CHAPITRE XVII
Cependant, au milieu des nombreuses occupations dont il était chargé, Delorme n'avait pas oublié l'engagement qu'il avait pris envers Florville : il aimait véritablement cette malheureuse victime de l'indifférence religieuse, et comme il lui semblait voir dans ses ennuis , dans ses chagrins, même quelquefois dans ses paroles, quelque chose qui lui promettait son retour à une conduite plus raisonnable, il n'avait garde de manquer cette occasion qui pouvait contribuer à avancer, peut-être même à déterminer de suite cette heureuse résolution. Pour mieux assurer le fruit de la conversation si importante qu'il devait avoir avec lui, il voulut s'y préparer en étu-
( aSi ) diant de nouveau dans ses livres, qu'il avait toujours soigneusement conserves, les principales raisons qu'il comptait faire valoir. Après avoir consacre' quelques soirées à ce soin, il se rendit chez Florville, et fut aussitôt introduit. « Je croyais que vous aviez désespère' de votre cause, dit celui-ci dès qu'il le vit entrer; pour un homme qui paraissait aussi sûr de son fait, vous avez bien tarde'.
DELORME
Je demande bien pardon à monsieur de n'avoir pas pu venir plus tôt, mais il connaît mes embarras.
Ils ne sont, en eft'et, qu'une trop légitime excuse; mais j'ai appris avec beaucoup de plaisir que tout se disposait de manière à vous en laisser voir bientôt la fin, et je vous en fais mon compliment. »
Après un quart-d'heui^ environ de conversation sur les affaires de De^ lorme, celui - ci ayant proposé de
s'acquitter de son engagement, son offre fut acceptée, et la discussion suivante s'engagea.
DELORME
Si j'ai bonne mémoire, j'ai promis à monsieur de prouver que c'était le chrétien qui jouissait d'un bonheur présent et positif; et qu'on ue trouvait, au contraire, dans les plaisirs du monde, que chimère et illusion.
FLORYILLE.
Oui ] c'est bien là ce que vous avez avancé, et ce dont j'attends la preuve.
DELORME
Elle sera facile. Monsieur m'accordera sans peine, je crois, que personne n'est meilleur juge que nous-mêmes du bonheur que nous éprouvons : on peut, en effet, se tromper sur tout autre point; mais ici l'erreur est impossible. Je puis me croire un lionune d'esprit, et n'être qu'un sol ; bien portant, et dire malade ; respecté, et être méprisé; amui, et être détesté : je puis
même mal connaître mes aftaires, et me croire riche, lorsque réellement je serai pauvre; je puis enfin me croire des vertus, des talens, des qualités, des avantages que je n'ai pas; mais dès qu'il s'agit de bonheur, je ne puis pas plus me croire heureux, sans l'être effectivement, que l'être en me croyant malheureux. La première, et je dirai même, la seule condition indispensable de notre bonheur est donc dans notre imagination ; elle seule a le pouvoir de le créer, comme celui de l'éloigner. La naissance, les richesses, les talens, la santé, les honneurs, les dignités, la gloire et mille autres circonstances semblables, sont bien, je l'avoue, des ingrédiens qui peuvent entrer dans sa composition ; mais si l'imagination ne vient pas les mettre en valeur, en les acceptant pour tels, ils lui resteront totalement étrangers, et un honjme qui les posséderait tous, s'il se croit malheureux, sera réellement malheureux, tandis qu'un autre
( 264 ) qui n'en posséderait aucun, s'il se croit heureux, le sera réellement.
FLORVILLE
Ce que vous dites là est très-vrai, mais ne signifie absolument rien; car il est aussi impossible de se croire malheureux en réunissant toutes les causes de bonheur que vous venez d'examiner, que de se croire heureux en n'en possédant aucune.
DELORME
Je vous demande pardon, monsieur; l'expérience nous montre tous les jours le contraire. Combien de pauvres qui se contentent de leur état, et combien de riches qui se plaignent du leur?
combien d'ouvriers qui mangent avec délices leur morceau de pain noir, et combien de voluptueux blasés qui goûtent sans plaisir les mets les plus déHcats ? combien de miséral^les qui trouvent un sommeil doux et paisible sur une botte de paille, et combien de grands ambitieux qui ne trouvent, sur leurs lits de plume, que des craintes,
des soucis et souvent de déchirans remords ?
