LE SOLDAT DE LA RÉPUBLIQUE
Le sentiment de répulsion qui s'était peint sur les traits de l'ancien soldat , en reconnaissant Brulard , et l'effroi que ce dernier n'avait pu dissimuler, étaient restés un secret pour les témoins de ce petit incident, et chacun semblait à peu près dans son état naturel au moment où nous trouvons tous nos personnages réunis.
Toutefois un observateur attentif aurait pu remarquer avec un certain étonnement, que Vivant Beaugey, qui avait pris place sur le banc à côté du maire de son village, s'était posé de manière à lui présenter l'épaule, et qu'en causant il affectait de ne s'adresser qu'aux trois individus qui étaient venus avec lui, et à Denis, debout devant la cheminée à laquelle il tournait le dos faisant face à la table.
Brulard avait dévoré en silence ce sans-facon an peu
méprisant, et pour l'atténuer aux yeux de son ami le notaire , il jetait de temps en temps dans la conversation quelques mots auxquels le soldat ne répondait que par de brusques monosyllabes, ce dont il se dispensait même le plus souvent.
— Est-ce que vous ne venez pas boire un verre de vin avec nous, maître Denis? — demanda Vivant à l'aubergiste.
— Très certainement , mon garçon — répondit l'expiqueur — je ne demande pas mieux que de trinquer à ton heureux retour dans tes foyers. Diable! il paraît que tu en as vu de ces pays depuis dix ans.
.Ceci répondait à une rapide relation de ses campagnes, que venait de faire le soldat congédié.
Et Denis . prenant une chaise, alla s'asseoir au bas bout de la table , près de Vivant et de ses trois compagnons.
On peut supposer qu'il s'attendait à cette invitation , car il se trouva un verre tout préparé pour lui.
— A ta santé, mon garçon ! — dit- il , — ma foi , je suis bien aise de te revoir I
— Merci, et à la vôtre, maître Denis!
Et les verres se choquèrent avec un bruit joyeux.
— Mon brave, je bois aussi à votre bien-venue, — ajouta Brulard en avançant la main pour trinquer avec son dédaigneux voisin.
— Monsieur le maire , je vous salue, répondit sèchement le soldat en reposant sur la table son verre qu'il avait vidé d'un trait pendant que Brulard parlait.
Et il se mita raconter la campagne d'Egypte dont il
avait déjà dit quelques mots pendant que Denis était devant la cheminée.
— Comme tu voudras, mon garçon, interrompit l'cxpiqueur qui avait écouté avec un vif intérêt le récit d'une de ces marches homériques de nos soldats à travers les mornes solitudes du désert : — comme tu voudras ; mais pour mon compte je ne me soucierais pas de faire la guerre dans ce pays-là : le soleil y est trop chaud et les cabarets y sont trop rares
— Vous avez raison d'une manière , maître Denis — repartit Vivant — mais, voyez-vous, nous avions un grand agrément en Egypte ..
— Lequel ? — interrompit à son tour Brulard qui s'obstinait à vouloir contraindre le soldat à s'adresser à lui comme aux autres.
Il put croire qu'il y était parvenu , car Vivant répondit aussitôt :
— Lequel? vous voulez savoir lequel , citoyen Brulard ? eh bien ! je vais vous le dire : c'est qu'en Egypte nous étions sûrs de n'avoir jamais à nous battre contre des Français.
— Des émigrés ne sont pas des Français, — balbutia Brulard , de sa voix grêle et criarde.
— Comment! vous dites encore de ces bêtises là, citoyen Brulard? — riposta le soldat avec vivacité : c'était bon il y a dix ans, quand nous étions tous ivres et fous. Vous êtes bien arriéré pour un maire.
Et, faisant un brusque mouvement, il tourna tout-àfait le dos à Brulard , après quoi , il reprit sa narration juste au point où il l'avait laissée.
Quand elle fut finie, et qu'il eut répondu à quelques questions que Denis lui adressa, il se mit à interroger à son tour Pex-piqueur sur les événements qui s'étaient passés an pays pendant ses dix années d'absence.
Il demanda ce qu'avait fait ceïui-ci , ce qu'était devenue celle-là ; quel ancien du village était mort, quelle jeune fille s'était mariée; qui avait été tué à l'armée, et qui en était revenu; mais en s'informant de toutes ces choses, on sentait à la distraction avec laquelle i' écoutait les réponses qui lui étaient faites, qu'il avait dans l'esprit une préoccupation dont il ne parlait pas, une secrète inquiétude sur laquelle il ne jugeait pas à propos de s'expliquer encore. Avait-il laissé en partant une fiancée, dont il craignait d'apprendre le mariage ? non, puisqu'il avait nommé l'une après l'autre toutes les filles de Saint-Révérien. Était-il dans le dcute sur le sort de sa famille? pas davantage, car lorsqu'il s'était engagé il n'avait plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur. Que lui restait-il donc à savoir qui pût le tenir en souci? plus il parlait, plus les circonstances dont il s'enquérait étaient minimes , et plus il paraissait agité et anxieux de ce qu'on pourrait lui dire. Enfin ses questions devinrent si insignifiantes, qu'il semblait vraiment qu'en les faisant il eut l'espoir que Denis, ou l'un des trois paysans qui l'écoutaient, devinerait sa pensée et irait au devant de son secret désir
Mais il n'en fut rien : on se borna à le satisfaire sur les demandes qu'il formulait nettement.
Enfin, n'y tenant plus, il s'écria d'une voix frémissante d'impatience :
— Mais le château ! le château ! pourquoi ne m'en dites- vous rien ?
A cette hrusque interpellation, Brulard, qui n'avait pas perdu un seul mot de tout ce qui avait été dit , se tordit comme un chacal qui reçoit un coup de fusil dans le flanc.
— Le château ? — repartit Denis — que veux-tu que je t'endise, mon pauvre Vivant? Il est toujours là-haut sur les rochers... un peu plus en mauvais état, par exemple , que lors de ton départ.
— Il n*y a donc personne pour en prendre soin? — demanda le soldat, dont la mâle physionomie exprima tout-à-coup une vive sensibilité mêlée à son impatience.
— Oh ! ce n'est pas le monde qui y manque — reprit l'ex-piqueur. — Il y a d'abord la vieille Adrienne Petit- Jean qui n'en a pas bougé... tu sais? l'ancienne femme de charge du... du... enfin, n'importe, tu me comprends.. . ensuite il y a encore le père Lory, son gendre, sa fille, ses fils et ses brus avec tous leurs enfants : ton cousin Dorier aussi...
— Et qu'est-ce qu'il fait là mon cousin ? — interrompit brusquement le soldat.
— Ce que font les autres ? il est allé s'y loger pour n'avoir pas de loyer à payer !
— Eh bien ! moi , j'irai lui dire demain que ce n'est pas là sa place.
— Il est bien capable de te répondre que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas — dit un des paysans.
— C'est ce que nous verrons ! s'écria Vivant. — Ah!
çà 1 — poursuivit-il en frappant du poing sur la table — le pillage dure donc toujours? Mais l'autorité qu'estce qu'elle fait? Est-ce qu'il n'y en a plus dans ce village ?
— Les autorités de la République ne sont pas chargées de protéger les biens des traîtres — dit Brulard.
Vivant se retourna comme un lion , et posant sa mâle figure en face du visage livide du maire , arrêtant sur les yeux ternes et vagues de celui-ci son regard énergique, indigné et flamboyant, il repartit d'une voix terrible :
— Je ne vous parle pas , citoyen Brulard ! et à la manière dont je vous ai répondu plusieurs fois, vous avez dû voir que je ne me souciais pas d'entrer en conversation avec vous. Je vous défends de m'adresser la parole I — ajouta-t-il avec plus de force. — Je suis ici avec des amis, et...
— Vous n'avez pas toujours été si fier, — balbutia Brulard en se reculant par précaution jusqu'au bout du banc qu'il occupait.
— C'est vrai , — reprit Vivant avec la même fermeté, sa voix ayant cependant une expression plus mélancolique — mais c'est parce que j'ai eu le malheur de vous écouter une fois dans ma vie , que je ne veux plus le faire : tâchez de vous en souvenir, et laissez-moi tranquille.
Et il tourna de nouveau le dos au maire qui semblait terrifié.
Les trois paysans gardaient un morne silence. Ce n'est pas qu'ils aimassent ou estimassent Brulard; ils n'étaient même pas fâchés intérieurement de le voir hu-
milié, mais le souvenir du pouvoir que cet homme avait exercé pendant le règne de la terreur les tenait en crainte , et tout en approuvant au fond leur ami Vivant, ils ne voulaient pas donner une approbation verbale à ses énergiques paroles.
Cette réserve était imitée par Denis : l'ex-piqueur était aussi prudent dans ses paroles que dans sa conduite.
Vivant promena autour de lui un regard interrogateur et fier qui semblait dire à ses trois compagnons : o Vous ne me soutenez pas? mais après tout que m'importe? »
— Puisqu'il faut vous mettre les points sur les i , — reprit-il avec une fermeté de voix égale à l'assurance de son regard — je vous demanderai si , depuis que la paix est rétablie partout , on a eu des nouvelles du cidevant comte de Brandon?
Au nom de son ancien maître, la physionomie de Denis parut s'émouvoir. Sa bouche, sur laquelle errait le plus souvent un sourire exprimant une jovialité railleuse se contracta avec un léger tremblement des lèvres , et son œil vif se voila d'un nuage de tristesse.
— Le ci-devant comte... le ci-devant comte... — ditil — tu veux savoir...
— Eh! oui . morbleu ! je veux savoir si on soupçonne ce qu'il est devenu, et je ne vous ai parlé de son château que pour que vous me répondiez en me parlant de lui-même. Enfin, que s'est-il passé à ce sujet? tous les émigrés rentrent, pourquoi, lui, n'est-il pas déjà ici?
— Il n'a écrit à personne de nous depuis le jour de son départ, — répondit Denis d'une voix grave... — Mais , dis-moi , Vivant , — continua-t-il après quelques secondes de silence, — par quel hasard prends-tu comme cela desinformations?... Je croyais...
En ce moment Brulard fit un signe au notaire qui était resté témoin muet de cette scène, et tous deux se levèrent comme des gens qui se disposent à partir.
Effectivement, le premier solda la dépense qu'ils avaient faite , puis il s'approcha lentement de Vivant Beaugey et il lui dit :
— Citoyen Beaugey, comme je ne puis prendre au sérieux vos paroles de tout-à-1'hcure , je veux bien vous dire qu'il va y avoir une place de garde-champêtre à donner, et qu'il ne dépend que de vous... Vous devez me comprendre...
Et il se mit à rire de ce rire que nous connaissons déjà.
Mais il se tut tout-à-coup, glacé par le regard méprisant avec lequel Vivant le toisa de la tête aux pieds.
— Eh bien ! cela ne vous va pas ? balbutia-t-il. Trois cents francs par an sont pourtant bons à prendre...
— Vous m'avez acheté une première fois, vous ne m'achèterez pas une seconde ! — s'écria Vivant d'une voix de tonnerre. — Et si jamais vous vous avisiez de m'offrir encore votre place de garde-champêtre , ou toute autre qu'il faudrait devoir à la protection d'un misérable tel que vous... je vous écraserais sous mes pieds comme une chenille ! tenez-vous-lc pour dit.
Brulard fit un bond en arrière au moment où le soldat I 3
terminant sa menace, se soulevait sur son banc comme s'il allait l'exécuter. Le notaire suivit le mouvement de retraite de son ami le magistrat, et ils disparurent tous les deux.
