UNE JOURNÉE DES ORPHELINS
(Suite cl fin.)
Le désespoir de la petite fille fût bientôt expliqué aux deux orphelins : ils n'avaient eu, pour cela, besoin que de jeter un coup-d'œil dans l'intérieur de la hutte.
Sur un misérable grabat placé tout au fond de l'unique chambre qui composait cette pauvre demeure , un homme encore dans la force de l'âge, mais ravagé par la misère et la maladie, semblait se débattre, à l'aide des efforts d'une nature jadis puissante , contre les premiers symptômes des convulsions qui précèdent la mort.
Il était assis sur son séant, le dos appuyé sur une chaise dressée contre la muraille au chevet de son lit. Sa bouche à demi ouverte semblait chercher l'air qui commençait à manquer à sa poitrine, incessamment soulevée par le terrible hoquet de l'agonie ; ses bras s'agitaient autour de lui, tantôt au-dessus de sa tête, tantôt sur la surface de son grabat, dont ses mains
crispées essayaient de saisir les couvertures en désordre , obéissant ainsi à cet instinct qui porte les mourants à se raccrocher à quelque chose.
Le visage de cet homme était effrayant. Ses yeux démesurément ouverts étincelaient des ardeurs dévorantes de la fièvre ; une forêt de cheveux grisonnants se dressait en mèches compactes sur son front ruisselant de sueur; son nez recourbé et proéminent était déjà pincé par la mort : le souffle de la vie n'y passait plus; de temps en temps des paroles incohérentes, ;ians lesquelles on saisissait quelques imprécations furieuses, s'échappaient de sa poitrine haletante et de sa bouche contractée quoiqu'ouverte ; enfin , malgré les lambeaux de laine grossière de toutes couleurs qui couvraient son corps , on reconnaissait une maigreur qui attestait de longues souffrances et peut-être d'affreuses privations.
A ce terrifiant spectacle, Jacques jeta uncoup-d'œil rapide sur sa sœur pour savoir si elle était de force à le supporter, puis il continua à s'avancer vers le grabat, car Hélène , bien que vivement émue, n'avait rien perdu de son énergie habituelle.
Tous deux furent bientôt près du mourant qui était seul dans sa misérable maison.
Au bruit de leurs pas , il se tourna contre la muraille en murmurant d'une voix sourde :
— Je t'ai déjà dit, Pâquerette, que je voulais être seul. Va-t-en,etne reviens pas que le soleil ne soit couché.
— Mon ami , — reprit Jacques d'une voix forte , — vous paraissez bien souffrant. Que pourrions-nous faire pour vous?
294 JACQUES DE BRÀNC10N.
A ces accents inconnus pour lui, le moribond se remit sur son séant et arrêta un regard sombre sur Jacques et Hélène, debout à son chevet.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? — leur demandat-il avec défiance et colère.
— Le hasard nous a conduits ici, —répondit Jacques, — et j'en serai bien heureux si je puis vous être utile dans votre triste position.
— Je n'ai besoin de rien , et ma position n'est pas triste puisque je vais mourir... Laissez-moi... ou si vous voulez absolument me rendre un service, emmenez Pâquerette , une petite fille qui doit être assise par là dehors.
— Je ne puis rme décider à vous quitter dans l'état où vous êtes, — reprit Jacques avec résolution. — N'y eut-il plus d'espoir de vous sauver la vie , il peut se trouver d'autres secours...
— N'allez-vous pas aussi me parler d'un prêtre ! — s'écria le moribond avec une sorte de rage, et en étendant ses mains devant lui , comme s'il repoussait déjà le personnage quMl venait de nommer. — Retirez-vous... j'ai rompu avec Dieu depuis longtemps...
— C'est une raison de plus pour vous en rapprocher en ce moment. — repartit Jacques. — Cependant, mon ami, je ne veux vous faire aucune violence à cet égard, et je ne vous demande que de me permettre d'aller vous chercher un médecin.
— Mon corps est aussi malade que mon âme, jeune homme; et je n'ai pas plus besoin du médecin que du prêtre. Vous pouvez cependant m'en aller chereher un,
si ça vous amuse, parce que lorsque vous reviendrez tout sera fini.
Ces dernières paroles n'étaient guère plus encourageantes que les autres, cependant Jacques crut remarquer que le moribond les avait prononcées avec un accent moins irrité , et il en conçut l'espoir que ses bons offices finiraient par être favorablement accueillis.
— Voyons, mon ami, — reprit-il de sa voix la plus persuasive, — laissez-moi faire pour vous tout ce que je voudrais qu'on fît pour moi si j'étais clans votre position... et d'abord, qu'avez-vous ici? — ajouta Jacques en promenant son regard autour de la hutte, où tout annonçait le plus affreux dénuement.