Je me rappelle avoir lu dans la Théorie du bonheur, par l'auteur du Comte de f^alinonlj un aveu à ce sujet que je n'ai jamais oublié : « Vous êtes témoin, dit un jour à cet auteur l'un de ces prétendus heureux du monde, de cet éclat de luxe et d'opulence qui brille autour de moi; des parasites, des flatteurs assis à ma table, envient mon sort, me félicitent de ma prospérité, et je suis dévoré de chagrins et d'ennui.
Nageant dans l'abondance, ne refusant rien à mes passions et à mes caprices, j'éprouve tous les dégoûts de la satiété; je ne sens plus rien que le malaise ou la douleur; je ne jouis plus de rien, pour avoir trop joui. Une sorte de consomption me mine insensiblement; mes nerfs , devenus irritables à l'excès , me font souffrir des douleurs aiguës. Ah ! que je consentirais de tout mon cœur à perdre un de mes membres, et à me retrouver dans cet état
( 266 ) de contentement et de vigueur que j'éprouvais au sein de la médiocrité !
Etonné de cet aveu, continue l'auteur, j'en fis part le même jour, sans nommer celui qui me l'avait fait, à un autre homme presque aussi riche que le premier; et combien redoubla ma surprise , lorsqu'il me tint le même langage ! .>
Ceci posé, il faut donc commencer par reconnaître que, pour apprécier le véritable bonheur de quelqu'un, on doit écarter tout son entourage, séduisant ou repoussant, n'importe, et allant droit à lui, lui demander à luimême : Etes-vous heureux? Eh bien!
monsieur, je ne crains pas de le dire : si vous faites cette question à un véritable chrétien et à un homme du monde, le premier vous répondra oui; le second, s'il est sincère, vous répondra non.
FLORVILLE
Vous faites parler les deux parties comme il vous convient, et c'est un
( 267 ) excellent moyen pour vous donner facilement gain de cause.
DELORME
Je ne leur prête que des sentimens ou consignes dans des écrits autlrentiques, ou confirmés par les discours que nous leur entendons tenir chaque jour.
Les saints que l'Eglise honore d'un culte public ont été, je pense, de véritables chrétiens, et nous ne pouvons pas trouver ailleurs d'exemples qui reviennent mieux au sujet qui nous occupe. Eh bien! si j'interroge l'histoire de leur vie, je les vois tous remplis d'une joie constante et ineffable, même au milieu des plus rudes épreuves auxquelles ils ont été soumis. Les apôtres, nous dit l'Esprit saint luimême, paraissaient comme tristes j et ils étaient toujours dans la joie '. Saint Paul nous apprend qu'il abonde d joie au milieu des tribulations qui l'environnent >-. « Eloignez-vous de moi, s'é-
' Il Cor. VI, lo.
criait saint Philippe de Néri; éloignezvous, je suis un homme mortel, et par conséquent incapable de supporter une telle abondance de célestes déhces. » Et ceci n'était point une exagération : son historien nous dit qu'il était persuadé qu'il serait mort d'un excès de joie, si, dans ces circonstances , Dieu n'eût modéré ou retiré ses consolations. Sainte Thérèse se plaignait de même à Dieu des trop grandes jouissances que lui faisait éprouver son amour : «t Ou souftVir ou mourir, » s'écriait-elle dans l'excès de son ardeur. Saint François Régis goûtait une joie inexprimable lorsqu'il éprouvait les rigueurs de la faim, de la soif ou du froid : «< Je vous avoue, disait-il une fois à ses compagnons, que la vie me serait insupportable, si je n'avais rien à souffrir pour Jésus-Christ; souffrir est ma seule consolation en ce monde. »
C'est une chose trop connue que la joie des saints, pour que j'en cite ici
( ^69 ) plus d'exemples ; monsieur les connaît déjà sans doute mieux que moi, et je n*ai voulu que les rappeler à sa mémoire, pour pouvoir ensuite comparer le bonheur dont ils s'applaudissaient de jouir, avec les chagrins et les ennuis qui pèsent constamment sur celui qui cherche le sien dans les plaisirs du monde. De même que nous avons jugé les premiers par leurs propres discours, nous allons maintenant juger également les seconds par leurs propres discours, et, ce qui sera plus frappant et plus décisif encore, par leurs actions.