— Comme tu y vas, mon garçon, — ditPex-piqueur. — Mais , après tout, il n'y a pas de mal à cela : il fait un peu trop d'embarras. Seulement tiens-toi ferme sur les deux jambes, car tu as maintenant en lui un ennemi mortel.
— Je ne le crains pas... son temps est. Dieu merci . passé.
— Il voudrait bien encore mordre, — reprit Denis; — mais ses dents sont comme celle des mâchoires de loup clouées à ma porte : si elles grincent toujours, elles ne serrent plus... Voyons, à ta santé encore, Vivant!
- ajouta-t-il en remplissant les verres ; — et maintenant que nous sommes entre amis , parlons le cœur sur la main.
— Ce n'est pas à ma santé qu'il faut boire , repartit le soldat en soulevant son verre. — J'en ai une autre à vous proposer... une autre qui doit vous être chère à tous.
— Je devine , — répliqua aussitôt Denis en baissjnt la voix et en avançant la tête pour parler de plus près aux personnes assises à sa droite et à sa gauche. — Je devine , — répéta-t-il , — tu veux boire aux absents !
— Oui, maître Denis ! oui, je veux boire aux absents , et vous le voulez aussi , n'est-ce pas, mes amis?
— C'est vrai que c'était du brave monde, — dit l'un des paysans.
— Et charitable! ajouta vivement l'autre.
— Et pas fier ! continua le troisième.
— Moi d'abord , je n'ai jamais cessé de les aimer, — reprit à son tour Denis ; — et ce n'est pas ma faute s'ils ont quitté le pays.
— Vous êtes bien heureux, maître Denis, de pouvoir parler ainsi.... moi je ne peux pas en faire autant!
El Vivant, qui avait prononcé ces paroles avec un accent douloureux, posa devant lui le verre qu'il tenait toujours levé, prêt à porter son toast aux absents, comme avait dit Denis , et il passa à plusieurs reprises sa main sur son front contracté par le réveil d'un souvenir pénible.
— Si tu as fait quelques petites jeunesses , il ne faut pas te chagriner pour cela , — dit le piqueur en secouant doucement le soldat par le bras, pour l'arracher à ses pensées de tristesse.
— IVappelez pas ça des jeunesses, maître Denis !... j'avais vingt ans . et à cet âge on devrait savoir ce que l'on fait.
— D'abord, non, à vingt ans on ne sait pas ce qu'on fait, et la preuve c'est que je me suis justement marié dans ces environs-là ; et pour ce qui te regarde , tu n'as pas plus de torts que les autres...
— Ce serait déjà beaucoup trop, — interrompit le soldat d'une voix sombre.
— Je ne te dis pas le contraire, mais...
— Mais j'ai été plus coupable que les autres! — interrompit de nouveau Vivant avec une morne énergie. — Vous ne savez donc rien , maître Denis?
— Je sais que le jour du feu, tu es allé là-bas comme tous ceux du village , quand tu as vu que ça commençait à clairer; mais, après tout, il valait encore mieux prendre ces meubles que de les laisser brûler comme des chenevottes.
— Je ne ^uis pas allé là-bas avec les autres... j'y étais avant eux... — murmura le soldat avec une sorte d"accablemenl dans la voix.
— Ah! fichtre ! — fit Denis en reculant sa chaise comme pour s'éloigner de Vivant.
— Vous me comprenez donc? — demanda celui-ci.
— J'en ai peur, — répondit Denis. Mais c'est égal, — ajouta-t-il aussitôt en se rapprochant de la table, — si tu as fait le mauvais coup que je pense, il y avait su rement quelqu'un derrière toi pour te pousser au mal.
— C'est la vérité.
— Et celui-là c'était Brulard ?
— Vous l'avez dit.
— Ce qui fait que tu ne l'as pas en amitié, et que tu voudrais te venger de lui.
— Me venger de lui? non, non, maître Denis... c'est-à-dire j'en aurais bien envie , mais il se trouve de par le monde quelqu'un qui me l'a défendu, et j'ai donné ma parole... seulement je n'ai pas promis de ne pas le mépriser et de lui cacher que je le hais.
— Ah ! tu as donné la parole de ne pas lui faire de mal? Qui diable peut s'intéresser à lui? Je ne vois qu'une personne qui en soit capable, et celle-là tu n'as pas pu la rencontrer.
— Qu'en savez-vous?
— Mais tu demandais de ses nouvelles tout-à-1'heure.
— Et j'en demande encore I mais vous ne savez donc rien t vous ne vous inquiétez donc pas s'ils sont morts ou vivants ! Vous apprenez que tous les émigrés des environs sont rentrés, et vous ne cherchez pas à savoir pourquoi ceux de notre village ne sont pas encore de retour ! Excusez-moi , maître Denis , mais- ce soir en entrant dans la vallée de Saint Révérien, le cœur bien inquiet, croyez-moi, je pensais que ce serait vous qui pourriez me tirer d'inquiétude... Je me disais : Ils ont été si bons pour lui, qu'il ne peut ignorer leur sort. Eh bien I je crois encore que je ne me trompais pas ! vous savez quelque chose , mais vous vous défiez du soldat de la République , et. ..
— Je te jure que je ne sais rien, Vivant, — interrompit Denis, —et je t'affirme aussi que je ne mérite pas les reproches que tu m'adresses. J'ai souvent pensé à eux... plus d'une fois même je leur ai écrit dans les commencements. Quand on a été plus tranquille , je suis allé au château pour questionner la vieille Àdrienne elle n'a jamais voulu mo répondre; mais elle m'a chassé en me disant que j'étais un coquin comme les autres , quoique je n'aie, excuse-moi, mon pauvre Vivant, ni pillé, ni brûlé.
— Enfin , désirez-vous sincèrement leur rentrée ? interrompit à son tour le soldat en arrêtant sur Denis un regard pénétrant.
— Très certainement, je la désire .. et cependant, vois-tu , qu'est-ce qu'ils feront dans leur château qui tombe tous les jours un peu dans la vallée ?
— Us le rebâtiront.
— Avec quoi ?
— Avec le prix d'une partie de leurs terres qu'ils vendront.
— Mais elles sont vendues.
— Vendues ! et par qui ?
— Par la République.
— Et qui a osé les acbeter ?
— Dame ! tout cbacun : le citoyen Brulard les plus gros morceaux . puis un peu celui-ci , un peu celui-là.
— Mais pas vous , maître Denis, n'est-ce pas?
— Moi, je n'en ai guère , mon garçon, — répondit l'ex-piqueur d'un ton qui aurait voulu être dégagé. — J'avais même dit que je n'er> achèterais pas du tout... et puis quand j'ai vu que , moi ou d'autres , il fallait toujours que tout y passe, alors j'ai pris mon parti... mais s'ils reviennent jamais , tu comprends...
— Allons, allons, je vois que vous êtes un brave homme, — reparti! le soldaten tendant la main à l"aubergiste , et puisque cela est ainsi , je vous donnerai des nouvelles.
— Tu les as vus !
— J'ai vu le ci-devant comte. Je l'ai vu , et c'est pour cela que je voudrais, au prix de la moitié de ma vie, qu'il fût deretour, afin de pouvoir lui consacrer l'autre. Malheureusement. , — poursuivit-il avec un abattement qui contrastait avec la chaleur qu'il venait de montrer — malheureusement mes nouvelles ont déjà sept ans de date.
— Sept ans ! — fit Denis en secouant la tête : — tu
JACQUES DE HfUNCION. 43
n'es guère plus avancé que moi , mon pauvre Vivant ! mais enfin conte-moi ce que tu sais, s'il y a moyen d'aller les chercher, de leur envoyer de l'argent... eh bien! nous arrangerons cela à nous deux.
— Écoutez-moi donc.
D;mis remplit son verre, déboucha deux ou trois bouteilles qu'il alla prendre sur un buffet, jeta quelques grosses souches sur le loyer, et quand il eut repris sa place à table , Vivant commença en ces termes :
L'INCENDIAIRE ET L'INCENDIE
— Ce n'est pas seulement une histoire que j'ai à vous raconter : c'est d'abord une confession que j'ai à vous faire, — dit l'ancien soldat d'une voix grave et triste.
« Vous avez cru, maître Denis, et vous aussi peutêtre, camarades, que le jour de l'incendie et du pillage du château, j'avais seulement fait comme les autres... c'est une erreur... le feu a été mis par moi !
« Vous vous souvenez de Louise Thévenin, la nièce du citoyen Brulard? je l'aimai > et elle m'aimait aussi; mais elle était riche et moi j'étais pauvre. Cependant je la demandai en mariage à ses parents et elle me fut accordée. Nos bans étaient déjà affichés à la mairie, on devait les publier à la messe le lendemain, lorsque le père de ma fiancée vint me dire qu'il me retirait sa parole et que le mariage ne se ferait pas. Je le questionnai vivement sur ses raisons, il ne voulut pas me les
JACQUES DE DRANCION. 45
faire connaître: je m'adressai à sa femme, elle fut aussi silencieuse que lui. Ne sachant où donner de la tête, je courus chez le citoyen Brulard, alors valet de chambre du château, sous le nom de Champagne, comme vous savez, et je le suppliai d'intercéder pour moi auprès de sa sœur et de son beau-frère, et tout au moins de savoir d'eux les motifs de leur conduite à mon égard. Brulard eut l'air de s'intéresser vivement à mes peines, et il me promit de remuer ciel et terre pour me servir. Quelques jours après il vint me trouver dans la futaie du grand Breuil où je travaillais. En le voyant de loin je jugeai qu'il n'avait pas de bonnes nouvelles à me donner, car il marchait lentement, et sa tête était inclinée sur sa poitrine. Je posai ma cognée contre un chêne, et je l'attendis. J'avais le cœur bien serré, comme vous pouvez croire. Ses premières paroles ne me rassurèrent pas.
— Mon pauvre Vivant — me dit-il, en me serrant la main — il faut te guérir de ton amour : Louise ne sera jamais ta femme.
— Mais pourquoi, mon Dieu ! — lui demandai-je.
— Pourquoi, mon garçon? je ne sais trop que te répondre. Tout ce que je puis faire, c'est de t'assurcr que Thévenin et sa femme n'ont rien contre toi, et que si cela ne dépendait que d'eux, tu serais leur gendre ; mais...
• — Mais quoi ! — m'écriai-je.
— Mais tu es un brave garçon, et ils ne veulent pas te tromper, à ce qu'ils disent : voilà tout ce que j'ai pu savoir d'eux.
« Ces paroles qui me semblèrent accuser Louise me mirent au désespoir. Je pressai Brulard de questions ; je lui dis que j'aurais le courage de tout entendre, j'allai jusqu'à me jeter à ses pieds pour obtenir de lui la vérité, il persista à m'assurer qu'il ne savait rien d'une manière positive, et qu':l n'avait que des soupçons vagues dont il ne voulait pas me faire part. — Tout ce que je puis faire pour toi, mon pauvre Vivant, —me dit-il avant de me quitter, — c'est de tout te révéler si jamais j'ai des preuves.
« Il me quitta sur cette assurance bien peu consolante pour mon amour, et il me laissa en proie à toutes les peines de la jalousie et de l'incertitude.
« J'ai oublié de vous dire que le matin même du jour où le père Thévenin était venu me signifier que je ne devais plus compter sur la main de sa fille, on avait fait partir Louise, soi-disant pour aller chez sa marraine dans les Vosges. Il me fut donc impossible d'avoir une explication avec la seule personne qui me l'aurait, j'en suis sûr, donnée franche, et je restai avec tous mes tourments.
