II
« Mais avez-vous observe au duc, lui dis-je, que votre propre gendre la sollicitait, et cju'il en avait un besoin essentiel pour vivre ? — Je m'en serais bien donné de garde, me repondit-il; c'eût été' vraiment faire là une belle réputation à ma famille. » Je fus tenté de lui répondre : « De sorte que pour l'honneur de sa réputation, vous la laisseriez périr de faim ; » mais j'eus la force de me retenir, et je me relirai désespéré d'une telle politique dans la seule personne en qui il me fut encore permis d'avoir confiance.
» Mes ressources, de beaucoup inférieures alors aux besoins de ma famille,ne me permettaient pas de rester long-temps dans une ruineuse oisiveté; déjà même j'avais été obligé de faire quelques dettes; je perdis patience enfin, et, sans renoncer à l'espoir d'une place que je continuai de même à solliciter, je voulus me mettre en mesure de profiter de quelque occasiou favorable qui poiurait se présenter pour
( 207 ) l*utilc emploi de mes fonds dans une ope'ration avantageuse. Je vendis donc ce qui me restait de propriétés, et je m'annonçai comme ayant une certaine somme à mettre dans une entreprise qui meconviendrait. Si vous connaissez Paris, ses nombreux intrigans et ses agens d'affaires, vous devez concevoir combien je reçus de propositions dans tous les genres, les unes aventureuses, les autres ridicules, très-peu qui méritassent d'être discutées. Enfin, M. de Frémicourt, que ce projet flattait plus que celui d'une place inférieure pour son gendre, et qui s'était intéressé chaudement à son succès, me fit obtenir la fourniture d'une partie considérable de draps pour l'habillement des troupes : il me fallait cent mille francs pour commencer cette opération ; je n'en avais que cinquante ; j'eus bientôt trouvé à emprunter les cinquante autres, et je me mis de suite en voyage pour faire mes acquisitions ; mais il était écrit que rien ne me réussirait :
ce n'est pas par la probité' qu'on arrive maintenant à la fortune.
» Les draps nécessaires pour la première livraison que je devais faire e'taient achetés et achetés avec conscience; j'avais préféré un bénéfice médiocre, mais honnête et certain , aux honteuses manœuvres par lesquelles d'autres parviennent à augmenter si considérablement les leurs : déjà je me félicitais d'un succès que je regardais comme assuré : «* Reprends ta gaîté, avais-je écrit à ma Julie, le temps des malheurs est passé, nos affaires vont changer de face. » Hélas , oui ! elles changèrent, mais bien autrement que je ne l'attendais. Jusque là, je n'avais qu'entrevu l'abîme qui menaçait de m'engloutir; quelques branches officieuses me retenaient encore sur ses bords ; cette fois tous les appuis me manquèrent, et bientôt enseveli , par une chute rapide, dans son effiayante profondeur, tout espoir de salut me fut interdit. Un ancien fabricant, à qui il
( ^«9 ) était reste une très-grande quantité de marclianclises que leur mauvaise qualité' l'avait toujours empêche' de placer, et que j'avais moi - même refusées , quoiqu'il me les eût offertes à un prix très-avantageux , s'entendit avec les personnes cliarge'es de recevoir les miennes, et, le croiriez-vous, Monsieur ? leur intrigue fut si bien nouée et si habilement conduite, que, après mille débats et mille contestations, mes draps furent définitivement rejetés comme trop inférieurs, et , ne pouvant plus satisfaire aux conditions de mon marché, j'en fus évincé. Ce même fabricant profitant alors de l'urgence qu'avaient si bien fait naître ses dignes amis, et se présentant avec les siens, ils furent acceptés de suite, et placés à trente pour cent plus cher que le prix auquel je les avais refusés.
» Vous jugez facilement quels furent pour moi les résultats de cette déplorable affaire; les frais qu'elle m'avait occasionés, la perte que je dus faire
sur mes marchandises, que je fus force' de vendre à vil prix pour satisfaire aux e'clie'ances qui allaient se succéder rapidement; l'intérêt de l'argent que j'avais empruté, et dont on sollicita vivement le remboursement lorsqu'on connut mon désastre, me furent autant d'occasions de ruine, et, pour avoir voulu remplir fidèlement les conditions de mon marché, je perdis les derniers restes de ma fortune.
