X.A PROVIDENCE JUSTIFIÉE
« Monsieur le comte de B"^"^* habitait ses terres une grande partie de Tanne'e; aussi vertueux que riche, son plus grand bonheur e'tait de soulager la misère; jamais le pauvre n'implorait en vain sa pitié', et souvent il allait lui-même le visiter, pour joindre aux dons de sa libe'ralite' les consolations et les encouragemens dont il pouvait avoir besoin. Un jour, comme il se promenait sur les bords de la Seine, qui arrose ses vastes domaines, rêvant aux moyens de re'tablir une lionnète famille qu'un, incendie venait de ruiner, il fut tout-àcoup tiré de ses réflexions par le bruit que fit un homme en tombant dans l'eau non loin de lui; le malheureux ne savait pas nager, et il ne tarda pas à être fntraiiie par le courant; de prompts secours lui furent portes; mais, malgré toute leur activité, il avait déjà perdu connaissance , et paraissait dans
( 19' ) un ëtat bien voisin de la mort, lorsqu'on p.irvint à le retirer : le comte de B'^'*^'*^, aidti de quelques paysans accourus à SCS cris, le fit transporter dans son château, où un chirurgien, qu'il fit venir de suite, lui prodigua tous les soins que réclamait son e'tat.
» Long-temps ils furent inutiles. A la fin cependant le malade ouvrit les yeux, poussa un profond soupir, et, après a voir rendu à diffe'rentes reprises une grande quantité' d'eau , il finit par recouvrer ses sens et sa raison : le premier usage qu'il en fit fut pour remercier son libérateur; mais il ajouta aussitôt : « Hélas ! je ne vous remercie que de vos bonnes intentions, car vous m'auriez rendu un bien plus grand service en ne m'arrachant pas à une mort que je cherchais et qui peut seule finir mes peines. » Un tel désespoir fit frémir l'âme compatissante du comte, qui, jusqu'alors, croyait n'avoir secouru que la victime d'un accident. « Infortuné ! lui dit-il , vous onbliez donc où vous seriez main-
( 19^ ) tenant si votre funeste projet s'e'tait accompli? — Vous m'y faites penser;
oui, je serais dans l'enfer; mais
ajouta-t-il après une pause d'un moment, l'enfer serait-il donc plus affreux que ma position ? »
» Celui qui parlait ainsi était un homme qui paraissait avoir une quarantaine d'années ; sa mise annonçait une profonde misère; mais son ton et ses manières décelaient quelqu'un qui avait reçu une bonne éducation : ce contraste, qui n'échappa pas au comte de B'*^'*^'*^, semblait lui indiquer une grande infortune à secourir, et il résolut de ne rien négliger pour y parvenir; mais, jugeant qu'il était encore trop agité pour l'écouter et lui répondre de sang-froid , il se retira en l'engageant à ne s'inquiéter pour rien de tout ce qui pourrait lui être utile jusqu'à son parfait rétablissement.
» Le lendemain matin, le trouvant plus calme , il témoigna le désir qu'il avait de lui être utile, et, le plaignant
( i9'3 ) des malheurs qu'il avait sans doute éprouvés, il lui demanda de vouloir bien lui en confier l'histoire, afin de le mettre en état de juger les remèdes qu'il pourrait y apporter. Après bien des difficultés, auxquelles le comte de B'^'** ne s'était pas attendu, l'inconnu cependant finit par lui raconter l'histoire suivante :
• Je suis né en Bourgogne, dit-il, d'une famille noble et jouissant d'une fortune honnête : mon père, veuf depuis plusieurs années au moment de la révolution, sur, par une conduite pleine de prudence et de bonté, se concilier tellement l'amour de tous ceux qui le connaissaient , que , par une exception bien rare, il put échapper, sans trop de notables accidens, aux horreurs de cette désastreuse époque. Retiré à la campagne pendant ces jours de malheurs , il donna tous ses soins à mon éducation. Je n'entrerai dans aucun détail sur ces premières années de ma vie, elles sont étrangères à l'événe-
( 194 ) ment dont je vous ai promis le récit, et depuis long temps j'évite avec d'autant plus de soin de me les rappeler, que l'importun souvenir de leurs douceurs excite en moi des regrets plus pénibles encore que le sentiment des maux affreux qui les ont suivis : une aussi belle aurore devait-elle amener une journée aussi orageuse? J'entrai dans le monde à peu près à l'époque où l'ordre renaissait en France ; j'avais vingt ans alors, et j'étais maître de ma fortune par la mort toute récente de mon père. Elevé dans l'amour de l)ieu et des hommes, j'apportais dans une société, que j'étais loin de connaître, une grande horreur du vice, un profond mépris pour tout ce qui aurait pu ressembler à la duplicité, au mensonge, à l'cgoisme. IMalheureux que j'étais ! avec de telles dispositions, c'était à ma perte que je courais, le cœur rempli d'espérances.
