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Jacques de Tourreil

S'il est vrai qu'une boutade tombée des lèvres d'un grand homme et répétée par les biographes et les critiques, réussit quelquefois à discréditer pour toujours un écrivain, parmi ces victimes de l'injustice littéraire nous citerons à la fm du xv!!*" siècle Jacques de Tourreil, traducteur de Démosthène. Sur la foi d'un bon mot de Racine, rapporté dans le Bolœana et dans V Histoire de r Académie Française de Pellisson et d'Olivet ', on ne lit plus les œuvres de ce « bourreau » que les gens de lettres, depuis deux siècles, accusent avec le poète d'avoir voulu donner de l'esprit à Démosthène. Cette critique vint à son heure et frappait juste ; mais il est regrettable qu'elle ait compromis si gravement l'avenir de ce traducteur, en condamnant par avance toute la suite de ses travaux, et que de la sorte elle ait perdu auprès de la postérité une réputation qui allait de son temps jusqu'à la gloire. Toutefois une voix autorisée s'est fait entendre il y a quelque trente ans en faveur de Tourreil : dans son beau livre de L'Hellénisme en France, Egger a présenté en lui et en Boileau, contemporain et ami de Tourreil, les deux meilleurs, les seuls vrais traducteurs de leur temps". Mais le mauvais renom fait au traducteur de

1. Pellisson et d'Olivet, Histoire de V Académie Française (édition Livet, Paris, Didier, 1858, 2 vol.), t. II, p. 110.

2. Egger, U Hellénisme en France (Didier, 1869), t. II, p. 145-1 i6 : « Tourreil n'est pas en réalité ce << bourreau qui a voulu donner de l'esprit à Démosthène *.

G. DuHAiN. — Jacques de Tourreil. 1

Démosthène lui est resté ; on répète, sans contrôle, que Tourreil a trahi Démosthène et qu'il l'a défiguré en le parant faussement de son élégante et pompeuse phraséologie ; son nom est encore synonyme d'interprète infidèle, précieux et ridicule. Stiévenart lui-même s'en est tenu à l'opinion universellement établie sur l'œuvre de Tourreil, et personne à coup sûr ne pouvait mieux que lui redresser un jugement immérité. Cependant l'autorité d'un savant comme Egger est assez imposante pour qu'il nous soit venu des scrupules sur la méchante réputation faite de tout temps à Jacques de Tourreil. Fort d'un tel appui, confiant aussi dans les encouragements que nous avons reçus d'un helléniste de haute compétence, M. A. -M. Desrousseaux, qui devina en Tourreil un traducteur de mérite et un écrivain de quelque valeur, nous entreprenons ici la réhabilitation de ce traducteur-écrivain, très illustre de son vivant, aujourd'hui méconnu, pour ne pas dire ignoré.

Cette étude ne s'adresse pas, il s'en faut bien, à un écrivain du premier rang ; elle ne s'attache pas non plus à un écrit qui relève, comme les œuvres d'un poète, d'un orateur

C'est un académicien qui tenait dignement sa place parmi les Quarante et qui eût fait honneur à l'Académie des Inscriptions (nous relevons de suite l'erreur commise par M. Egger : Tourreil fit partie de la petite Académie, dite des Médailles et appelée plus tard Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) ; il sait bien le grec et l'histoire grecque, et sa préface aux harangues de l'orateur athénien nous introduit fort habilement au milieu de la société athénienne et des événements où Démosthène joue un si grand rôle. Sa traduction, d'un st3'le large, franc, quelquefois énergique quand il le faut, d'un tour périodique qui convient souvent avec le tour de l'original, est une œuvre fort estimable. Elle a plus de force que celle de du ^'air, son devancier, et que celle d'Auger, son tardif successeur : surtout elle est plus française qu'aucune de celles qu'on a publiées de notre temps avant celle de M. Plougoulm. {V. Journal des Savants, juillet 1864.) Tout traducteur qui voudra rentrer dans cette carrière fera bien de se mettre à l'école de Tourreil : nous avons aujourd'hui une méthode plus sévère pour ce genre de travaux, mais nous ne saurions trouver une meilleure langue que celle des d'Ablancourt et des Tourreil pour reproduire la prose grecque à son plus haut degré de finesse et d'éloquence. »

