‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 17 sur 37 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Plus àe quinze jours s'étaient passe's depuis cette conversation, et Delorme, dont les occupations, déjà si multipliées, venaient de recevoir encore un aussi pénible surcroît, n'avait pas pu s'en distraire un seul instant pour satisfaire à l'engagement qu'il avait pris. Florville, pendant ce temps, voyait ses jours s'écouler tristement dans un fatigant ennui et dans de douloureux regrets; privé des passagères distractions du vice, il n'en avait pas acquis plus de droit aux consolations de la vertu ; dégoûté du premier, qui lui avait fait de si profondes blessures, et n'osant encore embrasser la seconde, dont l'aspect sévère effrayait sa faiblesse, il attendait avec une impatience qu'il était

( i88 ) honteux de s'avouer, les explications que Delormc lui avait promises. En vain il les avait cherchées dans les hvres de la bibliothèque qu'il avait achetée avec le château; ces livres, en petit nombre, et presque tous ascétiques, n'étaient pas à sa portée et entretenaient ses répugnances plus qu'ils ne les guérissaient. Il faut un esprit préparé pour pouvoir profiter de ces sortes d'ouvrages, et Florville, lisant les sublimes préceptes qui mènent à la perfection chrétienne ou les brûlantes expressions de l'amour divin qui enflammait tant de saints, ne ressemblait pas mal à un conscrit tiré le matin de sa charrue et qu'on enverrait le soir au milieu des dangers d'un combat meurtrier, avant qu'il ait pu même apprendre à manier son arme. On n'arrive pas généralement, sans un apprentissage quelconque, à la perfection de la vertu plus qu'à la perfection du courage.

Ce n'est pas toutefois que Delorme

^89 ) se refusât le repos nécessaire; mais ces momens et ceux de la soirée surtout appartenaient de droit à safamille,dont les membres réunis alors se rendaient réciproquement compte des travaux de la journée, ou en oubliaient la fatigue dans les charmes d'une innocente causerie dont l'enjoué Pierre faisait les délices par la vivacité de son esprit, et souvent aussi par le récit de quelqu'une des histoires intéressantes qu'il avait lues dans ses livres. Il leur en raconta une entre autres, à cette époque, qui produisit sur eux de si salutaires effets, en les animant d'une nouvelle confiance, et qui provoqua aussi de si utiles réflexions, que nous croyons devoir la rapporter ici. Nous allons la donner telle, à quelques expressions près, qu'elle fut racontée par Pierre.

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