CHAPITRE I
er
Une figure agréable, un esprit vif et léger qui lui fournissait mille saillies heureuses, une fortune considérable, assuraient au jeune et élégant Florville le premier rang parmi les jeunes gens de la ville de Toulouse, qu'il habitait alors. C'était par lui qu'ils juraient, c'était sur lui qu'ils se modelaient ; son ton, ses manières, et j usqu'à ses défauts, étaient les objets de leur admiration autant que de leur imitation. Les femmes elles-mêmes n'étaient pas à l'abri
de cet entraînement, et il n'en e'tait pas une seule qui n'eût cru se rendre coupable d'une faute impardonnable si elle eut néglige' de l'inviter à toutes ses soirées, à tous ses soupers et à tous ses bals.
Domine' par l'amour des plaisirs qui venaient ainsi continuellement s'offrir à lui, Florville menait une vie toute mondaine, sans s'inquiéter en rien des devoirs et des obligations que lui imposait sa religion. Il n'était point cependant ce qu'o)i peut appeler un impie dans toute l'étendue de ce mot. Trouvant plus doux de suivre ses passions que de les combattre, il se laissait seulement aller au torrent qui l'entraînait, et, chassant avec une déplorable persévérance les réflexions et les remords qui venaient parfois troubler ses jouissances, il cherchait à se rassurer dans ses désordres par la pensée du grand nombre de ceux qui les imitaient et les excusaient par des raisons qu'il était trop intéressé à trouver bonnes pour se
( 7 ) donner jamais la peine de discuter sérieusement leur valeur.
Deux illusions principalement le retenaient plus que toute autre dans ce funeste état. «Après tout, se disait-il, il sera toujours temps de penser à des choses aussi tristes quand la fougue de Tage sera passe', et que les privations qu'elles m'imi)Oseraient seront ainsi devenues moins coûteuses. La religion, se disait-il encore, et c'e'tait là son objection favorite, est par trop se'vère pour que tout ce qu'on nous ordonne en son nom soit véritablement nécessaire; et puisqu'on nous assure quelle oblige également tous les hommes, sans exception de conditions ni de personnes, il faut donc qu'elle soit également praticable pour tous ; or, avec toutes les exigences qu'on lui prête, elle ne Test évidemment pas. Cette contradiction, s'empressail-il de conclure, est une preuve qu'elle a perdu sa pureté primitive, et que les hommes l'ont défigurée en y mêlant des pratiques et
(8) des observances qui lui sont étrangères. »
Telle e'tait la de'plorable logique de ce malheureux jeune homme; et sans rechercher le moins du monde à s'éclairer dans une affaire aussi importante, fuyant, au contraire, avec grand soin, tout ce qui aurait pu produire cet effet, il s'efforçait, à l'aide de ces faux raisonnemens, de se persuader qu'il élait persuadé. Mais il avait beau faire, il ne pouvait imposer entièrement silence au cri de sa conscience, qui lui rappelait trop souvent, à son gré, les premières leçons qu'il avait reçues dans sa jeunesse, et réclamait contre ses nouvelles opinions. IMalgré toute sa légèreté, il n'était pas non plus sans remarquer dans la société plusieurs choses défavorables à la cause de l'incrédulité. Ses plus nombreux partisans étaient dans la jeunesse, qui réfléchit peu. Parmi les jeunes gens, ceux qui se glorifiaient le plus de leur incrédulité étaient précisément ceux
(9) qui connaissaient le moins la religion, et pouvaient, par conséquent, le moins l'apprécier. Les lioniines et les femmes qu'il voyait le plus généralement respectés étaient connus par le sincère attachement qu'ils lui portaient; et s'il y avait dans la ville un mauvais sujet, une (emme galante et déshonorée, un homme taré par ses vices, on pouvait être certain d'avance qu'ils appartenaient à la cause de l'incrédulité. Ces considérations et mille autres semblables détruisaient facilement tout l'effet de ses vains subterfuges; et lorsque, dans ces momens de loisir dont la vie la pins dissipée n'est cependant pas exempte, la voix de la raison s'élevait au-dessus de celle des passions, il l'en*» tendait toujours, en dépit de lui-même, lui crier qu'il était bien plus entraîne que persuadé.
Mais les plaisirs et les séductions dont il était sans cesse environné laissaient sans aucun fruit ces utiles réflexions presque aussitôt abandonnées
( lo )
que conçues; et, il faut le dire aussi, plus il avançait clans la funeste carrière qu'il avait embrassée, plus ces grâces précieuses d'un Dieu qui voulait le retirer de la fausse voie dans laquelle il s'était imprudemment engagé devenaient rares, et plus son aveuglement, qui s'augmentaitcliaque jour, en triomphait facilement.