— Rien, — répondit le moribond. — Je ne possédais que mon travail, et depuis six mois, je n'ai pas pu quitter mon lit pendant deux jours.
— Mais alors , peut-être succombez-vous à la faim autant qu'à la maladie ! — s'écria Hélène. — Jacques, mon ami, courez de toute la vitesse de votre cheval jusque chez nous , et faites apporter sur-le-champ du vin, du sucre, du bouillon . . . Mon Dieu I mon Dieu f pourquoi ne sommes-nous pas venus ici plus tôt qu'aujourd'hui?
Jacques attira sa sœur à l'écart et il lui dit à voix basse :
— Vous sentez-vous donc le courage de rester ici jusqu'à mon retour, Hélène? Ce malheureux n'a qu'à mourir pendant que vous serez seule avec lui...
— C'est vrai ; mais il y aurait aussi de la cruauté à l'abandonner tous deux en même temps, et d'ailleurs,
si je vous accompagnais à Saint-Révérien, vous ne pourriez pas aller aussi vite ; mieux vaut donc que je reste ici. Vous savez au surplus, mon frère, que je ne m'effraye pas facilement.
Jacques baisa sa sœur au front avec un attendrissement visible, puis se rapprochant du malade, il lui dit :
— Mon ami, puisque vous voulez bien accepter nos services, je vais bien vite me procurer tous les secours dont vous pouvez avoir besoin... mais vous ne serez pas seul pendant mon absente : ma sœur reste avec vous.
La physionomie du malade, dont nous avons décrit l'aspect farouche, s'adoucit subitement; sa bouche cessa d'exprimer une amertume haineuse, sa tête prit une attitude inclinée de résignation, et deux grosses larmes vinrent mouiller ses prunelles ardentes, comme pour calmer le feu qui les brûlait.
— Quoi ! murmura-t-il, — cette belle demoiselle consent à rester avec moi? Mais qui donc êtes-vous, mon Dieu ! pour avoir ainsi pitié de celui que tout, le monde abandonne?
— Nous sommes des enfants du pays — répondit Jacques en se dirigeant vers la porte. — Au revoir, mon ami. Hélène, je serai de retour le plus vite possible.
Et Jacques sortit.
Il trouva la petite fille à la place où il l'avait laissée quelques instants auparavant, et comme il parvint à la consoler un peu en lui disant qu'il allait chercher des secours pour le malade, il put en obtenir quelques renseignements.
Le malade était son père ; ils n'avaient pas de parents, pas d'amis; leurs dernières ressources étaient épuisées, le lait de leurs chèvres tari : l'enfant avait demandé l'aumône à Saint-Révérien, et partout on l'avait repoussée durement.
— Pourquoi n'êtes-vous pas allée au château? — lui demanda Jacques.
— Mon père me l'avait bien défendu, mon bon monsieur; et d'ailleurs, je ne l'aurais jamais osé.
Jacques pensa qu'il avait des choses plus pressantes à faire que de réclamer l'explication de ces paroles, quelque singulières qu'elles lui parussent, et, après avoir prié la petite fille de lui indiquer le chemin le plus court pour regagner le château de Saint-Révérien, il remonta à cheval et s'éloigna au grand galop.
Il marcha avec la même vitesse jusqu'à ce qu'il eût atteint les hauteurs qui dominaient le lac en face de son habitation; là il fut obligé de ralentir sa course, pour descendre un sentier dont la rapidité n'eût pas permis une allure vive sans danger.
Comme il était, à peu près à la moitié de la descente, il entendit le bruit du pas d'un cheval derrière lui.
Il tourna la tête avec inquiétude, croyant que c'était Hélène qui le rejoignait, ce qui eût été d'un bien mauvais augure. Il ne rélléchissait pas que la rapidité avec laquelle il avait marché jusque-là rendait cette supposition peu vraisemblable.
Il fut aussitôt rassuré en apercevant Denis qui s'avançait monté sur son fidèle Bijou, et précédé par Bruno, vieux limier qui était comme l'ombre de l'ex-piqueur. I 17»
Jacques s'arrêta pour l'attendre, en lui faisant signe d'avancer le plus vite possible.
En quelques secondes, ils furent l'un à côté de l'autre, et Jacques dit vivement :
— Puisque vous voilà, mon bon Denis, vous allez me rendre un service.
— Deux s'il le faut, monsieur Jacques. Très-certainement, je suis à vos ordres, au bois comme à la plaine. Mais quel débuclier venez-vous donc de faire? que votre cheval est couvert d'écume !
