Montesquieu, Lettres persanes
que l'éloignement des temps recouvre comme d'un voile ; qu'on se rappelle enfin que des savants infatigables passent leur existence à faire parler une œuvre que les siècles ont rendue muette ; ne doit-on pas à ces hommes un juste tribut de reconnaissance et d'honneur? Ces traducteurs de race, même s'ils ne font pas œuvre définitive et durable, car tout travail en ce genre doit se renouveler, puisque les langues se renouvellent, pratiquent cependant un art qui doit avoir sa place parmi les genres littéraires ; ils ne méritent pas qu'on les relègue à l'arrière-garde des écrivains. Tourreil est de ceux-là.
La traduction est digne à tous égards de tenter la curiosité des historiens de la littérature ; et, de plus, l'étude que nous présentons offre à cette heure un intérêt particulier : elle a en quelque façon une valeur d'actualité. Depuis la Renaissance jusqu'à nos jours la traduction en France est parvenue à une perfection relative par une curieuse évolution. Les méthodes ont varié suivant les temps et suivant les individus ; les traducteurs se sont succédé en nombre indéfini, reprenant les uns après les autres les mêmes ouvrages avec des vues et des procédés différents ; mais cet art semble avoir trouvé dans notre siècle ses vrais principes que des savants et des écrivains ont consacrés par d'illustres exemples. Dans ce coin du domaine intellectuel nous tenons aujourd'hui la vérité, et la vérité dont l'homme a pris une fois possession est la dernière chose qu'il laisse échapper de ses mains. Toutefois l'art de traduire qui confine aujourd'hui à la science par son but et sa méthode demeurera- t-il invariablement ce que nous en avons fait ? Son avenir ne doitil nous inspirer aucune inquiétude ? Nous ne sommes
plus au temps de la querelle des Anciens et des Modernes ; car il n'est personne, espérons-le, qui conteste l'excellence des anciens. Mais est-il bien sûr néanmoins que la lutte n'ait pas été reprise de nos jours sous une autre forme ? Si tout le monde a reconnu jusqu'ici aux Latins et aux Grecs le mérite incomparable d'avoir ouvert la voie aux siècles à venir, combien d'hommes aujourd'hui, dont les lettres françaises s'honorent ajuste titre, cherchent pourtant à secouer le joug de la tradition classique ! Ils veulent « marcher tout seuls » ; mais ils risquent de ressembler « à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice ». La modernisation de l'enseignement qui répond assurément à des besoins urgents, détrône irrémédiablement ces vieilles études grecques et latines qui ont fait pendant trois siècles la base solide et brillante de notre éducation nationale :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ^ ?
a dit un poète dans un temps où la maladroite imitation des anciens faussait plus d'un talent et gâtait bien des œuvres. N'est-il pas à craindre que ce vœu du poète ne trouve bientôt une trop complète réalisation ? Que deviendra en France cette race grlorieuse de latinistes et d'hellénistes qui ont donné à pleines mains ce pain nourricier qui faisait les âmes grandes et fortes et préparait les jeunes talents à marcher avec éclat dans la carrière des arts et des belles-lettres? Faut-il croire qu'Homère, Pindare, Sophocle, Démosthène, Gicéron, Lucrèce, Virgile, Tacite soient jamais relégués comme les dieux