« Ceci se passait au mois de novembre 1792. La révolution marchait grand train, comme vous savez. On pillait et on brûlait tous les châteaux du voisinage, et on nous répétait que c'était justice de châtier ces nobles qui, depuis si longtemps, opprimaient le peuple de toutes les manières. Quelques paroles que Brulard laissa échapper devant moi, et dont il eut l'air de se repentir ensuite, m'avaient fait supposer que le comte de Brancion auquel je n'avais jamais fait de mal, que j'aurais défen -
JACQUES DE BBANCION. 47
du au prix de mon sang si on fut venu l'attaquer, avait été pour quelque chose dans la rupture de mon mariage. Cette pensée une fois entrée dans ma tête n'en sortit plus. Je la retournai de toutes les façons et bientôt elle se changea en un soupçon horrible. Brulard, devenu maire du village, avait cessé ses fonctions de valet de chambre du château, maïs il en fréquentait toujours les habitants, qu'il avait l'air de protéger. L'hiver s'écoula ainsi : je ne travaillais plus, et pour tâcher d'oublier mon chagrin je partageais mon temps entre le cabaret et la société populaire du village. Ma haine pour les nobles grandissait chaque jour. Quand on faisait entendre des paroles de modération dans les lieux où j'étais, j'y répondais par des cris de fureur et de vengeance. Brulard, l'infâme Brulardf aussi hypocrite que méchant, me reprochait quelquefois ma violence, et blâmait ce qu'il appelait, dans son jargon de gazelle, l'excès de mon zèle; puis, le misérable qu'il était! il me faisait exciter par dessous main : j'ai eu la preuve de tout cela plus tard.
« Un soir, vers la fin d'avril, je sortais de la maison commune où se tenait, comme vous devez vous en souvenir, la société populaire, et. je retournais chez mon oncle Dorier qui m'avait donné asile, lorsque je fus rejoint par Francis Leblond : vous savez bien, le grand Francis qui s'est engagé un peu de temps après moi. Comme il avait une assez belle main on l'avait fait secrétaire de la mairie, et il était par conséquent très au courant de tout ce qui se passait.
— Il y a du nouveau, — me dit-il en m'abordant ;—
mais c'est un grand secret dont il ne faudra parler à personne.
— Qui ne veut pas qu'on en parle ?
— Le citoyen Brulard.
— Et pourquoi ne le veut-il pas ?
— Pour qu'il n'arrive pas de peine à ceux du château.
— Il est bien bon enfant.
— C'est ce que je lui ai dit.
— De quoi s'agit-il ?
— Nous avons la preuve que le ci-devant comte correspond avec les émigrés, et le citoyen Brulard ne veut pas le dénoncer au comité révolutionnaire de Chaumont qui lui ferait son affaire tout de suite.
— Eh bien! je ne le bLâme pas, — répondis-je. — Qu'on chasse les nobles, qu'on les tue même s'ils font résistance, mais les dénoncer... fi donc!
— Si tu savais quelque chose que je sais, moi, — repartit Francis, — tu ne parlerais pas comme tu parles.
« Ces mots étaient à peine prononcés, que l'image de Louise se présenta à ma pensée. Le sang me monta au visage ; je me sentis frémir de la tête aux pieds, et saisissant Francis par le bras, je lui dis à moitié fou:
— Que sais-tu?
— On m'a fait promettre que je ne le dirais pas.
— Dis-le ou je te tue !
« Et tirant le sabre que je portais toujours à mon côté, dans ce temps-là, j'en appuyai la pointe sur la poitrine de Francis.
« Nous étions seuls, mon mouvement avait été si
JACQUES DE BKANCION. 19
prompt que Francis n'avait pas eu le temps de se mettre en défense; il eut peur et céda.
— Eh bien I — me dit-il en abaissant mon arme, — lu trouves que c'est mal de dénoncer les nobles qui conspirent, et le ci-devant comte de Brandon ne s'est pas gêné pour t'enlever ta fiancée.
— C'est donc vrai I — m'écriai-je.
— Mais sans aucun doute. Le citoyen Brulard connait tous les détails de l'affaire; il en a eu les preuves entre les mains.
— Il t'avait défendu de me le dire?
— Oui, il prétendait que tu ferais des folies.
— Adieu, Francis.
— Où vas-tu ?
— Chez le citoyen Brulard.
— Pourquoi faire ?
— Pour lui rappeler une promesse qu'il m'a faite.
— Si tu lui dis que je t'ai tout avoué, ajoute que lu m'y as forcé le sabre sur la gorge.
— Sois tranquille !
« Dix minutes après j'entrais chez le citoyen Brulard qui logeait à la maison commune.
« Il eut l'air surpris de me voir, et cependant le monstre m'attendait !
« Il était assis devant une grande table couverte de papiers. Un énorme pistolet d'arçon était posé ù sa gauche sur la table, un sabre nu se trouvait à sa droite à la portée de sa main.
« Il était vêtu d'une carmagnole couleur sang de bœuf; un immense bonnet rouge couvrait son front.
« Je vous ai dit que mon arrivée avait paru lui causer de la surprise.
— Que veux-tu?— me demanda-t-il brusquement.
— Te rappeler une promesse que tu m'as faite, — lui répondis-je avec la familiarité révolutionnaire.
— Parle vite! la patrie est en danger; je n'ai pas une minute à perdre. Quelle est cette promesse?
— C'est de me dire pourquoi Louise Thévcnin n'a pas voulu m'épouser.
— Mais si je ne le sais pas ?
— Tu le sais.
— Qui te l'a dit?
— Francis Leblond.
— Francis Leblond est un bavard.
— Il n'a pas pu faire autrement que de parler : je lui ai mis la pointe de mon sabre sur la poitrine... C'est comme toi, — continuai-je après quelques secondes de silence, — si tu ne me dis pas ce que tu sais, je te brûlerai la cervelle,.
« Et prenant le pistolet qui était sur la table, je l'armai et je couchai Brulard en joue.
« Sa physionomie aurait dû exprimer de la crainte ou de la colère : elle ne montra qu'une joie féroce : j'en fis la remarque, et cependant cela ne m'éclaira pas. Je ne me connaissais plus.
— Je te dirai tout ce que je sais, mais c'est à une condition, — fit-il.
— Je ne veux pas de conditions : tu parleras, et iî;oi je ferai de tes paroles tel usage qu'il me plaira d'en faire.
— Eh bien? Louise Thévcnin te trahissait. Quand ses parents t'ont retiré leur parole, ils le savaient : quand ils t'ont dit qu'ils l'avaient envoyée chez sa tante, ils mentaient pour moins le chagriner... Elle avait disparu la nuit précédente.
— Où est-elle allée?
— Personne ne le sait.
— Qui l'a enlevée?
— Que t'importe? elle ne t'aimait pas ; elle t'a trompé ; le reste n'a aucune importance.
— C'est justement ce reste que je veux savoir: ce que tu m'as dit je m'en doutais déjà.
« Et je relevai le pistolet que j'avais abaissé.
« Brulard laissa glisser entre ses lèvres minces et serrées le nom du comte de Brandon... Il aurait bien voulu ne pas rire après l'avoir prononcé; mais son habitude fut plus forte que lui, et il laissa échapper son affreux ricanement.
« Je remis le pistolet sur la table, et je me disposai à sortir : Brulard me retint par un geste.
— Ne vas pas faire de bêtises au moins, — me dit-il, d'une voix sévère.
— Je me ferai justice.
— La loi le défend, et la religion aussi.
— La religion I la loi I allons donc, citoyen Brulard ! ne m'as-tu pas dit que tous les prêtres étaient des menteurs, et qu'il n'y avait plus de loi que la volonté du peuple ! je suis le peuple, moi !
— Mais la morale... mais l'humanité... — reprit Brulart en ricanant entre chaque mot. — Enfin, voyons,
que comptes-tu faire? si c'est raisonnable je ne t'en empêcherai pas.
— Le ci-devant m'a frappe dans mon bonheur, je le frapperai dans le sien I
— Tu ne peux pas lui enlever sa femme comme il t'a enlevé ta promise?
— Je le sais bien; mais je puis aller chez lui demain avec mon fusil à deux coups, tuer la comtesse sous ses yeux et le tuer ensuite.
« Le visage de Brulard exprima sur-le-champ une vive inquiétude que je mis sur le compte de son humanité, enfant insensé que j'étais !
— Écoute, — me dit-il, — la vengeance est toujours une vilaine chose; mais cependant si elle est excusable, c'est dans la position. Maintenant je trouve que si tu fais tant que de t'y abandonner, il faut frapper juste... Or ce n'est pas en tuant un homme qu'on se venge de lui, c'est en le faisant souffrir lentement.
— Je n'aime pas cela... je veux pouvoir me débarrasser de ma haine, afin de n'y plus penser.
« Sa figure prit une expression de pitié et presque de mépris; il me sembla même qu'il avait haussé légèrement les épaules.
— C'est une affaire qui mérite réflexion, me dit-il, promets-moi d'attendre vingt-quatre heures au moins.
— Je ne promets rien.
— Conduis-toi comme tu voudras; mais alors je le préviens que je ferai avertir le ci-devant comte d'avoir à se tenir sur ses gardes, et alors tu perdras tout, au lieu qu'en m'écoulant...
— Eh bien ! je te promets d'attendre, — répondis-je.
— Mais pas longtemps.
« Je m'éloignai là dessus, bien décidé à ne différer ma vengeance que pour la mieux assurer et la rendre plus terrible, si cela se pouvait.
« Le lendemain, Brulard me fit appeler ; mais cette fois la menace ne pouvait pas être de mon coté : Francis Leblond était assis auprès du maire, et tous deux avaient des pistolets à leur ceinture. Moi je n'avais que mon sabre, et une table me séparait d'eux.
— J'ai bien fait hier de t'engagcr à attendre, car j'ai appris une chose importante depuis, — me dit-il.
— Laquelle?
— Louise ne t'a pas trompé.
— Tu mens pour sauver le comte ! tu es un faux patriote !
« Voyez, mes amis, quelle était ma folie ! j'appelais Brulard un faux patriote , parce qu'il voulait sauver la vie à un de ses semblables î
— Je ne cherche pas à protéger le comte, — dit-il.
— C'est toujours lui qui a enlevé Louise... Seulement elle ne l'aimait pas, elle ne l'a jamais aimé, et elle repousse toujours son coupable amour.
— Es-tu sûr de ce que tu dis là ? — m'écriai-je transporté de bonheur, —mais plus que jamais décidé à me venger, puisque je la vengeais aussi.
— Comme de mon existence.
— Alors que faire?
— Forcer le ci-devant comte àémigrer, ou l'envoyer à la guillotine en le dénonçant.
54 JACQUES DE BTUNCION.
— J'aimerais toujours mieux le tuer.
— Je ne te dis pas le contraire; mais si. comme j'ai lieu de le croire, la pauvre Louise est dans un des souterrains du château, et que le comte seul le sache, il emportera ce secret dans la tombe , et alors, tu comprends...
— Mais si on l'envoie à la guillotine, ce sera la même chose.
— A peu près. Cependant comme il sera interrogé au tribunal révolutionnaire, on pourra savoir ouest la malheureuse enfant; mais de tous ces moyens, le plus sûr serait encore l'émigration.
— Il n'a qu'à emmener Louise avec lui.
— Il s'en gardera bien, sa femme l'accompagnera.
— C'est juste... Mais dans tout çà, il ne sera pas puni, et moi je ne serai pas vengé.
— Pas vengé ! laisse donc, imbécile ! — me dit Brulard : — pas vengé! quand il sera proscrit, errant; qu'il verra mourir de faim sa femme et son fils sur la terre étrangère,ou qu'il sera obligé de mendier pour les nourrir, pas vengé 1 pas vengé! mais tu le seras presque trop.
— Ils pourront revenir un jour.
