais un jour... les soldats de ton espèce ne meurent jamais sur les champs
de bataille... c'est au pied de la potence que le démon vient ramasser leur âme dans la boue, pour la jeter toute souillée dans le feu éternel !
Soit que ses forces l'abandonnassent, soit qu'elle voulût juger de l'effet produit par son formidable accueil, elle s'arrêta.
— Il faut que vous disiez vrai, madame Adrienne, répondit Vivant avec une douceur et une dignité qu'il puisait peut-être dans l'exagération de ces reproches ; il faut que vous disiez vrai, reprit-il une seconde fois, car je n'ai jamais pu trouver la mort des braves quoique je l'aie bien souvent cherchée.
— Tu espérais donc trahir le diable et brûler l'enfer? reprit la femme de charge avec l'amertume de la plus haineuse ironie.
— Non ; je voulais seulement mettre fin à mon désespoir et à mes remords ; mais, depuis, Dieu a eu sans doute pitié de mes longues douleurs, car il m'a manifesté sa
JACQUSS DE BRANCION. 2 â
miséricorde en m'accordant la grâce inespérée du pardon de mon maître.
— De quel maître parles-tu? Qui peut être assez méprisable pour avoir eu un serviteur tel que toi ? Mais je suis folle de te le demander! ce maître ne saurait être que Brulard !
— Ne prononcez pas devant moi le nom de ce monstre ! interrompit Vivant avec une mâle fermeté et un profond mépris.
— Tu as été, cependant, son esclave, sa créature; enfin, tout ce qu'est le valet du bourreau pour l'homme de sang qui l'emploie.
— C'est vrai ! Mais quand j'ai gémi des années sur mes crimes; quand je n'ai qu'une pensée dans le cœur, qu'un rêve dans l'esprit, qui est de les réparer; quand je viens affronter votre colère et vos mépris pour vous demander de m'assister dans cette œuvre de réparation, j'ai le droit d'appeler mon maître, non pas le scélérat qui m'a associé h ses
crimes, mais la victime miséricordieuse qui les a effacés par son pardon. Vous savez maintenant que c'est du comte de Brancîon et non d'un autre que j'ai entendu parler.
— Mais tu l'as donc vu ? s'écria la femme de charge d'une voix dont Faccent plus doux annonçait un changement subit dans ses dispositions.
— Oui, je Fai vu, madame Âdrienne ! Cette main coupable a été serrée par sa main généreuse; ce cœur dévoré de remords a reçu l'étreinte de sa noble poitrine ; sa voix a versé la consolation dans mon âme et la paix dans mon esprit. Consentez à m'entendre et je vous dirai tout.
— Parle ! parle vite !
— Mais j'en ai long à vous dire, madame Adrienne, et ici... sur cet escalier...
— C'est déjà beaucoup que je t'y souffre, répondit la femme de charge avec un peu d'hésitation, et en portant derrière elle un regard incertain et inquiet.
— Cependant si vous voulez savoir. . .
— Quant à cette chambre , interrompit Adrienne, en désignant par un geste Tintérieur de la tour, ne te flatte pas d'y mettre le pied... ce serait une profanation que je n'ai jamais permise à personne, et ce ne sera pas par toi que je commencerai.
— Mais il est de leur intérêt que vous m'écoutiez, et en venant à vous, qui me recevez si mal, je n'ai pas d'autre but que de les servir. Croyez-moi ! croyez-moi !!
Il y avait quelque chose de si loyal, de si profondément persuasif dans l'acceat avec lequel Vivant prononça ces paroles si simples, que la vieille Adrienne, obéissant & une demi-conviction, recula de quelques pas dans sa chambre, comme si elle voulait en laisser l'entrée libre au visiteur à qui elle venait cependant de la refuser d'une façon si péremptoire.
Ce fut du moins l'interprétation que Vivant donna h son mouvement de retraite, et
il s'avança aussitôt de tout Tespace qu'on lui avait cédé ; mais dès qu'il eut franchi le seuil de la demeure d'Adrienne, il s'arrêta dans une attitude respectueuse et pénétrée, et son regard ému et craintif sembla demander timidement la permission d'aller plus loin.
Peut-être ne l'eùt-il obtenue qu'après de nouveaux débats, si une circonstance tout à fait inattendue ne lui fût venue en aide, en lui gagnant subitement les sympathies de l'incorruptible et implacable femme de charge.
^ CHAPITRC II.
li* réconcUlalloii*
Nous avons dit que Vivant, profitant d'un instant d'hésitation d'Adrienne, s'était avancé jusqu'à l'entrée de la chambre qu'elle habitait, et que là il s'était arrêté, indiquant ainsi qu'il n'osait pas aller plus loin sans y être autorisé.
Justement en face de lui, et de chaque côté d'une haute cheminée de pierre noircie
par le temps, devant laquelle se trouvaient le fauteuO et le rouet d'Adrienne, la muraille supportait, à quelques pieds du sol, deux magnifiques pastels d'une admirable conservation, représentant le comte et la comtesse de Brancion, derniers propriétaires du château; Tun dans toute la splendeur de sa mâle distinction, Tautre dans tout l'éclat de sa douce et rayonnante beauté.
L'une des mains de la comtesse était ap- J
puyée sur le rebord d'un berceau, que ses yeux baissés contemplaient avec amour. Dans ce berceau dormait, en souriant du sourire des anges, un ravissant enfant, couché deminu sur un coussin de velours bleu de ciel entouré de franges d'argent.
Cet enfant était le petit Jacques, ce premier-né du comte et de la comtesse, qui tenait une si grande place dans les remords du pauvre soldat.
Les yeux de Vivant errèrent de l'un à l'autre de ces deux portraits avec une émotion
à chaque instant croissante, et bientôt deux grosses larmes, deux de ces larmes dont l'effet est si puissant quand elles tombent des paupières de l'homme inculte et fort, descendirent lentement le long de son mâle visage et vinrent se perdre dans son épaisse moustache noire.
Adrienne, qui épiait avec une défiance jalouse les moindres mouvements et les plus fugitives impressions du soldat; Adrienne, que de chaleureuses assurances de repentir et de dévouement avaient trouvé inflexible et incrédule; Adrienne n'eut pas plutôt remarqué cette preuve palpable de la sincérité de Vivant, qu'elle se dirigea rapidement vers la porte, la ferma, poussa un énorme verrou, puis se retournant vers l'ex-dragon, elle lui dit en posant la main sur son cœur :
— Que Dieu *me pardonne, Vivant, si je manque au serment que j'ai fait de ne jamais laisser pénétrer personne dans cette chambre; mais quelque chose me crie là que vous
avez le droit d'y entrer... Maintenant, prenez pitié de moi en me contant bien vite ce que vous savez de nos chers maîtres.
Et la pauvre femme, vaincue par la lutte qu'elle venait de soutenir, et troublée par une situation si nouvelle pour son esprit, se laissa tomber sur son fauteuil en indiquant de la main un siège à Vivant, dont la persévérance et la douceur obtenaient enfin une première récompense.
Il exprima, par quelques paroles simples et dignes, sa reconnaissance à Adrienne, et s'établissant sur le siège qui lui avait été indiqué, il se disposa à commencer immédiatement l'immense tâche à laquelle il s'était voué.
Le récit qu'il avait à faire, rendu plus pénible par les tristes nouvelles parvenues la veille au soir à l'auberge du Grand Saint- Huberty ne laissait pas que d'être embarrassant, car il fallait passer par bien des révélations honteuses avant d'en arriver aux détails
qui devaient trouver grâce devant la sévère fidélité d'Adrienne. Toutefois, Vivant n'hésita pas au delà du temps strictement nécessaire pour recueillir rapidement ses esprits, et une fois qu'il eut commencé, il persévéra avec courage au milieu des interruptions bien cruelles pour son cœur qu'il eut i subir de la part de celle qui l'écoutait, tantôt avec défiance, tantôt avec colère, et toujours en donnant les signes de la plus violente et de la plus incurable douleur.