»' Une sonune de quarante mille francs, qui était due à mon père à Pa-
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ris, m'appela dans cette ville : voilà Torigine de tous mes maux. Jamais, dans nos provinces, je n'eusse été la victime de tant de perfidies; leurs liabitans n'y sont pas encore parvenus à ce dépouillement de tout préjugé qui fait excuser le crime par son succès; et la société, moins nombreuse, y fournit au vice moins d'occasions d'écliapper à l'infamie qu'il mérite. J'avais cru n'y faire qu'un court séjour de plaisir autant que d'intérêt; mais mon débiteur me suscita tant de difficultés, que je fus obligé d'y rester beaucoup plus long temps que je ne l'avais pensé.
Dans les intervalles que me laissait le soin de mon affaire, je fis des connaissances qui m'introduisirent dans le monde : simple et sans expérience encore, je fus frappé de la politesse qui régnait dans les sociétés; les paroles flatteuses qui m'étaient adressées, les attentions délicates dont j'étais l'objet, n'eurent point de peine à gagner mon cœur : je volai moi-même
( 196 ) au-devant de la séduction. Peu à peu cependant je reconnus que les principes de mes nouveaux amis n'étaient pas les miens; j'en vis les suites funestes, et je résolus de m'y souslraire par la fuite. Comme je pressais, dans cette intention, la liquidation démon affaire, M. Duparc, mon débiteur, déposa son bilan, et, compris dans le sort commun de ses autres créanciers, rejeté dans de nouveaux embarras dont on me fit craindre la suite, je me crus heureux de vendre ma créance moyennant une somme de huit mille francs, que je reçus comptant, et qui m'indemnisa à peine des frais et des dépenses de toute espèce que j'avais dii faire pour poursuivre ce recouvrement.
» Je fus sensible à cette première perte. Cependant un événement bien plus intéressant vint bientôt en distraire ma pensée : peu de jours avant celui fixé pour mon départ, j'avais rencontré mademoiselle de Frémicourt; je ne pus la voir sans l'aimer ; je fus
( 197 ) assez heureux pour lui plaire aussi, et six semaines après nous étions mariés.