— S'ils reviennent, ce sera pour trouver la misère ici, ce qui leur fera plus de mal au cœur encore que de la subir à l'étranger.
« Dans ma haine aveugle, dans mon désir insensé de revoir Louise et de la venger de tout ce qu'elle avait dû souffrir, il me semblait que Brulard avait raison dans tout ce qu'il disait, et je m'abandonnai à lui les yeux fermés.
JACQUES ÏÏE BRANCION. 55
« Que vous dira i-je de ma vie pendant quinze jours? J'étais devenu une machine, un instrument que Brulard faisait agir ou paralysait à son gré. Je n'avais pas même la volonté terrible de l'homme qui sait faire le mal parce qu'il désire le faire; j'étais l'arme brutale qui obéit au bras qui la pousse sans savoir pourquoi elle frappe. Brulard ne put trouver personne pour aller dénoncer le comte à Chaumont; ne voulant pas y aller lui-même à cause de sa position d'ancien domestique, il me dit d'y courir à sa place, et comme j'hésitais à faire cette odieuse commission, il me fit entendre qu'il avait découvert la retraite où le comte cachait Louise, et qu'il me l'indiquerait si je lui obéissais... J'obéis !
Denis et les trois paysans poussèrent en même temps quatre exclamations qui toutes exprimaient l'horreur à divers degrés.
— Vous avez raison de me regarder comme un grand coupable, — dit avec douceur l'ancien soldat... — et cependant vous ne savez pas encore tout ce que j'ai fait.
« Quelques jours après, — continua-t-il, — Brulard vint me trouver.
— Ça va mal, — me dit-il.
— Pourquoi?
— Le comité révolutionnaire de Chaumont ne veut pas faire arrêter le comte de Brancion, sous prétexte que son arrestation soulèverait le pays ; il faut qu'il émigré absolument: Nous n'avons plus que ce moyen de nous en débarrasser.
— Mais comment le forcer à partir?
56 JACQUES DE RRANCION.
— Rien n'est plus facile, pourvu que tu veuilles m'aider.
— Ça me fera-t-il retrouver Louise ?
— Sans aucun doute.
— Eh bien! je suis tout prêt : que faut-il faire?
— Viens chez moi ce soir, à la tombée de la nuit, et je t'expliquerai l'affaire.
L'INCENDIAIRE ET L'INCENDIÉ. (Suile.)
« Je fus trop exacl au rendez-vous que Brulard m'avait donné, carie soleil se couchait à peine quand j'arrivai à la maison commune, où je vous ai dit qu'il demeurait depuis que l'élection l'avait fait maire.
« Quand j'entrai dans la salle où il se tenait habituellement, il était en conférence avec Thévenin, le père de ma prétendue, de ma pauvre Louise.
« Ils étaient assis tous les deux devant la grande table qui servait de bureau à la mairie, et ils paraissaient tellement absorbés dans l'examen d'une immense pancarte étendue devant eux, qu'ils ne s'aperçurent pas d'abord de ma présence.
« Cette pancarte, que je reconnus sur-le-champ pour l'avoir souvent vue au château dans la salle des archives, où elle occupait un pan de mur, en face d'une autre
sur laquelle était peint une espèce d'arbre dont les rameaux supportaient, sur leurs branches drôlement contournées, des ronds au centre desquels était écrit le nom de Brandon; cette pancarte, — dis-je, — était le plan général de la seigneurie de Saint-Révérien, ce que nous appelons le image de la commune.
« Le comte l'avait fait faire il y avait peu d'années , comme vous savez, maître Denis, par un géomètre en renom dans le pays. Tout y était marqué sans exception, avec cette seule différence que les nombreux héritages du ci-devant seigneur étaient coloriés de manière à ce que l'on reconnaissait tout de suite ce qui était bois, terre ou prairie, et que les petites parcelles de champ appartenant à divers particuliers du village, étaient simplement désignées par un encadrement noir fait à la plume.
«Je vous ai dit que mon entrée n'avait point été remarquée d'abord par Brulard et Thévenin.
« Ils étaient assis l'un à côté de l'autre, appuyés sur la pancarte qu'ils paraissaient examiner avec la plus grande attention.
« On eût dit deux généraux disposant le plan d'une bataille -.j'en ai vu comme cela souvent à l'armée, depuis, quand j'allais en ordonnance au quartier-général. »
— C'est bien entendu comme cela, — disait Brulard à Thévenin : — il faut bien laisser quelque chose pour les autres, afin qu'ils ne crient pas.
« Ces paroles dont je ne compris pas le sens... »
Ici, Vivant Beaugey futinterrompu dans son récit par Pex-piqueur qui lui dit :
— Pardon, mon garçon, si je te coupe la parole, mais ces mots que tu n'as pas compris, je puis te les expliquer : Thévenin est après Brulard celui du pays qui a le plus acheté des biens du ci-devant comte; ils se faisaient chacun leur part d'avance, les gredins qa'ils sont ! comme s'ils ne pouvaient pas attendre.
— Vous devez avoir raison, maître Denis, — répondit le soldat. — Et dire que je ne voyais rien de toutes ces manigances! que j'étais l'instrument aveugle de la coquinerie de ces brigands-là I...
Et Vivant passa à plusieurs reprises sa main sur son front, comme il avait déjà fait une fois; puis il avala coup sur coup deux rasades, après avoir choqué brusquement son verre avec ses compagnons, et il reprit :
« Brulard m'aperçut debout devant lui et Thévenin, et il eut l'air contrarié de ma présence.
— D'où diable sors-tu ? — me demanda-t-il vivement, en arrêtant sur moi ses vilains yeux de chat effaré.
— J'arrive.
— Depuis quand es-tu là?
— Je ne fais que d'entrer.
— Est-ce que tu m'espionnais, par hasard?
« Cette question qui me montrait clairement le peu d'estime que Brulard faisait de moi, me blessa profondément : je n'y répondis qu'en haussant les épaules.
« Thévenin se leva pour s'en aller. Comme il passait près de moi, j'ouvris la bouche pour lui parler de sa tille : un geste impérieux de Brulard me réduisit au silence. Cet homme me gouvernait à sa fantaisie.
— Pourquoi es-tu venu avant l'heure?— me deman-
da-t-il aussitôt que Thévenin fut sorti. — Je t'avais dit à la tombée de la nuit.
— Si tu étais tourmenté comme moi, — répondis-je...
— Tourmenté de quoi? tu vas te venger, tu devrais être tranquille...
« Malgré la haine que je portais au comte, ces quelques mots de méchanceté si froide me glacèrent le cœur et me firent monter le sang au visage. J'eus alors un bon mouvement intérieur : je voulais tout abandonner et courir m'engager au district, comme j'ai fait deux mois plus tard; mais l'image de Louise me re.int dans l'idée, et je repris tous mes projets de vengeance.
— Va fermer la porte à double tour, — me dit Brulard, — et écoute moi avec attention.
« J'obéis à l'ordre qui m'était donné, et je voulus m'asseoir en face de mon individu. »
— Je n'aime pas qu'on me regarde dans le blanc des yeux quand je parle, — me dit-il. — viens te mettre
« Et il m'indiqua la place que le père Thévenin venait il e quitter. »
— Vois-tu, — reprit-il, — il faut en finir. Le comité révolutionnaire de Chaumont n'est qu'un tas de guenilles dont il n'y a rien à faire. Il n'ose pas ordonner l'arrestation du ci-devant comte, sous prétexte qu'il fait du bien dans le pays. La république ne peut pas marcher comme cela.
« Il s'arrêta pour attendre ma réponse.
— Est-ce que ce n'est pas ton avis? —me demandat-il au bout de quelques secondes.
— Je t'ai dit que j'étais prêt à tout pour sauver Louise et la venger.
— C'est bien ; voici à quoi j'ai pensé : Le ci-devant comte, qui a toujours confiance en moi, m'a demandé hier un homme sûr pour faire des rondes, la nuit, autour de son château.
« Je compris vaguement de quoi il s'agissait, et je me sentis frissonner de la tête aux pied?.
— Il faut que tu sois cet homme, — reprit Brulard sans la moindre émotion.
— Jamais ! — m'écriai-je indigné.
— Imbécile! — repartit Brulard en haussant les épaules. — Mais tu ne vois donc pas pourquoi je l'ai choisi de préférence à tous les autres?
— Parce que tu me méprises davantage...
— Parce que lu es plus intéressé que personne à savoir tout ce qui se passe là-haut. Je t'ai donc proposé, et il ne lient qu'à toi d'aller l'installer dès demain chez le ci-devant.
— Et après ? — demandài-je.
— Après ? tu commenceras d'abord par ne pas te laisser entortiller par toutes les fausses douceurs de ces gens-là. Ils vont te tourner et te retourner de toutes les manières. Ils te feront bien boire et bien manger, puis ils te diront qu'ils aiment le peuple, ils te lâcheront dans les jambes leur petit louveteau de Jacques, pour te faire des mamours du matin au soir : mange et bois tant que tu voudras, fais semblant de croire à leurs protestations hypocrites, courbe-toi pour que le louveteau te grimpe sur les épaules, si ça peut l'amuser ; I 4
mais ne perds jamais de vue qu'ils sont les ennemis de la république, et que le ci-devant comte est personnellement le tien, puisqu'il t'a enlevé ta fiancée.
— Eh bien ! alors...
— Alors, il faut les obliger à partir ou les tuer...
« Je ne pus retenir un tressaillement d'horreur, et j'allais exprimer énergiquement l'indignation que je ressentais, à l'idée que l'on comptait sur moi pour un crime, quand Brulard reprit :
— Mais, comme nous ne voulons pas verser le sang, quelque impur qu'il soit, il ne nous reste que la ressource de les obliger à émigrer. pour nous en défaire honnêtement. . . C'est, en outre, — ajouta-t-il, — le seul moyen que tu aies de retrouver Louise et de l'arracher au sort qui la menace.
« Jusqu'à ce moment j'avais écouté Brulard avec défiance, bien décidé à ne rien faire qui ne fût honnête, mais au nom de la femme que j'aimais, prononcé par lui, à l'idée des dangers qu'elle courait déjà et de ceux qui l'attendaient, si on ne mettait pas son ravisseur dans l'impuissance de tirer profit de son crime, le même vertige dont j'avais plus d'une fois subi l'influence depuis quelques mois, s'empara de nouveau de mon esprit avec une violence qui rendit Brulard maître de toutes mes volontés, et avec le balbutiement d'un homme ivre, je répondis :
— Eh bien ! finissons-en vite... que faut-il que je fasse pour obliger le comte à se sauver.
— Très peu de chose. Demain tu iras l'établir chez lui en qualité de garde-nuit, c'est ainsi qu'il a qualifié
ui-même le service que lu devras faire. Montre-toi d'une grande vigilance pendant deux ou trois jours... puis, à la quatrième veille, crie au feu... Ils prendront peur, c'est sûr, et le lendemain ils émigreront.
— Crier au feu s'il n'y a pas de feu... à quoi cela nous mènera-t-il?— demandai-je.
— Tuas raison; mais j'ai pensé qu'on pourrait, sans inconvénient, brûler une des tours de cette vieille barraque... celle des archives, par exemple... où ces orgueilleux renferment ce qu'ils appellent leurs titres... ça flamberait comme de la paille... tu crierais donc pour jeter l'alarme; nous viendrions au secours en masse depuis le village ; nous les sauverions pour cette fois; mais le coup serait porté, ils prendraient peur, et, avant huit jours, ils auraient quitté le pays sans que nous leur ayons, en réalité, fait aucun mal.