» Je luttai pendant quelque temps contre l'adversité, incertain du parti que je devais prendre : après les deux affronts que j'avais reçus du gouvernement, mon beau-père me donnait fort peu d'espoir de réussir à me procurer un emploi quelconque; et, vous ledirais-je, Monsieur? plus les inarques de notre misère devenaient évidentes, plus nous le voyions se refroidir sensiblement pour nous: ce ne fut bientôt plus qu'avec les plus grandes précautions, et seulement lorsqu'il était seul, que nous pûmes parvenir jusqu'à lui. D'un autre
côte, privd alors de toute ressource pe'cuniaire, que pouvais-je entreprendre ?
Dej;\,pour satisfaire aux premiers besoins indispensables de ma famille, j'avais ete' obligé d'emprunter,à grands frais, sur la modeste succession assure'e à ma femme; je n'entrevoyais partout qu'horreur et que misère, lorsqu'à la fin un riche ne'gociant, avec lequel j'avais autrefois fait plusieurs afl'aires, et qui avait eu , depuis peu de temps, l'occasion de venir chez moi pour quelques renscignemens dont il avait besoin, parut s'intéresser à mon sort; il me proposa de voyager pour son compte, et il m'offrit même des conditions meilleures que je ne pouvais les attendre ; elles furent bientôt acceptées, et je partis, bénissant le nom de celui qui • arrachait une famille à la misère qui la pressait. IMais à quel homme, grand Dieu! prodiguais-je ainsi ma reconnaissance! Se peut- il qu'il existe de pareils monstres soufferts par la justice divine ! Sous prétexte de veiller à ses besoins
( aia )
et de lui remettre les e'conomies que je faisais pour elle sur mon traitement, le traître fit de fréquentes visites à Julie, qui, alors âge'e de vingt-sept ans, avait conservé, malgré ses longs chagrins, des attraits qui ne firent que trop d'impression sur son cœur criminel ; il osa déclarer ses sentimens; ils furent rejetés comme ils devaient l'être ; il fit des offres brillantes, qui ne furent pas plus écoutées; il se fàclia, menaça de retirer son appui, de me rappeler de mes voyages ; ma Julie reçut ses menaces comme ses promesses , rien ne fut capable d'ébranler sa vertu. Le scélérat eut la barbarie de faire suivre ses menaces d'un prompt effet, et^ peu content encore de cette première vengeance, il eut l'atrocité de répandre des bruits injurieux sur ma probité, qui m'empêchèrent, lorsqu'à mon retour je sollicitai un emploi semblable dans quelque autre maison, de réussir à me le procurer; de sorte que celui qui, jusqu'à ce jour, avait été la victime d'un honneur que
plusieurs même taxaient d'exage' ration, se vit en un instant, par la méchanceté' d'un abominable libertin, décrié partout comme indi{^ne d'aucune confiance.
» Ce serait abuser de votre patience, Monsieur, que d'entrer dans le détail de tous les efforts que je fis pour éviter cette afïVeuse misère vers laquelle je m'avançais avec une rapidité si effrayante. La ressomxe de quelques modiques emprunts sur' la fortune à venir de ma femme fut bientôt épuisée, et je n'en retirai d'autre consolation que celle d'avoir prolongé de quelques jours la malheureuse existence de ma famille. Décrié dans le commerce; sans appui pour obtenir le moindre des emplois du gouvernement, déjà d'ailleurs également prévenu contre moi par les deux injustices dont il était coupable à mon égard ; sans argent pour me livrer à la plus chétive des industries ; sans amis, sans protecteurs, sans guides, que pou-
( 214 ) Vais-je faire, et qu'allais-je devenir?
w Plus re'signe'e, parce qu'elle était plus vertueuse, ma femme, que son courage n'avait point encore abandonnée, passait les jours et les nuits à des travaux d'aiguille qui lui rapportaient quelque peu de chose; sa fille aîne'e l'aidait, autant que son jeune âge pouvait le lui permettre; mais qu'était-ce qu'une aussi médiocre ressource dans un aussi pressant besoin? Et moi, qui devais les soutenir, moi qui, jeune encore, ardent, plein de zèle, n'ambitionnais que les moyens de mé livrer à un travail utile, je me voyais condamne' à la plus désespérante inactivité ! Trop plein du sentiment pénible de ma position, il absorbait toutes mes pensées, paralysait tous mes moyens ; et, à force de vouloir plaire à tous, je n'oserais affirmer que je ne devins pas le jouet de tous.
