UNE JOURNEE DES ORPHELINS
Le lendemain de la conversation que nous avons placée à la fin du chapitre précédent , et comme cinq heures du malin sonnaient à l'église de Saint-Révérien, Jacques et Hélène, tous deux à cheval, descendaient au pas la large route par laquelle les voitures arrivaient au château, du côté opposé au village.
Le soleil avait paru depuis quelques minutes déjà au-dessus des montagnes qui forment la vallée, et ses rayons, qu'aucun nuage ne voilait, coloraient d'une riche teinte d'or les Ilots du lac de Saint-Révérien et les toits de quelques-unes de ses maisons , un peu moins perdues que leurs voisines dans la verdure. On était en plein été, alors que les jours commencent à raccourcir sensiblement le matin et le soir, sans rien perdre de leur charme et de leur éclat. Celui qui venait de se lever pour parcourir sa rapide carrière, brillant atome de l'éternité, se présentait à l'admiration des humains, radieux, comme une jeune fille qui sourit à la vie, sans
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se douter que la vie sera cour.e pour elle. La lumière était splendide, l'air frais et léger, la verdure toute brodée de perles éblouissantes , semées au hasard par la main mystérieuse de L'Aurore. Jacques et sa sœur cheminaient côte à côte, humant la brise avec délice, contemplant le soleil avec amour, comme s'ils échangeaient un regard avec l'œil de Dieu; en un mol, s'épanouissant au milieu de l'atmosphère qui les environnait, comme les fleurs de l'églantier dont les branches s'entrelaçaient dans la haie voisine. De temps en temps ils se jetaient une parole, expression franche et naïve du recueillement joyeux que leur inspirait le spectacle de la nature; de temps en temps aussi leurs chevaux inclinaient l'encolure l'un vers l'autre, comme pour se communiquer la satisfaction qu'ils éprouvaient de parcourir une belle route presqu'unie. sous des cavaliers qui ne les maltraitaient jamais. Un magnifique chien danois, au poil gris-de-fer rayé de noir, courait en avant de la petite cavalcade, revenait à chaque instant auprès d'elle , comme pour la solliciter d'accélérer sa course . et dans ces allées et venues ne manquait jamais de plonger voluptueusement son museau court, sur lequel était stéréotypée la rude bonhomie qui caractérise sa race, ilans l'herbe humide des fossés qui bordaient le chemin. Le bel animal jouissait de la nature à sa manière, et nous trouvons qu'il s'y prenait assez bien.
Quand la petite troupe fut arrivée au bas de la montagne, elle s'engagea, sans presser ?on allure, dans une route plus étroite, qui conduisait toujours, nu milieu des bois, au sommet des hauteurs voisines, que les deux I ' 16*
orphelins atteignirent après une demi-heure de marche environ. Là, ils se trouvèrent à l'entrée d'un vaste plateau entouré de forêts, au centre desquelles était située la partie fertile du territoire de Saint-Révérien, H une portion notable de leurs domaines. Autant les lieux qu'ils venaient de parcourir étaient silencieux et Iranquilles, autant ceux qu'ils abordaient étaient bruyants et animés. De nombreuses bandes de moissonneurs les occupaient dans toutes les directions, comme les différents corps d'une armée rangée en bataille. L'air retentissait de chants et de conversations joyeuses; le roulement des chars se confondait avec les hennissements des chevaux; le caquetage des glaneuses courbées sur le sol, se mêlait au ramage de l'alouette montant vers la nue. Ici les épis tombaient sous la faucille : là on les rassemblait en gerbes dorées; plus loin, ils ondoyaient encore au souffle de la brise matinale, et semblaient se jouer de l'approche du moissonneur. De distance en distance un troupeau de génisses broutait en marchant l'herbe fraîche des sillons dépouillés de leur récolte depuis la veille, et de temps en temps une volée de perdreaux ou un lièvre, partant sous les pieds des travailleurs, excitait de bruyantes acclamations.
Quand Jacques et sa sœur étaient arrivés au bord de la plaine, ils avaient mis immédiatement leurs chevaux au galop dans la direction d'une troupe de moissonneurs plus considérable que toutes les autres.
