CHAPITRE XVI
Il avait fallu peu de temps à Delorme pour sunnoiiter son premier abattement; quelques instans de fai- Llesse arrachée par la suiprise, et on l'avait vu aussitôt recouvrer sa sérénité et son bonheur : «* Comment pourrait-il en être autrement? disait-il à un ami qui en marquait son étonnement. J'ai fait une perle, il est vrai, et même considérable pour moi ; mais d'abord je trouve à la réparer presque en entier dans les services de mes amis ; et ensuite , quand même j'eusse été privé de ce dédommagement, à quoi me servirait de m'en aflliger? Le chagrin qu'on surmonte n'est-il pas une double cause de j)laisir, par la peine qu'il éloigne et par la satisfac-
( 247 ) tion qu'il procure ? Pourquoi donc s'y abandonner, lorsqu'on gagne tant à en triompher? »
Peu de personnes, sans doute, nieront cette vérité; mais elles contesteront la facilite' et presque la possibilité de sa pratique : c'est qu'en effet elle n'est pas à leur usage ; il faut les vertus et la foi de Delorme pour en éprouver les bienfaisans résultats ; que ces personnes commencent par les acquérir, et elles pourront ensuite les apprécier : un aveugle ne raisonne pas sur les couleurs.
Ce n'étaient pas seulement ses égaux qui se plaisaient à l'aider; comme il avait été bon avec tout le monde^ tout le monde aussi aimait à lui prouver sa reconnaissance cliacun à sa manière.
11 en reçut, un jour, une preuve à laquelle il fut vivement sensible. Depuis quelque temps il remarquait qu'un ouvrier journalier, qu'il employait ordinairement à peu près à l'année, et qui n'avait pas jusqu'alors montré un bien
( 248 ) grand zèle à son travail, commençait ses journe'esune demi-heure plus tôt, mettait moins de temps à ses repas et quittait fort tard dans la soirée ; surpris de ce changement, il lui en demanda la cause : celui - ci balbutia d'abord quelques mots insignifians; mais bientôt pressé de questions, il 6nit par répondre : « Eh bien I puisqu'il faut tout vous dire, c'est que j'ai pensé que c'était le cas de vous prouver que vous n'avez pas obligé un ingrat; vous avez soutenu toute ma famille pendant la longue maladie que j'ai faite l'hiver dernier, et quand j'ai vu la grosse perte que vous venez de faire, je me suis dit : « V'ià l'occasion de rendre à ce brave M. Delorme une partie de ce que je lui dois : je ne puis pas faire grand'chose pour lui, et d'ailleurs il ne voudrait rien accepter d'un pauvre diable comme moi; mais je puis travailler quelques inslans de plus par jour, et si ça peut contribuer pour quelque petite chose à lui faire du bien,
( a/.9 ) ça ne sera que justice ; il en a tant fait aux autres, qu'il faut bien que les autres sachent se prêter un peu à la circonstance , ne fiit-ce que pour encourager ceux qui, comme lui, aiment à secourir les malheureux. »
De telles marques d'inte'rêt effacent bien (les chagrins; il est difficile d'être réellement malheureux, quand on est aussi ge'ncralement et aussi sincèrement aime'. Que le riche cesse de me vanter le pompeux éclat qui l'environne ; que le voluptueux ne me parle pas de ses honteux plaisirs, l'ambitieux de ses chime'riques jouissances ; douce amitié', toi seule as des charmes rcels et durables! Fille clierie de la vertu et mère aimable du bonheur, don précieux d'un ciel propice, par toi nos peines sont soulagées, nos joies augmentées ; de notre aurore à notre couchant, tu embellis tous les instans de notre existence; l'enfance balbutie déjà ton nom; tu réjouis la jeunesse ; tu fortifies l'âge mûr; tu consoles la
( 25o ) vieillesse ; et par un privilège peut-être unique, il n'est point jusqu'aux médians que tu repousses, qui ne prétendent vivre sous tes saintes lois.
L'heureux Delorme faisait alors la bien douce expérience de la richesse de ses consolations. Quelque bien montée que fût sa ferme , quelque nombreux embarras que lui eûtoccasionés son malheur, jamais cependant il ne s'était trouvé dans une aussi grande abondance de tout ce qu'il pouvait désirer ; chacun tenait à honneur de lui être utile ; et pour voir tous ses besoins satisfaits, il n'avait que la peine de choisir entre les nombreuses oflVes de service qui lui étaient faites chaque jour. Trop discret pour en abuser, il savait cependant en profiter, et comme sa conscience lui rendait le témoignage que, dans une semblable circonstance, il en eût fait ou il en ferait autant pour ses amis, il ne se gênait pas pour leur demander ce qu'il eût été luimême ou ce qu'il serait prêt à leur
( '-5i ) donner; et ceux-ci, que sa conduite précédente avait pcnétre's de la même conviction, n'hésitaient pas à lui rendre des services dont ils auraient peutêtre un jour à re'clanier la réciprocité'. Beaucoup d'entre eux , d'ailleurs , avaient déjà reçu de sa part , dans différentes occasions, les mêmes marques d'intérêt, et leur conduite avec lui n'avait que le mérite de la reconnaissance.