Jacques lui conta rapidement ce qui venait de se passer, et le pria d'aller en toute hâte chercher le médecin du village, ainsi que M. Lavesvre, le curé, pendant que lui irait au château faire préparer d'autres secours.
— Ah ! il va donc aussi rendre ses comptes, celui-là, — répondit Denis. — Monsieur Jacques, très-certainement, si vous m'en croyez, vous le laisserez crever comme un chien qu'il est, car il ne mérite pas davantage.
— Faites toujours ce que je vous ai dit si vous tenez à m'être agréable, — repartit Jacques avec fermeté. — Il n'y a pas d'homme qu'on doive abandonner sur son lit de mort.
— Si vous connaissiez celui-là, monsieur Jacques...
— Il est probable que je ne changerais pas d'aris sur l'assistance que je crois lui devoir dans la triste position où je viens de le laisser; mais, dans tous les cas, j'aime autant ne pas savoir ce que ce pauvre malheureux a pu faire pour mériter l'horrible abandon
dans lequel je l'ai trouvé. Au revoir, Denis, — continua Jacques en se remettant au galop, car le chemin était devenu plus facile; — je compte absolument q:ie vous ferez tout ce que je viens de vous dire?
— Très-certainement , monsieur Jacques , — cria Denis. — Toujours à vous rendre mes devoirs.
Moins d'une heure après, Jacques reprenait ati galop le chemin de la hutte du moribond. Un de ses domestiques le suivait à une distance aussi courte que possible, chassant devant lui Farfadet, ce petit cheval tigré qui avait servi aux deux orphelins pour leur long voyage, trois ans auparavant. Farfadet portait, dans un double panier de bât, tout ce que l'on avait réuni, en peu d'instants, d'objets pouvant servir au soulagement d'un malade et à l'adoucissement d'une pauvre famille en proie aux horreurs du besoin.
Jacques trouva le malade un peu plus calme, et il lui sembla qu'Hélène, qui se tenait assise au pied du lit, était vivement émue.
Il annonça l'arrivée prochaine du secours qu'il était allé chercher, et il fit entendre quelques paroles de consolation et d'espérance au moribond.
— Que la volonté de Dieu soit faite , — - murmura celui-ci; — mais, dans tous les cas, si j'en réchappe, je pourrai toujours dire que j'ai vu un des anges du paradis.
Et sa main décharnée désigna Hélène.
Celle-ci se leva et se dirigea vers la porte de sortie, en faisant signe à son frère de la suivre.
— Jacques, —lui dit-elle, — tâchons que ce pau?re homme ne sache pas notre nom.
— Le hasard seul pourrait le lui apprendre tout-àl'heure, quand toutes les personnes que j'ai demandées seront ici; mais je veillerai à ce que cela n'arrive pas... Mais comme vous êtes pâle, ma sœur I — reprit vivement Jacques, le grand jour lui permettant seulement de remarquer cette circonstance.— Que vous est-il arrivé? vos traits sont bouleversés ! ah î je suis désolé de vous avoir laissée seule ici.
— C'était l'unique moyen de venir en aide à ces pauvres gens, mon ami; ainsi nous n'avons pas eu le choix.
— Mais enfin qu'avez-vous?
— Rien, je vous assure, mon frère. Je suis très-émue, ce qui est bien naturel, vous en conviendrez avec moi.
Jacques arrêta sur Hélène un regard profond qui semblait lui dire qu'il avait des doutes sur son entière sincérité; puis ils retournèrent tous deux auprès du malade, dont les plaintes paraissaient leur faire un appel.
Quelques instants après , le médecin arriva , et prenant Jacques à part, il lui dit que monsieur Lavesvre, le curé, l'avait accompagné, mais qu'il restait auprès de la petite fille, toujours assise dehors, pour lui donner quelques consolations. Jacques recommanda au médecin de ne pas le nommer au malade.
— Vous savez donc qui il est? - demanda le docteur.
— Non.
— N'importe, je me conformerai à votre recommandation.
Et il alla près du malade , qu'il se mit à questionner sur son état.
— Je suis perdu, n'est-ce pas, — lui demanda celui-ci. Le médecin hésita.
— Oh! vous pouvez parler, — reprit-il; — je voudrais déjà être mort.
— Eh bien ! je crois qu'il y a bien peu de ressource pour vous, et si vous avez quelque disposition à prendre, il ne faut pas trop tarder.
— Des dispositions... moi? ah! oui, c'est vrai, j'en ai une : que l'on conduise ma fille aux Enfants-Trouvés.
Le docteur se rapprocha des deux orphelins qui s'étaient retirés sur le seuil de la hutte , et il leur dit à demi-voix.