» Jusqu'ici, monsieur, vous avez pu mesurer l'étendue de mes maux et
juger de la profondeur de mes blessures ; mais ce que vous ne saurez plus apprécier, car il faut l'avoir éprouvé pour comprendre l'inexprimable horreur d'une semblable position, c'est le sentiment, que je n'entreprends pas de définir, dont je fus saisi la |)remièie fois que j'entendis mes enfans réclamer uri pain que je ne pouvais leur donner. Figi^rez-voqs la mort, précédée des barbares tortures du supplice le plus prolongé ; joignez-y les inventions les plus infernales de la plus atroce cruauté; si ce n'est pas encore assez, ajoulez-y tout ce que votre esprit peut concevoir de plus affreux, et, après tous ces ell'orts de votre imagination, je vous dirai encore : » Il ne mériterait pas le nom de père, celui qui ne serait pas plus énm de ce cri de l'innocence réclamant en vain le secours paternel, que de la vue de tous ces passagers supplices. »
M Hors de moi à cette scène déchi-
rânle, je vole chez M. de Fre'micourtî « Yos enfans, lui dis-je, n'ont pas de pain; les laisserez-vous mourir de besoin? )' Cette nouvelle subite et inattendue sembla ranimer un moment sa sensibilité ; je crus voir rouler quelques larmes dans ses yeux, et j'en obtins sans peine les secours nécessaires aux besoins pressans de ma famille.
Hélas! j'étais bien près du moment où cette dernière ressource m'allait être encore ravie. Quoique fortement entaché de cet égoïsme qui n'est, pour ainsi dire, plus un vice aujourd'hui, tant il est général, iiion beau-père, cependant, n'était pas un barbare, et jamais il n'eût laissé ses enfans périr de faim sous ses yeux. Un changement survenu dans la politique fit perdre la faveur à ses prolecteurs; par contre-coup il perdit son emploi, et, retombé, à peu de chose près, dans l'indigence, il alla cacher son désespoir au fond d'une province éloignée.
» Les derniers secours qu'il nous avait
( *>7 ) donnes ne rclarclèrentqiie Jebien peu riiorril)lecalastroj)liequi(]evailniettic le coinl)le à nos maux ; notre misère alla bientôt toujours croissant, et, débiteurs de deux termes du clie'tif grenier que nous iiobitions, nous nous vîmes mejiace's d'être expulsés, si, dans un terme très-rapproclié,nous ne parvenions pas à nous acquitter. Figurez-vous, monsieur, quel fut mon désespoir, à la réception de cette accablante nouvelle:
j'errai pendant quelques jours dans les rues de Paris, comme un homme qui a perdu la raison; je cliercliais, et je n'aurais su dire ce que je cherchais ; il me semblait que j'avais quelque chose à demander à tous ceux que je rencontrais, et si par hasard quelqu'un de ma connaissance se présentait à ma vue, je fuyais comme un criminel quiaperçoitles soldats chargés de le poursuivre : devenu cependant plus hardi, j'entrai alors indistinctement chez tous ceux avec lesquels j'avais eu précédemment quelque relation ; que ne peut l'amour II. 1 3
( 2i8 ) d'un père! j'exposais sans honte ma situation, je priais, je sollicitais, je conjurais qu'on me procurât quelque emploi, fût-il le plus vil, le plus désagréable, le moins avantageux : promptement éloigné par les uns, objet de curiosité pour les autres, rarement écouté avec un véritable intérêt, je n'obtenais que la confusion d'avoir inutilement révélé ma profonde détresse.