OU d'un historien, de l'un des principaux genres reconnus en littérature. Il s'agit en effet d'un de ces écrivains de troisième ou quatrième ordre, que la gloire des plus grands jette dans l'ombre et dont la multitude s'efface en s'éloignant de nous ; il s'agit d'un ouvrage de traduction qui n'a pas, comme un écrit original, droit de cité parmi les genres littéraires que les théoriciens ont définis et classés. Mais d'une part, l'étude des écrivains inférieurs, mieux que celle des hommes de génie, offre une idée exacte des mœurs, des opinions et du goût d'une époque ; car ceux-là ressemblent davantage au commun des hommes et ils représentent vraiment dans leurs ouvrages la physionomie de leur temps, l'esprit, les qualités, les travers de leurs contemporains ; avec eux nous entrons d'une manière plus intime au cœur d'une société disparue. Il n'en va pas de même des plus grands écrivains, qui relevant plutôt de leur génie, échappent en partie à leur siècle. Or, c'est là une vérité qui s'applique au xvii*^ siècle encore plus qu'à tout autre. « L'œuvre des grands écrivains du xvii" siècle, dit M. Rigault, a été justement de réformer le goût de leur temps, et, en le jugeant d'après eux, je risquerais de lui prêter une perfection qu'il n'avait pas. Le mérite des écrivains inférieurs, c'est d'être, par leurs défauts mêmes, des images plus fidèles du goût contemporain. Quand on ouvre une enquête sur la santé publique, on passe en revue les malades, et non pas les médecins. »

D'autre part, l'art de traduire, que le xvi" et le xvii^ siècles ont élevé à la dignité de genre littéraire, méritet-il, aujourd'hui qu'il est arrivé précisément à son plus haut degré de perfection, de descendre en un rang infé-

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rieur et d'être exclu du cadre des genres officiellement reconnus? Si Ton considère que cet art est un puissant instrument de vulgarisation, une force d'expansion indispensable, le trait d'union nécessaire entre les littératures de tous les peuples et de tous les temps ; si l'on reconnaît qu'il perpétue à travers les âges les chefs-d'œuvre dû passé, et que par lui subsistent la vérité et la beauté ; n'est-il pas équitable d'assigner une place honorable à côté des grands artistes et des grands écrivains à ceux qui, avec une conscience très nette de la grandeur et des difficultés de la tâche entreprise, se livrent tout entiers à l'interprétation de leurs ouvrages et se font, en leur vouant la meilleure part de leur vie et de leur talent, leurs fidèles associés? Il est vrai de dire que dans la légion innombrable des traducteurs il j a lieu de faire une sélection. Ne parlons pas de la multitude de ceux qui s'exercent sur des auteurs très divers, qui vont des poètes aux prosateurs, des orateurs aux historiens, des philosophes aux fabulistes, qui passent même des Grecs aux Latins et qui, avec des travaux trop nombreux et trop hâtifs, ne peuvent s'approcher de cette perfection relative, qu'un savoir étendu, un labeur opiniâtre, une longue accoutumance avec le génie d'un antique restent souvent incapables d'atteindre dans des écrits préparés de loin, incessamment étudiés et remaniés, pour ainsi dire vécus. Le traducteur qui disperse ses aptitudes et ses efforts sur des objets divers pourra-t-il être vraiment ce que dit d'Olivet a un Protée qui n'ait point de forme immuable^ »? Gomment serait-il plus habile que l'écrivain

1. Pellisson et d'Olivet, Hist. de l'Acad. Franc, (édition Livet), t. II, p. 315,

original qui n'a pour l'ordinaire qu'une face, qu'un aspect, qu'une manière d'être à peu près invariable ? Gomment prendrait-il la manière de plusieurs ? Donc audessus de ces Protées de la traduction distinguons, pour les mettre hors de pair, ceux qui ne s'attachent pendant de longues années qu'à un seul écrivain : leur but idéal est de s'identifier tellement avec leur modèle, qu'ils croient vivre de sa pensée, de ses passions, de ses espérances et de ses tristesses, de ses enthousiasmes et de ses désillusions. Ce commerce des jours, des mois, des années qui s'établit entre le modèle et son traducteur, rapproche et unit deux âmes que sépare toute la distance des siècles : c'est, pour ainsi parler, l'incarnation de deux êtres dont Tun se façonne à l'image de l'autre pour lui rendre la vie. Nous ne dirons pas de ce traducteur qu'il est le passif artisan d'un ouvrage servile, que son œuvre est proprement impersonnelle ; ce serait lui faire injure que de lui attribuer ce trait piquant de Montesquieu : « Il y a vingt ans que je m'occupe à faire des traductions. — Quoi ! Monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas * ! » En résumé, qu'on envisage la dépense d'efforts et de patience que nécessite un labeur poursuivi sans relâche, l'étendue des connaissances que suppose une telle entreprise, les obstacles souvent insurmontables qui arrêtent le traducteur à chaque pas ; qu'on se le représente luttant avec son texte, dont les obscurités résistent quelquefois à ses recherches opiniâtres, scrutant et analysant la pensée de son auteur, s'ingéniant à tout voir et à tout sentir sans réussir toujours à rendre des particularités, des allusions, des finesses impalpables

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