Quand Vivant, ayant raconté fidèlement sa vie depuis le jour où la vengeance lui avait inspiré la coupable pensée de la trahison, en fut arrivé à son entrevue de la veille avec Brulard dans le cabaret de Denis, il retraça avec une énergique et noble indignation la scène que nous avons rapportée avec détail dans les premiers chapitres de cette histoire; mais là il s'arrêta. L'idée d'avoir à parler de la lettre de madame de Viéville, et de tout ce qu'elle contenait de
douloureux lui causait un trouble bien facile à comprendre, en face de cette femme dévouée, dans rame de laquelle il venait peutêtre de ranimer une lueur d'espérance après des années de désolation.
— Écoutez, Vivant, lui dit Adrienne, comme si elle avait lu dans sa pensée incertaine, une seule chose dans ce que vous venez de m'apprendre n'est plus douteuse pour moi, c'est le pardon de mon pauvre maitre qui vous absout devant Dieu et devant les hommes... Il ne m'est donc plus permis de vous regarder comme un ennemi ou comme un coupable, ajouta-t-elle en faisant un visible effort pour prononcer ces dernières paroles. Quant à me réjouir... quant à espérer même, je ne le puis, je ne le pourrai jamais. Ma bonne maîtresse est morte, ce que je savais déjà, et je mettrais ma main dans ce brasier que son mari n'aura pas tardé à la suivre dans le tombeau... £n douter ce serait faire un outrage à sa mémoire.
YivaDt baissa la tête et un soupir douloureux s*échappa de sa poitrine : eet aveu muet fut aussitôt compris.
— Vous savez qu'il est mort aussi, n'est-ce pas? reprit Adrienne, sans montrer ni plus de surprise, ni plus de douleur. Oh ! vous pouvez en convenir comme de tout le reste. Mes yeux l'auraient vu coucher dans sa bière, mes mains l'auraient cousu dans son linceul, mes genoux se seraient enfoncés dans la terre de sa fosse, que je ne serais pas plus sûre que je le suis qu'il ne doit jamais revenir. J'ai pleuré sur lui comme sur elle toutes les larmes de mes yeux. . . Voyez , Vivant , ils sont secs comme ces vieilles murailles, et ni douleur ni joie ne les rendra plus humides désormais...
— Ne dites pas cela, madame Adrienne, ne dites pas cela , mon Dieu ! s'écria Vivant.
— Que voulez-vous que j'espère encore?...
— Le retour des enfants.
— Le retour des enfants... murmura Adrienne. Rêve... folie...
— Mais, pourquoi ?
— Pourquoi, Vivant? Parce que les fils de l'homme ne sont pas comme les petits des hirondelles, qui retrouvent leurs nids malgré l'espace , les brouillards et les tempêtes. Croyez-moi : jamais le pied d'un Brancion ne foulera les rochers désormais maudits de Saint-Révérien, et...
— Non, tout espoir n'est pas perdu ! interrompit, avec une sorte d'exaltation inspirée. Vivant qui venait de comprendre qu'il pouvait aborder la partie douloureuse de son récit. Écoutez cette lettre, madame Adrienne! et si odieuse , si triste que vous la trouviez , vous conviendrez avec moi qu'elle nous dit que tout n'est pas fini sans retour, et qu'il nous reste encore des devoirs à remplir.
Et Vivant lut, sans hésiter davantage et d'une voix forte et vibrante, la lettre de madame de Viéville, que par réflexion il
avait reprise la veille au soir après Favoir foulée aux pieds avec indignation.
Adrienne écouta attentivement cette lecture, et, quand elle fut terminée, la pauvre femme secoua lentement la tête, comme pour faire comprendre qu'elle persistait dans sa douloureuse incrédulité.
— Tout cela ne tient qu'à un fil. Vivant, dit-elle après quelques instants de silence. Les enfants doivent être mortâ aussi, et c'est ce qui pouvait leur arriver de plus heureux... Que deviendraient -ils? De pauvres orphelins...
— C'est vrai d'une manière, madame Adrienne. Cependant tant que nous ne serons pas sûrs qu'ils ne sont plus de ce monde, nous devons agir comme si nous les savions vivants ; c'est-à-dire réunir les débris de leur héritage, les défendre contre ceux qui voudraient s'en emparer, enfin nous conduire comme des serviteurs fidèles et courageux , et pour commencer dès à présent à montrer
ce que nous sommes, il faut que les misérables qui ont osé venir habiter ce château...
— Mais comment pourrez-vous...
— Je n'en sais rien ; je n'y ai pas encore pensé ; seulement , si dans deux jours ils sont encore ici, dites que je ne m'appelle pas Vivant Beaugey, et que tout ce que je vous ai appris n'est qu'un tas de mensonges.
— Vous ignorez donc, Vivant, que parmi ces misérables pillards...
— Se trouve un de mes cousins? Non, morbleu ! je ne l'ignore pas. Mais quand ce serait mon propre frère, je le prendrais par les deux épaules et je le chasserais comme un indigne ! Il n'y a que vous et moi, ma> dame Âdrienne, qui ayons le droit de demeurer ici. Je serai le chien de garde, et avant ce soir vous saurez comment je fais mon devoir.
Une faible lueur de contentement intérieur passa sur le front de la vieille femme de charge , mais presque aussitôt sa physio-
nomie reprit l'expression désolée qui lui était habituelle, et elle répondit :
— Nous conserverons donc ces murailles jusqu'à ce que nous soyons aussi froids et aussi insensibles qu'elles... Que le bon Dieu vous récompense toujours dans l'autre monde, s'il ne le fait pas dans celui-ci , mon pauvre Vivant !... Moi je le bénirai de m'avoir montré encore un honnête homme sur la terre.
Et ayant prononcé ces paroles avec une sorte d'affection , elle tendit sa main osseuse et décharnée à l'homme qu'elle avait en quelque façon maudit et chassé de sa présence peu d'instants auparavant.
-T- Voilà qui est parlé ! s'écria celui-ci avec la cordialité sympathique qui était comme le fond de sa nature ardente et loyale. Ainsi, vous ne vous défiez plus de moi ? ajouta-t-il en attachant sur son interlocuteur un regard à la fois limpide et pénétrant. Maintenant que vous savez tout, je ne vous pardonnerais
plus de douter de mon cœur, et ça n'arrangerait pas les aifaires. Voyons , si vous avez encore quelque chose dans l'âme, dites-le bien vite ; mais qu'il n'en soit plus question entre nous par la suite, autrement nous ne ferions rien de bon.
— Vous avez raison, Vivant : du moment que je vous ai tendu la main, et j'en suis encore à me demander comment cela s'est fait, il ne doit plus y avoir de mauvaises pensées dans nos tètes , et c'en serait une peut-être que de vous cacher une chose que vous serez sans doute bien aise d'apprendre.
— Vous avez donc aussi des nouvelles ! s'écria Vivant en se levant avec la promptitude de l'éclair.
— Vous savez bien que non... mais j'ai un secret.
— Si ce secret ne les regarde pas, je ne tiens pas à le savoir, car il me sortirait de ridée tout de suite.
— Et croyez-vous qu'il serait resté dans
la mienne s'il ne les regardait pas ?... Vivant, vous allez avoir la preuve que j'ai confiance en vous... mais si cette confiance était une erreur ou une faiblesse, puisse cette tour s'écrouler à l'instant même et nous écraser sous ses débris.
Tout en parlant, la vieille femme de charge s'était aussi levée de son siège, et quand elle fut debout, Vivant la vit, non sans quelque surprise, prendre sur la tablette de la cheminée une lampe de cuivre et se baisser vers le foyer comme pour l'allumer, ce qu'elle fit en effet.
Puis elle se dirigea vers le côté opposé de la tour, en faisant signe au soldat de la suivre.
— Dérangez ce vieux bahut, dit-elle h Vivant, en lui désignant un immense buffet en ébène sculpté , dont la couleur primitive avait peu & peu disparu sous la poussière accumulée des siècles.
Le dragon se mit en devoir d'obéir, mais
ce ne fut pas sans de grands efforts qu*il en vint à bout complètement.
— Maintenant prenez cette barre de fer, et essayez de soulever cette dalle, reprit la femme de charge.
La dalle fut soulevée sans trop de difficultés, et Vivant aperçut les premières marches d'un obscur, étroit et rapide escalier qui descendait à pic dans les profondeurs de la tour.