« J'avoue à ma honte que ce projet ne m'inspira aucune horreur. Convaincu que Brulard m'exciterait à un crime bien plus grand, j'éprouvai presqu'une sorte de soulagement, quand je sus qu'il ne s'agissait, après tout, que d'effrayer un homme dont j'avais plus d'une fois souhaité la mort. Il me sembla que Brulard était plus humain que moi, et je pris intérieurement la résolution de ne plus même discuter les mesures qu'il me prescrirait.
« Je prononçai quelques paroles d'approbation qui lui montrèrent le succès qu'il venait d'obtenir.
— J'ai pensé à tout, — reprit-il : — ils ont leurs passeports. Je les ai remis moi-même hier au ci-devant comte. Il a commencé par les refuser en me disant
qu'il ne s'éloignerait pas, qu'il ne craignait personne; mais je lui ai nommé son parent le marquis de Courcelles, dont on a massacré la femme et les enfants, el il a mis les passeports dans sa poche. Brûlons les archives, et il partira.
— J'y mettrai le feu moi-même! — m'écriai-je avec une sombre résolution. — Mais Louise! si elle allait être logée dans cette partie du château ?
— Je suis sûr du contraire ! — interrompit vivement Brulard. — Elle est dans le souterrain de la chapelle d'où nous la ferons sortir à la faveur du désordre qui suivra nécessairement l'incendie. »
— Vous voyez, — continua Vivant, en suspendant son récit pour s'adresser plus directement à ses auditeurs; — vous voyez la ruse infernale de cet homme: il me montrait la délivrance de Louise comme le prix certain, immédiat du mauvais coup que j'allais faire.
— Ah ! l'infâme gueux ! — s'écrièrent les trois paysans avec une franche indignation.
— Ce qui ne l'empêche pas d'être riche aujourd'hui, ajouta Denis, d'un ton qui exprimait tout à la fois un blâme timide et un secret sentiment d'envie. — Continue, mon garçon, cette histoire m'iiitéresse beaucoup.
Le soldat reprit :
« Le lendemain, je me présentai au château où je fus accueilli avec une franche bonté, dont j'aurais dû être bien touché, et dans laquelle je ne vis cependant que cette hypocrisie que Brulard m'avait signalée. Le ci-devant comte me dit que je serais nourri de sa table, sa femme me permit de fumer ma pipe dans le château,
et le petit Jacques grimpa à califourchon sur mon dos en disant qu'il ferait la ronde toutes les nuits avec moi. Le premier jour je résistai assez bien ; mais au bout de vingt-quatre heures, je commençais à réfléchir sur l'infâme commission dont j'étais chargé, quand une découverte, que je fis par hasard, me raffermit dans la résolution que j'avais prise d'obéir aveuglément à Brulard.
« Je venais de souper à l'office, et je me retirais dans le logement que j'occupais dans les communs du château, lorsqu'en passant à l'entrée d'un long corridor dont l'autre extrémité aboutissait à la chapelle, j'entrevis la femme de charge Adrienne, qui semblait épier l'instant de ma sortie, cachée dans la sombre embrasure d'une fenêtre. Je ne sauraistlire ce qui se passa en moi, mais il me sembla tout-à-coup que la présence de cette femme ne devait pas être étrangère à l'objet de mes constantes inquiétudes. Je n'eus pas l'air de l'avoir vue, et je continuai à m'acheminer vers la porte de sortie que j'ouvris et que je fermai bruyamment tout en restant dans l'intérieur. Alors j'éteignis la lanterne que je portais et qui me servait pour mes rondes de nuit. J'ôtai mes souliers avec précaution, et, retenant mon souffle, marchant à pas de loup, j'allai me placer en embuscade derrière un gros pilier d'où je pouvais voir tout ce qui se passerait dans le corridor dont je vous ai parlé. Tout y était sombre et silencieux. Je restai là une demiheure à peu près, sans rien voir et sans rien entendre. Enfin une porte s'ouvrit lentement àpeu de distance de moi et j'aperçus un bras tenant une lumière,puisla tête delà I 4*
femme de charge s'avança, regardant à droite et à gauche dans le corridor. Évidemment elle voulait s'assurer s'il n'y avait personne. Elle se retira; mais presque aussitôt elle reparut portant à deux mains une grande planche carrée recouverte d'une serviette et chargée d'une bouteille, d'une carafe , d'un morceau de viande froide, et de quelques autres objets. Une petite lampe à réflecteur était posée sur la planche, projetant sa clarté en avant, mais laissant dans l'ombre tout ce qui se trouvait derrière la personne qui la portait. Adrienne s'arrêta encore pour examiner de nouveau le corridor, puis elle se dirigea du côté de la chapelle. Je m'élançai alors sur ses traces, protégé par l'obscurité qui régnait autour de moi. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à la porte du souterrain que Brulard m'avait indiqué comme le lieu où le ci-devant comte avait fait enfermer Louise. Là, Adrienne soutint son fardeau d'une main, et de l'autre, au moyen d'une clef qu'elle tira de sa poche, elle ouvrit cette porte, qu'elle referma ensuite derrière elle.
« Brulard ne m'avait pas trompé. Telle fut l'unique réflexion qui se présenta à mon esprit : vous comprenez qu'il ne me resta plus d'incertitude sur ce que je devais faire.
« Le lendemain je courus annoncer ma découverte à Brulard, et je lui dis que j'agirais la nuit suivante, ainsi qu'il eût à se tenir prêt à me seconder, comme cela avait été convenu entre nous.
« Pendant toute la journée* j'évitai les habitants du château qui, de leur côté ne se montrèrent pas.
« Au coucher du soleil, j'étais dans la cour, lorsque
je vis venirà moi le comle, la comtesse et le petit Jacques. Je voulus les éviter encore, mais ils m'appelèrent et je fus obligé d'aller à eux.
« Nous sommes contents de vous, Vivant, me dit le comte, et si jamais je suis en position de récompense votre zèle, je le ferai certainement.
« Sa voix avait quelque chose d'extraordinaire: je le regardai avec attention, et je remarquai que ses yeux étaient remplis de larmes. Sa femme était pâle et toute tremblante.
« Je balbutiai quelques paroles sans savoir ce que je disais ; le comte reprit :
— La soirée est belle, nous allons faire une longue promenade dans les bois. Jacques, embrasse ton ami Vivant et remercie-le de toutes les complaisances qu'il a eues pour toi depuis deux jours .
« Le petit bonhomme se jeta à mon cou; et comme je détournais la tête, il me la prit à deux mains, et malgré moi il appuya sur mes lèvres sa bouche fraîche comme une cerise.
— A bientôt, Vivant, —me dit le comte avec un sanglot étouffé.
« La comtesse me lit de la main un geste amical, et tous les trois disparurent.
« Moi je courus au village pour me recorder avec Brulard et lui dire que j'étais plus résolu que jamais.
« Quand je revins au château, je rencontrai la vieille Adrienne qui me dit que ses maîtres, rentrés très fatigués de la promenade, s'étaient couchés en lui recom-
68 JACQUES DE DRANCION.
mandant de me prier de veiller cette nuit-là avgc un soin tout particulier.
« A onze heures et demie je mettais le feu aux quatre coins de la salle des archives.
« Dix minutes après je criais au secours; presqu'aussitôt le tocsin du village me répondit...
— Vous savez le reste, mes amis, — reprit Vivant après quelques instants de silence, — toute la population de Saint-Révérien accourut, conduite par l'infâme Brulard. On chercha d'abord le6 maîtres du château, et comme on ne les trouva pas, on pilla le mobilier sous prétexte de le sauver.
« Dès le commencement du tumulte, je m'étais hâté de courir auxsouterrains de la chapelle. La porte en était ouverte et le souterrain était vide.
« Je cherchai des traces de la présence de Louise, et je trouvai un vieux livre de prières et une soutane en lambeaux.
« Je crus que je deviendrais fou de rage et de désespoir, et cependant je ne savais pas encore que j'avais été trompé de la manière la plus indigne.
<> Au point du jour on s'était rendu maître du feu, ou plutôt il s'était éteint de lui-même, vaincu par ces vieilles murailles qui avaient bravé des siècles. Je pus donc joindre Brulard, occupé dans la cour à faire entasser des meubles sur des voitures.
— Eh bien ! — me dit-il, — ils étaient partis depuis hier soir.
— Et Louise I Louise ! — m'écriai-je en lui serrant le bras à le broyer.
— Est-ce qu'elle n'était pas dans le souterrain de la chapelle ? me demanda-t-il : — dans tous les cas tu peux être sûr qu'ils ne l'auront pas emmenée. Va trouver le père Thévenin, il sait peut-être quelque chose.
« Et, se dégageant de mon étreinte , il alla se mêler à la foule qui dansait la carmagnole autour d'un tonneau défoncé et déjà à moitié vide.
« Je demandai le père Thévenin, personne ne l'avait vu... je l'appelai, il ne me répondit pas... En le cherchant dans l'intérieur du château dévasté, je me trouvai en face de la vieille Adrienne.
L'INCENDIAIRE ET L'INCENDIE
(Suile.)
— Comment, mon pauvre Vivant, c'était toi qui avais mis le feu?— interrompit Denis. — Eh bien! franchement, mon garçon, je n'aurais jamais cru ça de toi. . . car enfin, tu ne les savais pas partis !— Hélas ! non. je ne les savais pas partis ! répondit le soldat avec un accent douloureux. — Ils avaient quitté le château la veille, au moment où ils me dirent qu'ils allaient faire une grande promenade dans les bois, vous savez lorsque le comte pleura et que le petit Jacques m'obligea à l'embrasser... Mais à propos, maître Denis, où étiez-vous donc pendant toutes ces affaires?
— Je peux en convenir aujourd'hui, — dit Denis en baissant la voix: — M. de Brancion m'avait confié ses
JACQUES DE BRANCrON. 1\
projets de départ, et j'étais allé préparer ses relais Jusqu'à Béfort.
— Vous êtes bien heureux! — murmura Vivant: — vous avez aidé à les sauver, et moi j'ai la certitude que je pouvais les perdre. Brulard, j'en ai eu la preuve, voulait les tuer!
— Je l'ai toujours pensé,- reprit Denis... mais continue, mon garçon, tu en étais au moment de ta rencontre avec la vieille Adrienne.
— Écoutez-moi donc encore.
« En m'a percevant, la femme de charge poussa un cri d'horreur, et s'élançant sur moi comme une lionne furieuse, elle me saisit par le collet de ma veste et elle me dit :
— Misérable ! tu nous trahissais donc !
— Je balbutiai quelques paroles pour essayer de me justifier de cette accusation, mais elle m'interrompit aussitôt en reprenant :
— Ne mens pas, lâche! j'ai tout vu ! j'étais à cette fenêtre ; tu es entré dans la salle des archives, et tu n'y étais pas depuis cinq minutes, qu'elle brûlait déjà... alors tu es sorti en criant au secours pour faire croire que tu n'avais pas fait le coup... Brigand et lâche! voilà ce que tu es... Et tu ne les savais pas partis I — reprit-elle avec plus de force, — tu voulais les faire tuer ! les faire tuer, eux qui, hier soir, me parlaient de toi comme d'un bon et fidèle serviteur...
— Je l'étais, — interrompis-je, — mais pourquoi le ci-devant comte m'a-t-il pris ma prétendue ! ma Louise.
— Tu es ivre !— me dit-elle avec colère et dégoût, —
sors d'ici t il n'y a plus personne à assassiner, et il n'y reste plus rien à voler l
« Et elle me poussa dehors par les épaules, sans que je songeasse à lui résister ou à me justifier davantage.
« Pendant la journée il me fut impossible de rejoindre Brulard, qui était allé à Chaumont faire son rapport au représentant du peuple. Le soir j'allai me mettre en embuscade sur le chemin par lequel il devait revenir : je voulais absolument m'expliquer avec lui.