Monsieur le sait certainement mieux que moi ; c'est une phrase généralement reçue dans le monde , et il ne se sera peut-être pas passé un seul jour, sans que monsieur ne l'ait entendu répéter: « J'ai été dans tel endroit pour tuer le temps ^']dt\ fait telle chose pour tuer le temps ; j'ai pris telle habitude pour tuer le temps. » Or, on ne tue pas ce qu'on aime, ce qui vous apporte un
( 270 ) plaisir quelconque : c'est donc que le temps pèse à ceux qui mettent tant de prix à pouvoir le tuer; c'est donc qu'il ne leur apporte que des chagrins, ou au moins , des ennuis. Cette conclusion me semble forcée, et je ne sais comment on pourrait la récuser.
FLORVILLK.
Qu'on l'accepte ou qu'on la récuse, peu m'importe ; car c'est dans les plaisirs par lesquels on tue le temps que se trouve le bonheur.
DELORME
Je ne le crois pas, monsieur; car, sans parler des amères déceptions qui suivent si souvent ces plaisirs toujours si passagers, et pour ne nous arrêter qu'à une seule considération qui dispense de toutes les autres, n'est-ce pas parmi ceux qui recherchent ces plaisirs que l'on voit tant de suicides par suite d'espérances trompées, d'ambition déçue, de crimes découverts, de fortune perdue, de santé délabrée, ou même seulement pour cause d'un en-
nui qui rend fastidieuses toutes ces jouissances dont on s'était fait comme des divinités? Il y a peu d'années encore, tout Paris a connu la fin déplorable d'un jeune homme qui, à la fleur de son âge, possédant une fortune immense et une santé bonne encore, alla chercher dans la mort un remède contre les ennuis d'une vie qui n'avait plus à lui offrir que des plaisirs rendus insipides par un long usage.
FLORVILLE
Il y a des fous partout, et leurs exemples ne prouvent rien.
Je demande pardon à monsieur; il n'y a pas, dans tous ces millions de vrais chrétiens qui ont existé depuis l'établissement du christianisme, un seul exemple de folie pareille; et il y a des millions de ces exemples fournis par ceux qui rejetaient leurs croyances. Il faut donc nécessairement convenir, après une expérience aussi convaincante, qu'il y a beaucoup plus de
déceptions, beaucoup plus de regrets, de remords, de chagrins et d'ennuis dans ce dernier parti que dans le premier. Toutes leurs victimes ne finissent pas, il est vrai, par un suicide; mais elles n'en portent pas moins en elles le ver rongeur qui les de'vore , et leur fait de la vie un accablant fardeau qu'elles clicrchenten vain à alléger par toutes les distractions et tous les plaisirs que le monde peut leur offrir. S'il en était autrement, d'où viendraient tant de plaintes continuelles sur la vie, sur ses contrariétés, sur ses souffrances, sur ses misères de tant de natures chez ceux qui, ne voulant rien voir audelà d'elle, sont obligés de rechercher en elle seule leur joie et leur bonheur?
Ainsi, vous le voyez, monsieur, du côté du chrétien, joie, bonheur, satisfaction, contentement, ravissement; du côté de ceux qui ont le malheur de ne l'être j>as, ennuis, dégoûts, ilhisions, déceptions continuels : à moins
( 273 ) de récuser les paroles et les actions des parties elles-mêmes, il me semble impossible de ne pas convenir que, ainsi que je l'ai avance, ce sont les premiers qui jouissent d'un bonlieur pre'sent et positif, et que les seconds n'ont, au contraire, pour eux, que des chimères et des illusions sans durée comme sans vérité.
FLORVILLE
Vous auriez raison si l'on pouvait accepter, dans une discussion aussi générale que celle-ci, les exemples des saints que vous m'avez cités, et qui ne sont évidemment qu'une rare, et même très-rare exception : car, pour un homme à qui son imagination exaltée ou toute autre cause a fait trouver tant de joie dans la pratique de la religion, combien d'autres qu'elle n'empêche pas de murnmrer aussi haut, et souvent même plus haut que nous contre les misères de la vie? Vous ne pouvez le nier, le nombre en est immense; et il doit l'être, eu effet;
( 274 ) car la religion ne met son disciple à l'abri d'aucune de ces peines qui affligent riionime du moude, et elle le prive des plaisirs qui, au moins, en compensent pour celui-ci l'amertume.