Partout, sur leur passage, ils recueillaient les témoignages de celte affection simple et cordiale qui pratique le respect sans le connaître. Les vieillards se redres-
saient pour leur envoyer un souhait bienveillant ; les jeunes gens soulevaient leurs vastes chapeaux pour attirer leur attention ; les jeunes filles s'inclinaient en leur jetant un sourire ; les enfants les suivaient en courant et leur montraient les belles glanes dont leurs petits bras étaient déjà chargés, quoique la matinée fût encore peu avancée, Hélène et Jacques répondaient à tous avec une radieuse franchise, ne laissant ni une parole, ni un salut, ni un sourire, ni un geste, sans la plus affectueuse réciprocité. Ce fut ainsi qu'ils atteignirent le point vers lequel ils se dirigaient rapidement ; là se trouvait Vivant Beaugey à la tête d'une vingtaine de moissonneurs.
Derrière ceux-ci s'avançaient deux immenses charriots, attelés chacun de quatre chevaux entiers; sur les charriots se tenaient debout des ho nmes qui entassaient des gerbes que d'autres leur tendaient au bout d'une fourche de fer, à leur suite se pressait une multitude de femmes et d'enfants qui glanaient les épis laissés sur le sol.
Quand cette foule aperçut les deux orphelins, elle se rapprocha des charriots, dont le regard vigilant de Vivant l'avait tenue jusqu'à ce moment éloignée : il semblait qu'il lui arrivât «les complices ou tout au moins des protecteurs.
— Eh bien ! mes enfants, voilà encore une belle journée, — dit Jacques en remettant son cheval au pas.
— L'année sera bonne pour les pauvres gens, monsieur Jacques, puisque vous serez riche,— répondit une
vieille femme qui glanait d'une main en s'appuyant de l'autre sur une courte canne terminée en béquille.
Jacques répondit par un sourire ; en ce moment Vivant l'abordait le chapeau à la main.
— Mademoiselle Hélène, — dit l'ex-dragon, — ça va vous paraître drôle, mais moi, qui suis toujours si content de vous voir, j'aurais autant aimé que vous ne vinssiez pas par ici ce matin.
— En effet, cela m'étonne, Vivant, — répondit la jeune fille en promenant sa cravache sur l'encolure de son cheval, comme pour lisser sa crinière, que le vent et la rapidité de la course avaient jetée à droite et à gauche. — Et pouvons-nous savoir pourquoi notre présence vous est moins agréable ce matin que de coutume.
— Parce que ces satanées glaneuses, qui me font damner depuis le soleil levant, ne m'écoutent plus du tout maintenant que vous êtes là. Voyez, tout-à-Pheure elles étaient à vingt pas derrière les charriots, et à présent elles sont jusque sous les roues; si on les laissait faire, elles monteraient dessus,
— N'aie pas l'air de les voir, pour ne pas compromettre ton autorité, — interrompit Jacques en souriant; — la récolte est bonne, il faut que tout le monde en profite.
— Mais, monsieur Jacques, ce qu'ils vous prendront, vous ne pourrez pas le leur donner, — reprit Vivant.
— Qu'importe, pourvu qu'ils l'aient? l'essentiel, c'est que ce ne soit perdu pour personne.
— Si vous étiez restés au château, Monsieur et Mademoiselle, ils ne s'émanciperaient pas comme cela.
— C'est justement ce qui nous a fait venir, mon bon Vivant. Je ne me défie jamais que de l'excès de ton zèle.
Vivant prit cet air mécontent des serviteurs fidèles qui trouvent que leurs maîtres sont trop faciles, et il alla se remettre à la tête de ses moissonneurs en regardant les glaneuses de travers.
Cependant celles-ci, qui avaient entendu ce colloque, mirent un peu plus d'espace entre elles et les charriots, de sorte que la physionomie de Vivant reprit bientôt l'expression de bonhomie qui lui était habituelle.
Les deux orphelins avaient plusieurs bandes d'ouvriers dans la plaine : ils les visitèrent successivement, et partout, à peu de différence près, la même scène se renouvela. 11 semblait toujours qu'on n'attendit que leur présence pour s'émanciper, comme disait Vivant, et ce dernier qui les suivit dans leur tournée, eut plus d'une fois l'occasion d'en faire la remarque avec humeur.
Vers les neuf heures, les diverses troupes de moissonneurs se réunirent en une seule qui forma un cercle immense ; tout le monde s'assit sur l'herbe à la lisière des bois, et Hélène et Jacques assistèrent au repas du matin.
Quand on se remit à l'ouvrage, ils remontèrent à cheval pour retourner chez eux, et Vivant les accompagna cà quelque distance pour causer avec son maître des travaux du lendemain.
Comme ils allaient quitter le plateau et se séparer de
leur homme d'affaires, ils durent longer un assez grand champ de blé dont on enlevait aussi la récolte. Tous les épis étaient abattus et déjà mis en gerbes ; une portion considérable du champ était même entièrement débarrassée, cependant on y aurait vainement cherché une glaneuse.