« Je l'aperçus bientôt : Francis Leblond l'accompagnait.
« Je mis hardiment la main sur la bride du cheval qui conduisait sa carriole, et je le«ommai de descendre.
« ïl me menaça de me brûler la cervelle : je répondis à sa menace en le couchant moi-môme en joue.
« Alors il se décida à mettre pied à terre.
— Que signifie cette violence ! — me dcmanda-l-il. — J'ai voulu te servir et toi...
— Tu m'as trompé misérable! — m'écriai-je. — Louise n'était pas au château.
— Est-ce ma faute si elle n'y était plus? Je ne savais pas qu'elle en fut partie ; adresse-toi au citoyen Thévenin et faites vos recherches ensemble : vos affaires ne me regardent pas.
— La vérité se fera jour tôt ou tard, — -répondisje, — et malheur à toi si tu m'as trompé !
— Malheur à toi plutôt si tu bronches ! je suis toutpuissant, et d'un mot, d'un geste, je puis t'envoyer à la guillotine !
« Telles furent les paroles du nouveau seigneur de
Saint-Révérien. — ajouta Vivant avec une profonde amertume. Elles commencèrent à me faire entrevoir confusément ce que c'était que la révolution.
« Le lendemain de bonne heure, j'allai chez le père le Louise; il n'y était pas, mais je trouvai sa femme.
« C'était, comme vous savez, une bonne créature, simple, pieuse, incapable de faire du mal à un poulet, îlle me reçut avec amitié et tristesse.
— Écoutez, maman Thévenin, — lui dis-je, — vous l'avez jamais voulu que je sache pourquoi mon mariage avec votre fille a été rompu : il faut que vous me le lisiez aujourd'hui.
— C'est impossible, — me répondit-elle, — j'ai juré rue je ne parlerais jamais de ce qui s'est passé.
— Vous m'aviez juré aussi que vous me donneriez la nain de Louise, et cependant vous avez manqué à ^otre >arole.
— Nous n'avons pas pu agir autrement, crois-moi, non pauvre Vivant, et même que nous t'avons bien regretté... mais vois-tu, dans le temps où nous sommes,
m fait bien des choses qu'on ne voudrait et qu'on ne levrait pas faire.
« Hélas, je le savais 1
— Mais enfin, où est Louise ?
— Chez sa marraine à Remiremont. Nous t'avons oujours dit la vérité à cet égard.
— M'aime-t-elle encore ?
— J'espère pour elle que non.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'elle est mariée.
— - Mariée !
— Depuis deux mois, — - Vous me trompez I
— Lis cette lettre, mou pauvre Vivant; tu auras la preuve du contraire.
« Et la mère Thé venin tirant un papier de sa poche me le présenta.
— C'était une lettre de Louise.
« Elle y parlait de son mari, et elle disait qu'il était très-bon pour elle, et que c'était avec bonheur qu'elle se sentait s'attacher à lui.
« La vérité commençait à se faire jour: je voulus la connaître complète.
— Le citoyen Brulard savait-il tout cela? — demandai^ e à la mère Thévenin.
— Ne parle pas de mon frère ! — s'écria-t-elle avec un accent qui exprimait la plus vive terreur. — Il ne s'est mêlé de rien, il ne savait rien, nous ne lui avons jamais confié la moindre chose ! Ainsi ne t'avise pas de nous compromettre avec lui... de nous faire dire des* choses que nous n'avons pas même pensées!... Ah ! mais , c'est que je te démentirais joliment! Je n'ai envie ni d'envoyer mon homme à la guillotine, ni d'y aller moi-même.
— Puisque vous avez peur du citoyen Brulard, vous ne craindrez peut-être pas le ci-devant comte de Brandon qui est parti — repris-je — et alors vous me direz s'il est vrai qu'il ait voulu séduire Louise...
— Lui! séduire Louise! quel horrible mensonge! — fit-elle avec indignation.
— Ma foi, c'est le citoyen Brulard qui me la dit; il m'a môme assuré que le ci-devant avait enlevé Louise et qu'il la retenait prisonnière au château.
— Alors, alors — reprit-elle avec une vivacité pleine de trouble — si c'est le citoyen Brulard qui l'a dit, il doit y avoir quelque chose de vrai là-dedans. Moi, je ne réponds que du présent, et, pour le présent, j'affirme que Louise est mariée.
« Je sortis indigné de la pusillanimité decette femme, sans songer que ma crédulité égalait au moins sa faiblesse, et qu'après tout un traître est encore plus méprisable qu'un poltron, car si Thévenin avait été aussi l'agent de Brulard, du moins il n'avait pas été, comme moi, l'exécuteur de ses vengeances.
« A dater de ce moment, je ne vis plus ni l'un ni l'autre de ces deux hommes, et trois mois après , quand la Convention appela de nouveau la patrie aux armes , je courus au district pour m'cngager, et je fus incorporé dans le dix-huitième régiment de dragons, dont on formait les escadrons de guerre à Pont-à-Mousson : je rejoignis immédiatement.
« La vie militaire , à la fois si régulière et si active , calma mes ressentiments et modéra l'ardeur de mes principes révolutionnaires. L'armée était bien républicaine, mais son patriotisme était honnête, et elle ne négligeait aucune occasion de manifester sa profonde horreur pour les crimes qui déshonoraient le pouvoir qu'elle servait cependant avec fidélité. JVr.tendais souvent les vieux soldats déplorer l'absence des officiers que l'émigration leur avait enlevés. Quelques-uns même
désertèrent pour aller rejoindre un protecteur sur la terre étrangère : on les blâma , mais sans trop de violence. La modération régnait dans les camps avec l'honneur et l'amour sincère du pays. Je me laissai bientôt gagner par elle.
« Il y avait six semaines que j'étais au régiment ; on venait de me nommer brigadier, lorsqu'un jour, parmi des recrues que nous recevions, je reconnus Francis Leblond , l'ancien secrétaire de la mairie de Saint-Révérien et le vil espion du citoyen Brulard.
« On le mit justement dans ma compagnie et même dans mon escouade.
« Il fut , comme vous pouvez penser, médiocrement satisfait de se trouver sous mes ordres , et notre entrevue ne fut pas joyeuse et amicale comme celle de deux pays qui se retrouvent. »
— Si tu te conduis bien — lui dis-je — je serai juste; mais si la caponnes comme là-bas . pour flatter l'un et l'autre, je te solderai l'arriéré et le présent.
— Pourquoi me parlee-tu comme ça , Vivant ? — me demanda-t-il.
— Parce que c'est toi qui le premier...
« H courba la tête avec un air de confusion si grande, que je n'eus pas la force de continuer sur le même ton. »
— Écoute — lui dis-je plus doucement, — veux-tu faire ta paix avec moi pour toujours?
— Oui ! — s'écria-t-il avec une franchise qui me plut.
— Eh bien! conte-moi tout sans détour; après nous
nous serrerons la main, et nous n'y penserons plus. Il ne faut pas qu'il soit dit que deux enfants du même village se haïssent etseméprisent.
— Tu vas tout savoir, et ça ne sera pas long.
— Mais là , ce qui s'appelle la vérité ?
— Je te le jure sur mon honneur !
— Marche I que je lui dis.
L'INCENDIAIRE ET L'INCENDIE
ISvile.)
« Francis me serra énergiquement la main , comme s'il voulait m'engager de nouveau sa foi. puis il reprit :
— Tu te souviens sans doute d'une violente dispute que tu eus un soir avec Brulard, dans le cabaret de la mère Pichelin?
— Oui, — répondis-je après un moment de réflexion — c'était le lendemain de l'arrivée du ci-devant comte, qui revenait de Paris , à la suite des affaires du dix août, où il avait été blessé en défendant le tyran.
— C'est cela même. Brulard disait que tous les nobles étaient des brigrands, dont il fallait purger le sol delà république , et que pour son compte il ne voudrait pas qu'on en épargnât un seul. — Pas même celui que vous servez en qualité de valet de chambre, monsieur Champagne? — que tu lui répliquas. Pas même celuilà — répondit -il , pâle de rage. — Eh bien! si vous
aviez le malheur de lui arracher nn setd cheveu de la tète — repris-tu — je vous tuerais comme un chien ! — Il y avait une vingtaine de paysans qui parlèrent comme toi. de sorte qu'il fut obligé de se taire et de quitter le cabaret peu d'instants après.
« Deux mois se passèrent , continua Francis. Champagne , qui ne se faisait plus appeler que le citoyen Brulard, fut nommé maire de Saint-Révérien et me prit pour son secrétaire. Le lendemain de grand matin, il arriva tout essoufflé à la maison commune, pour me dire de ne pas afficher tes bans avec Louise Thévenin, attendu que le mariage était rompu. Je répondis que c'était trop tard . et je lui montrai l'affiche posée der- . rière son grillage de fil de fer, ajoutant que plusieurs habitants l'avaient déjà lue. Il jura comme un possédé et s'en alla furieux. Le jour suivant , qui fut le dernier dimanche, où l'on dit la messe chez nous , ton mariage ne fut pas annoncé en chaire, et à la sortie de l'église , c'était le bruit général que l'affaire était manquée et que ta bonne amie avait quitté le pays, la veille au soir. Je fus quelque temps sans savoir ce qui s'était passé, mais enfin je le découvris : Brulard et Thévenin s'étaient entendus pour forcer le comte à émigrer, afin d'acheter ses propriétés. Mais pour cela il fallait te gagner à leur cause , parce qu'il aurait suffi d'un luron comme toi dans le village pour les empêcher de faire tranquillement leur affaire. Ça fut donc convenu entre eux que Thévenin te retirerait sa parole, et que Brulard te ferait entendre adroitement que le ci-devant comte avait enlevé sa fille. Ce qu'ils avaient prévu arriva ; tu devins
l'ennemi du château au lieu d'être son défenseur, et à dater de ce jour Brulard te fit tourner comme il voulut. Voilà , ni plus ni moins , comment tout s'est passé. J'aurais dû te prévenir — ajouta Francis en courbant la tête — au Heu de cela j'ai aidé à te tromper, puisque c'est moi qui le premier. . .
« Francis s'arrêta : il avait l'air si malheureux, que je n'eus pas le courage de l'accabler de mes reproches : je ne me sentais d'ailleurs d'indignation que contre la crédulité avec laquelle j'avais ajouté foi aux fourberies de cet infâme Brulard I
« Nous devînmes amis . Francis et moi , et souvent , pendant les longues marches du régiment, ou les nuits passées au bivouac, nous parlâmes encore de cette malheureuse affaire. Non-seulement le comte n'avait rien eu à se reprocher, mais encore j'appris par Francis, que le pauvre homme était allé plusieurs fois chez les Thévenin, pour les engager à renouer avec moi. Jugez, mes amis, de mes remords, de mon désespoir! Ils avaient voulu me servir, et moi j'aidais à préparer leur ruine ! Et pour les remercier de leur protection , de leur confiance, je mettais le feu à leur château!!! Si alors nous eussions été en paix au lieu d'être en guerre, je crois que je me serais brûlé la cervelle, tant je me trouvais malheureux... Mais la république était en danger, nous nous battions tous les jours, et il me semblait que mon devoir était d'attendre la mort d'une balle ennemie. »
Ici Vivant s'arrêta un moment. Denis et les trois paysans lui serrèrent successivement la main en silence,
puis ils choquèrent de nouveau leurs verres avec le sien, en témoignage de leur estime et de leur amitié.