Mon beau-père insista fortement pour que je restasse à Paris, où il me montra, comme très-facile à mon âge et à ce qu'il voulait bien appeler mes talens, le moyen de faire fortune et de procurera ma femme une existenceplus honorable. Maigre' tout ce qu'une proposition semblable avait de flatteur pour moi, je résistai cependant; plusieurs mois se passèrent dans ces débats ; mais ma Julie m'ayant annoncé qu'elle allait bientôt me rendre père, M. de Frémicourt sut si bien faire valoircette nouvelle considération, qu'il me décida enfin à entrer dans ses vues. J'avais ce qu'on peut appeler une honnête aisance pour la province ; mais je n'étais pas riche ; six mille francs de revenu composaient toute ma fortune : la famille dans laquelle j'étais entré était honorable sans doute, mais la révolution lui avait fait perdre tout son bien, et M. de Frémicourt, rentré de l'émi-
gration, n'ayait pu donner aucune dot à Julie; elle ne m'avait apporte' que l'espérance de son tiers dans la modique succession de sa mère, qui, en mourant, en avait laisse' l'usufruit à son e'poux : un parent éloigne' , fort riche et sans enfans, lui avait assuré une somme de trente mille francs après lui ; voilà tout ce que j'avais reçu d'elle en l'épousant. Je crus donc faire l'action d'un bon époux et d'un bon père en sacrifiant mes propres goûts au bien de ma famille, et je me résolus à solliciter quelque emploi. Mon beau-père loua beaucoup mon projet, et promit de me servir chaudement; conmie il avait un certain nombre de connaissances qui pouvaient m'ètre utiles en cette occasion, il me conseilla de me les attacher par quelques honnêtetés :
je suivis son avis, et, après trois mois de profusion, qui me coûtèrent près d'une année de mon revenu, vous allez voir comme j'eus lieu do m'en applaudir. Un emploi avantageux, pour le-
( 199 ) quel la protection de celui qui se disait le plus mon ami e'tait nécessaire, e'tant venu à vaquer: « Laissez-moi faire, me dit M. de Frëmicourt, j'ai plus d'expcrience que vous, et je vous réponds de tout. » Je le laissai faire, et huit jours après il m'apprit effectivement, non sans quelque embarras, qu'il avait
re'ussi à se faire donner la place! Il
chercha à excuser sa conduite par mille spécieux prétextes : « On m'avait, ditil, trouvé trop jeune pour un emploi de cette importance, et, de peur de le voir donner à un autre, il l'^vaii demandé et obtenu pour lui-même; au surplus, je devais m'en consoler, puisqu'il n'en serait que plus à portée de m'ctre utile par la suite. » Je sentais, pendant son discours, tant de sentimens divers se combattre dans mon ame, que, craignant de manquer de respect au père de Julie , je lui épargnai la peine d'inventer de nouvelles raisons, et je me retirai précipitamment sans lui répondre.
» Je dois cependant lui rendre la justice d'avouer que peu de temps se passa sans qu'il m'ait fait ressentir l'effet de ses promesses. Je reçus un jour, sans l'avoir aucunement sollicitée, ma nomination à un emploi dont le traitement e'tait de 4,000 francs: celui dont j'avais été frustré valait plus du double; néanmoins je me trouvai encore heureux d'obtenir ce dédommagement, et nos relations avec mon beau-père reprirent bientôt ce ton d'amitié et de confiance qu'avait nécessairement diminué sa conduite précédente.
» A peine installé dans mes nouvelles fonctions, je ne tardai pas à m'apercevoir que, si je voulais me concilier la bienveillance de mes chefs et me ménager des moyens d'avancement, je devrais souvent laisser de côté les règles de la justice et suivre en tout des ordres dont le but coupable était évident : cette découverte diminua beaucoup de la joie que j'avais éprouvce; néanmoins j'espérai pouvoir, en usant
( îioi ) d^adressc, concilier ma conscience avec ma place; j'avais même déjà plusieurs fois réussi à éviter toute coope'ration à' ces mystères d'iniquité: après quelques plaisanteries et quelques reproches indirects, auxquels je repondis d'une manière qui pût satisfaire ceux qui me les adressaient, je croyais un traite' tacite conclu entre eux et moi, d'après lequel je suivrais franchement la ligne de mes devoirs, sans jamais me permettre la mioindre indiscrétion sur les exactions dont je serais le témoin, et auxquelles je resterais étranger. Je ne conservai pas long-temps cette sécurité trompeuse; un solliciteur dont la position m'intéressait singulièrement, étant venu un jour me demander un renseignement d'où dépendait une affliire très -importante pour lui, je le lui donnai : par un enchaînement de conséquences que je ne pouvais prévoir, ce renseignement compromettait plusieurs employés supérieurs de l'administration, dont il mettait à découvert les manœuvres frau-
duleuses; ceux-ci n'eurent rien de plus presse' que de satisfaire à ses réclamations ; mais, quinze jours après, j'étais ignominieusement destitué.
