CHAPITRE XIII
Les promesses des amis de Delorme ne furent point de vaines paroles; il était tellement aime' et respecte' de tous les habitans du village, il en avait obligé un si grand nombre et en tant de manières différentes, que chacun se faisait un véritable plaisir et regardait même comme un devoir de lui prouver son estime ou sa reconnaissance. Si le monde nous présente , aujourd'hui surtout, tant d'actes dégoûtans d'égoisme et d'ingratitude , ces vices af-
( -74 ) freux étaient alors entièrement inconnus encore dans le village de Blaqucmont, où, grâce aux soins vigilans d'un pasteur aussi zélé qu'cclaire, et aux pieux exemples que Delorme ne cessait d'y donner, la religion avait conserve toute son influence, et inspirait à tous les cœurs cette aimable cliarite' fraternelle qui alle'ge le fardeau de ceux qui plieraient sous son poids, en le donnant à supporter à tous. « Qui l'aurait dit , s'écriait souvent l'heureux Delorme, qu'un aussi grand malheur aurait été pour moi la source de tant de joie ? Sans lui , cependant, je n'aurais jamais connu tout ce qu'il y a de douceur et de consolation à se voir aussi aimé. O mon Dieul qu'on a bien raison de dire que vous savez tourner le mal en bien quand il vous plaît I Un moment je me suis cru malheureux, et j'éprouve aujourd'hui que je n'ai jamais été aussi heureux. »
Que Florville était loin de pouvoir parler ainsi ! ses chagrins étaient eau-
( 175 ) ses par ses vices, et toute espèce de consolation lui manquait; la vue même de Delorme, dont un aussi grand desastre n'avait pu qu'effleurer bien passagèrement la douce tranquillité, lui était douloureuse par la comparaison qu'elle le forçait de faire avec sa propre position. Dans les premiers momens, il avait cru le voir céder à une aussi forte e'preuve, et, se pre'paran ta triompher de sa défaite, il espérait y trouver une réponse victorieuse aux réflexions que lui avait suggérées la vue de son bonheur. « C'est la prospérité matérielle dont il jouissait, se disait-il alors, qui en était la cause ; maintenant que l'adversité a pesé sur lui , nous verrons un peu si ses principes wuront lui conserver encore cet air de sérénité et de contentement que je lui ai si souvent envié. »
Mais il ne tarda pas à voir toutes ses malignes espérances déçues, et trois jours s'étaient à peine écoulés depuis l'incendie^ qu'il avait déjà pu s'en assu-
( 17(5 ) rcr. C'était un soir; Delorme était venu s'entendre avec lui sur la manière dont il exploiterait la permission qu'il lui avait donne' d'abattre des arbres dans son bois: curieux de connaître le fond de son cœur, Florville avait voulu essayer de suite d'y lire et d'en découvrir les secrets sentimens. On va voir, par les réponses qu'il reçut, s'il trouva ce qu'il cherchait.
FLORVILLE
Voilà un bien grand malheur pour vous, Delorme : je regrette bien de ne pouvoir faire plus pour venir à votre secours.
Mais, monsieur, ce que vous voulez bien faire est déjà beaucoup trop, et je ne saurais jamais vous en remercier assez.
FLORVILLE
C'est qu'en vérité cela est venu comme un coup de foudre, et au moment encore où vous veniez de vous dégarnir pour marier votie fille.
DELORME
J'en conviens, ce malheur est venu dans le moment où j'avais le moins de moyens pour le supporter.
FLORVILLE
Et c'est d'autant plus terrible, que votre grange, je crois, était pleine.
DELORME
Oui, monsieur, je n'en avais pas encore retiré une seule botte.
FLORVILLE
En vérité, il y aurait de quoi se désespérer. A combien estimez-vous votre perte ?
DELORME
De vingt-cinq à trente mille francs >• environ.
Tant que cela' Mais c'est réellement affreux. Et comment pourrez-vous faire pour réparer jamais un pareil désastre ?
DELORME
Monsieur m'en a déjà fourni lui-' même un puissant moyen.
PLORVILLE.
C'est bien peu de chose auprès de ce qu'il faudrait.
DELORME
D'autres amis m'ont promis d'autres services, et j'ai lieu d'espérer qu'avec tant de secours re'uuis je ne me ressentirai pas long-temps de la perte que je viens d'éprouver.
FLORVILLE
Mais ce sera toujours trop long; car vous auriez dû employer ce temps à augmenter votre fortune, au lieu de le perdre à la rétablir.
DELORME
Il n'y a pas de doute que j'aurais pu désirer niieux que ce qui vient de m'arriver ; mais enfin Dieu l'a voulu ainsi, il faut savoir se résigner. Ce parti m'est d'autant plus facile, qu'il m'envoie en même temps des consolations bien propres à adoucir mou malheur.
Florville avait en vain enfoncé et retourné, autant qu'il lui avait été possible , le fer dans la plaie de Delorme
( 179 ) pour tacher de lui arracher quelque plainte; voyant ses cnbri.s inutiles sur ce point, il voulut les essayer*sur un autre, et continuant la conversation , il lui dit : « Et c'est precise'ment ce qui m'étonne qu'il l'ait voulu ainsi ; il nie semble que de tels chatimens ne devraient tomber que sur ceux qui l'ofiensent.
DELORME
Et quel est donc l'homme qui n'ait pas d'offense à se reprocher envers lui?
FLORVILLÉ.
Mais s'il punit ainsi ceux qui mènent une vie semblable à la vôtre, comment donc punira-t-il les grands coupables ?