Cette circonstance frappa Hélène par le contraste qu'elle formait avec tout ce qui se passait aux alentours.
— A qui appartient ce champ? — demanda-t-elle à Vivant qui s'éloignait déjà.
— Il devrait être à vous, mademoiselle Hélène, mais il est à ce coquin de Brnlard.
Vivant prononça entre ses dents Pépithète de coquin, parce que Jacques lui avait fait souvent la leçon à cet égard, en lui rappelant que Brulard était le mari de sa nourrice et qu'il était d'ailleurs absous de ses torts par le pardon de son père.
— Il paraît, — reprit Hélène avec un sourire à la fois doux et malicieux, — qu'on ne s'émancipe pas avec lui comme avec nous.
— On ne l'estime pas assez pour agir sans façon avec lui, — riposta Vivant, charmé de trouver une si bonne occasion d'exhaler sa haine infatigable. — Il est si...
— Eh bien ! — interrompit Jacques, — tu devrais au moins être satisfait, quand tu me vois travailler à inspirer des sentiments contraires. Si on se gène beaucoup avec lui parce qu'on ne l'estime pas, puisqu'on ne se gêne pas avec moi, c'est une preuve qu'on m'estime beaucoup.
— C'est vrai, c'est vrai, monsieur Jacques, — grommela Vivant ; — mais on ne vous en estimerait peut-être pas moins si vous étiez un peu plus stricte pour vos intérêts. J'entends quelquefois ce qu'on dit de vous làdessus dans le pays.
— Bah! bah ! si on cessait un seul jour de dire que je suis trop bon, on dirait bientôt que je ne le suis pas assez.
Et, faisant un geste affectueux de la main, il mit son cheval au petit galop pour rejoindre Hélène qui avait pris les devants.
— Il a raison, — murmura Vivant, en les suivant encore d'un regard attendri. —On lui reproche sa trop grande facilité, sa générosité inépuisable, et que demain il se borne à n'être que juste, et on ne manquera pas de l'accuser d'être dur. Braves enfants ! quel cœur ça vous a I comme c'est franc ! comme c'est loyal 1 Et quand je pense que son père était tout de même... et que cependant...
Et Vivant passa à plusieurs reprises la main sur son front, comme s'il voulait chasser un souvenir pénible, puis il s'achemina à pas lents vers ses moissonneurs, dont on voyait dans l'éloignement, les faucilles raser le sol en brillant comme des éclairs.
Rejoignons maintenant Hélène et Jacques qui étaient dans les bois.
— Quel digne serviteur que ce bon Vivant ! — dit Jacques en s'appuyant p arun mouvement plein de grâce sur le crochet de droite de la selle d'Hélène. — Il me gourmande bien quelquefois., nous sommes souvent en
désaccord, mais ses intentions sont toujours si bonnes, que ses blâmes me sont presque aussi chers que ses louanges.
— C'est absolument comme ma vieille Adrienne — répondit Hélène. — Nous nous querellons sans cesse, et pourtant je l'aime de tout mon cœur.
— Moi aussi , ma chère ; mais , à vous parler franchement, je crois qu'elle abuse un peu du droit qu'ont tous les vieux domestiques de grogner contre les faits et gestes de leurs jeunes maitres. Je le lui ai déjà donné à entendre plusieurs fois, et comme elle a toujours fait la sourde oreille , je le lui dirai clairement à la première occasion.
— Vous la ferez pleurer, mon ami , et il n'en sera ni plus nimoins. La chère femme grogne, pour me servir de votre expression , comme la fontaine des rossignols murmure.
— Passe encore quand c'est vous ou moi qu'elle gronde, mais elle est insupportable pour tous les braves gens du village qui viennent au château , et cela m'est odieux.
— Elle dit pour ses raisons que ce sont des hypocrites, des flatteurs, qui ont fait le diable du temps de mon pauvre père, et qui seraient prêts à recommencer aujourd'hui.
— Qu'en sait-elle ?
— C'est aussi ce que je lui réponds , mais elle riposte à son tour que nous verrons bientôt , et quelquefois elle me met la mort dans l'âme, car s'il faut...