» Il m'eût été difficile , après un tel écliec, quoique aussi peu mérité, de retrouver un autre emploi, je le sentis, et ne perdis pas mon temps en sollicitations. Cependantmafortunepremière diminuée, et mes charges augmentées, ne me permettaient pas de rester dans une ruineuse oisiveté : j'étais jeune encore, plein de zèle et d'activité; je n'étais pas dépourvu d'intelligence, j'aimais le travail, et surtout je brûlais du désir d'assurer à ma femme et à mes enfans une existence honorable ; je songeai donc à entrer dans le commerce: je consultai à ce sujet plusieurs personnes que je crus dignes de confiance ; toutes approuvèrent ma résolution, et je n'eus bientôt plus qu'à m'occuper des moyens de la réaliser. jN'osant pas débuter seul dans une carrière à laquelle j'étais encore étianger, je voulus
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m'assQcier à quelque maison déjà bien établie, et dont les succès precëdens pussent nie garantir les succès futuis j après bien des reclicrclies,je crus l'avoir trouvée, et je lui confiai mon nom et la moitié de ma fortune.
» Pendant deux années entières, je n'eus qu'à m'applaudir du parti que j'avais pris; mais, ajirès ce temps, des circonstances fâcheuses survinrent qui nous firent éprouver des pertes considérables. Mon associé voulut s'en indemniser par une banqueroute frauduleuse; je m'y opposai, et, furieux de se voir ainsi déçu dans ses coupables calculs, il résolut d'en compenser la perte par les manœuvres les plus infâmes: profitant d'une absence de quinze jours que je fus obligé de faire à cette époque, et sous prétexte de bâter notre liquidation, il fit à très-bas prix des ventes simulées^ qu'il porta en compte comme réelles. Nous étions compromis pour des sommes importantes dans deux faillites dont nous étions ÏQs plus
( 204 ) forts créanciers, et, quoiqu'elles pre'sentassent un actif presque cgal à leur passif, moyennant un prix qu'il assigna à sa trahison, il fit si bien qu'il épouvanta les autres créanciers et leur fit signer avec lui un concordat entièrement à leur désavantage : enfin, au moyen de mille ruses infernales qu'il employa, il me mit dans lanécessité, loin de retirer, à notre règlement définitif, la moindre chose des sommes que j'avais versées, de rapporter, au contraire, vingt-cinq mille francs pour combler le déficit.
"Ayant ainsi perdu plus de la moitié de ma fortune, je résolus de ne pas compromettre le reste, et, aynnt appris que cet ancien chef qui m'avait fait destituer venait, ainsi que celui à qui il avait fait donner ma place, d'éprouver le même sort à la suite d'une affaire dans laquelle leur coupable conduite avait été trop évidente, je crus le moment favorable pour rentrer dans mon emploi, et j'en fis la demande ; mais j'eus un concurrent redoutable
qui l'emporta sur moi : c'était le frère d'une danseuse de l'Opéra, qui avait la repulation d'être très en faveur auprès du directeur de cette administration.
Trompé dans cette attente, j'essayai d'user du crédit de mes amis pour obtenir quelque équivalent; je reçus d'eux de vives promesses d'intérêt dans les commencemens; ils se bornèrent ensuiteàde simples politesses, etbienlôt après ils me fermèrent leur porte. » Cependant mon beau- père s'employait chaudement pour moi, et pendant long-temps je pus espérer le succès des soins auxquels je le voyais se livrer; mais à la fin, une circonstance inattendue vint m'apprendre combien peu je devais compter sur son appui.
Une place qui était à sa nomination vint à vaquer; quoiqu'elle fût peu importante, je la lui demandai avec instance, et j'en fus refusé sous le prétexte qu'il ne pouvait se dispenser delà donner à un protégé du duc de Clarac, trop puissant pour être éconduit.