— Malédiction sur vous et sur moi, si jamais vous révéliez ce que vous allez apprendre! dit Adrienne d'un voix sourde.
Un geste énergique et indigné de Vivant répondit à cette dernière marque de défiance de la femme de charge, qui reprit aussitôt avec un accent plus ferme :
— Suivez-moi !
Et, sa lampe à la main, Adrienne s'engagea dans l'espèce de gouffre ouvert devant elle.
Quand elle eut descendu quelques degrés.
elle se retourna, souleva sa lampe à la hauteur de son visage, et parut satisfaite en apercevant Vivant immédiatement derrière elle.
La descente fut longue et, en quelques endroits, difficile, car plusieurs marches étaient brisées ou chancelantes. Adrienne, malgré son grand âge, semblait familiarisée avec ces obstacles, et si elle s'arrêtait en les rencontrant, c'était pour les indiquer h Vivant et l'aider à les franchir.
Enfin ils arrivèrent au bas de l'escalier, et Vivant sentit sous ses pieds un sol uni, mou et un peu élastique comme celui des caves.
Il se rappela alors avoir entendu dire dans son enfance que de vastes souterrains, partant du château, s'étendaient en tous sens sous la montagne de Saint-Révérien , et avaient leurs sorties dans les bois à de grandes distances.
Il se souvint aussi que Brulard, à l'époque de leurs coupables rapports, lui avait parlé
— iode ces souterrains avec une sorte d'effroi, affirmant avec beaucoup de sérieux qu'on y entendait, pendant les longues nuits d'hiver, les gémissements plaintifs des nombreuses victimes de la tyrannie des seigneurs de Saint-Révérien : comme certains esprits forts, Brulard, qui niait Dieu, se dédommageait en croyant aux revenants, par respect pour les lumières du siècle.
Adrienne, qui marchait d'un pas rapide devant son compagnon, s'arrêta brusquement et dit :
— Prenez cette lampe. Vivant; plongez la main qui la tiendra aussi profondément que vous pourrez, dans cette espèce de cuve en pierre, en vous penchant vous-même sur le bord, puis regardez au fond jusqu'à ce que vos yeux habitués à l'obscurité puissent distinguer quelque chose.
Vivant exécuta ces ordres avec une ponctualité toute militaire.
— C'est bien cela, reprit Adrienne...
Eh bien! que voyez -vous? ajouta-t-elle , après quelques secondes d'attente.
— Ce que je vois... ce que je vois, bonté divine ! Ah ! madame Adrienne, quel malheur si ces chers enfants ne revenaient pas.
— C'est vrai, Vivant; car il y a là de quoi les faire riches, en dépit de ce que les méchants et les ingrats leur ont si lâchement volé ! Mais, je vous l'ai déjà dit, ils ne peu-
k vent pas revenir... ils ne reviendront pas...
et ce trésor, douleur horrible !
— Eh bien ? demanda Vivant.
— Il devra être partagé entre tous les indignes habitants de ce miséftble village, quand j'aurai la preuve que ceux à qui il appartient n'existent plus! et c'est moi... moi... que mon pauvre maître a condamnée à faire ce partage !! ! Comprenez-vous maintenant pourquoi je me suis enterrée vivante ? Je n'avais que ce moyen de me soustraire à la certitude de leur mort, quand on ne pourra plus la nier ! Vous voyez quel sacri-
fice je vous ai fait, et quelle maniue de confiance je vous ai donnée.
— Et pensez-vous donc qu'à présent que je sais tout cela, si j'apprenais une mauvaise nouvelle, je viendrais vous la dire ! s'écria Vivant. Non, mille fois non ! Il faut que ce trésor leur revienne, ou qu'il reste à jamais enfoui dans les entrailles de la terre ! Mais ce serait à en devenir fou que d'être obligé un jour... cela ne sera pas, madame Adrienne... cela ne sera pas ? Jeter de l'or h ces ingrats ! enrichir encore ces voleurs ! A quoi pensait donc notre pauvre maître?
— Vousile saurez, Vivant, car je vous communiquerai les instructions qu'il m'a laissées avant de partir, et les deux lettres qu'il m'a écrites depuis son départ. Je serai forcée de lui obéir, si jamais j'apprends que tout espoir est perdu... Puisse le ciel me faire la grâce de mourir auparavant !
Et Adrienne, reprenant la lampe des mains de Vivant, se dirigea vers l'escalier
qui ramenait au quatrième étage de la tour. Quelques instants après, son compagnon et elle étaient de nouveau installés aux deux coins de la grande cheminée de pierre, et continuaient leur intéressante conversation.
QMIAPITRB m.
Première expédUlen de Tlvanl.
Qu'on ne l'ait pas suffisamment remarqué alors, ou qu'on l'ait complètement oublié depuis, il y a aujourd'hui un fait incontestable, c'est la participation d'un grand nombre de membres de la noblesse française au mouvement philosophique du dix-huitième siècle, et leur complicité plus ou moins active et directe dans les événements qui ont pré-
paré et accompli la révolution de 1789. En agissant ainsi, la noblesse fut-elle étourdie ou prévoyante, aveugle ou éclairée ? G*est ce que nous n'examinerons point ici; mais nous oserons affirmer que dans la première hypothèse elle a cruellement expié son étourderie ou son aveuglement, et que dans la seconde sa prévoyance et ses lumières ne Font pas garantie des atteintes de l'ingratitude. Que sont devenus ces fiers gentilshommes de Bretagne qui les premiers donnèrent l'exemple de la résistance à l'autorité royale? Comment est mort le vertueux Malesherbes, ce sage qui n'avait de passion que l'amour de la justice et de la vérité? Quelle aurait été la fin de Mirabeau et celle de la Fayette, si la tombe n'eut protégé l'un, et si la désertion n'eût sauvé l'autre? Et ce premier prince du sang, ce chef naturel de la vieille chevalerie féodale, comment la révolution, grâce à lui triomphante, l'a-t-elle payé de ses services, de ses crimes et de la honte qu'il a attachée
à tout jamais à son nom ? Grandes et terribles leçons, bien oubliées depuis, mais qui ne seront pas, espërons-le du moins, perdues pour l'avenir, si les générations futures consentent enfin à les méditer sérieusement un jour.
Ce qui a été dit, au commencement de cette histoire, des circonstances qui avaient précédé l'émigration du comte de Brancion doit sufSre pour démontrer à nos lecteurs que les réflexions placées en tête de ce chapitre ne sauraient s'appliquer dans toute leur sévérité au noble proscrit auquel Vivant et Adrienne donnaient de si touchants regrets. L'ancien seigneur de Saint-Révérien avait bien salué avec l'enthousiasme de l'espérance l'aurore de la révolution, parce qu'il y voyait le commencement d'une ère de justice et de liberté; mais la mauvaise foi des prétendus réformateurs, les mensonges, les perfidies, les cupidités, les ambitions des soidisant amis du peuple l'avaient promptement
éclairé, et sans perdre tout à fait ses espérances de régénération sociale, sans sacrifier sa sympathie évangélique pour les classes déshéritées, comme on disait dans le jargon d'alors, il s'était courageusement jeté l'épée à la main sur la route de ce douloureux calvaire, où la vieille monarchie française, personnifiée dans le plus honnête de ses rois, devait expier le tort ou l'erreur d'avoir cru à la liberté.
A moins d'être doué de la niaiserie d'un la Fayette, du cynisme d'un Talle3rrand, ou de l'ambition d'un Philippe-Égalité, après le iOaoût, les S et 5 septembre 1792 et le 21 janvier 1795 , une àme honnête ne pouvait avoir que de l'horreur et du mépris pour la révolution et ses partisans non désabusés : ce fut ee qui arriva au comte de BrancioQ.