DELORME
Je re'pondrai d'abord à monsieur que les hommes dont il me parle ne sont réellement chrétiens que de nom, mais qu'ils n'en partagent ni la foi, ni les œuvres, ni les espérances. Je ne vois dans le grand nombre de leurs plaintes que la vérification de cette effrayante prophétie de notre Seigneur Jésus-Christ : Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. Il y a beaucoup d'appelés, c'est-à-dire beaucoup de chrétiens ou d'hommes appelés à le devenir : mais peu d'élus; c'est-àdire peu d'hommes qui sachent l'être assez pour mériter les récompenses attachées non pas seulement à ce titre, mais encore aux actes qu'il commande. Que ces prétendus chrétiens commencent par faire tout ce que leur
(275 ) religion leur prescrit, et alors seulement ils pourront elre reçus à dire si elle est infidèle dans ses promesses.
FLORVILLE
Mais tout le monde n'est pas appelé' à êlre des saints comme ceux que vous m'avez cités.
DELOKME.
J'en demande pardon à monsieur; mais c'est qu'au contraire nous y sommes tous appelés, sans exception aucune : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parjaitj nous a dit Jesus-Clirist; et certes, ce commandement, qui s'adresse à tous indistinctement, est bien un appel à la sainteté.
FLORVILLE
Et même à une sainteté tellement haute, que l'on peut dire à bon droit qu'il est impossible d'y arriver.
DELORME
INul doute que l'homme ne parviendra jamais à la perteciion de la divinité ; mais voilà notre modèle; c'est à nous de nous en approcher autant
( 276 ) qu'il est possible à notre faiblesse :
la distance à laquelle nous en serons réglera la proportion dans laquelle nous participerons aux célestes consolations qui ont fait trouver aux saints un bonheur si pur et si constant au milieu même des épreuves les plus pénibles et les plus coûteuses.
FLORVILLE
Mais si tous les hommes voulaient suivre l'exemple des saints, ce serait la fin du monde, puisque chacun irait alors s'ensevelir tout vivant comme eux dans les déserts, dans les grottes les plus reculées , et abandonnerait tout autre soin pour ne plus travailler qu'à son salut. Il n'y aurait plus personne pour labourer la terre , pour s'occuper du commerce, pour fabriquer les marchandises , pour rendre la justice, pour gouverner les Etats.
DELOBME.
Il y a eu des saints dans toutes ces professions, et rien n'empcche que ceux qui les exercent aujourd'hui ne
( îi77 ) le soient de même. Saint François de Sales vécut au milieu du monde; saint Victor, au milieu des armées; saint Charles Borromée, au milieu des affaires; saint Louis, sur un trône; et loin de voir la tin du monde dans une société' qui serait toute compose'e de fidèles imitateurs des vertus de ces saints, je crois, au contraire, que celle-ci n*en serait que beaucoup plus sûre et plus agréable.
FLORVILLIZ.
Qu'importe que cette proposition soit vraie, si elle est impossible à re'aliser?Et c'est ce dont on ne saurait douter quand on voit les saints en si petit nombre comparativement aux autres. Il faut bien convenir qu'il doit y avoir quelque chose qui s'oppose à l'imitation de leurs vertus.
DELORML.
Personne ne le conteste : oui, monsieur, il y a effectivement quelque chose, et ce sont nos passions; mais ce n'est là qu'une difficulté et nuUe- II. i6
( a?» ) ment une impossibilité', puisque nous avons les exemples de tant de saints qui en ont triomphé.
FLORVILLE
Par suite d'une organisation particulière ou d'une réunion de circonstances fortuites qui leur ont lait trouver leur bonheur où tant d'autres auraient trouvé leur malheur.
DELORME
Les saints n'étaient point autrement organisés que nous : c'étaient des hommes vivant comme nous , beaucoup d'entre eux, même au milieu de nous; partageant nos misères, nos infirmités, nos besoins; mais sachant les dominer par la vivacité de leur foi et de leur amour pour Dieu. Ils nous ont été donnés comme de seconds modèles plus appropriés à notre faiblesse, et destinés à nous servir de règle et d'encouragement dans la pratique de la vertu.
