CHAPITRE IL
Il est facile de concevoir cofiibien les premiers momens qu'il passa dans sa nouvelle Jiabilalion de Blaqueniont, livré à de bien amères pensées, et privé de tous ces plaisirs dont il avait jusqu'alors fait son unique occupation, durent paraître à Florville d'une tristesse et d'un ennui insurmontables. Plusieurs fois il fut sur le point de renoncer à sa résolution; mais son amour-propre se révoltant à l'idée d'une telle faiblesse, autant qu'à la perspective du rôle obscur auquel il serait désormais condamné dans le monde, lui rendait l'énergie de l'obstination, au défaut de celle de la raison.
Connue il avait souvent entendu parler des consolations de la philosophie, il voulut y avoir recours; mais ce fut
( 17 ) sans aucun résultat. A côte de quelques ve'iités utiles déjà suffisatnment connues sans elle, il la vit proclamer les erreurs les plus grossières et soutenir les doctrines les plus monstrueuses. Ses perpe'tuelles variations, ses contradictions, ses doutes le révoltèrent autant que l'infamie de sa morale; et dans ses préceptes, ses leçons, ses conseils mêlne les plus sages, il ne put voir que le dépit ou la vanité de leurs auteurs cherchant à se venger des ri(;ueurs de la fortune en l'insultant, ou à se faire un nom célèbre par la hardiesse et la singularité' de leurs opinions.
Dégoûté de ces ouvrages qu'il trouva d'une sécheresse rebutante, et dans lesquels rien n'alla jusqu'à son âme, il s'a*dressa à la lecture des romans; mais la peinture du monde et de ses plaisirs qu'ils lui remettaient sans cesse sous les yeux ne pouvait que rouvrir des plaies qu'il voulait fermer, et il fut encore forcé de les abandonner. Demandant alors aux amusemenset aux occu-
( i8 ) pations de la campagne des distractions plus satisfaisantes etmoins dangereuses, il en reçut toutes celles qu'ils pouvaient lui donner, et les trouva néanmoins encore impuissantes à le pre'server entièrement de ses pensées d'ennui, de regrets et de remords qui faisaient son tourment.
C'était bien sans doute le moment de se tourner du côté de la religion, et le désir lui en venait souvent : il se disait que le temps était enfin arrivé de s'assurer de la chose qu'il lui importait le plus de connaître, et de ne plus donner au hasard la solution d'une question de laquelle dépendaient d'aussi grands intérêts; mais la frayeur des obligations qu'entraînerait sa conviction venait aussitôt s'opposer à une aussi généreuse résolution ; et par une déplorable, mais bien ordinaire inconséquence, son éloignement pour l'étude de la religion n'avait d'autre cause réelle que sa crainte de la trouver véritable. Il eût plus volontiers
( 19) étudie l'Alcoran et le fétichisme que l'Evangile et ses divines leçons.
Un aussi déraisonnable aveuglement, qui ne faisait que se fortifier chaque jour de plus en plus par les nouveaux prétextes qu'il inventait sans cesse pour le justifier, eût sans doute dure' autant que sa vie, si Dieu , par une de ces faveurs toutes gratuites qu'il ne doit à personne , et qu'il distribue selon les vues d'une sagesse dont les mystérieuses profondeurs nous échappent, n'eût résolu d'y mettre fin par un de ces moyens extraordinaires qui j'en confondant nos vaines prévisions, nous forcent à bénir sa miséricorde et à reconnaître son incontestable action dans un événement évidemment en dehors de toutes les probabilités humaines.
Depuis deux mois à peu près, Florville était établi à Blaquemont, et dans les conversations fréquentes qu'il avait eues avec les habitans de ce village, il avait pu remarquer qu'il était peu
d'occasions dans lesquelles ceux-ci ne citassent Jacques Delonne, son principal fermier, comme un modèle et une autorite' dont il n'y avait pas à appeler. De quoi qu'ils lui parlassent, son nom leur revenait continuellement à la bouche; tantôt ils le citaient comme le plus joyeux convive des environs et le boute-^en-train oblige de toutes les parties de plaisir ; d'autres fois ils célébraient ses vertus comme ami, comme maître, comme époux, comme père ; souvent aussi ils le citaient comme un oracle dans les affaires , comme le pacificateur de toutes les querelles, comme le conseiller le plus sajje et le plus discret qu'il fût possible de trouver; enfin, c'était Un concert unanime de louanges, de bénédictions et de complimens que cliacun s'empressait de lui adresser; tous tenaient à honneur de se dire se» nmis : aucun n'eût osé avouer la moindre mauvaise volonté contre lui.
