‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 14 sur 37 · URSULE · texte numérisé non relu

URSULE

Vous nous feriez vraiment de la peine, mon père, si vous nous refusiez. Yous voyez combien Nicolas y tient, et je n'ai pas besoin, sans doute, de vous dire que je ne le désire pas moins que lui.

NICOLAS

Il me semble que ce serait entrer par une mauvaise porte dans une famille, que d'arriver là comme tout exprès pour lui prendre le plus clair de son bien. D'ailleurs, n'est-ce pas à Toccasioii de nos noces que ce malheur est arrivé ? Nous ne pouvons pas en être la cause sans en ressentir les effets.

DELORME

Eh bien! puisque vous voulez absolument avoir votre part dans notre desastre, je promets de vous la donner par les services que je vous demanderai ; c'est tout ce que je puis accepter de votre bonne volonté.

NICOLAS

Au moins, ne me manquez pas ; chargez-moi plus fort que tous les autres, ça ne sera que justice. Vous ne me ferez jamais payer ce qu'il vaut, le trésor que vous m'avez donné. »

Et en disant ces mots, Nicolas jetait sur Ursule un regard dans lequel il était facile de lire l'accord de ses sentimens avec ses paroles : ce fut le signal de la fm du débat. On s'embrassa, on se comphmenta, on se questionna; et Nicolas, blessé pom: le salut commun, et venant offrir une restitution aussi inattendue, fut l'objet des attentions de chacun. Après les horreurs d'une nuit aussi funeste, tous les cœurs avaien t besoin de consolation ; ils la trouvaient

( i62 ) abondante dans les sublimes enseignemens de la religion, et dans les douxe'panchemens de cette amitié' sincère qu'elle seule inspire, et que de'truisent trop souvent, dans de semblables occasions, les froids calculs de l'inte'rêt humain.

Courageuse et re'signe'e, toute la famille de Delorme retrouva bientôt après, audejeûner que Françoise ne tarda pas à servir, toute sa gaîté habituelle. Chacun expliquait ses plans, chacun disait ce qu'il croyait convenable d'entreprendre; et à leur ton calme et tranquille, on eût pu croire qu'ils parlaient d'une affaire qui leur était étrangère. Une personne de la compagnie, cependant, paraissait soucieuse, et semblait ne prêter à la conversation qu'une oreille prcoccupe'e : cette personne, c'e'tait Delorme. Ses enfans respectèrent quelque temps son silence et son chagrin ; mais comme il se prolongeait, Ursule, qui avait plus que les autres son franc-parler, voulut essayer

de Ten distraire, et lui adressa plusieurs fois la parole dans cette intention; elle n'en obtint que des réponses affectueuses, à la ve'rite', mais d'une brièveté' desespe'rante. Moins circonspect et plus hardi, Nicolas, qui avait compris les intentions de sa femme, voulut aller directement au but : « Ne songez donc plus à tout ça, beau-père, lui dit-il ; avec un bon courage et de bons bras, le malheur sera bien vite re'paré; vous le disiez vous-même toutà-l'heure.

DELORME

Aussi n'est-ce pas cela qui m'inquiète, mon ami; mais c'est de penser que j'eusse pu éviter la fâcheuse position dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, et que je ne l'ai pas fait. Cette réflexion, qui m'est venue à l'esprit il n'y a pas encore une demi-heure, me tourmente horriblement.

NICOLAS

Comment donc ça? Ce n'est pas vous qui avez mis le feu, j'en suis bien sîir

( i64 ) par exemple; ce n'est pas vous non plus qui avez dit aux autres de le mettre : ainsi, qu'est-ce qu'il y a de votre faute là -dedans?

DELORME

Il n'y a pas de ma faute si ma grange est brûlée, vous avez parfaitement raison; mais il y a de ma faute si je n'ai pas le droit de m'en faire rembourser le prix, ainsi que de tout ce qu'elle contenait, et voilà ce qui me désole.

NICOLAS

Et qu'est-ce donc que vous auriez pu faire pour ça ?

DELORME

H faut que je vous le dise afin de vous mettre à même d'éviter une pareille faute. Peu de temps après que ma grange fut bâtie, un Monsieur de la ville vint m'offrir de la faire assurer contre l'incendie ; il ne devait m'en coûter qu'une faible somme, vingt ou vingt-cinq francs par an ; et en consentant à la payer, si ma grange brûlait, on m'en remboursait la valeur. Je ne

( i65 ) connaissais pas encore ces sortes d'ope'rations, qui étaient toutes nouvelles, et je refusai ; mais depuis j'ai eu plusieurs exemples de cultivateurs qui ont été' brûlés, et voyant qu'ils étaient tous exactement indemnisés sur le pied convenu, celam'afaitpenser que j'avais eu tort de refuser. Je me proposais chaque jour de me faire assurer comme eux; mais malheureusement jai tant retardé cette dépense, que vous en voyez aujourd'hui le résultat.

NICOLAS

Mais je ne comprends pas ça du tout, moi; comment auraient-ils pu, avec vingt ou vingt-cinq francs par an que vous leur auriez donnés, vous rembourser peut-être vingt- cinq mille francs que valait votre grange, avec tout ce qu'elle contenait?

DELORME

Ils l'auraient fait avec le produit de mille autres balimens également assurés, et qui n'auraient pas brûlé.

NICOLAS

De sorte que ce sont les heureux qui paient pour les malheureux?

DELORME

Pre'cisément. mais ils paient une somme très-légère qui ne les gène pas; car je n*en serais pas plus pauvre aujourd'hui, si j'avais consenti à payer vingt francs par an depuis que ma grange est bâtie; et s'il leur arrive un malheur, ils savent d'avance comment le réparer sans être à charge à leurs amis.

NICOLAS

Ehbien ! après tout, beau-père, que voulez -vous? Si vous avez fait une faute, il n'y a plus de remède, et ça ne vous avancerait pas de vous en chagriner; il faut prendre les choses comme elles sont. Commençons par rebâtir la grange, et vous la ferez assurer tout de suite après pour éviter que vous ne puissiez avoir de pareils regrets plus tard. Quant à moi, j'irai samedi à la

( i67 ) ville, et je prendrai aussi mes précautions pour ce qui me regarde. »

Tout en causant ainsi, la fin du dc'jeûner arriva, et la compagnie se sépara pour se rendre à ses travaux, devenus plus pressans et plus nombreux encore par l'accident de cette funeste nuit.

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