Blessé dans ses croyances et dans ses a£Fections ; atteint dans ses intérêts de fortune et de caste; condamné, lui qui aimait la France
avec idolâtrie, à s'expatrier pour disputer sa tête à la hache du bourreau , ou, ce qui lui aurait paru mille fois plus affreux, aux balles de ses concitoyens, le comte de Brancion b n'avait cependant abdiqué aucun des grands
principes de véritable fraternité chrétienne qu'il avait puisés dans ses traditions de famille, et dont il ne s'était jamais départi depuis qu'il avait commencé à jouir des avantages de sa grande fortune et des privilèges de sa haute position. La licence ne l'avait pas découragé de la liberté ; l'ingratitude de ses nombreux obligés, en jetant de la tristesse dans son âme, ne l'avait pas détourné de son penchant à la bienfaisance ; les rigueurs d'une patrie marâtre n'avaient point étouffé dans son cœur la noble flamme du patriotisme le plus pur et le plus ardent. Les coupables étaient pour lui des égarés qu'il fallait plaindre, en attendant que leur retour à des sentiments meilleurs permît de leur tendre les bras et de les aimer encore. Aussi,
lorsque le comte s'était vu obligera prendre le cruel parti de Texil, avai^il regardé comme un devoir sacré de disposer de sa fortune en faveur de ses concitoyens, dans le cas où lui et les siens viendraient à mourir sur la terre étrangère. C'était là la volonté qu'il avait exprimée dans un écrit solennel, remis à la vieille femme de charge, le jour même de son départ, et qu'il lui avait renouvelée de la manière la plus formelle dans deux lettres , les seules qu'il lui eût adressées depuis leur douloureuse séparation. Ces deux lettres et l'écrit dont nous venons de parler firent le sujet de la conversation d'Adrienne et de Vivant, après leur courte excursion dans le souterrain, que nous avons racontée dans le chapitre précédent.
Si quelque chose au monde avait pu aug* menter les regrets de Vivant, et rendre plus profonde sa vénération pour la mémoire de ses anciens maîtres, c'eût été, à coup sûr, ce nouveau témoignage de leurs nobles et
touchantes vertus. Les intentions du comte de Brancion étaient formelles, et le sentiment qui les avait dictées ne pouvait être un seul instant douteux, même pour un esprit prévenu : ses propriétés devaient être converties en biens communaux, en même temps que le trésor qu'il laissait serait partagé, par portions égales, entre toutes les familles du village de Saint-Révérien , pourvu qu'elles y fussent domiciliées depuis vingt ans lors de son départ. Rien de plus touchant, de plus simple et de plus vraiment digne que les termes dans lesquels ce vœu d'un proscrit était exprimé. Aucun retour amer vers un douloureux passé, aucune exception qui pût faire naître la pensée d'un blâme ou d'une rancune n'en altérait la pureté ; mansuétude vraiment sublime quand on songe que le pauvre exilé avait écrit cette espèce de testament à une époque où tous les ingrats qu'il avait faits pendant sa vie s'étaient plus ou moins démasqués : le crime
ctait encore dans leurs cœurs, que la noble victime y voyait déjà le repentir.
— A ce compte-là, madame Adrien ne, dit Vivant en essuyant ses yeux, ce qu'il avait fait plus d'une fois depuis le commencement du récit de la vieille femme de charge, à ce compte-là ce misérable Brulard aura sa portion comme les autres, si ces pauvres enfants ne reviennent pas au pays. Je ne sais' pas à quoi pense le bon Dieu de permettre des choses pareilles. Il ne voit donc pas tout, comme on le dit.
Un gémissement sourd d'Adrienne fut la seule réponse qu'elle fit à cette réflexion qui avait été souvent une horrible torture pour son esprit.
— Mais ils reviendront ! ils reviendront ! reprit Vivant avec exaltation, et nous ne serons pas mis à cette cruelle épreuve, croyezle bien, madame Adrienne.
— Le ciel vous entende, mon bon Vivant! Mais pensez donc à l'âge de ces chers petits.
M. Jacques, en supposant même qu'il vive encore, n'a que quinze ans aujourd'hui, et s'il y en a déjà cinq ou six que son père est mort, ce qui est bien possible, que voulezvous que lui et sa sœur soient devenus?
— Et la Providence, madame Adrienne !
Pensez-vous donc qu'elle ne soit faite que pour enrichir les coquins comme Brulard?
— La Providence, Vivant... je demande tous les jours à Dieu de n'en pas douter ; mais quand je songe à tout ce qui s'est passé depuis que mon cher maître est revenu ici en septembre 1792, je ne peux plus croire à rien et j'appelle la mort à grands cris pour me débarrasser de mon affreux désespoir.
— Eh bien , moi je veux vivre, et, morbleu, vous vivrez aussi malgré vous! s'écria Vivant avec une mâle énergie.
— A quoi bon ? murmura Adrienne.
— A quoi bon? Vous ne tarderez pas. à le savoir, mille millions de bombes ! et d'abord dès ce soir je viendrai demeurer ici
avec vous, si vous le permettez , toutefois. La vieille femme de charge exprima son consentement par un geste douloureux.
— Et, en attendant, reprit Vivant d'un ton significatif, je vais toujours balayer le château pour qu'il soit propre à tout hasard, ce sera autant de fait. Si vous entendez du tapage par là-bas, tenez-vous tranquille chez vous : ce sera les balayures qui crieront ; mais on en viendra facilement k bout.
Et le brave soldat se leva d'un air résolu qui en disait plus que les paroles qu'il venait de prononcer.
— Ne faites pas d'imprudence, au moins, lui dit Adrienne d'une voix affectueuse. Maintenant que j'ai trouvé un ami pour parler d'eux, il me semble que je serais fâchée de le perdre.
— Fiez-vous-en à moi, madame Adrienne : un honnête homme est bien fort, et le bon droit est une arme bien puissante.
— Pas toujours, Vivant... pas toujours !
-4- Je vous ferai voir le contraire, repartit avec vivacité le brave soldat. Croyez-moi, ce ti'est pas pour rien que la mort m'a épargné sur vingt champs de bataille où je la cherchais.
— Que le bon Dieu vous conduise, mon enfant ! dit la femme de charge en essayant un sourire qui mourut aussitôt sur ses lèvres flétries par la douleur.
Et elle tendit sa main décharnée à Vivant, qui s'éloigna avec la promptitude d'un homme qui a hâte de mettre un projet à exécution.
Quand il fut sorti de la tour, il se dirigea vers la partie du château où il avait vu, quelques heures auparavant, le jeune garçon habillé de velours d'Utrecht jaune, qui lui avait dit être le fils de son cousin Dorier, l'un des envahisseurs du manoir.
Il le retrouva à la même place, occupé à se tresser un fouet avec une poignée de chanvre grossier.
— Où est ton père ? lui demanda-t-îl d'un ton qui trahissait une secrète impatience.
— Là-bas, répondit l'enfant en désignant de la main une porte au rez-de-chaussée du château.
Malgré la rigueur du froid, cette porte était toute grande ouverte, comme cela arrive souvent chez les cultivateurs, qui aiment à surveiller du coin de leur feu ce qui se passe au dehors.
— Va lui dire que quelqu'un désire lui parler sur-le-champ.
— Vous pouvez bien y aller vous-même.
Il mange la soupe avant de partir pour la charrue : pourquoi voulez-vous que je le dérange ?
Vivant eut un instant l'envie de commencer son expédition en tirant les oreilles à son petit cousin Cadet Dorier ; mais il réfléchit que cela lui ferait perdre du temps, et il continua son chemin vers le lieu indiqué.
La distance était courte; Vivant l'eut bientôt franchie. Les pieds, les mains et la langue lui brûlaient.
Il entra dans une grande pièce, qui était autrefois la salle à manger du château, et il marcha droit à une table autour de laquelle était réunie une famille de paysans, prenant son repas du matin.
— Salut Ji la compagnie, dit-il en soulevant son chapeau d'assez mauvaise grâce.
Les paysans l'examinèrent en silence pendant quelques secondes , puis l'un d'eux s'écria avec une grosse voix joviale :
— Mais c'est le cousin Beaugey !
Et l'homme qui avait prononcé ces paroles, se levant, vint à la rencontre du soldat, la main cordialement tendue en avant.
— Lui-même, en chair et en os, répondit Vivant en croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour indiquer qu'il était résolu à se dispenser de toute démonstration aflfectueuse.
— Eh bien, tu vas maûger la soupe avec nous, reprit le paysan, un peu déconcerté de cet accueil fait à ses avances. Sois le bienvenu, cousin. Comme tu n'avais pas donné de tes nouvelles depuis ton départ du pays, nous t'avions cru mort ; mais il parait que tu es seulement devenu fier.