Ainsi, continuellement ballotté entre Tentraînement et le repentir, et déjà bien près d'avoir obtenu sur ce dernier un complet et détestable triomphe,Florville atteignit l'époque où un mariage honorable qui lui fut proposé à Paris, par l'une de ses tantes qui l'habitait, le força à se rendre dans cette ville. Avec les dispositions qu'il y apporta, il ne put qu'y perdre le peu de retenue qui lui restait encore, et de nombreuses erreurs, en cflet, y signalèrent son séjour; mais, comme elles n'appartiennent pas à cette histoire, nous les passerons sous silence pour avoir ]>lus de temps à donner ensuite aux détails
plus Intéressans des circonstances qui amenèrent sa conversion.
Possesseur d'une fortune conside'rable dont la mort précoce de son père et de sa mère l'avait mis en jouissance depuis plusieurs anne'es déjà, il crut pouvoir passer par-dessus toute considération d'argent dans l'alliance qui lui était proposée avec l'illustre famille des comtes de Fronsac. Mademoiselle Elise de Fronsac était une jeune personne de dix-neuf ans, belle, grande, bien faite, et dont une éducation soignée rehaussait encore l'éclat des dons heureux qu'elle avait reçus de la nature. Aussi, ce fut avec ravissement que Florville l'épousa, quoiqu'elle ne lui apportât en dot qu'un cliétif domaine de quatre mille francs à peine de revenu, sans aucun autre espoir après la mort de sa mère restée veuve depuis plusieurs années, et qui avait annoncé franchement l'intention de laisser à son fils le reste de sa fortune, afin de l'aider à relever un nom qui n'était pas
sans quelque gloire dans nos annales.
Pendant deux ans entiers , ce ne furent que fêtes, que bals, que plaisirs, que divertissemens de toute espèce ; mais, après ce premier moment d'enivrement déjà si long, Florville, ayant enfin voulu compter avec lui-même, s'aperçut qu'il avait dépassé de beaucoup ses revenus, et qu'il était en dette de près de cent mille francs : force lui fut alors de mettre de l'économie dans les dépenses de sa maison ; mais sa jeune épouse, qui crut voir, dans les projets qu'il lui annonça, une conspiration contre les triomphes que lui assuraient dans le monde sa beauté et ses talens, s'y opposa de tout son pouvoir. Des prières et des remontrances, elle passa bientôt aux reproches ; la famille, prévenue par ses plaintes, et dont le luxe qu'elle affichait satisfaisait la vanité, prit hautement son parti, et l'encouragea dans sa résistance. La raison criait à Florville de ne pas céder ; mais l'amour des plaisirs, aussi vif chez
( i3) lui que chez sa femme, lui tenait un langage conlraiie, auquel il était depuis long-temps habitue à donner la préférence: combattu pai ces deux sentimens opposés, il chercha à les concilier par des demi-mesures, tantôt accordant, tantôt refusant, et presque toujours déterminé par le caprice du moment beaucoup plus que par la prudence. Le résultat de cette alternative continuelle de rigueurs etde condescendances aussi peu raisonnées les unes que les autres fui ce qu'il devait être : l'union qui avait jusqu'alors toujours régné entre les deux époux disparut, et il ne resta bientôt plus que la mauvaise humeur qu'alimentaient sans cesse leurs réciproques récriminations.
Quatre années se passèrent de la sorte, pendant lesquelles Florville fut obligé de vendre successivement trois de ses plus beaux domaines; car l'Esprit saint nous en a prévenus, 7m abîme appelle un autre abîme; et l'expérience, en effet, nous prouve que presque tou-
jours une faute entraîne une autre fauie. Ne trouvant plus dans son intérieur les agre'mens qu'il était habitué à y trouver, le malheureux chercha des distractions ailleurs, et se laissa dominer par la passion du jeu auquel il perdit des sommes considérables.Cette circonstance, qui le força à faire de nombreuses réformes dans l'état de sa maison, porta à un si haut point le mécontentement de madame de Florville, que sa santé s'en altéra, et que son coupable époux eut le malheur de la perdre après deux années d'un dépérissement progressif qui résista à toutes les ressources de la médecine.
Une fin aussi triste et aussi prématurée fit oublier à celui-ci les torts qu'elle pouvait avoir eus, et, ne se ressouvenant plus que des siens qui avaient été plus grands encore, il déplora sincèrement une mort dont il pouvait, jusqu'à un certain point, ne pas se croire entièrement innocent. Les réHexions qu'elle lui inspira reportèrent toutes ses
( i5 ) pensées sur le seul enfant qu'il eût eu de son mariage, et, mettant ordre enfin à ses affaires, il recoiinutavec effroi, après avoir liquidé toutes ses dettes, qu'il ne lui restait plus qu'un revenu de quatorze mille francs.
Après le luxe qu'il avait e'talé, c'était une véritable ruine ; aussi ne pouvant supporter l'idée de rougir désormais de sa misère devant ceux qu'il avait éblouis de son faste, il acheta une petite terre dans le nord de la France, et après avoir placé sa fille dans l'une des meilleures pensions de Paris, il alla l'habiter, dans la résolution de cacher aux yeux de tout le monde ses regrets et sa honte.