— Il a absolument voulu savoir la vérité sur son état, et je ne la lui ai pas cachée : il n'a pas une heure à vivre. Je lui ai demandé s'il avait quelques dispositions à prendre ; il s'est borné à me répondre qu'après sa mort il faudrait mettre sa fille aux Enfants-Trouvés.
— Vous ne lui avez pas dit que monsieur le curé était là? — fit Jacques.
— Je venais prendre vos ordres à cet égard.
— Mon frère, si vous le trouvez bon, — interrompit vivement Hélène, —je me chargerai de ce soin. Cet homme m'a témoigné une sorte de confiance pendant que j'étais seule avec lui, et il est possible qu'il m'écoute plus favorablement qu'une autre personne.
— Faites ce que vous voudrez, chère enfant. Toutefois, j'aurais bien voulu vous épargner encore cette nouvelle émotion. Regardez , docteur, comme elle est pâle .
Le docteur fit une de ces réponses banales de médecin, qu'il est inutile de rapporter ici, parce que tout le monde les connaît pour les avoir entendues souvent.
— Mon frère, je vous assure que cette petite épreuve me fera plus de bien que de mal ; d'ailleurs , — continua Hélène en essayant un sourire mélancolique qui était comme le démenti de ce qu'elle allait dire — vous savez que vous me reprochez quelquefois d'être plus forte que sensible, ainsi...
— Je sais aussi, Hélène, — interrompit Jacques avec une visible émotion, — que vous ne manquez jamais de bonnes raisons quand vous voulez accomplir un acte de charité ou de dévouement. Suivez donc votre inspiration, chère enfant.
Hélène rentra dans la hutte , dont elle ferma la porte derrière elle , et elle s'approcha du lit du moribond , qui parut éprouver de la satisfaction de son retour près de lui.
— Vous m'avez confié les tourments de votre conscience, mon ami... voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir les moyens de les soulager — lui dit-elle affectueusement.
— C'est impossible , ma petite demoiselle ; je mourrai dans le désespoir.
— Cela n'arriverait pas , croyez-moi, si vous consentiez à déposer vos douleurs dans le sein d'un prêtre.
— Qu'est-ce que vous voulez qu'un prêtre me fasse ? il n'enlèvera pas de ma mémoire le souvenir du orime que j'ai commis.
— Non, mais il vous en accordera le pardon au nom
de Dieu, et vous pourrez mourir en paix, ou vivre moins malheureux si vous guérissez.
— Mais le pardon des hommes — murmura le moribond d'une voix sombre.
— Il est renfermé dans celui de Dieu — répondit Hélène d'une voix ferme.
— Je ne crois pas cela.
— Il faut le croire.
— Celui qui a égorgé un mourant ne mérite pas de pardon à son lit de mort. Ah ! si vous aviez vu comme moi celui que j'ai frappé , me regarder sans paiir et me dire en expirant, qu'il aurait plutôt cru que j'eusse été son libérateur que son assassin, vous ne me parleriez pas aujourd'hui d'oubli et de miséricorde... Voyez, voyez ces mains... elles sont encore couvertes de son sang!!! et ce sang, il n'y a pas de puissance, ni dans ce monde ni dans l'autre, qui puisse l'effacer... Je suis maudit... maudit. . .
Hélène, dont le visage s'était passagèrement ranimé, redevint plus pâle qu'elle n'avait été quelques minutes auparavant, et elle s'éloigna du chevet du moribond avec un mouvement d'horreur qu'elle réprima aussitôt.
— Vous avouez que j'ai raison , puisque vous vous retirez de moi — lui dit son interlocuteur. Maudit ! maudit!
— Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure ! — reprit Hélène en se rapprochant vivement. — Vos mains sont couvertes de sang, dites-vous ? eh bien ! cachez-les dans les miennes, et ce sang vous ne le verrez plus
304 JACQUES DE BRANdON.
Et elle essaya de couvrir de ses doigts mignons les poings osseux et crispés du mourant , qui ne fît aucune résistance.
— Mais, enfin , qui êtes-vous donc? — lui demandat-il d'une voix faible
— Si je vous le dis, ferez-vous ce que je vous demande! répondit vivement Hélène.
Le mourant hésita.
— Est-ce donc une chose si pénible — reprit Hélène avec l'accent le plus persuasif — que de voir un bon vieux prêtre qui pleurera avec vous et vous donnera sa bénédiction après que vous lui aurez avoué vos... fautes.
— Oh! dites mes crimes sans vous gêner... Et bien! voyons, nommez- vous, et vous pourrez ensuite faire entrer le curé , car je présume qu'il est par-là dehors.