— Renvoie ton monde, dit Vivant en fronçant le sourcil ; je voudrais te parler en particulier.
— Tu as joliment pris l'habitude du commandement à l'armée, répliqua le paysan.
Voyons, vous autres, continua-t-il en se retournant vers la table, allez garnir les chevaux, je vous rejoindrai tout à l'heure.
Une femme, deux garçons de quinze à seize ans, et un valet de charrue se levèrent et quittèrent la chambre.
— Qu'as-tu fait de la maison de ton père? demanda Vivant à Dorier, aussitôt qu'ils furent seuls.
— Je l'ai louée au pâtre du village, ré-
pondit le paysan avec une lenteur qui dénotait la surprise que lui causait cette question
\ faite à brûlé-pourpoint.
[ — Et celle-ci, qui te la loue? reprit Vi-
vant.
— Personne.
— Alors de quel droit l'habites-tu ?
\ — Je n'en sais rien; mais, au fait, cela ne
te regarde pas, et...
— Cela ne me regarde pas ! s'écria Vivant d'une voix de tonnerre. C'est ce que nous verrons! En attendant, si tu n'as pas vidé les lieux dans la journée, je t'en chasserai comme un chien galeux. Je ne veux pas de voleurs dans ma famille.
— Et si je te répondais que je supporte bien des brûleurs dans la mienne, que dirais-tu?
— Je te briserais les os, misérable coquin !
— Ce serait cependant la vérité, cousin.
— Vérité ou mensonge, tu t'en iras d'ici.
Ce château appartient aux héritiers du comte de Brancion.
— Est-ce que tu les as dans ta poche les héritiers de ton comte ? Alors, fais-les voir et on leur parlera.
— Écoute, Dorier, répondit Vivant d'une voix calme mais terrible, je suis venu ici avec la résolution bien arrêtée d'en faire sortir tous ceux qui y sont sans avoir le droit d'y rester... Il faut donc que tu sortes, ou je ferai un malheur.
— Tu es donc Fami des aristocrates, à présent? demanda Dorier en mettant, par précaution, la table entre lui et son formidable cousin.
— Je suis ce que tu voudras ; mais ce château n'a pas été vendu, il appartient toujours aux anciens possesseurs, personne n'a donc le droit de l'habiter.
— Les Lorry y sont aussi.
— Et ils en sortiront comme toi, de force ou de gré.
— Eh bien , quand ils seront partis, je partirai... mais d'abord il faut que je con-
\ suite.
— Consulter pour savoir si tu peux dis- I poser du bien d'autrui ! Ah çà ! la révolution
n'est donc pas encore finie dans ce village?
— Dame, je ne sais pas ; mais comme on r ne nous dit rien, nous restons.
— Et ta conscience ?
— C'est des bêtises d'autrefois; tu dois le savoir mieux qu'un autre, cousin Vivant.
— J'ai appris le contraire, Dorier... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Veux-tu, oui ou non, t'en aller !
— Je veux d'abord consulter.
— C'est ton dernier mot?
, — Oui.
— Eh bien , voici le mien ! s'écria Vivant.
Et sautant sur une coignée qui était accrochée à la muraille, il s'élança vers la porte, la ferma derrière lui, et revint vers
Doriér en brandissant son arme au-dessus de sa tête.
— Ne me tue pas, dit le paysan en tremblant de touB ses membres, et expliquonsnous tranquillement.
— Tout est expliqué : ce château ne t'appartient pas; il faut que tu en sortes aujourd'hui même.
— Je le ferai, dit Dorier.
— Jure-le-moi sur la vie de ta femme et de tes enfants.
— Je te le jure !
Vivant jeta la coignëe loin de lui; ses traits contractes par la violence de sa colère se détendirent ; il se rapprocha de Dorier et lui tendit la main.
— Tu me remercieras un jour, cousin, lui dit-il d'une voix tremblante encore, mais cependant affectueuse. Tu me remercieras, car je te fais faire une bonne action. Assiedstoi là, verse-moi un verre de vin et causons comme de vieux amis.
— Puis-je rappeler ma femme et mes enfants ? demanda Dorier qui ne paraissait pas
\ encore très-rassuré par ce brusque change-
ment.
— Fais ce que tu voudras, je compte sur ta parole; et maintenant que nous sommes d'accord, je t'expliquerai tout en bon cama-
) rade.
eMAPlTRB IV.
Première expédition de Vivant.
(Suite.)
Dorier, que Vivant venait de traiter avec tant du rudesse, n'était, au fond, ni un méchant, ni même un malhonnête homme. Le ciel l'avait tout simplement doué d'une de ces natures obtuses et cupides de paysan, qui restent volontiers dans le doute sur les notions du tien et du mieriy afin de pouvoir, à
l'occasion, dire en se grattant la tête d'un air niais : Dame, M. le juge, je ne savais pas que j'étais fautif. Il est dès lors facile de comprendre que les sophismes révolutionnaires, trouvant un terrain si merveilleusement préparé à les recevoir, durent y pousser de profondes racines, et il n'avait fallu rien moins que les formidables dilemmes posés par Fex-dragon de la république française, pour jeter topt à coup la lumière dans les ténèbres volontaires de cette conscience qui ne voyait pas de prime-saut la vérité quand elle était en contradiction manifeste avec ses intérêts.
Toutefois, nous rendrons à Dorier cette justice, qu'il n'eut pas été plutôt mis, par son expéditif parent, au fait de la véritable situation des choses, qu'il témoigna sa satisfaction et même sa reconnaissance qu'on eût bien voulu lui dire nettement ce qu'il devait faire pour rentrer dans les voies de la probité, peu fréquentées par lui jusqu'alors. Il
fut aidé en cela par sa femme, douce et soumise créature, à qui il était arrivé plus d'une fois de se demander si leur présence dans ce château, qui ne leur appartenait pas, était parfaitement régulière. Rappelée par son mari, comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, elle avait assisté h toutes les explications données par Vivant, et bien que ce dernier ne fût pas entré dans autant de détails que dans ses entrevues avec Denis et la vieille femme de charge, il en avait cependant dit assez pour toucher le cœur naturellement bon de la paysanne, déjà avertie par ses scrupules de conscience. Elle fit donc franchement cause commune avec le cousin Vivant, et Dorier, tout à fait convaincu qu'il n'était pas dans son droit en usant d'un bien qui ne lui appartenait pas, entra si complètement dans les inspirations loyales et courageuses de Vivant qu'il s'offrit à lui prêter son concours dans sa campagne contre le père Lorry.
Celui-ci, autre pâte d'homme que Dorier, était le type parfait du paysan retors, chicaneur et de mauvaise foi. En venant s'établir au château, il savait parfaitement qu'il faisait mal, mais il s'en inquiétait peu et il se disait à part lui que cette petite iniquité passerait inaperçue au milieu de toutes les turpitudes que la révolution avait provoquées et sanctionnées. Acquéreur d'une portion considérable des domaines du comte, lié avec Brulard, dont il s'exagérait l'influence fort amoindrie depuis que la république n'obéissait plus à des assassins et à des voleurs, le père Lorry joignait l'astuce et la rapacité du paysan déloyal à la vanité haineuse et à l'ambition tenace du bourgeois corrompu. Il fallait donc s'attendre à éprouver de sa part une résistance d'autant plus sérieuse et durable, qu'elle pourrait au besoin s'appuyer sur une nombreuse famille, en tête de laquelle marchaient derrière lui quatre garçons , robustes gaillards de vingt-cinq à trente ans,
tous mariés, fort avides, et, comme on dit vulgairement^ assez mauvais coucheurs quand on s'avisait de leur chercher noise.
— Ça n'ira pas tout seul chez les Lorry, dit Dorier tout en quittant sa blouse de toile blanche pour prendre sa carmagnole des dimanches , ou plutôt des décadis. Le vieux est un sournois, et les fils sont des chiens finis. Si tu veux, cousin Vivant, je dirai au Jean, mon charretier, de venir avec nous. Il tape dur quand il faut.
— C'a aurait l'air de les craindre, de venir comme ça en troupe, répondit Vivant. Le bon droit ne doit se fâcher que quand il ne peut pas faire autrement. Allons d'abord tranquillement tous les deux : nous verrons après.