La hauteur de celles qu'ils ont pratiquées peut bien, je l'avoue, nous étonner j étrangers à leurs sentimens, nous
( a79 ) pouvons aussi ne pas comprendre les heureux etlets qu'ils produisaient en eux, et chercher à les expliquer par des causes plus satisfaisantes pour notre tiédeur; mais, après toutes les recherches et toutes les explications possibles, il n'en restera pas moins toujours un fait incontestable, c'est que, plus nous approchons de l'imitation de leurs vertus, plus nous nous sentons dans la paix et dans la joie; et plus nous nous en éloignons, plus nous tombons dans toutes les déceptions et les misères qui font le désespoir de ceux qui veulent demander leur bonheur aux plaisirs du monde.
FLORVILLE
Tous aurez beau faire, Delorme, vous ne me persuaderez jamais que je doive trouver mon bonheur à coucher, comme les saints, sur la terre nue, à m'interdire toute espèce de plaisirs, à me condamner aux plus coûteuses privations , à m'exténuer par des jeûnes
prolongés, et à me déchirer le corps par de pieuses flagellaiious.
DELOBME.
Je viens de dire à monsieur la cause de son opinion, et j'y reviendrai d'autant moins que toutes ces saintes et louables pratiques ne sont pas d*une indispensable ne'cessité. De même que les saints, sans avoir atteint à la perfection absolue de Dieu, ont cependant joui dans ce monde d'un bonheur et d'une paix inaltérable au milieu même des humiliations, des souffrances, des mortifications, des privations qu'ils ont eues à sujjporter, et qu'ils jouissent aujourd'hui dans le ciel d'une récompense proportionnée à la grandeur de leurs vertus, de même aussi nous pouvons^ sans nous élever à la même hauteur à laquelle ils sont parvenus, obtenir néanmoins une part du bonheur dont ils ont joui dans ce monde, et dont ils jouissent maintenant dans l'autre.
FLORVILLE
Ce sera ma faute, si vous voulez; mais je ne comprends absolument rien à ce que vous appelez le bonheur des saints dans ce monde, et je ne puis pas en.enr vier la plus petite partie. '»'*»*!
DELOBME. ir|
Eh bien ! monsieur, j'y consens, prenons des exemples plus rapproches de notre faiblesse; examinons la vie d'un chrétien qui, sans être à la hauteur de la vertu des saints, remplit cependant fidèlement les devoirs de sa religion.
Yous disiez tout-à-l'heure que celle-ci Eie le mettait à labri d'aucune des jieines qui affligent l'homme du monde, et qu'elle le privait des plaisirs qui en compensent pour celui-ci Tamertume.
Je crois, au contraire, facile de prouve^ Iqu'il est à l'abri de toutes ces peines, et qu'il remplace tous ces plaisirs par d'autres beaucoup plus vrais et plus durables.
D'où viennent, en effet, toutes les pein^ qui affligent riiouime du
monde ? ne les doit-il pas presque toujours à de folles espérances que l'éve'iiement dément; à des pensées d'ambition, d*orgueil, de haine, de jalousie ou d'envie ? N'est-ce pas pour satisfaire à ses désirs insatiables qu'il prodigue et perd sa fortune ? N'est-ce pas par suite de ses excès eii tout genre qu'il ruine sa santé? par suite de ses calomnies ou de tout autre mauvais procédé qu'il se fait des ennemis ? par suit€ de son trop d'attachement aux biens de la terre, qu'il en regrette la perte avec tant d'amertume; par suite enfin de ses TÎces ou de ses crimes, qu'il se voit incessamment poursuivi par les aiguillons cursans du remords ? Analysez tous ses chagrins, toutes ses peines , tous ses ennuis, je crois pouvoir dire d'avance que vous n'en trouverez pas un seul qiii n'ait sa cause première dans quelque action ou quelque sentiment réprouvé par la reliijioii. Et, s'il en est* ainsi, loin de pouvoir dire que les plaisirs du Hionde SQut la compensation
de ses peines , il faudra, au contraire, convenir que ses peines sont les inévitables résultats de ses plaisirs; et puisque, d'après les plaintes générales?
celles-là l'emportent de beaucoup sur ceux-ci, il s'ensuivra nécessairement qu'on ne peut que perdre en les recherchant.