Hélène, qui avait quitté les mains du moribond les reprit, et elle se mit à les presser énergiquement, comme pour mieux captiver son attention , puis elle lui dit:
— Ecoutez-moi avec calme , et ne voyez dans ce que vous allez apprendre qu'une preuve de la miséricorde de Dieu... je suis la fille de celui...
Le mourant poussa un cri étouffé , et retirant vivement ses mains, il les étendit sur son visage.
— Sa fille. . sa fille — murmura-t-il douloureusement. — Ainsi, ce jeune homme qui est venu avec vous, serait...
— Mon frère — reprit Hélène avec force — Eh bien! si moi , qui ne suis qu'une pauvre et faible créature ,
je vous pardonne, douterez-vous encore du pardon de Dieu?
— Non... non — répondit le mourant d'une voix entrecoupée de sanglots — faites de moi tout ce que vous voudrez , chérubin du paradis.
Hélène courut à la porte, l'ouvrit, fit un signe , et presque aussitôt le visage placide d'un vieux prêtre se montra à côté du sien.
Le prêtre , après qu'elle lui eut dit quelques mots à Toreille, entra dans la hutte dont la porte se referma de nouveau.
Hélène alors alla rejoindre son frère, le médecin et quelques autres personnes qui entouraient la petite fille et cherchaient à la consoler.
— Vous avez donc réussi, chère sœur? dit Jacques en portant la main d'Hélène à ses lèvres.
— Sans trop de difficultés , grâce au ciel. Jacques . quand vous rentrerez auprès de ce malheureux . il faudra que vous lui disiez quelques bonnes paroles... il est vraiment bien à plaindre.
— Etpourquoine lesluidirais-je pas, Hélène? je n'ai aucune raison pour changer mes habitudes à son égard.
— C'est vrai — répondit Hélène en rougissant — mais un oubli, une distraction...
Jacques sourit doucement , et les deux jeunes gens s'occupèrent de la petite Pâquerette dont le désespoir était vraiment touchant.
— Que vais-je devenir, mon Dieu? — répétaitelle à chaque instant en se tordant les mains avec angoisse.
— Je vous l'ai déjà dit — reprit Jacques — si vous avez le malheur de perdre votre père, eh bien! vous viendrez au château où nous aurons bien soin de vous.
— Ah ! mon bon Monsieur, c'est impossible !
Et la petite fille éclatait en sanglots toujours plus violents.
Hélène emmena son frère à quelques pas de distance.
— Vous consentirez donc à ce que nous la gardions au château, mon frère? — lui dcmanda-t-elle avec une sorte d'inquiétude.
— Mais sans doute, Hélène; vous me faites des questions bien singulières depuis quelques instants. On dirait en vérité que vous ne croyez plus à la bonté de mon cœur. En quoi vous ai-je donné le droit d'en douter?
— Oh ! pardon ! pardon I mon ami I vous avez raison, je ne sais pas ce que je dis.
En ce moment, la porte de la hutte s'ouvrit et le prêtre qui parut sur le seuil, appela le médecin dans des termes qui témoignaient de l'urgence de son retour auprès du malade.
— Hélène, si vous m'en croyez — dit Jacques — vous laisserez votre cheval attaché à cet arbre, et vous vous en retournerez à pied à Saint-Révérien avec cette pauvre petite fille. Il paraît, d'après ce que dit monsieur le curé, qu'il n'y a plus d'espoir pour son père.
Le curé confirma ces dernières paroles , en disant que le malade avait perdu connaissance aussitôt après s'être
confessé et avoir reçu l'absolution , avec les sentiments les plus chrétiens.
Ce ne fut pas une petite affaire que de déterminer l'enfant à quitter ce lieu de désolation. Elle voulait à toute force retourner auprès de son père , le revoir encore une fois, et veiller son corps s'il devait mourir. Enfin , les caresses affectueuses d'Hélène et les exhortations du curé vainquirent sa résistance , et elle consentit à prendre le chemin du château, non sans regarder plus d'une fois derrière elle en pleurant.
Après le départ de sa sœur, Jacques rentra dans la hutte avec le curé.
Le malade avait repris connaissance, mais la parole ne lui était pas revenue ; évidemment l'instant fatal approchait. Ce qui fut d'ailleurs confirmé par un geste très significatif du médecin.
Jacques s'approcha du lit avec gravité et recueillement, et il fut frappé de la sérénité répandue sur les traits du mourant.
Toutefois, quand celui-ci l'eut reconnu, il sembla à Jacques que sa physionomie subissait une certaine altération.