» Le terme fatal indiqué par le propriétaire de notre logement approchait, et je n'avais encore rien obtenu ; en vain j'avais sollicité quelques secours du parent qui avait assuré trente mille francs à ma femme, je n'en avais reçu que des reproches sur ce qu'il appelait la dilapidation de ma fortune, et l'assurance qu'aussi long-temps qu'il vivrait, il ne se priverait jamais d'un sou pour nous : j'étais dans l'accablement du plus profond désespoir : « 3Ion cher ami, me dit ma Julie, prends courage; nous parerons encore cette fois au malheur qui nous menace ; tu vois ce bel ouvrage
( ^^9 ) auquel je travaille depuis deux mois; j*ai redouble d'efforts depuis quelques jours, le voilà aujourd'hui termine; je vais le portera la dame qui me l'a commandé, et son prix, qui excède de quelque chose ce que nous avons à payer, nous donnera la possibilité de satisfaire à notre proprie'taire, et suffira encore à nos besoins pendant quelque temps. »
Elle partit en effet, et moi, en attendant son retour, je bénissais le Ciel, qui, dans mes malheurs, m'avait du moins laissé une épouse dont le courage et la vertu étaient si dignes de mon admiration.
» Mais quelle fut ma douleur, en la voyant bientôt rentrer, les yeux baignés de larmes ! « Tu pleures, Julie, lui dis-je; quel nouveau malheur avonsnous donc à craindre? — Hélas î mon ami, répondit-elle en se jetant dans mes bras, et versant un torrent de larmes, le plus grand de tous: cette dame n'a pas pu me payer aujourd'hui; elle ne pourra me donner qu'un à-compte dans un mois : qu'allons-nous devenir?
nos pauvres enfans seront-ils condamnes à expirer de froid sur la place publique ? — Quoi I ni'ccriai je avec indignation, une dame aussi riche, ne pas payer à des malheureux une telle bagatelle! mais as-tu bien explique' le besoin que nous en avions ? — Oui, mon ami, j'ai tout dit; mais elle se donne cette parure à l'insu de son mari ; des pertes assez considérables qu'elle a faites au jeu, et une souscription qu'on a ouverte, il y a quelques jours, pour une œuvre de charité, à laquelle elle n'a pu se dispenser de contribuer, lui ontenlevé toutes ses épargnes. — lln'en sera pas aiiisi,lui dis-je, et je vais moimême apprendre à cette dame qu'on ne se joue pas impunément de la vie des malheureux; son mari saura tout, si elle ne me donne pas d'argent, et s'il en est besoin, les tribunaux me feront raison de sa conduite. »
« Julie, toujours bonne, voulut un moment s'opposer à ma résolution; mais je lui montrai nos enfans, et elle
me laissa partir. Comme j'entrais dans la rue de Varennes, où demeurait cette dame , je crus reconnaître, descendant de cabriolet à la porte d'un des supeiLes hôtels de cette rue, un ancien ami auquel, dans des temps plus prospères, j'avais prêté une somme de cinquante louis qu'il avait promis de me rendre dans les quarante huit heures, et dont, après ce temps, il avait toujours évité de me faire une reconnaissance, en m'en promettant le remboursement de jour en jour : il était enfin parti pour un long voyage , sans m'en prévenir, et depuis cette époque je l'avais entièrement perdu de vue. Sa mise recherchée et l'élégant cabriolet dans lequel je le rencontrai ce jour là, semblaient annoncer au moins une grande aisance, et je ne doutai pas, si c'était bien effectivement lui, de recouvrer enfin cette somme, qui eût été un trésor pour moi dans un semblable moment. .Te questionnai le domestique, et ses réponses ne me
( %11 ) laissèrent aucun doute à ce sujet. M'ëtant fait indiquer son domicile ordinaire à la campagne , et celui qu'il habitait alors momentane'ment à Paris, et certain ainsi qu'il ne m'échapperait plus, je me rendis, le cœur plein d'une douce espérance, chez la dame à qui je désirais parler : après avoir long-temps attendu, je fus enfin introduit; mes instances et mes menaces ne purent obtenir qu'une faible somme, que je me regardai encore comme fort heureux de recevoir, et je courus de suite au logement de mon ancien ami ; il n'était pas encore rentré, et l'on ignorait l'heure de son retour; je m'y représentai le soir, il était rentré et ressorti : « Eii bieni me dis-jc, j'y viendrai demain matin avant qu'il soit levé, et il faudra bien que je lui parle. » Vain espoir! j'arrive, et l'on m'apprend qu'il vient de partir pour sa campagne, .l'étais trop pressé par le besoin pour hésiter sur le parti que je devais prendre: « Je pars, dis-je à Julie,
