‹ Jacques de BrancionChapitre 2 sur 20 · AU GRAND SAINT-HUBERT · texte numérisé non relu

AU GRAND SAINT-HUBERT

Et au-dessous, en caractères plus petits :

Denis aubergiste. Bon logis à pied et à citerai: prend les chiens en pension; les dresse : remède secret contre la rage.

Avant d'en finir avec cette enseigne, ayons la bonne foi de mentionner que l'artiste qui l'avait peinte s'était bien gardé de commettre l'anachronisme grossier de placer un fusil double sur l'épaule du patron des chasseurs : son Saint-Hubert portait une arquebuse à mèche*

Adroite et à gauche de cette œuvre d'art, le même peintre avait figuré sur la muraille des trompes de chasse d'une grandeur démesurée, et au centre de ces trompes, le maître de la maison avait cloué des chouettes et des têtes de loup, les unes étendant leurs larges ailes fauves, les autres montrant leurs formidables crocs d'une blancheur éblouissante.

Pour éviter à nos lecteurs l'ennui de réfléchir sur les causes de la présence de ces attributs cynégétiques sur la façade d'une auberge, nous leur dirons bien vite que le sieur i'enis était un ex-piqueur du comte de Brandon.

Comme la révolution lui avait fait perdre sa place, il s'était résigné à réparer cette injustice du sort à son égard, en achetant à vil prix quelques-unes des terres confisquées sur son ancien maître.

Mais il avait commis cette action d'une honnêteté douteuse avec une sage mesure. Denis n'était pas un de ces coquins aveugles qui tirent imprudemment d'un crime tout ce qu'il peut produire. C'était un habile, un finaud, finaud incapable de provoquer le mal, mais, une fois le mal fait, sachant très-bien l'exploiter à son profit. Exemple: Si en 1830, Denis eut été ou général, ou préfet ou receveur des finances, il se serait rallié à la branche cadette en pleurant la branche aînée, mais on peut affirmer qu'il n'aurait pas combattu pendant les trois journées: ses principes ne le lui eussent pas permis.

C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années, noir, sec, alerte, et prodigieusement actif: Voilà pour le physique. Quant au moral, Denis était conteur, eau-

seur, gouailleur, spirituel et très bien élevé pour un homme de sa classe.

Grâce à ses acquisitions de biens nationaux, Denis avait parfaitement de quoi vivre sans rien faire; mais il n'entrait pas dans ses idées qu'on pût dire qu'il était assez riche pour rester oisif.

Comme il ne croyait pas à l'éternité des révolutions, il pensait qu'il n'était point impossible que son maître revint tôt ou tard, et il disait: — Moins je paraîtrai avoir, et plus je serai sûr qu'on ne me chicanera pas sur ce que j'aurai.

Maintenant que nous avons tracé le portrait d'un de nos personnages, nous pensons qu'on sera bien aise de le voir en scène: et pour l'y mettre de la façon la plus naturelle, nous nous introduirons tout bonnement chez lui.

Or, le 6 janvier 1803, sur les sept heures du soir, l'auberge du grand Saint- Hubert présentait un aspect assez animé. La pièce principale de cet établissement, bien qu'elle servît tout à la fois de cuisine et de salle à manger, réunissait l'élite de la population de l'endroit. Un grand feu pétillait dans une immense cheminée, une longue table en bois de chêne, placée en travers du foyer, était couverte de bouteilles vides et pleines, et de verres sans cesse en mouvement. Des deux côtés de cette talle se tenaient accoudés sur elle, et assis sur des bancs grossiers, une demi-douzaine d'individus.

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Bien que ces six personnes fussent assez près les unes des autres pour laisser supposer qu'elles buvaient ensemble, il n'aurait pas fallu néanmoins les examiner bien longtemps, pour reconnaître qu'elles formaient deux sociétés très distinctes, et que chacune d'elles tenait essentiellement à n'être pas confondue avec l'autre, ce qui ne l'empêchait pas d'échanger quelques paroles de temps en temps.

Parmi ces six notabilités villageoises, deux attiraient particulièrement l'attention, et méritent, par conséquent, que nous consacrions quelques lignes à faire connaître leurs personnes, et à donner une idée générale de leurs antécédents.

La première était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans,'mais paraissant avoir beaucoup plus que cet âge. Il étaitde taille moyenne, maigre, déjà voûté, et tout en lui annonçait une constitution débile ou usée par les soucis ou la maladie. De longs cheveux de ce gris cendré de tous les blonds qui commencent à blanchir, étaient relevés sur son front et retombaient en mèches plates et peu fournies sur sa nuque courbée. Le front que cette coiffure laissait à découvert, était étroit, bombé près des sourcils et fuyant en arrière vers le sommet de la tête. Un zoologiste qui le découvrirait dans quelque cent ans d'ici, dépouillé de son enveloppe capillaire, ne déciderait pas de prime abord s'il a appartenu jadis à un individu de la race humaine ou à un carnassier. Deux yeux, vert pâle, ternes, inquiets et questionneurs, jetaient de sinistres lueurs sur des joues creuses et livides dont les pommettes étaient

saillantes. Le nez était long et recourbé du bout en bec d'oiseau de proie; les lèvres étaient si minces, que la bouche, dans le silence, n'avait guère plus de saillie qu'une cicatrice. Cet homme parlait beaucoup, et terminait toutes ses phrases par un éclat de rire de l'expression la plus bizarre: on eût ditle glapissement d'un renard pris au piège, ou la toux d'un enfant atteint du croup. La voix était tout à la fois grêle, sourde et criarde. Les gens du pays qui avaient assisté à quelquesunes des séances de la Convention, prétendaient qu'elle avait une analogie frappante avec celle de Robespierre. Ses mouvements brusques et saccadés comme des tressaillements involontaires, semblaient annoncer un perpétuel effroi ou de soudaines inquiétudes. L'ensemble était repoussant et même sinistre