Il fallait traverser plusieurs cours encombrées de ruines et de ronces, pour aller depuis le logis de Dorier jusqu'à la partie du château habitée par la famille Lorry. Pendant le trajet Vivant eut deux rudes épreuves
à soutenir. D'abord, dans un amas de murs croulants et noircis, il reconnut l'ancienne salle des archives où il avait mis le feu, et un peu plus loin il fut obligé de passer sur une petite esplanade qui lui rappela les touchantes paroles que le comte de Brancion lui avait adressées au moment où, sous le prétexte d'aller faire une promenade dans ses bois, il quittait la demeure de ses pères pour n'y jamais rentrer.
— Qu'est-ce qui te prend? lui dit Dorier. Tu as l'air tout chose depuis un moment.
— J'ai, j'ai, que quand je vois ça il me semble qu'on m'enfonce des milliers de poignards dans le cœur, répondit Vivant avec un morne désespoir.
— Ah ! dame, que veux-tu, cousin, c'était un temps où chacun avait le cerveau timbré.
— Des créatures du bon Dieu, qui n'avaient jamais fait que du bien au pauvre
inonde... les traiter comme ça ! et dire que moi je suis ici bien portant, et que lui, le cher homme, est mort dans l'exil comme un malfaiteur.
— C'est donc pas vrai ce que dit le citoyen Brulard : qu'il était un ci, un ça et encore autre chose.
— Est-ce que vous écoutez encore ce misérable coquin, qui est cause de tout le mal qui s'est fait dans le pays depuis douze ans?
— On l'écoute toujours un peu parce qu'il est riche et qu'il va maintenant habillé quasiment comme un bourgeois... et puis, dame, c'est l'autorité, il faut bien qu'on la respecte.
— Respecter un brigand de cette espèce ! s'écria Vivant avec colère. C'était bien la peine de mettre la France sens dessus dessous pour en arriver là...
Il n'en put dire davantage, car, en ce moment, ils entraient dans une petite cour
carrée qui renfermait dans son enceinte la portion de bâtiments que la famille Lorry avait trouvé bon de s'adjuger.
Ce n'était qu'une partie des anciens communs du château, mais comme elle était d'une construction beaucoup plus récente que tout le reste, et qu'elle n'avait pas été atteinte par l'incendie, elle se trouvait dans un excellent état de conservation et paraissait presque neuve en comparaison des débris plus ou moins informes qu'il fallait traverser pour arriver jusqu'à elle.
Vivant, en voyant cet état de choses, se dit que ce serait peut-être là que devraient habiter les enfants s'ils revenaient jamais : il est inutile d'ajouter que cette réflexion ne le disposa à aucun ménagement envers les Lorry.
— Voilà justement tout notre monde, dit Dorier à son cousin en lui désignant de la main une grange dans laquelle les quatre fils Lorry battaient du blé à tour de bras, tandis
que le père les examinait, debout devant la porte et les mains derrière le dos.
Au bruit des pas des deux voyageurs, se mêlant à celui des quatre fléaux qui frappaient Taire de la grange à coups redoublés, le père Lorry se retourna.
En voyant Dorier accompagné d'un inconnu, sa première pensée, comme toujours en semblable circonstance , fut que c'était le ci-devant comte qui revenait au pays. On voit que le vieillard était moins engourdi dans son usurpation que son voisin.
La taille, la démarche et le costume de Tex- dragon le rassurèrent promptement, bien qu'il ne retrouvât pas d'abord en lui une ancienne connaissance.
— Voisin Lorry, lui dit Dorier avec cet air de considération rancunière que le paysan ne manque jamais de prendre vis-à-vis de son semblable plus riche que lui, je vous amène quelqu'un que vous ne serez peut-être pas fâché de voir.
Ces dernières paroles renfermaient une de ces épigrammes sournoises que Thonnéte habitant des champs ne se refuse jamais dans l'occasion.
— Et qui est celui-là , voisin ? demanda le père Lorry en toisant Tex-dragon de la tête aux pieds.
— C'est mon cousin Vivant Beaugey, répondit Dorier; vous savez bien, un de ceux qui est parti dans les temps de la levée en masse?
— Eh ! morguienne, Je me le remets parfaitement, repartit le vieillard d'un ton jovial , parce qu'il venait de reconnaître un ancien complice. C'était un de nos bons alors, ajouta-t-il comme pour répondre à sa pensée secrète.
Et il tendit la main à Vivant.
Mais celui-ci, de même qu'il avait fait en entrant chez son cousin , ne répondit pas à cette démonstration amicale, et il se borna à exécuter un salut militaire avec toute la gravité imaginable.
Le père Lorry, se méprenant sur le motif de cette réserve qu'il prenait pour du respect, continua :
— Oh ! tu peux me toucher la main, mon garçon; nous sommes tous égaux à présent.
Le mâle visage du soldat s'empourpra à cette insolence de parvenu, mais il eut la force de se contenir en réfléchissant au motif sérieux qui l'amenait.
— Père Lorry, fit-il en portant de nouveau la main à son front, le cousin Dorier et moi nous voudrions vous dire deux mots en particulier. C'est pour une affaire.
— Ça va tout seul, mes enfants. Allons près du poêle, je tirerai un pot de vin blanc, et nous causerons tout à notre aise.
Pour expliquer cet empressement du vieillard, il est utile d'ajouter qu'il faisait l'usure depuis qu'il était devenu riche, et que le vin blanc était son associé dans cet honnête métier.
— Vous n'avez pas besoin de vous déranger, vous autres, dit-il à ses fils.
Et il se dirigea vers un petit perron de quelques marches qui conduisait dans le logis qu'il habitait.
Il congédia par un geste brusque quatre ou cinq femmes réunies autour d'un poêle de fonte, rouge à force d'être chaud, et après avoir présenté des sièges à ses hôtes, il les quitta pour aller à la cave.
— Il ne se doute de rien, dit Dorier à voix basse; sans ça il ne nous offrirait pas à boire.
Vivant ne répondit pas : son attention était pour le moment absorbée dans la contemplation de cinq ou six portraits de la famille de Brancion, suspendus à la muraille de la pièce où le père Lorry les avait introduits.
Le vieillard revint, son pot de vin blanc à la main ; il le posa sur une table , rangea des verres alentour et invita ses convives à se rapprocher de lui. J
Quand ils furent tous les trois assis et accoudés, Vivant prit la parole.
— Père Lorry, dit-il, il me semble que vous êtes plus cossu qu'autrefois. Vous avez donc fait un héritage ?
— J'ai acheté des terres et des prés , et je les ai payés en beaux assignats, ma foi, répondit le vieillard en clignant de l'œil.
— Et avez-vous acheté aussi cette maison ? demanda Vivant qui avait hâte d'en venir au fait.
— Je l'achèterais bien tout de même, mais elle n'est pas à vendre.
— Ah ! fit le soldat ; et pourquoi n'est-elle pas à vendre ?
— La nation a pensé qu'elle n'en valait pas la peine; alors, ma foi, chacun en a pris sa part.
— Et vous la plus grosse ?
— Gomme tu dis, mon garçon. A ta santé.
— Ce qui fait, reprit Vivant, que vous êtes le plus gros voleur du village.
Le vieillard posa son verre à moitié vide et arrêta un regard scrutateur sur le dragon, comme s*il voulait lire dans sa pensée.
— Que veux -tu dire? lui demanda-t-il après quelques secondes de silence.
— Comment ! vous ne me comprenez pas?
— Ma foi, non.
— C'est cependant bien clair.
— Explique-toi mieux.
— Oh ! qu'à cela tienne ! s'écria Vivant. Puisque ce château n'a pas été vendu et que vous l'habitez, vous jouissez du bien d'autrui, ce qui n'est pas le fait d'un honnête homme.
— Mais M. le maire m'en a donné la permission par écrit, ainsi...
— Encore une fameuse canaille que votre maire, interrompit Vivant.
— Alors ton cousin Dorier en est une aussi?
— Mon cousin Dorier a reconnu qu'il
était dans son tort, et il déménage aujourd'hui.
— Et tu viens me dire d'en faire autant?
— Vous y êtes tout droit.
— Eh bien , tu peux t'en retourner : je n'en ferai rien.