Dorville ne demeure quà six lieues de Paris. — Dorville ! dit le comte ; serait-ce celui qui demeure à un quart de lieue d'ici ? — Celui-là même, continua l'inconnu : l'ayant trouve' chez lui, je me nommai, je lui rappelai nos anciennes relations , et après lui avoir dépeint ma triste position, je finis par lui demander le remboursement de ce qu'il me devait : « Avez-vous un billet de cette somme? » me dit froidement cet homme atroce ; et sur ma re'ponse në(>ative : « Je ne vous dois donc rien, » ajouta-t-il. Quelques instances, quelques observations que je lui fisse, je n'en pus tirer autre chose, et comme je commençais à me répandre en reproches sur l'indignité de sa conduite, il me fit mettre à la porte par ses gens.
» Il existe peut-être, monsieur, des hommes assez courageux, et assez vertueux tout à la foisj, pour supporter avec résignation un sort aussi cruel que le mien ; j'admire la force
de leur âme, mais je ne sus pas l'imiter : les outrages que je venais d'cprouver, l'ingratitude dont j'étais la victime, l'inutilité de mes longs efforts pour sortir de la misère, les injustices nombreuses que j'avais souffertes, et plus que tout cela, la pense'e de ma malheureuse famille pour laquelle je n'étais plus depuis longtemps qu'un pesant surcroît de charges, vinrent s'offrir à mon esprit, comme je côtoyais la rivière pour retourner à Paris. Agité de tant de sentimens divers réunis tous pour m'accabler, je ne vis bientôt plus que la satisfaction d'échapper tout-à-coup aux maux d'une position dont il ne m'était plus possible d'entrevoir le terme, et dans l'égarement de mon désespoir, j'acceptai comme un bonheur cette mort qui se présentait à moi sous une apparence aussi flatteuse. Tous m'avez arraché ù ses éternelles conséquences, et vous me faites entrevoir des jours plus heureux;
puisse le ciel récompenser vos bonnes intentions et permettre qu'elles se réalisent! — Oui, sans doute, elles se réaliseront, s'écria vivement le comte de B***, qui avait écouté avec l'attention la plus soutenue l'histoire de l'étranger, et dont plusieurs fois les yeux s'étaient mouillés de larmes pendant le récit de ses longues infortunes; ne vous nommez- vous pas de Baussigni ? »
Celui-ci, en entendant prononcer inopinément son nom par un homme dont il ne croyait pas être connu, fit un mouvement de surprise et avoua qu'il s'appelait ainsi : « Je vous avais deviné, continua le comte, dès que vous avez parlé du motif de votre destitution ; et ce que vous avez dit ensuite de Dorville, qui m'est particulièrement connu, et qui, dans le temps, m'a parlé de vous, et même du service que vous lui avez rendu, a confirmé ma première pensée. Sachez, monsieur, que ce renseignement qui causa la perte de votre place valut à
mon frère, nouvellement revenu de Témigration, la rentrée en jouissance d'une grande partie de sa fortune ; j'ai hérité de ses biens, et je me trouve ainsi chargé de la reconnaissance qu'il vous devait : s'il fut la cause innocente de tous les chagrins qui suivirent la justice que vous lui rendîtes, c'est à moi qu'il appartient de réparer des maux dont j'ai recueilli les fruits, et je serai fidèle à cette obligation. »
» La joie et l'étonnement se peignirent sur les traits de M. de Baussigni : <t O ma femme I s'écria-t-il, ô mes enfansi quoil vous pourriez encore connaître des jours heureux I Soyez donc bénie, ô divine Providence, que j'ai trop long-temps méconnue, et qui n'avez sans doute attendu pour me secourir les derniers excès de mon désespoir, que pour mieux faire éclater votre miséricorde et votre irrécusable assistance : soyez béni aussi, ô vous, généreux mortel, son digne