1. Ce vers, toujours attribué à Berchoux, est du poète satirique Clément, celui que Voltaire surnommait l'Inclément.
d'Epicure dans le vide des intermondes, et que de ces astres éternellement immobilisés ne descendent plus sur nous que les pâles reflets de la splendeur du vrai et du beau? Leurs œuvres, dira-t-on, ne seront pas mortes pour riiumanité. Et comment feront-elles vraiment pour retrouver chez nous une autre vie digne encore d'être vécue ? Si quelques-uns gardent le privilège de les lire en leur langue originale, la masse des lettrés ne fera connaissance avec elles qu'à travers des traductions condamnées à devenir toujours plus rares et peut-être même — qui oserait affirmer le contraire ? — toujours plus imparfaites. Le nombre et la qualité des traducteurs risquent fort de décroître graduellement, et le public peu à peu se désintéressera de leurs travaux. Nous n'en sommes pas encore, Dieu merci, à cet état de choses regrettable, mais la pente fatale s'aperçoit déjà à l'hori-zon, et il n'est point invraisemblable qu'à bref délai l'art de la traduction, présentement à son apogée, ne dévie, avant de tomber en décadence, de la route sûre et droite que le siècle à peine achevé, après des siècles de tâtonnement et d'erreur, a ouverte aux traducteurs présents et à venir. Qu^on veuille faire parcourir à grands pas dans des lectures courantes et faciles les plus glorieuses étapes des littératures antiques à ceux de nos enfants qui ne vivront plus en imagination au pied de l'Acropole et du Gapitole, sous le beau ciel de TAttique ou sur les bords sacrés du Tibre, à ceux qui ne pénètrent plus, guidés par des maîtres d'élite, dans les demeures des anciens pour y vivre de leur vie, pour les voir et les entendre, pour admirer leurs artistes, pour applaudir leurs orateurs, pour lire et aimer leurs historiens et leurs poètes. Ne
faudra-t-il pas à ces enfants, qui ne sauront rien d'une antique civilisation, des traductions d'une forme un peu différente des versions quasi-scientifiques que le siècle dernier a préconisées? Présentera-t-on à ces jeunes intelligences imbues d'un esprit tout nouveau des traductions scrupuleusement exactes, qui, pour ressembler trop aux écrits originaux, ne les étonneraient pas seulement, mais les rebuteraient même et les éloigneraient d'elles? La déchéance des études grecques et latines est une menace pour la traduction, et il est à craindre qu'il ne lui arrive ce qui lui arriva au xvii" siècle : pour présenter une œuvre ancienne à un public qui ne connaîtra rien ou presque rien de l'antiquité, le traducteur sera entraîné, malgré lui, à s'accommoder aux habitudes de penser et d'écrire des modernes ; car comprendre et goûter une œuvre ancienne dans une version qui soit en tout fidèle au sens et fidèle à la forme, suppose une longue initiation à la civilisation et à la langue des anciens. Que dirons-nous, si nous voyons réapparaître un jour les Infidèles d'autrefois, peut-être avec la beauté en moins ?
Aussi cette méthode d'interprétation sobre, correcte, exacte, rigoureuse, qui n'exclut ni l'élégance ni les charmes du style, mais qui est ennemie de toute ornementation et de toute paraphrase dangereuse, cette méthode qui est la vraie et qui est la nôtre aujourd'hui, a besoin qu'on la défende d'un péril qu'on peut croire imminent. Le moment paraît être bien choisi de présenter aux lettrés tel ou tel de nos plus célèbres traducteurs et par là de tourner leur attention sur un art qui, après tant d'essais maladroits, est entré dans la bonne voie, et
que nous devons à l'honneur des lettres françaises de ne pas laisser s'égarer et se perdre. Des traducteurs d'autrefois Jacques de Tourreil est à coup sûr un des plus singuliers et des plus intéressants : outre qu^il a pris en main un des auteurs les plus considérables de la littérature grecque, qu'il a dépensé plus de trente ans à l'interprétation des harangues politiques d'un sublime orateur, qu'il s'est acquis auprès de ses contemporains une célébrité qu'envieraient les plus grands écrivains, il se distingue et se recommande à notre attention par l'évolution surprenante qui s'est opérée de la première à la troisième édition de ses œuvres, dans le but qu'il s'est proposé, dans la méthode qu'il a suivie, dans le caractère des traductions publiées successivement sous son nom. Placé entre Boileau, Cassandre, Louis de Sacy et Madame Dacier, qui, avec tous leurs défauts, ont été des traducteurs à peu près dignes de ce nom, et la nombreuse phalange des imitateurs de Perrot d'Ablancourt, le coryphée des traducteurs indépendants, Tourreil passe de ceux-ci à ceux-là, donnant de la manière des uns et de la manière des autres le plus parfait exemple. Il assiste à la grande bataille des Anciens et des Modernes, qui ne le laisse point indifférent; sans se jeter au milieu de la mêlée, car aux yeux du monde il se tient à égale distance des deux partis, il arrive par degrés, en jouant son rôle modeste de traducteur, à servir pour sa petite part la noble cause des anciens. Nous n'avons point affaire, on le voit, à un banal translateur.