— Vous êtes plus calme, mon ami, — lui dit-il avec un accent sympathique. — C'est une si bonne chose que d'avoir le cœur en paix ! Maintenant,— ajouta Jacques, — pour vous mettre aussi du calme dans l'esprit, je vous apprendrai que ma sœur a emmené votre petite fille chez nous. Quand vous serez mieux, elle reviendra... Si vous étiez plus mal, nous la garderions... Dans tous les cas, dites-vous bien qu'elle a trouvé en nous des soutiens qui ne lui feront jamais défaut.
Le mourant entr'ouvrit la bouche comme s'il allait parler, mais un son rauque et sans signification sortit seul de son gosier déjà contracté par les affres de la mort, et tout ce qu'il put faire fut de lever les yeux au ciel avec une expression non équivoque de gratitude; puis son regard retomba sur un petit crucifix, que le bon curé avait placé dans ses mains jointes, et il ne se releva plus.
Quelques instants après, Jacques, conduisant en main la jument d'Hélène, reprenait, à cheval, le chemin du château. Fingal, le fidèle chien danois des deux orphelins, avait suivi les jeunes filles peu de moments auparavant.
Quand Jacques, encore ému de la scène douloureuse à laquelle il venait d'assister, entra dans le vestibule du château, il entendit dans une pièce voisine, qui était la bibliothèque, où sa sœur et lui se tenaient habituellement, le bruit d'une discussion animée et presque violente.
Il prêta l'oreille et reconnut d'abord la voix grondeuse de la vieille Adrienne; alors il écouta plus attentivement.
— Vous ferez ce que vous voudrez, mademoiselle, — s'écriait la femme de charge, dont l'organe était frémissant de colère — mais vous n'obtiendrez pas de moi que je sois témoin d'une chose semblable.
— Eh bien ! ma bonne Adrienne, — répondit Hélène avec douceur et fermeté, — tu retourneras dans ta
chambre de la tour du Commandeur, et j'espère que tu me permettras d'aller t'y voir quelquefois.
— Je quitterai le château, mademoiselle — reprenait Adrienne d'une voix toujours plus agitée, — et j'irai plutôt mendier mon pain que...
Jacques n'eût pas besoin d'en entendre davantage pour comprendre que son intervention était nécessaire, et ouvrant brusquement la porte de la bibliothèque, il entra, décidé d'avance à donner raison à sa sœur, bien qu'il ne sût pas encore de quoi il s'agissait.
Le premier regard qu'il jeta sur le champ de bataille lui apprit qu'il ne s'agissait pas cette fois d'une de ces petites querelles de ménage comme Hélène et lui en avaient sans cesse avec Adrienne. Le visage de la vieille femme de charge exprimait une indignation qui allait jusqu'à la fureur, et celui delà jeune fille était comme bouleversé par la violence qu'elle semblait se faire pour rester calme.
Toutes deux gardèrent le silence en apercevant Jacques, mais il était évident que cette sorte de trêve ne serait pas de longue durée.
En effet, avant que Jacques eût fait une question pour se mettre au courant de ce qui se passait, Adrienne s'écria :
— Monsieur le comte, on veut vous tromper et moi je ne le veux pas.
— Et qui veut me tromper? — demanda Jacques.
— Mademoiselle !
— Ma sœur? cela me rassure, ma bonne Adrienne, et tu devrais m'imiter dans ma confiance. Dit-elle vrai,
ma sœur? — reprit Jacques en s'adressant à Hélène qui semblait aussi prête à parler.
— Oui. mon frère ; je voulais vous épargner un chagrin au moment où vous faites une bonne action; mais j'avais besoin de la complicité de notre vieille amie, et elle me l'a refusée impitoyablement, de sorte que je suis obligée de vous dire la vérité, afin qu'elle ne sorte pas plus rude de sa bouche.
— Il s'agit encore d'une dénonciation, n'est-ce pas ? — fit Jacques avec sévérité en se tournant du côté d'Adrienne. — Vous savez cependant que j'ai défendu à tous ceux qui se prétendent mes vrais amis de m'en jamais adresser une seule.
— Et l'on vous a obéi jusqu'à ce jour, monsieur le comte, — répondit la femme de charge; mais aujourd'hui qu'il est question de faire manger votre pain....
— J'ai dit que je voulais tout avouer moi-même, interrompit Hélène... Ainsi, Adrienne, laissez-moi parler.
— Mais, ma sœur, c'est donc bien grave? — interrompit à son tour Jacques,avec une sorte de vague inquiétude qui se peignit sur sa physionomie subitement altérée.
— Oui, mon frère... Toutefois mon cœur me dit que vous me pardonnerez de ne vous avoir pas prévenu plus tôt.
— Parlez donc, Hélène.
— Ce malheureux que nous venons de reconcilier avec Dieu...
Hélène s'arrêta : les paroles expiraient dans son gosier contracté.