— C'est ce que nous verrons.
— C'est tout vu.
— Père Lorry, je ne voudrais pas molester un homme de votre âge ; je respecte vos cheveux blancs ; mais, mille millions de bombes, vous vous en irez d'ici.
— Je me moque de toi et de tes bombes.
— Père Lorry, ménagez vos termes... ou sinon...
— Ah çà ! tu as donc envie de brûler le château une seconde fois, que tu veux en renvoyer tout le monde ?
— Oh ! je savais bien que vous me jeteriez cette lâche action au visage ; mais puisque j'ai vécu dix ans avec mes remords, je peux bien supporter vos reproches pendant cinq
minutes, car je me dis que le brûleur repentant vaut mieux que le voleur incorrigible.
— Si mes garçons étaient là, tu ne me parlerais pas ainsi.
— Allez les chercher, si vous voulez, je ne vous en empêche pas : le bras qui a croisé le fer avec les Prussiens , les Russes , les mamelucks et autres keiserlichs, n'aura pas peur de vos quatre fils, tant braves soient-ils.
Le vieillard fit le geste de se lever, Dorier lui posa la main sur le bras et l'obligea à se rasseoir.
— Voyons, père Lorry, dit-il, tâchons de nous entendre sans nous fâcher, si c'est possible.
— Mais d'abord qu'il ne vienne pas m'insolenter chez moi.
— C'est vrai qu'il a été un peu vif en commençant. Tu as été un peu vif, cousin, reprit Dorier. Donne-lui tes raisons, comme
tu me îes a données, il les comprendra peutêtre. Le père Lorry est un ancien qui connaît les affaires.
— Ici, il n'y a qu'une chose à connaître, c'est l'honnêteté, interrompit Vivant. Ce château n'a pas été vendu ; les anciens propriétaires peuvent revenir d'un moment à Fautre...
— Eh bien , s'ils reviennent, on s'arrangera avec eux, interrompit le père Lorry à son tour ; mais jusque-là je ne me dérangerai pas.
— Et s'ils ne viennent jamais?
— Alors je resterai toujours.
— Et vous pourrez mourir tranquille ?
— Tiens, pourquoi pas ? Puisque les corbeaux et les chouettes font leurs nids dans ces pierres, je peux bien y faire le mien aussi... Mais, j'y songe... en vertu de quel titre viens-tu ici me faire la loi? As-tu une procuration, une lettre, un papier quelconque l
— Je n'ai rien de tout cela, père Lorry; mais j'ai pensé qu'en venant vous dire qu'aujourd'hui, demain, un jour ou l'autre enfin, je ne sais pas quand, deux pauvres enfants sans pain, sans asile, pourraient revenir pour essayer de vivre où leurs parents ont vécu, vous comprendriez que le peu qu'ils possèdent encore ne doit pas être dans des mains étrangères... J'aurais peut-être mieux fait de commencer par là... Mais, que voulez-vous? Quand j'ai vu ces portraits qui leur appartiennent encore plus que tout le reste ; ces portraits, que je regarde comme des reliques aujourd'hui, et qui ne sont pour vous qu'une décoration pour la muraille ; quand j'ai reconnu ces meubles qui leur ont servi pendant tant d'années , ces chers meubles qu'ils considéraient comme de vieux amis, et dont vous usez avec indifférence... quand je vous ai entendu parler de cette maison comme si elle était le patrimoine de vos pères, l'héritage de vos
enfants, votre chose enfin... ma foi, le sang m'a monté à la figure, la patience que je m'étais promis d'avoir m'a échappé, et au lieu de chercher à vous faire entendre raison ; au lieu de vous expliquer tranquillement les choses, je vous ai dit des sottises. Ça pouvait être franc, mais ça n'était pas politique. Excusez-moi, mon ancien, car je né suis qu'un soldat, qui trouve toujours plus court de se servir de ses mains nues, que de perdre son temps à mettre des mitaines.
Cette rude et fière justification de sa conduite, prononcée par Vivant avec une sorte de bonhomie résolue, parut faire un peu d'impression sur le père Lorry, non qu'elle l'eût convaincu, mais elle lui avait donné le temps de réfléchir sur les inconvénients de sa situation illégale.
— C'est bon, c'est bon , grommela-t-il entre ses dents. Il n'y a que les enfants et les ivrognes qui se fâchent pour des mots ;
mais nous qui sommes des hommes, nous devons agir d'une autre manière. Tu m'as appelé voleur, à ce que je crois; moi, je t'ai riposté en t'appelant incendiaire, ou quelque chose comme cela : nous sommes donc à peu près quittes. £h bien, jouons la belle à présent.
— Qu'entendez-vous par là ?
— Tu veux que je m'en aille d'ici, n'estce pas?
— C'est la vérité.
— Et moi, je ne veux pas m'en aller.
— C'est du moins ce que vous m'avez dit, mais ce ne sera pas votre dernier mot.
— II ne tient qu'à toi que j'en dise un autre à la minute même.
— Que faut-il que je fasse pour cela?
— Tu as un pré qui me joint et qui est amodié à Émiland Bérard, moyennant cinquante écus par an.
— C'est toute ma fortune, avec quelques
louis d'or que j'ai rapportés de l'armëe. Mais, père Lorry, je ne vois pas quel rapport il peut y avoir...
— Gède-inoi ton pré k bon compte, et je quitterai le château dès ce soir.
— Bien vrai ! s'écria Vivant.
— C'te bêtise! puisque je t'en fais la proposition. C'est aussi vrai que voilà un pot de vin blanc à moitié vide, et que je m'appelle Jeart - François-Guillaume-Urbain Lorry.
— Alors touchez là, morbleu! reprit Vivant dont le visage rayonnait de joie : c'est une affaire conclue.
— Pas encore, pas encore, répondit le vieux paysan. Tu ne m'as pas dît ton prix ; jusque-là il n'y aura rien de fait, quand nous en parlerions huit jours.
— Mais le prix m'est indifférent, père Lorry.
— Ta, ta, ta..., je ne me laisse pas prendre à ces beaux semblants. Quand je fais
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une affaire, je veux la voir jusqu'au fond et de tous les côtés.
— Je cherche si peu h vous surprendre, riposta Vivant avec un léger mouvement d'impatience, que votre prix sera le mien. Fixez-le vous-même.
— Voilà qui est parler clair.
— Seulement dépéchez-vous , reprit Vivant qui avait l'air d'être sur des charbons ardents.
Le père Lorry se mit à réfléchir, ou du moins il voulut s'en donner l'apparence. Il connaissait à un écu près la valeur de l'immeuble, dont il convoitait la possession ; mais il voyait l'impatience de Vivant; il savait par une longue expérience à laquelle il devait une foule de marchés avantageux, que la vivacité est toujours dupe de la lenteur, et il se conduisait en conséquence. Sur ce point il existe bon nombre de paysans réputés honnêtes qui en remontreraient à l'agent d'affaires de Paris le plus fripon.
Une chose le gênait cependant, c'était la présence de Dorier , qui , voyant que son cousin allait être joué sous jambe, faisait tout ce qu'il pouvait pour le mettre sur ses gardes. Il toussait, s'agitait sur sa chaise, remuait son verre, allongeait ses jambes sous la table, dans l'espoir de rencontrer le pied de Vivant ; enfin il se conduisait en ami et en envieux : ces deux sentiments se combinent quelquefois dans le désir de rendre un service.
Mais Vivant ne voyait rien, n'entendait rien : il n'avait qu'une pensée, c'était d'en finir, n'importe à quelle condition : il aurait volontiers donné encore du retour.
— Si vous ne voulez pas parler, père Lorry, nous aUons consulter le cousin Dorier.
L'efiet de ce mot fut magique, car le vieux paysan reprit aussitôt.
— Ton pré... ton pré... Voyons qu'est-ce qu'il peut valoir par le temps qui court ? Il y en a deux fauchés et demie; le sol est
un peu fotigué, il est sujet aux inondatioDs; le regain n'y pousse pas bien dru... mettons cent pistoles pour Tacheter k prix d'argent.
C'était à peu près la moitié de sa valeur en l'estimant très-peu consciencieusement.
— Va pour cent pistoles, fit le soldat avec une insouciance magnifique.