Soit que ce personnage, déjà flatté d'avoir une ressemblance avec un des coryphées de la révolution, eu t voulu la rendre plus complète encore, soit que ce fût réellement dans ses goûts et dans ses habitudes, toujours est-il que sa mise était singulièrement soignée quoique fort simple, et, à tout prendre, parfaitement en rapport avec le rang qu'il occupait dans la hiérarchie sociale de Saint-Kévérien. Il portait une ample redingote en drap couleur tabac d'Espagne, ornée de larges boutons d'acier taillés à facettes, qu'on reconnaissait au premier coup-d'œil pour être un débris de l'ancien régime. Uu gilet blanc à grands revers pointus, une cravatte de mousseline empesée, dans laquelle ij rentrait son menton après chacun de ses lugubres éclats de rire, une culotte courte en tricot rougeàtre. i : des

boites molles laissant voir des jambes lluettes chaussées d'un bas chiné de plusieurs bleus, complétaient le costume très caractéristique de notre personnage, et achevaient de le désigner comme un des matadors de l'ancien parti révolutionnaire : un petit chapeau à trois cornes était posé à côté de lui, sur la table dont il occupait le haut bout.

Cet homme était, depuis le mois de novembre 1792, maire de Saint-Révérien , et par conséquent le premier de l'endroit.

Il se faisait appeler le citoyen Brulard ; mais les paysans qui le détestaient, ne le nommaient jamais, à son grand dépit, que le père Brulard : nous saurons tout- à-1'heure qu'on lui donnait aussi, de temps en temps , un autre nom qui lui était encore moins agréable.

Brulard était un orphelin que le père du comte de Brancion , émigré , avait recueilli et fait élever.

Devenu grand, le fils de son bienfaiteur l'avait gardé comme valet de chambre.

Plus tard , le jeune comte de Brancion s'étant marié , Brulard voulut aussi prendre femme. Le comte dota la fille d'un de ses fermiers et la lui donna.

Madame Brulard accoucha quelques mois avant la comtesse , de sorte qu'elle put devenir nourrice de l'enfant que celle-ci mit au monde.

Malgré tout cela, ou à cause de tout cela, qui sait? quand la révolution éclata, Brulard se fit révolutionnaire.

Ce fut lui qui provoqua la dénonciation du comte et l'obligea àémigrerpour sauver sa tête!

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Lui, qui ameuta les paysans de la contrée, et les conduisit au pillage et à l'incendie du château de son ancien maître!

Lui, enfin, qui, le premier, osa donner l'exemple d'acheter à vil prix les biens confisqués sur la famille émigrée.

Brulard avait donc toutes sortes de droits à passer pour être ce qu'on appelait, de 1792 à 1800, un grand citoyen.

Le soir dont nous parlons, il était venu à l'auberge de son ancien camarade, l'ex-piqueur, en compagnie de maître Lame , le notaire du village.

Brulard et Larue étaient les deux inséparables.

Ils ne s'aimaient guère et ne s'estimaient pas beaucoup ; mais ils se voyaient souvent, parce qu'ils ne croyaient pas qu'il fût de leur dignité de fréquenter d'autres personnes à Saint-Révérien.

Quand ces deux notabilités villageoises étaient entrées dans la grande salle de l'auberge, elles n'y avaient trouvé personne , à leur grande satisfaction.

Mais, peu de moments après leur installation, quatre paysans étaient arrivés et avaient pris place à la môme table.

Ces quatre individus complétaient les six dont nous avons parlé dans les premières pages de ce chapitre.

Trois d'entr'eux étaient de ces bons paysans comme on en rencontre partout , soit qu'on traverse le royaume de Lille à Bayonne , ou de Brest à Strasbourg.

Leurs physionomies offraient cet heureux mélange

de bonhomie el de finesse , qui forme en France le type le plus commun de l'habitant des campagnes.

Nous n'en dirons pas autant du quatrième. Celui-là était un grand gaillard d'une trentaine d'années , dont le visage remarquablement beau avait une rare expression d'énergie et de bonté. Ses yeux noirs, largement fendus . étaient vifs et doux , sont front élevé et droit était couronné par une chevelure brune, légèrement bouclée sur les tempes et derrière les oreilles. Il avait les joues pleines et chaudement colorées d'un bistre rougeâtre qui annonçait la vigueur et la santé, et l'une d'elles, la gauche, était sillonnée par un magnifique coup de sabre partant du haut du front, passant pardessus l'œil, et venant se perdre dans la moustache , laquelle était noire et touffue. La cicatrice profonde que cette blessure avait laissée, loin d'être désagréable à la vue . donnait à la physionomie de notre personnage un charme tout particulier, et l'aurait fait reconnaître pour un militaire , alors même que l'on n'eût pas remarqué qu'il portait une cravatte de taffetas noir bordée d'an liseré bianc, et qu'un parement de drap cramoisi sortait de la manche droite de la blouse de toile bleue qu'il avait passée par-dessus ses vêtements.

Cet homme était effectivement un ancien soldat : il se nommait Vivant Beaugey.

Enrôlé volontaire au mois de juin 4793 , il avait reçu récemment son congé, et il était arrivé le soir même à Saint-Révérien après dix années d'absence.

En reconnaissant Brulard, à son entrée dans la salle de l'auberge , son visage ouvert et calme s'était subite-

ment assombri. Brulard, de son côté, avait manifesté une sorte de trouble qui s'était trahi par l'altération soudaine de sa physionomie, car ses yeux, presque toujours inquiets , étaient devenus hagards , et ses joues creuses, habituellement livides, avaient pris une teinte cadavérique.

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