— Eh bien 1 — murmura Jacques presqu'aussi ému ]ue sa sœur.
— Dont nous avons recueilli l'enfant, chez nous....
— Je crois comprendre, — se hâta d'ajouter Jacque.i, m souriant comme un homme tout-à-coup soulagé l'une vive inquiétude.— C'est toujours la même histoire que l'on nous raconte depuis trois ans : cet homme sst un des anciens dévastateurs du château.
Hélène pâlit ; elle aurait voulu que son frère fût moins éloigné delà vérité, il lui eût été plus facile de la dire.
— Plut à Dieu qu'il n'ait eu que cela à se reprocher, — répondit-elle en cherchant à raffermir sa voix qui faiblissait de nouveau. — Jacques, mon frère, nous ne pouvons pourtant pas chasser cette pauvre petite innocente, après avoir promis à son père mourant de la protéger.
— Qui parle de la chasser ? — s'écria Jacques avec une mâle énergie. — Mais, Hélène, je vous en conjure à mains jointes, ne me faites pas languir plus longtemps t Dites-moi tout... tout!
— Eh bien! mon ami, quand vous m'eûtes laissée seule avec cet homme, et que j'eus appris de lui qu'il succombait plus encore de mi-ère et de besoin que de maladie, je lui ai reproché avec douceur, comme vous m'avez appris à le faire, de n'être jamais venu demander de l'assistance au château. Alors, il a poussé un cri de désespoir, et, pressé de questions par moi, il a fini par m'avouer qu'un jour, dans une petite ville d'Allemagne, étant soldat de l'armée de la République française, il avait reconnu, sur une charette remplie
de blessés, le comte de Brandon, ancien seigneur dt son village .. et que.. 1
— Assez, Hélène.... — dit Jacques.... — et qu'avezvous fait?
— Je me suis reculée avec horreur, mon frère ! que Dieu me le pardonne... Mais ensuite j'ai songé à cette âme criminelle qui allait comparaître devant son juge suprême; je me suis rappelé tous les exemples de miséricorde que vous m'avez transmis, après les avoir reçus de notre pauvre père... et je me suis rapprochée du mourant, à qui j'ai renouvelé, en votre nom et au mien, la promesse de ne pas abandonner son enfant.... Quelques instants après, vous êtes revenu avec le médecin et le curé. Je vous ai demandé de me laisser encore une fois seule avec ce malheureux, que j'ai supplié alors d'intercéder le pardon du ciel. Il ne voulait pas croire qu'il fût possible de l'obtenir... il voyait toujours ses mains couvertes du sang de sa victime 1 Ne sachant plus comment le persuader, j'ai pris ses mains dans les deux miennes, je lui ai dit qui nous étions, et quand il a compris que, moi, pauvre créature, je lui pardonnais son crime, il n'a plus douté du pardon de Dieu. Vous savez le reste, mon frère ; autorisée par vous, je suis revenue ici avec l'enfant, et j'ai supplié Adrienne, qui connaissait l'action de cet homme, de vous en faire un mystère, si cela était possible. J'ai eu tort, n'est-ce pas, de douter ainsi de votre bonté?
— Hélène ! Hélène! — s'écria Jacques, — toute l'àme de mon pauvre père revit en vous. . Que Dieu vous bénisse, chère enfant I
Et, prenant sa sœur dans s. s bras, il l'étreignit contre sa poitrine en demandant de nouveau, mais cette fois à voix bassd, à Dieu de la bénir.
Puis , se tournant vers Adrienne , il lui dit avec une autorité bienveillante :
— Je te remercie, ma bonne amie, d'avoir pensé que ce secret terrible devait m'être révélé. Et maintenant, si tu nous aimes, ma sœur et moi; si tu as vraiment du respect pour la mémoire de tes anciens maîtres, sois bonne pour cette pauvre petite fille, qui va vivre désormais sous notre toit. Ne lui apprends pas le crime de son père si elle l'ignore; et si elle le connaît, s'il en a laissé échapper l'aveu dans les tortures de ses remords, ne le lui reproche jamais .. Entends- tu bien, Adrienne, jamais ! c'est mon père qui te le demande par m;i bouche?
— Monsieur le comte, monsieur le comte, — balbutia la vieille femme de charge, — excusez-moi... mademoiselle Hélène ne m'avait pas parlé comme elle vient de le faire devant vous... Ah! vous êtes des anges tous les deux... je ferai tout ce que vous voudrez. . tout ce que vous voudrez...
Et, saisissant la main de Jacques, elle la porta à plusieurs reprises contre ses lèvres en sanglotant; puis elle sortit avec précipitation.