— Ça n'est pas cher, murmura Dorier en étendant de nouveau, mais toujours infructueusement, ses deux jambes sous la table.
— Oui, mais tu comprends, reprit le père Lorry, que, consentant à quitter le château pour te faire plaisir, je dois te demander une petite diminution... les temps sont durs, l'argent est rare... Et puis je te payerai comptant, ce qui ne se trouve pas tous les jours. Ma foi ! tu auras le fin fond de mon sac.
— Eh bien , voulez-vous que ce soit cinquante pistoles au lieu de cent? dit Vivant. Vous voyez, père Lorry, que je n'y vas pas
par quatre chemins, et que si vous êtes coulant, je le suis aussi.
Si le vieux paysan eût hésité seulement une seconde, il avait le pré pour rien ; mais Dorier, qu'il examinait du coin de Toeil, ne se contenait qu'avec peine ; il pouvait s'échapper tout à fait : Lorry prit son parti résolument.
— Allons, va pour cinquante pistoles, répondit'il. Mes enfants me jureront un peu; mais, après tout, je suis le maître, et entr^ paySy il ne faut pas non plus se montrer trop regardant. Dorier, je te prends à témoin que c'est une affaire faite. Capon qui s'en dédit ! Buvons un coup là-dessus.
Les verres furent remplis, choqués, vidés. Vivant se serait plutôt fait couper en morceaux que de retirer sa parole ainsi engagée.
— Maintenant, reprit Lorry, nous allons écrire ça en quatre lignes en attendant l'acte par-devant notaire, que nous ferons plus à loisir; et la journée ne sera pas finie, que
nous aurons déménagé d'ici. En toutes choses il ne s'agît que de s'entendre. Tu n'as pas de regret, Vivant?
— Fi donc ! du regret, père Lorry ! me prenez-vous pour un enfant ? On m'offrirait maintenant mille pistoles au lieu de cinquante, qu'il n'en serait ni plus ni moins. Quand j'ai dit un mot, c'est comme si le notaire y avait passé.
Le vieux paysan, rassuré par ces paroles, et surtout par le ton de franchise avec lequel Vivant les avait prononcées, se leva alors avec empressement pour aller chercher dans une pièce voisine tous les objets nécessaires à la rédaction d'un sous-seing privé.
— Mais, tu es donc sourd? mais tu es donc aveugle? dit Dorier à voix basse, aussitôt que le père Lorry fut hors de la chambre.
— Pourquoi cela ?
— Parce que tu n'as pas vu que je te faisais des signes : parce que tu n'as pas entendu que je me remuais sur ma chaise comme un
écureuil dans sa cage; parce que tu ne t'es pas douté finalement que je voulais te marcher sur les pieds.
— £t dans quel but faisaîs-tu toutes ces évolutions ?
— Pour t'av^rtir qu'on te prenait une puce sur le nez, comme dit M. Larue, le notaire de Saint-Révérien.
— Puisque ça me convenait.
— D'accord, mais tu es volé comme dans un bois.
— Qu'est-ce que ça me fait ? J'ai ce que je voulais.
— En jouant un peu plus serré, tu l'aurais eu tout de même, c'était facile à voir; il ne fallait que regarder.
— Eh bien , si j'ai un regret, c'est que mon pré n'ait pas été plus grand, il serait à lui tout de même. Quand j'ai le cœur content je ne marchande pas mon plaisir : ça ne m'arrive pas si souvent.
Dorier fit une grimace dont l'expression
aurait pu se traduire ainsi : Je crois^ k diable m'emporte^ que le pauvre garçon est fou! Ah! si je m'en étais douté, son pré ne serait pas sorti de la famille.
Eq ce moment le père Lorry rentra, ce qui mit naturellement fin à cette conversation et à cette pantomime. Il apporta et déposa sur la table une feuille de papier timbréy dont la teinte jaune annonçait qu'elle attendait depuis longtemps son tour de service, un vieil encrier, une vieille plume, et enfin un vieux sac à moitié rempli de vieux écus.
L'acte provisoire fut promptement libellé. Le bonhomme, tout en causant sur un ton d'indifférence, trouva encore moyen d'y faire insérer deux ou trois stipulations tout à son avantage, contre lesquelles Vivant protesta d'autant moins, que l'habile acquéreur eut le soin de ne les mettre sur le tapis qu'après l'insertion de la clause qui l'obligeait à quitter le château le jour même : lui, sa famille,
ses bestiaux et son mobilier. A dater de ce moment, le digne soldat ne s'inquiéta plus d'autre chose, et il aurait donné son dernier sou et sa moustache si on les lui eût demandés. Il était, à la lettre, ivre de joie, fou de bonheur; en un mot, aveugle et sourd, comme l'avait dit l'instant d'auparavant son cousin Dorier.
— Voilà qui est fait, grommela le père Lorry en ôtant ses lunettes après avoir signé. Je n'aurai pas peur des voleurs cette nuit, ajouta-t-il avec un soupir, et en jetant un regard douloureux sur son sac d'argent.
— Je compte venir coucher ici ce soir, répondit Vivant en signant à son tour les deux doubles du sous-seing privé. Je pense que la journée vous suffira pour faire votre déménagement. Si vous avez besoin d'un coup-de-main, je vous le donnerai par-dessus le marché.
— Ah ! ah ! c'est donc pour toi que tu as travaillé ? fit le vieux paysan d'un ton go-
guenard. J'aurais du m'en douter k ton empressement. Après tout, cela te regarde. Mon affaire, à moi, est de te laisser la place nette, et tu peux compter qu'elle le sera. Merci de tes offres de service, mon garçon. Avec mes quatre fieux et mes brus nous aurons de belle heure fini.
Vivant, qui avait perdu jusqu'à sa rancune dans son marché; Vivant, dont tous les sentiments haineux étaient concentrés sur Brulard, serra la main du père Lorry avec une franche cordialité ; puis il sortit accompagné de son cousin Dorier, dont le visage assombri annonçait un sourd mécontentement.
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lie chAleaii balayé.
Les deux cousins cheminèrent côte à côte pendant quelques instants sans prononcer une seule parole : l'un semblait absorbé dans sa joie, l'autre réfléchissait sur la manière dont il s'y prendrait pour épancher sa mauvaise humeur.
Quand ils furent arrivés près de la partie du château où était située la demeure de 2 9
Dorier, celui-ci, voyant que Vivant se dis- ^
posait à prendre congé de lui, Tarréta par |
un geste brusque et lui dit : ^
— Tu as ma promesse, Vivant ; je ne la ' rétracterai pas, et ce soir je serai aussi dehors d'ici, peut-être même avant ceux dont | tu as acheté si cher la complaisance; j'ai , donc le droit de te dire que tu as mal agi \ envers moi, en me faisant céder gratis ce
que tu as payé à un autre qui ne t'est rien du tout. Cependant le père Lorry a du bien, tandis que moi, ton parent, je ne suis qu'un pauvre diable. \
— Tu as raison, mille fois raison, Dorier ! répondit Vivant d'un ton affectueux ; aussi il faudra que le diable soit bien malin s'il m'empêche de trouver une occasion de te | dédommager. Ce que tu me dis, je l'avais
déjà pensé ; mais je n'ai pas pu faire autrement, parce qu'il fallait, de toute nécessité, que le château fût libre ce soir, je l'avais promis.
— Ah çà ! tu attends donc le ci - devant comte demain matin, puisque tu es si pressé?
— Je t'ai dit qu'il était mort ainsi que sa femme. Je n'attends donc personne, mais j'espère.
— Eh bien ! qu*espères-tu ?
— Je n'en sais rien.
— Ma foi, tu es alors bien bon eniant, cousin, de te faire tant de mauvais sang et de donner ton bien h vil prix pour des imaginations comme ça... Mais, après tout, cela te regarde; comme disait tout à l'heure ce vieux filou de père Lorry. En voilà un qui a du vice, et qui est bien sûr de se chauffer les doigts à son aise si la république rétablit l'enfer avant sa mort.
Vivant ne put s empêcher de rire de cette boutade, puis il reprit en tendant la main à Dorier :
— Voyons, cousin, touche-là de bon cœur, afin qu'il ne soit pas dit que nous nous quit-