Vivant reprit :
« En 1795, au mois de mars, mon régiment quitta l'armée de Pichegru, qui venait de conquérir la Hollande, pour aller renforcer les troupes que nous avions sur le Rhin. Là, mon chagrin, que le mouvement de la guerre avait assoupi, se réveilla plus vif que jamais... •La division dont je faisais partie se heurta à sa première affaire contre une brigade de l'armée des émigrés.
« L'action fut vive et meurtrière 1 C'était moins une bataille qu'un immense duel, où de chaque côté on cherchait plutôt à s'admirer qu'à se vaincre, et où l'acharnement môme était généreux et loyal. Invincibles jusqu'à ce jour, nous nous consolions de cette lutte entrefrères, en nous disant que nous avions enfin rencontré des adversaires dignes de nous. Quand je dis que nous nous consolions, c'est de mes compagnons d'armes que je parle, car, pour moi, j'étais comme un fou chaque fois qu'un qui vive ! prononcé en langue française, m'annonçait que nous allions avoir à combattre des compatriotes. Ce supplice dura dix-huit mois sans interruption. Francis Leblond, que j'avais associé à mes sentiments, était bien malheureux aussi, et le soir d'une affaire, quand nous regardions nos longs sabres ensanglantés, nous regrettions de n'être pas restés sur le champ de bataille.
« La veille du combat de Berstheim, j'avais reçu une balle dans l'épaule; mais comme nous avions perdu beaucoup d'officiers, je ne voulus pas aller à l'ambu- I 5*
lance. Le lendemain je montai à cheval le bras en écharpe; un quarl-d'heure après nous croisions le sabre avec un corps de cavalerie noble, commandé par les trois ci-devant princes de Condé.
« Le choc fut terrible ! la mêlée affreuse ! pendant les dix campagnes que j'ai faites, je n'ai rien vu de semblable. Les chevaux se battaient comme les hommes ! les blessés ne voulaient pas quitter la partie ! les mourants cherchaient à se rejoindre sur le sol pours'achever I une division d'infanterie autrichienne contemplait ce spectacle, immobiie, l'arme au bras! plusieurs fois les trompettes des deux partis avaient sonné le ralliement: personne n'avait obéi à cet appel. N'ayant de libre qu'une seule main, j'étais obligé de tenir à la fois les rênes de mon cheval et mon sabre, de sorte que je n'étais bon à rien au milieu de cette tuerie. Mon colonel m'aperçut et m'ordonna de me retirer sur les derrières, dans des termes qui ne me permirent pas de désobéir.
« Je sortis donc de la mêlée et je m'éloignai lentement: dans ces moments là, quand on a du cœur, on n'est jamais bien pressé.
" J'étais dans un chemin creux, et comme on se battait en arrière, je ne supposais pas qu'il y eût des ennemis en avant; cependant je vis un cavalier venir à ma rencontre.
« Je crus d'abord que c'était un des nôtres : mais le cavalier ayant fait quelques pas encore, je reconnus distinctement un officier de la cavalerie noble.
« C'était un vieillard d'une soixantaine d'années au
moins, dont la tournure était encore leste et dégagée toutefois ; en m'aperce van t il avait mis son cheval au petit galop, et il arrivait sur moi, le sabre, suspendu parla dragonne et le pistolet au poing.
« Je continuai ma route au petit pas : je n'avais que cela à faire, et ne voulant pas me retourner et fuir, mon sort me paraissait peu douteux.
« Nous fûmes bientôt botte à botte l'émigré et moi : le peu de largeur du chemin ne nous eut pas permis de faire autrement, alors même que nous l'eussions voulu.
« Je criai vive la République !
« 11 ne dit rien, mais il leva son pistolet dont le canon n'était pas à six pouces de ma poitrine, du côté de mon bras en écharpe.
« Tout-à-coup je vis l'arme s'abaisser, et disparaître dans la fonte ; puis le vieux cavalier, relevant le bras auquel pendait son sabre, m'ôta son chapeau et me salua en me disant : Vous êtes blessé, camarade! Pardieu j'allais faire un joli coup! bonne chance!
« Et il s'éloigna.
« Je n'avais pas fait cinquante pas, que j'entendis deux coups de feu, puis le galop d'un cheval derrière moi. Je me retournai sur ma selle, et je vis revenir à toutes jambes la monture abandonnée du cavalier qui venait de me laisser la vie si généreusement. Je l'arrêtai par la bride, et je frissonnai d'horreur en apercevant sur sa crinière noire un énorme fragment de cervelle !
« Deux fantassins qui avaient fait ce beau chef-d'œuvre, embusqués derrière une haie, vinrent réclamer le
cheval comme leur propriété. Je ne voulus pas le leur rendre, mais je leur payai le prix qu'ils me demandèrent, quatre écus de six francs, je crois, et je l'emmenai avec moi !
« Le soir même mon camarade de lit, que j'avais chargé de ma capture, vint me rapporter deux ou trois objets qu'il avait, — dit-il, — trouvés dans les fontes «le la selle. C'était d'abord ce pistolet dont la balle aurait dû me tuer, et qui était chargé encore; puis il y avait un petit livre de prières tout déchiré, et un vieux portefeuille en soie jadis blanche, sur lequel étaient brodées des roses et des pensées.
« J'ouvris d'abord le livre de prières, et vous comprendrez, mes amis, ce que je dus éprouver en lisant ces mots écrits en tête de la première page : J'appartiens au chevalier Robert de Brandon.
— Comment ! — s'écria Denis, — c'était monsieur le chevalier de Brancion I Un si digne homme ! Un si bon veneur ! Très-certainement, nous avons fait plus d'une fois le bois ensemble. Est-ce que tu ne l'avais pas reconnu, Vivant? Il venait souvent au château : c'était le propre oncle de monsieur le comte... du ci-devant, — ajouta l'ex-piqueur en se reprenant.
— Je ne l'avais pas reconnu, --reprit Vivant, — quoique sa figure ne me parut pas étrangère tout-à-fait ; mais ayant ouvert aussi le vieux portefeuille, il ne me resta plus de doute sur la parenté du défunt avec nos anciens seigneurs, car je trouvai dans une des poches la lettre que je vais vous lire.
« Et Vivant, tirant do dessous sa blouse un papier sale et déchiré lut ce qui suit :
Hanau. le 1er m^rs 1796.
« Mon cher oncle,
« J'ai perdu l'ange consolateur qui faisait ma force « et mon bonheur sur cette terre... Ma femme estmorle « ce matin à cinq heures. Les douleurs de l'exil et « ses inquiétudes constantes sur l'avenir de nos pauvres « enfants l'ont tuée.
« Mon désespoir est au-dessus de tout ce que je « pourrais vous dire ; mais je suis chrétien et je vivrai.
« Aussitôt que j'aurai trouvé un asile pour Jacques « et Hélène, j'irai rejoindre mon drapeau. Veuillez le « dire à Son Altesse sérénissime monseigneur le prince « de Condé, en lui faisant part du coup affreux qui « vient de me frapper.
« Le comte de Brancion. »
— Ainsi la pauvre dame n'existe plus et il paraît qu'elle avait eu encore un enfant depuis son départ !
Ces paroles furent prononcées par Pex-piqueur avec une véritable émotion.
— C'est vrai que c'est des nouvelles ça ! — dirent les paysans: — nous n'en avions pas tant entendu depuis dix ans.
— Bah ! vous ne savez rien encore ! — lit Vivant. Et il reprit son récit, un moment interrompu.
L'INCENDIAIRE ET L'INCENDIE [Suite.)
« A dater de ce jour, — continua Vivant. — il n'y eut plus de repos pour moi. Cette phrase de la lettre du ci-devant comte de Brancion : Les douleurs de l'exil et ses constantes inquiétudes sur l'avenir de nos pauvres enfants Vont tuée!... était sans cesse présente à mon esprit.
« Je me regardais comme le bourreau de cette femme qui ne m'avait jamais fait que du bien ! Je voyais en moi l'auteur de la ruine d'une famille, que le malheur n'aurait peut-être pas atteinte sans ma coupable crédulité !
« Je pensais à ces deux pauvres enfants, au petit Jacques surtoutque j'avais connu et qui s'était jeté dans mesbras au moment de son départ pour l'exil! Que deviendraient ces innocentes créatures si la guerre achevait de les rendre orphelins ? Errants, abandonnés, ou ne vivant que de la charité publique, ils ne pourraient avoir qu'un sort misérable, si la douleur ou les priva-
tions ne les tuaient pas à leur tour. Ces idées ne me quittaient pas pendant le jour; je les retrouvais la nuit dans mes rêves; elles me poursuivaient jusque dans l'ivresse du combat, Si j'avais pu les confier à un ami , en parler quelquefois, peut-être fussent-elles devenues à la longue moins cruelles; mais le pauvre Francis était resté sur le champ de bataille de Berstheim,et il me fallait toutdévorer en silence! J'étais devenusombre, insociable; mes camarades me fuyaient à cause de mon caractère,et dans le trouble de ma consjcience je m'imaginais que mon crime était connu, et que c'était pour cela qu'on me délaissait. Chaque fois que mon régiment se battait, je m'exposais à la mort comme un fou, et la mort ne frappait jamais qu'à côté de moi. J'étais devenu aussi suspect à mes chefs, parce qu'autant j'étais intrépide et impitoyable; quand nous avions affaire aux troupes de la coalition, autant je montrais d'horreur et de chagrin quand nous chargions un corps d'émigrés. Un jour le colonel me fit venir à son bivouac pour avoir l'explication de ma conduite. Je lui dis la vérité sans le moindre détour. Ce colonel était un ancien noble nommé Vasary, qui avait pris le parti de la révolution. Il haussa les épaules à mon récit, puis il me dit qu'il avait l'œil sur moi, et qu'il me ferait fusiller si je continuais à épargner ces canailles d'émigrés : ce furent ses propres expressions. Je lui répondis que je ne tenais pas à la vie et qu'il me rendrait un grand service de m'en débarrasser. Il me tourna le dos et me laissa tranquille. Mon capitaine, à quije contai tout aussi, ne fit pas demême. Ce n'était qu'un pauvre paysan comme moi; mais il avait du cœur; il sentait peut-être qu'en servant la cause
de la révolution il ne trahissait pas la sienne : il devint mon protecteur et presque mon ami.
« Dans le courant de l'été de 1700, je fus envoyé avec quelques autres sous officiers, pour exercer des recrues en Alsace. Nous formions un petit détachement commandé par ce capitaine dont je viens de vous parler, et nous arrivâmes dans un gros bourg nommé Saint- Amarin : c'était là que nous devions trouver nos recrues ; mais comme nous avions doublé deux étapes, nous fûmes les premiers au rendez-vous ; quelques hommes seulement nous avaient devancés.
« En causant, le jour de mon arrivée, avec le bourgeois chez lequel j'étais logé, j'appris que Saint-Amarin n'était qu'à une dizaine de lieues de Remiremont, en passant par ce qu'on appelle les Balons des Vosges. L'idée me vint alors de demander une permission de quarante-huit heures pour aller voir Louise, dont Francis m'avait dit le nom de femme.
« Mon capitaine m'accorda ce que je lui demandais, sans mêmem'adresser une question.
« Je marchai toute la nuit, et j'arrivai à Remiremont comme le soleil se levait.
« Je laissai s'écouler deux heures environ, et je m'acheminai vers la demeure du mari de Louise, qu'un passant m'avait indiquée.
« Je frappai à la porte... Une voix bien connue m'invita à entrer.
« J'ouvris, j'étais en présence de Louise.
" Elle était seule, assise près d'une fenêtre, et elle berçait un petit enfant sur ses genoux.
« Elle poussa une exclamation qui exprimait une
grande surprise mêlée d'un peu de joie. J'aurais voulu que la surprise fut moins grande et que la joie le fut davantage.