Cette faveur générale dont jouissait
( 2tl )
son fermier ne fut d'abord pour Florville qu un sujet d'ëtonnement qui ne piqua même que légèrement sa curiosité. Sans doute , en pensant aux objets qui avaient si long-temps exclusivement occupe' son attention, et dont le seul souvenir exerçait encore sur son esprit une telle influence, il trouvait celui-ci peu digne d'appeler ses méditations. Mais Jacques Delorme exploitait la ferme même du château ; il l'avait continuellement sous les yeux; il pouvait remarquer sa constante bonne humeur, la paix inaltérable dont il paraissait jouir, la douce union qui régnait dans son ménage, le zèle et l'activité de ses domestiques, les attentions et les égards dont le comblaient ses amis; et de toutes ces observations qui se renouvelaient chaque jour, il était bien difficile, il était même impossible qu'il n'en vînt pas à conclure que cet homme était véritablement heureux , beaucoup plus heureux que lui, qui réunissait cependant tous les
avantages que peuvent promettre la fortune, la naissance et réducation.
Toutefois, cette réflexion ne fit, dans les commencemens, qu'une très légère impression sur son esprit. Trop de distance séparait dans son opinion le bonheur paisible et uniforme d'un simple villageois, de ces plaisirs si vifs et si variés dont il avait été long-temps environné, pour qu'il pût voir dans le premier quelque chose de bien désirable. Cependant, comme son oisiveté le laissait souvent livré à de solitaires méditations, peu à peu il finit par comprendre que chaque classe de la société devait avoir ses jouissances particulières, et que la Providence, aux yeux de laquelle le plus pauvre des hommes est autant que le plus riche, se serait, pour ainsi dire, manqué à elle-même, si elle n'avait établi entre toutes ces classes un égal niveau, de telle sorte que les simples et faciles jouissances des plus modestes habitans des campagnes, leur fussent au<si
sensibles et aussi précieuses que le sont aux grands du monde ces plaisirs plus recherchés, qu'ils achètent souvent à si grands frais. La conclusion de ce raisonnement venait toute seule ensuite : Jacques Delorme e'iait donc aussi heureux que lui, Florville, avait pu l'être dans le temps de sa plus grande prospérité' : l'un et l'autre avaient eu des voies différentes à suivre en raison de leur position différente dans la société; mais ces voies devaient aboutir à un même but, le bonheur. Il était évident que le premier y était arrivé et avait su s'y maintenir; le second, au contraire, pour avoir cru un moment y être également parvenu, avait vu ses illusions s'évanouir une à une, et avait fmi par tomber dans un état qui n'excitait plus en lui que des chagrins et des regrets aussi vifs que continuels : le premier avait donc suivi une meilleure voie que le second ; nul moyen ne s'offrait à l'esprit de Florville pour échap-
per à cette ine'vitable conséquence.
Mais quelle avait e'té cette voie ?
Florville ne le soupçonnait que trop , et c'était là justement ce qui Téloignait (le se livrer au désir qu'il ressentait intérieurement d'étudier de plus près la conduite et les opinions d'un homme dont tout ce qu'il voyait et tout ce qu'il entendait lui paraissait autant de critiques de ses égaremens et de ses préventions. Dans son malheureux aveuglement, il alla même jusqu'à inventer mille raisons pour s'autoriser à concevoir des doutes sur la vérité d'un fait dont il était journellement le témoin. « Non, se disaitil dans ces momens où la passion l'emportait chez lui sur la raison, il est impossible que cet homme soit aussi heureux qu'il le paraît; pourquoi donc serait-il seul à l'abri de tant de misères qui pèsent sur l'humanité ?
Tout ce que je remarque en lui n'est probablement que l'effet des circonstances qui l'ont favorisé jusqu'à ce
( 25 ) jour, et peut-être aussi d'un caractère assez heureusement insouciant pour le rendre moins sensible qu'un autre aux contrariétés ordinaires de la vie.
La religion peut bien, jusqu'à un certain point, lui rendre quelques bons offices; mais ce n'est pas à elle seule qu'il faut attribuer cette vie paisible et joyeuse que je lui vois mener. Le premier accident un peu considérable qu'il éprouvera, le trouvera peut-être moins résigné qu'un autre.
Cet exemple, ainsi que celui de plusieurs personnes pieuses qu'il avait autrefois connues dans le monde, eussent dû lui faire penser que la religion n'est pas d'une pratique aussi difficile qu'il se plaisait à le supposer ; mais il njr a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, dit le proverbe, et telle était malheureusement la cause de la surdité de Florville. Plutôt que de tirer de ces exemples une conclusion aussi naturelle, il leur opposait les incroyables austérités et les rudes
( ^6 ) mortifications de quelques saints pe'nitens , la complète abnc'gation et l'entier crucifiement d'eux-mêmes qu'exigent certains ordres religieux ; et confondant l'exception avec la règle, le conseil avec le précepte , il se disait que des diffe'rences aussi prononce'es dans la pratique d'une même religion e'taient la preuve que les hommes ne s'entendaient plus sur son véritable esprit ; et soit par oubli , soit à dessein, il négligeait d'ajouter qu'il serait au moins raisonnable de rechercher dans l'étude de sa doctrine s'il n'y avait pas un moyen, peut-être bien simple, d'expliquer et de concilier ces apparentes contradictions.