— Vous venez de remporter une belle victoire, mon frère, — dit Hélène en souriant et en désignant de la main la porte par laquelle Adrienne venait de sortir après avoir donné à ses jeunes maîtres une preuve si éclatante et si nouvelle de sa complète soumission.
Jacques allait répondre et remercier encore sa sœur de tout ce qu'elle avait fait de noble et de courageux dans une circonstance si forte pour son âge, lorsque la vieille femme de charge rentra
Elle tenait la petite Pâquerette par la main : c'était renouveler l'engagement qu'elle avait pris de s'associer à la bonne action de Jacques et d'Hélène.
— C'est bien, ma bonne amie, — lui dit le premier avec attendrissement.— Maintenant, — ajouta-t-il à voix basse, — laisse-nous un peu seuls: il faut que j'apprenne à la pauvre petite qu'elle est orpheline.
Adrienne ressortit, et Jacques, ayant fait signe à sa sœur de s'asseoir, se plaça sur un fauteuil, à côté d'elle, et prit sur ses genoux la petite Pâquerette, dont les grands yeux, voilés de larmes, l'interrogeaient avec une douloureuse anxiété.
— Mon enfant, — lui dit-il en posant la main sur son front, — ton pauvre père ne souffre plus.
Et comme il vit que la petite fille, abusée par ces paroles, allait sourire à l'idée que son père était mieux, il reprit aussitôt :
— Il est mort ! . . . mais il est au ciel !
Pâquerette éclata en sanglots déchirants. Son malheureux père lui avait appris ce que c'était que la mort, mais il ne lui avait jamais parlé du ciel : il en avait peur, tout en se disant qu'il n'y croyait pas.
— Nous aurons bien soin de toi, — reprit Jacques en faisant passer Pâquerette de ses genoux sur ceux de sa sœur. — Tu resteras avec nous toujours, et jamais tu ne manqueras de rien.
JACQUES DE ERANCION. 315
— Mais c'est ici le château! — s'écria la petite tille d'une voix entrecoupée par les sanglots qui gonflaient sa poitrine; — et mon père m'avait bien défendu d'y venir.
— Ton père a su, avant de mourir, qu'il avait eu tort de te faire cette défense, et il nous a chargés de veiller sur toi, — dit Hélène. — Ne veux-tu pas être ma petite sœur? regarde-moi.
Pâquerette leva ses beaux yeux obscurcis, et elle vit tant de bonté dans ceux d'Hélène qui étaient attachés sur elle, quelle l'enlaça de ses deux bras comme si elle lui disait : Je me donne à vous.
— Hélène, — murmura Jacques à l'oreille de sa sœur, — quelle bizarre destinée est la nôtre! Vivant est notre meilleur ami, et cette petite fille va devenir notre enfant.
— C'est que Dieu nous bénit, mon frère, en nous éprouvant de la manière la plus douce.
Quelques instants après, Pâquerette étant plus calme, Jacques sortit du château; après tant d'émotions, il éprouvait le besoin d'être seul.
Au bas de la montagne, il rencontra deux de ses charriots chargés de gerbes; Vivant les suivait une fourche de fer sur l'épaule.
Jacques l'arrêta et lui conta ce qui s'était passé depuis qu'ils s'étaient quittés: Vivant lui dit qu'il le savait déjà.
— Eh bien! me blâmes-tu aussi?
— Non, morbleu ! — s'écria Vivant ; — M. le curé m'a expliqué toute l'affaire; mais seulement j'ignorais que mademoiselle Hélène vous eût confié...
— Ah çà! vous vous entendiez donc tous?
— Il le fallait bien : ne nous avez-vous pas défendu de jamais vous parler de ceux qui vous avaient fait du mal autrefois? Alors, quand ce malheureux Dufour est revenu il y a deux ans au pays, on s'est borné à lui interdire d'y rester, et on ne vous a rien dit. Lui, voyant ça, est allé se cacher dans les bois comme un loup.
— Mais comment a-t-on su?., interrompit Jacques.
— N'a-t-il pas eu le front de s'en vanter en plein cabaret, chez le père Denis, le soir de son arrivée... C'est ce qui a fait qu'on l'a chassé... Oh I il y a encore du mie- mac là-dedans; mais ça se saura un jour.
Et Vivant pressa le pas pour rejoindre ses charriots, qui gravissaient lentement la montagne.
Jacques suivit pendant quelques instants les bords du lac; puis il prit un sentier qui s'enfonçait dans les bois, et. toujours rêvant aux événements de celte journée , il arriva dans une vaste clairière d'où l'on apercevait le parc et la maison de Brulard.
Le soleil commençait à pencher vers l'horizon , et la soirée promettait d'être magnifique.