« Puis elle se leva et elle vint à moi, son enfant dans les bras.
« Je vis qu'elle était heureuse et que le souvenir de notre amour passé était à jamais mort dans son cœur. Je compris alors tout ce que j'avais perdu.
— Louise. — lui dis-je, — je ne viens pas pour vous faire des reproches.
— Je le crois, Vivant, — me répondit-elle avec un doux sourire, — eh bien I moi, je ne vous en ferai pas non plus.
« Ces mots si simples me donnèrent l'éveil, et je me promis intérieurement d'en demander l'explication dans quelques instants.
— Savez-vous, mes amis, ce qu'elle m'apprit, cette explication ? Que l'on avait déterminé Louise à quitter Saint-Révérien et à renoncer à moi, en lui disant que je la trahissais et que je ne voulais l'épouser que pour sa fortune.
« Ainsi, pour me pousser à un crime, on m'avait accusé d'une infamie.
« A mon tour je contai tout à Louise.
« Elle m'écouta en silence et avec calme. Son beau visage ne perdit pas son expression de bonheur tranquille, mais il me sembla voir briller une larme dans ses yeux pendant que sa bouche souriait toujours.
— Je suis heureuse pour vous de ce que vous me dites là, Vivant, — me dit-elle, — car vous pourrez
90 JACQUES DE BIUNCION.
être mon ami, puisque vous ne m'avez pas trompée. Mon mari sait que je vous ai aimé; mais il vous verra avec plaisir, parce qu'il sait aussi que je l'aime à présent.
« Je m'imposai la punition de passer un jour tout entier entre ces deux êtres qui n'avaient rien à se reprocher. Louise me fit promettre de pardonner à ses parents, et de ne jamais chercher à me' venger de son oncle Brulard.
« Le lendemain j'étais de retour à Saint-Amarin; trois mois après nous repassions le Rhin , pour rejoindre le régiment, toujours en Allemagne.
« En arrivant j'eus un plaisir et un chagrin : j'appris que notre colonel avait été nommé adjudant-général, et que l'armée de Condé faisait encore partie des troupes de la coalition qui nous étaient opposées.
« La gnerre continuait avec plus d'acharnement que jamais. Tout émigré pris les armes à la main était immédiatement fusillé.
« Il est vrai que presque tous se faisaient tuer avant de se rendre. Faible consolation pour moi, comme vous pouvez penser, mes amis.
« Le lendemain même de ma rentrée au corps, nous fûmes attaqués vigoureusement par l'avant garde de l'armée commandée par l'archiduc Charles, et pendant toute la journée nous n'eûmes, Dieu merci, affaire qu'à des KiuserUks ; aussi je tapais de bon cœur, je vous le promets, et je n'étais pas triste en voyant mon sabre ensanglanté.
« Nous fûmes vainqueurs! Belle victoire, mes amisl
car en traversant le champ de bataille couvert de morts, que nous venions de conquérir, je ne vis pas un seul uniforme des corps émigrés.
« L'armée autrichienne se retirait en désordre, ne défendant plus que mollement ses dernières positions, et nous la poursuivions l'épée dans les reins, sans nous donner beaucoup de peine.
« La nuit était arrivée, mais nous allions toujours en avant, ramassant des prisonniers, prenant des canons et des drapeaux. Nous nous disions que si -cela continuait ainsi, nous finirions par coucher à Vienne.
« Tout-à-coup les troupes légères qui formaient nos têtes de colonne revinrent en désordre. La fusillade , depuis quelques instants languissante du côté de l'ennemi, se ranima terrible et meurtrière, bientôt nous commençâmes à perdre du terrain.
« Un aide-de-camp arriva au galop en tête de notre régiment qui marchait par quatre sur la grande route, et il cria en passant : — Colonel , formez vos escadrons et portez-vous rapidement en ligne! Le corps d'armée des émigrés vient d'arriver, il soutient la retraite des Autrichiens ! Il faut lui passer sur le corps , l'exterminer, ou la bataille peut encore être perdue pour nous !
« Et il passa pour aller porter le même ordre à d'autres régiments de dragons qui venaient derrière nous.
« Pendant qu'il parlait j'avais senti tout mon sang refluer glacé vers mon cœur! je songeais au combat de Berstheim et à ce pauvre chevalier de Brandon tué presque sous mes yeux.
« Mais je n'eus pas le temps de réfléchir beaucoup :
02 JACQUES DE BRAJNCION.
les commandements se succédaient sans interruption , et les mouvements s'exécutaient aussitôt,
«Nous entrâmes dans des terres labourées, à la lueur delà canonnade et des feux de mousqueterie ; les escadrons étaient formés , prêts à charger.
« Depuis que Faide-de-camp était passé , nous avions déjà perdu une trentaine d'hommes , et il en tombait à chaque instant.
« Le colonel m'appela .
— Beaugey — me dit-il — - mon porte étendard vient d'être tué,' vous allez le remplacer : c'està votre capitaine que vous devez...
« Il n'eut pas le temps d'achever. Un chef de brigade arriva à bride abattue sur notre front en poussant le cri : en avant !
« Les trompettes sonnèrent la charge , et nous nous ébranlâmes aux acclamations mille fois répétées de vive la République !
« Des cris de vive le Roi! nous répondirent...
« Je pressai la hampe de mon étendard contre mon cœur, comme pour le remercier de me dispenser de tenir mon sabre !
« La lune s'était levée dans un ciel sans nuages on y voyait aussi clair qu'en plein jour.
« Nous arrivâmes sur un bataillon carré, immobile et silencieux comme une muraille.
« Le premier rang avait la baïonnette croisée, le second et le troisième tenaient l'arme haute prête à faire feu.
— Des Autrichiens auraient déjà tiré , dans l'espoir
d'effrayer nos chevaux — me dis-je en moi-même — Ce sont des Français !
« Notre premier escadron arriva sur les baïonnettes sans pouvoir en faire fléchir une seule, alors il se sépara, pour laisserpasserle second qui ne fut pas plus heureux.
« Le troisième et le quatrième échouèrent également dans leur attaque.
— Nous allâmes nous reformer à trois cents pas en arrière pour recommencer : nous n'avions perdu que des chevaux et quelques prisonniers.
« Les trompettes sonnèrent la charge une seconde fois, et nous repartîmes plus ardents que la première.
« Mais avant que nous fussions arrivés sur le front du bataillon , une volée de mitraille vint mettre quelque désordre dans nos rangs ; au même instant une charge de cavalerie tomba furieuse à Pimproviste sur notre flanc gauche ; alors nous fûmes culbutés et ramenés en désordre avec une perte considérable.
« Mon cheval reçut une balle et s'abattit
« Je parvins à me relever et à ressaisir mon drapeau. Je le fis passer dans ma main gauche , et, débarrassé du soin de tenir une bride , je tirai mon sabre de ma main droite.
« Deux cavaliers arrivaient sur moi en ce moment.
— Rendez-vous , dragon ! — me dit l'un d'eux d'une voix ferme — il ne vous sera fait aucun mal. Je suis Français.
— Jamais! — m'écriai-je — Vive la République!
— Prisonnir ! prisonnir ! cria l'autre cavalier, qui était un hussard autrichien.
94 JACQUES DE BRANCtON.
« Je me tournai vers celui-là, et je plongeai jusqu'à la garde mon sabre dans le poitrail de son cheval.
« Mais au môme instant un nuage s'étendit sur mes yeux , mon sabre et mon drapeau s'échappèrent de mes mains... je tombai.
« J'entendis encore confusément comme un cliquetis d'armes et un échange de paroles violentes autour de moi, puis je n'entendis plus rien.
« J'avais reçu ce coup de sabre qui m'a partagé la figure en deux.
« Quoique je fusse grièvement blessé et aux trois quarts évanoui . j'avais cependant une connaissance vague de ce qui se passait. Ainsi , je distinguai parfaitement qu'on me soulevait comme pour m'emporter, et je sentis à un balancement doux et régulier que je changeais de place , à l'aide d'un moyen de transport quelconque que je ne pouvais pas bien définir.
« J'essayai d'ouvrir les yeux; mais j'en avais un qui était comme couvert d'un nuage, et l'autre ne pouvait même pas remuer sa paupière supérieure : un lambeau de la peau démon front le recouvrait.
« Mon sang coulait en abondance ; ma raison incertaine s'en allait par degrés ; bientôt je fus complètement évanoui : j'aurais pu mourir sans m'en apercevoir.
« Quand je revins à moi, je sentis seulement que j'étais couché dans un bon lit et qu'un épais bandeau couvrait mon front, mes yeux et se prolongeait sur une partie de mon visage.
» Ma tête était lourde , endolorie, et tout mon corps
brisé; mais je reconnaissais parfaitement que les sources de la vie n'étaient pas taries en moi.
« Deux souvenirs se présentèrent alors à mon esprit: c'est que le cavalier qui m'avait blessé était un Allemand, et que je n'avais pas frappé celui qui m'avait dit en franc lis de me rendre , en me promettant la vie sauve.
« Cette double conviction m'eut rendu bien heureux, s'il ne s'y fut jointe celle que j'avais perdu mon drapeau.
« J'appelai pour faire une de ces questions bien naturelles dans l'état où j'étais : une voix de femme me répondit dans un jargon moitié allemand, moitié français, que M. le docteur avait dit que je mourrais si je ne gardais pas le silence.
« Je me tins tranquille et j'attendis.
« Quelques heures s'écoulèrent. Je sentis qu'on introduisait une cuiller entre mes lèvres et je reconnus l<> goût du bouillon mêlé au vin.
« Je m'endormis.
« J'ai su depuis que mon sommeil avait été long et paisible. J'en fus tiré par un chuchottement de voix : deux ou trois personnes causaient doucement auprès de mon lit.
« A un mouvement que je fis , une de ces personnes , força un peu son accent et me dit en très bon français :
— Eh bien, dragon , comment vous trouvez-vous? « Je répondis que je me sentais assez bien.
— Alors, nous allons vous panser — reprit la même voix.
« On me souleva; je sentis qu'on mettait des oreillers autour de moi pour me soutenir, puis une main adroite commença à défaire l'appareil qui entourait ma tête.
« Quand il fut entièrement enlevé , je vis avec un de mes yeux que j'étais dans une de ces chambres de paysans aisés, comme on en trouve beaucoup en Souabe.
« Deux personnes se tenaient à mes côtés : l'une était une vieille paysanne, l'autre un jeune homme en uniforme.
— Je suis chirurgien dans l'armée du prince de ' Gondé — me dit ce dernier — mais soyez bien tranquille,
mon camarade, vous serez soigné comme si vous étiez un des nôtres.
— Je voudrais mourir — répondis-je... —j'ai perdu mon drapeau.
— La balafre que vous avez sur la figure vous excuse et de reste, mon garçon — reprit-il. Ne vous chagrinez pas , car je vous réponds que lorsque vous retournerez à votre régiment , marqué glorieusement comme vous l'ôtes , vous serez bien reçu. Allons ! allons ! ça va trèsbien — continua-t-il en approchant une lampe ide ma blessure, car c'était le soir. — Ce n'est qu'un abreuvoir à mouches ; par exemple , il est de taille. Avant quatre jours vous serez sur pieds.
« En ce moment un troisième personnage , que je n'avais pas encore aperçu , sortit d'un endroit obscur de l'appartementetse rapprocha avec précaution de mon lit.
« Il portait un uniforme vert foncé et une culotte de peau blanche toute mouchetée de gouttes de sang.
— Voilà votre libérateur — me dit le médecin— Cretle, s'écria-t-il en s'adressant à la vieille femme — donnez vite la tasse au vinaigre ! Il s'évanouit !
« J'avais reconnu le comte de Brandon!