ministre sur la terre ; et dans l'impuissance où je suis de vous exprimer toute ma reconnaissance, daignez en accepter pour gage ces larmes brûlantes que je répands sur votre main bienfaisante. »
»La sincérité' de tout le récit de M.de Baussignî pouvait être suffisamment démontrée au comte de B'*^'^'*^ par la connaissance qu'il avait déjà de l'exactitude de deux des circonstances de son histoire; néanmoins, comme la preuve d'intérêt qu'il méditait de lui donner n'était pas ordinaire, il voulut, avant de s'expliquer entièrement, prendre de plus amples renseignemens sur sa conduite : un messager qu'il dépêcha de suite à Paris, muni de toutes les instructions nécessaires, revint dès le lendemain, porteur des nouvelles les plus satisfaisantes, et le comte alors n'hésita plus à annoncer ses intentions à son ami : « Je possède, lui dit-il, trente mille francs de revenu, dont vingt me viennent de la
succession de mou frère, à qui vous en aviez fait recouvrer quinze; je suis veuf et n'ai point d'cnfans; mes héritiers sont des parens fort éloigne's que je connais à peine ; sans nuire à la justice que je leur dois, je puis disposer en votre faveur de la portion de ma fortune qui vous coûta si cher, et qui, sans vous, serait e'galement perdue pour eux; je vous Tassure donc après moi, et la jouissance de la moitié dès à présent. »
»Ici M. de Baussigni voulut interrompre le comte. « Un moment, lui dit celui-cir; il faut maintenant que je vous explique quel service, à mon tour, j'attends de vous : la solitude, à mon âge, est souvent pénible; votre compagnie et celle de votre aimable famille embelliraient mes vieux jours; venez faire votre demeure dans mon château ; c'est ainsi que nous ne séparerons pas ceux que la Providence a presque si miraculeusement unis; et, par cette réciprocité de bons services mutuels,
( a'^9 ) chacun de nous tour à tour obligeant et oblige , il sera impossible de dire lequel des deux fait plus pour l'autre.»
» Une manière aussi délicate d'offrir un bienfait aussi grand ne fit qu'ajouter à la reconnaissance de M. de Baussigni ; une voiture fut mise à sa disposition pour aller chercher sa femme et SCS enl'ans, et, deux jours après, toute cette heureuse famille avait pris possession de son nouveau séjour. Les maux qu'elle avait éprouvés lui rendirent plus précieuse encore la tranquillité dont elle jouit alors; mais, comme le soldat rentré dans ses foyers aime à se rappeler les fatigues, les périls qu'il a surmontés pour mieux goûter les douceurs de sa position , de même l'époux de Julie aimait à se rappeler les événemens de sa vie, et souvent, dans l'effusion de sa reconnaissance, il disait au comte de B'^'*^*: «C'est donc ainsi que la Providence sait faire tourner à notre avantage les maux qui
nous paraissent les plus cruels à supporter; il fallait l'horrible excès de notre misère pour nous rendre nécessaire la faible somme due à ma fennne pour son travail; il fallait que cette somme lui fût refuse'e pour que je rencontrasse Dorville; il fallait que je ne pusse pas le trouver à Paris pour me forcer à venir le chercher à la campagne; il fallait toute l'infamie de sa conduite pour me porter aux derniers excès du désespoir ; et lorsque tout m'abandonne, lorsque j'ai irrévocablement renonce' à tout espoir, alors la main de Dieu paraît visiblement, et sans effort, elle me mène au bonheur que je cherchais en vain depuis longtemps. O Providence divine I que ma langue s'attache à mon palais avant que je cesse de chanter tes louanges, et d'espérer en ton secours! — Oui, lui répondait son ami; et cependant songez qu'elle eût pu aussi retarder les bienfaits qu'elle a voulu répandre sur vous: celui-là a bien le droit d'exer-
( 23i ) cer notre patience pendant un temps , qui a une cternité tout entière à sa disposition pour nous recompenser. »