Ceux du chrétien n'ont pas le même inconvénient, monsieur; loin de là, ils s'accroissent par l'usage; chaque jour nous les rend plus précieux ; à l'abri de toute vicissitude et de tout changement, ils sont notre immuable propriété ; nous ne pouvons les perdre que par notre faute ; et si ce malheur nous arrive, nous ne sommes jamais privés de l'espoir dé les recouvrer. Toujours content de lui, toujours content des autres, aucun événement humain n'a le pouvoir de troubler la paix dont jouit le vrai chrétien, parce que ce n'est pas sur la terre qu'il a placé ses plus chères affections. Si la fortune le favorise, il en profite avec reconnais-
( 284 ) sance; si elle lui est contraire, il se réfugie avec plus de joie encore dans la pensée des biens éternels qu'ilattend; et de là, comme d'un fort inexpugnable, il voir mourir à ses pieds les vains efforts de toutes les adversités conjurées contre lui.
FLORVILLE
Voilà où je VOUS attendais : vous voyez bien qu'il n'y a rien de présent et de positif dans son bonlieur, puisque, pour me le faire comprendre, vous êtes obligé d'opposer à son malheur actuel un bonheur futur.
DELORME. -iiq
Sa récompense est future, il est vrai; mais la joie que lui en inspire la pensée est présente. Que monsieur veuille bien supposer deux mendians, là, devant nous. Je donne à l'un un sou, et j'assure à l'autre, d'une manière qui ne puisse lui laisser aucun doute sur l'exécuLion de ma promesse, cent mille francs pour demain ; certes, monsieur couvieudiabien avec juoi que ce second
sera, dès ce moment-ci, plus heureux que le premier. EU bien I il en est de même du chrétien compare' à l'homme du monde, avec cette différence même encore que le pauvre à qui je donne un sou a réellement quelque chose, tandis que l'homme du monde avec ses plaisirs a moins que rien, puisque c'est à ces mêmes plaisirs qu'il doit ses malheurs.
Mais si ces considérations touchent peu monsieur, j'en ai encore une dernière à lui présenter, qui sera plus sensible. Quelle abondante source de prospérité, même temporelle, le chrétien ne trouve-t-il pas dans la conduite que lui commande sa foi? Mettons de côté tout ce qui sort des règles ordinaires de la vie commune; envisageonsle d'après l'expérience journalière.
N'est-il pas vrai que, sobre, rangé, économe, laborieux, sa fortune sera bien plus assurée et s'accroîtra bien plus facilement que celle d'un homme chez qui les mêmes vertus ne seront pas for-
tifiees parun aussi puissant motif? N'estil pas vrai erxcore qu'ayant toujours fui les excès en tout uenre, il conservera sa gaîte', sa force, sa santé beaucoup plus long-temps qu'un débauché et un libertin ? Quelle différence aussi dans l'intérieur de l'un et dans l'intérieur de l'autre! Est-ce dans un ménage chrétien que l'on verra ces querelles, ces reproches, ces injures, ces violences qui transforment ailleurs tant de maisons en un véritable enfer anticipé?
Sera-ce un père qui aura élevé ses enfans chrétiennement, et avec toute la vigilance que sa religion lui recommande, qui trouvera en eux souvent la ruine de ses projets, l'opprobre de sa famille et le désespoir de ses vieux jours ? Certainement, au moins en thèse générale, un vrai chrétien n'a à craindre aucun de ces malheurs, et tous les biens contraires lui sont comme assurés ; c'est par exception quand il n'en jouit pas. Aimé et estimé de tous ceux qui le connaissent, quelque part
( 287 ) qu'il se présente, il inspire la confiance; sa parole est une garantie ; c'est avec lui qu'on aime à traiter; c'est à lui qu'on aime à confier ses peines et à demander des consolations : sans remords pour le passé, sans inquiétude pour le présent , sans crainte pour l'avenir, heureux chez lui, heureux hors de chez lui, heureux dans la prospérité, plus heureux encore dans l'adversité, il arrive ainsi au terme désiré de sa carrière, et la mort n'est pour lui que le soir d'un beau jour qui le met en possession de tous les biens dont l'attente a fait sa joie et sa félicité.
FLORVILLE
Tout cela serait fort beau et fort séduisant, s'il n'était en contradiction manifeste avec l'Evangile^quine parle que de pénitence, de croix, de privations , de renoncement à soi-même. Le bonheur dont vous me parlez me paraît tout-à-fait inconciliable avec de tels principes.
DELORME
11 ne Test nullement cependant , monsieur; et s'il n'était aussi tard, je pourrais vous en apporter de suite la preuve.
PLORVILLE.
Eh bien î si vous en avez le temps, nous pourrons reprendre demain cette conversation.
DELORME
Je serai toujours aux ordres de monsieur.