DELORME
s'il ne les punit pas visiblement dans ce monde, il les punira éternellement dans l'autre. Les voies de Dieu, monsieur, ne sont pas semblables à celles des hommes, et ne veulent pas être jugées par les mêmes règles. Ce
( î8o ) que la sagesse humaine regarde comme un malheur affreux n'est souvent, dans les vues de la miséricorde divine, qu'une preuve de plus de sa boute'.
C'est au moins une singulière bonté' que celle qui vous ruine en brûlant votre grange.
DELORME
Je conçois qu'un homme qui rapporterait tout à la terre ne saurait voir dans cet événement une j^reuve de la bonté divine; mais rien n'est plus facile pour celui qui sait qu'il n'est dans ce monde que pour un moment, et pour y mériter son éternité, bien plus que pour y jouir de quelques instans de plaisirs. Il en est de cela comme d'un roi qui donne à l'un de ses favoris une mission aussi dangereuse que pénible et importante :
certes, si celui-ci ne voulait y voir que les fatigues et les périls auxquels elle l'expose, il ne trouverait pas que son
souverain lui ait fait une grande faveur en l'en chargeant ; mais il y voit les honneurs, les dignités, les récompenses de tout genre qui l'attendent à son retour s'il revient victorieux des obstacles, et il se rejouit d'avoir ainsi une occasion de les mériter. Eh Lien I Dieu en agit exactement de même envers ceuxqu'il veut favoriser : comme il n'a besoin de rien, il n'a aucun service à leur demander ; mais il les e'prouve par des adversités plus ou moins douloureuses, afin de leur fournir l'occasion de mériter un plus prompt et un plus grand bonheur dans le ciel, en expiant, dès ici-bas, les fautes dont il n'est personne de nous qui ne soit plus ou moins chargé, et en lui prouvant en même temps leur amour par un acquiescement sans bornes à sa sainte volonté. Pourquoi donc le favori du roi du ciel ne partagerait-il pas les sentimens des favoris des rois de la terre? Il aurait d'autant plus tort, que la récompense qu'il attend sera plus grande, 11. 1 1
( i82 ) et qu'il est plus assuré de Tobtenir de la justice et de îa puissance du maître quM sert. Et, pour en revenir au Tiit qui nous occupe, si le monde appelle faveur , grâce , distinction honorable , qu'un lâche seul peut refuser, et que tous les hommes de cœur envient, celle qui envoie un brave officier se faire très-probablement tuer au poste le plus périlleux de l'avant - garde , pourquoi ne donnerais-je pas les mêmes noms à une épreuvfjqui peut me donner droit à une gloire et à des récompenses bien supérieures encore ?
FLORVILLE
Je vous félicite de pouvoir envisager ainsi votre position; c'est, du moins, dans votre malheur, une consolation que bien d'autres n'ont pas.
DELORME
Et dont ils se privent bien gratuitement.
FLORVILLE
Yous avez celle-là, ils en ont d'autres ; les chances se compensent.
Moins que vous ne paraissez le croire , monsieur, car tout tourne à bien pour le clire'tien et à mal pour celui qui en rejette la foi et les espérances : c'est une vérité qui se prouve chaque jour par Texpe'rience. »
Florvillc se trouva et n'osa cependant paraître pique' de cette réponse, qui lui faisait faire un triste retour sur luimême. Il répondit à Delorme, avec un ton à moitié' ironique: « C'est que tout le monde n'est pas disposé à se contenter d'espérances comme les vôtres:
on préfère ce qui est présent et positif.
DELOIIME.
Monsieur a précisément mis le doigt sur la plaie ; car c'est effectivement parce qu'on cherche ce qui n'appartient pas à cette vie, que, ne le trouvant pas, on ne rencontre que des déceptions qui font le malheur de tous ceux qu'elles ont séduites. De même qu'il est plus sage à des gens de notre état
( i84 ) de s'arranger pour y trouver leur bonheur, que de rechercher les plaisirs des riches qu'ils ne pourraient jamais obtenir, de même aussi il est bien plus sage à l'homme de s'arranger avec ce qu'il lui est permis de réaliser, que de courir après un bonheur que sa nature ne comporte pas, et que, par conse'quent, il ne réalisera jamais. Ou accuse le chrétien de se repaître d'illusions et de ne vivre que dans l'avenir ; on veut, dit-on, du présent et du positif; mais on ne fait pas attention que c'est justement le chrétien qui en jouit de ce présent et de ce i)ositifj en même temps qu'il a, par surabondance, l'avenir pour lui, et que ce sont, au contraire , ceux qui lui font ce reproche qui ne vivent que de chimères et n'embrassent que des fantômes.
FLORVILLE
Votre enthousiasme vous porte un peu loin, ce me sendjle, Dclormc; et je crois que vous auriez du mal à me
( i85 ) prouver cequevous annoncez; car, enfin, vous ne m'expliquerez jamais comment un homme qui ne perd aucune des occasions de plaisir que le monde lui offre est actuellement et ne'cessairement plus malheureux qu'un autre qui renchérit encore sur les malheurs de la vie par les privations que lui commande sa foi religieuse.
DELORME
J'entreprendrais volontiers de justifier mon opinion si je ne craignais d'ennuyer monsieur; car il faudrait pour cela des développemens d'une certaine longueur.
FLORVILLE
Eh bien! n'importe; je ne serai pas fâché de voir comment vous vous tirerez de cette entreprise. Vous savez que je ne suis pas accablé d'affaires, il s'en faut, et je vous donnerai avec plaisir autant de temps qu'il vous en faudra.»
Mais la soirée était déjà avancée ; Firmin vint avertir son maître que le
souper était servi, et la discussion fut remise à la première soirée dont Delorme pourrait disposer.