— Elle est folle ! — interrompit Jacques — et je ne
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vous trouve guère plus raisonnable de l'écouter, ma belle petite sœur. Est-ce que le passé peut revenir? est-ce que nous reverrons encore notre fière et belle France courber sa noble tête sous le joug de quelques misérables ambitieux dont le seul acte de génie a été d'inventer la guillotine en permanence ? Non , non , Hélène, cela ne sera pas, croyez-moi. Peut-être verrons-nous de nouvelles révolutions ; peut-être l'écume de la société montera-t-elle encore à la surface pour se répandre au dehors , mais ses efforts seront, impuissants, et après quelques mois de bouillonnements, il lui faudra toujours rentrer dans les bas-fonds d'où elle est sortie. La génération qui s'élève ne sera pas comme le fils de l'infortunée Marie-Stuart , qui tremblait à la vue d'une épée parce que sa mère avait vu briller le fer des assassins. Nos pères ont regardé le bourreau sans pâlir, nous ferons plus , Hélène, car nous mettrons notre courage à le rendre impossible.
— Dieu vous entende , mon frère! mais si nous n'avons plus à craindre l'échafaud, pour lequel, je vous l'avoue , je ne me sens aucune vocation , en sera-t-il de même de l'exil?
— A plus forte raison, Hélène, car c'est justement parce qu'il n'y aura plus d'exil , qu'il ne pourra plus y avoir d'échafaud. Quand tous les enfants de la patrie resteront à leur poste au jour du danger, il ne se trouvera personne d'assez hardi pour en faire toucher aucun d'eux par le bourreau. J'ai bien réfléchi à cela, ma sœur, tout enfant que je suis, et j'ai la conviction profonde qu'il se passera des siècles avant qu'on puisse
gouverner la France avec unehacho, comme cela s'est fait pendant deux ans. La bonne volonté des méchants ne marquera pas , mais elle trouvera devant elle le courte des bons, et il faudra bien qu'elle recule. Sans émigration plus de Terreur possible, et nul n'émigrera désormiis, je le sens à mon patriotisme quiest devenu , dans non exil, une religion pour moi.
Et Jacques, pour prononcer ces paroles énergiques, avait ôté son chapeau comme s'il saluait encore le sol béni de la patrie, ainsi qu'il avait fait quelques années auparavant; son beau regard étincelait de courage, et sa bouche, ordinairement bienveillante, exprimait l'indignation qui brûlait son cœur au souvenir de ses jours passés sur la terre étrangère.
Quelques minutes de silence suivirent cette conversation , qui avait été trop grave dans sa rapidité pour qu'il fût immédiatement possible d'en essayer une autre moins sérieuse , et sur ces entrefaites les deux jeunes gens, qui avaient laissé marcher leurs chevaux à l'aventure , se trouvèrent à l'entrée d'une vaste clairière qu'ils ne connaissaient pas encore, bien qu'ils fissent chaque jour, soit à pied , soit à cheval, de longues promenades dans les bois pittoresques de St-Révérien.
Le lieu où le hasard les avait conduits était d'un aspect sauvage et presque désolé. La végétation s'y montrait pauvre et maladive sur les quelques bouleaux rabougris qui s'élevaient çà et là parmi de maigres bruyères et des genêts étiolés. Partout le sol trahissait sa misère, et l'arène sablonneuse qui le composait, repoussait en bouffées brûlantes les rayons du soleil, comme s'ils étaient une insulte à sou infécondité.
— Je crois que nous nous sommes égarés— dit Hélène en promenant ses regards autour d'elle.
— C'est ausssi mon avis — répondit Jacques; — mais, dans tous les cas , il ne nous sera pas difficile de retrouver notre chemin, car j'aperçois là-bas le toît de chaume d'une hutte de charbonnier. Dirigeons-nous de ce côté, où l'on nous dira sans doute quelle est la route la plus directe pour retourner au château.
Les chevaux furent remis en mouvement . et en quelques minutes Jacques et sa sœur arrivèrent à une vingtaine de pas de la hutte , dont la porte , qui leur faisait face, était ouverte.
Deux chèvres étiques broutaient à quelque distance , sous la garde d'une petite fille en haillons.
Jacques s'approcha de la petite fille . et il vit que son visage était inondé de larmes.
Il lui demanda ce qu'elle avait.
L'enfant essaya de répondre, mais des sanglots étouffèrent sa voix ; alors elle étendit la main dans la direction de la maison , et son regard suppliant sembla inviter Jacques à y entrer.
— Ma sœur — dit celui-ci en s'adressant à Hélène, je crois que nous allons faire quelque triste découverte; cette pauvre enfant a l'air au désespoir.
— Eh bien ! mon frère , voyons ce que c'est — répondit Hélène.
Tous deux mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux au tronc d'un petit arbre, et se dirigèrent vers la maison dont ils atteignirent bientôt le seuil.