On ne s'étonnera donc pas si Delorme ne tarda pas à recouvrer son bonheur habituel : l'accident qu'il venait d'éprouver ne fut pour lui qu'une tempête passagère bientôt remplacée par un ciel pur et serein. Florville ne pouvait assez s'étonner de le voir triompher aussi promptement d'un malheur aussi grand. « Il compte sans doute beaucoup, disait-il un jour àFirmin,sur les offres de ses amis; mais s'ils se sont autant avancés dans un premier moment d'entraînement, il est bien à craindre qu'ils ne reçu-
lent quand il s'agira d'en venir aux effets. »
Mais les effets avaient répondu aux promesses, et délivre' de toute inquiétude, voyant ses provisions assurées pour toute l'année, et les travaux de la reconstruction de sa grange déjà commencés, Delorme, littéralement parlant, n'avait même pas eu de mérite à prendre aussi facilement son parti.
« Comment aurait-il pu en être autrement? répondit-il un jour au nommé Lambert, avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance; d'abord, je devais cette soumission au bon Dieu :
ce n'est pas pour rien que je lui dis tous les jours : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ) mais ensuite il aurait fallu que je fusse bien mal avisé pour oublier toutes les consolations que j'éprouve d'ailleurs; et ne penser qu'à la perte que j'ai faite, c'eût été vouloir me rendre moimême malheureux.
LAMBERT
Je suis bien aise de t'entcndre parler comme ça, parce que c'est tout-à-fait aussi ma manière de penser : on voit des gens, vraiment, qui cherchent leur malheur eux-mêmes; la moindre contrariété qui leur arrive, les v'ià tout de suite à pleurnicher comme si tout était perdu pour eux; tandis qu'ils ont souvent bien plus qu'il n'en faudrait pour se consoler, s'ils étaient le moins du monde raisonnables. Moi, je fais tout le contraire ; quand je n'ai pas de chagrin pour le moment, je songe d'avance à ceux que je peux craindre, afin de ne pas me trouver plus tard pris au dépourvu; et quand il m'en arrive quelqu'un, je songe alors à tout ce qui me reste de bon pour m'en consoler. De c'te manière-là, je ne suis jamais ni trop joyeux, ni trop triste, et je me conserve dans un état de tranquillité que je perds bien rarement et pour bien peu de temps quand ça m'arriye.
ir. i5
DELORME
Ta méthode est excellente, et il serait bien à désirer qu'elle fût plus généralement suivie.
LAMBERT
Oui, n'est-ce pas ? J'ai bien fait, dans le temps, tout ce que j'ai pu pour la faire entendre à défunt grand Pierre; mais je n'ai jamais pu y réussir; il était riche comuie un Crésus ; pas de chagrin, pas de tourment, bien portant; il avait une bonne femme, de bons enfans, enfin tout ce qu'il fallait pour être heureux. Eh bien! avec tout ça, il était toujours à se plaindre, et souvent pour des bêtises qui n'en valaient pas la peine. C'était une vache qui ne donnait plus, un cheval qui s'était blessé, une couvée qui avait manqué ; et quand, par hasard, il n'avait pas de ces petits sujets de plaintc-là, il se tourmenlail par ses craintes : le temps sera mauvais; la moisson ne se fera pas bien ; les ^'rains ne rendront pas; enfin, que sais-jc,
moi? toujours trente-six bêtises comme ça en tète, qui le rendaient le plus malheureux des hommes.
Oui, c'est bien aussi comme cela que je l'ai connu; et malheureusement il y a beaucoup de gens qui, plus ou moins, parta^jent sa folie : car je ne vois pas quel autre nom donner à une disposition d'esprit qui nous fait trouver des sujets de chagrin partout.
LAMBERT
Je crois, en vérité, que ces gens-là font tout ce qu'ils peuvent pour se créer des peines, parce qu'ils trouvent leur plaisir à se plaindre : et au fait, ça ne serait pas encore impossible, il y a des esprits si drôlement tournés !
DELORME
Si c'est là leur plaisir, je ne le leur envie pas.
LAMBERT
Ni moi non plus. »
Personne, en effet, n'était plus exempt de ce défaut que Delorme.
( 256 ) Chacun de mes lecteurs comprend bien sans doute qu'en traçant ici la peinture de son bonheur, je n'ai pas cependant prétendu faire entendre qu'il fut à l'abri de toutes ces petites contrariétés si fréquentes dans le cours ordinaire de la vie ; ce n'est pas dans un abrégé aussi rapide que celui-ci, qu'il m'eût été possible d'entrer dans le détail de toutes les pertes plus ou moins fâcheuses qu'il eut à supporter, de tous les contre-temps dont il eut à souffrir, de toutes les causes de chagrin enfin, plus ou moins vives, qu'il eut à essuyer; mais, toujours guidé par sa foi et sa raison, il savait en triompher facilement, et la pensée qu'il pouvait les convertir, par sa soumission religieuse, en autant de mérites qui lui seraient comptés un jour, finissait toujours par les lui faire accepter avec plus de joie que de regret. « N'est-ce pas une chose bien consolante pour un chrétien, disait-il un jour à sa famille rassemblée le soir
( 257 ) au coin du feu, d'être assure' qu'il ne lui arrive rien qu'il ne puisse faire servir à augmenter son bonheur pendant l'éternité? c'est cependant la vérité; et par exemple, c'était dimanche aujourd'hui, il a fait un temps affreux, et nous avons été obligés de renoncer à la partie que nous avions projetée d'aller promener à la fête du village voisin : au fait, ce n'est là qu'une bagatelle ; il n'y a certainement pas de quoi se désoler; dès demain il n'en sera ni plus ni moins que si nous nous étions bien amusés aujourd'hui :
eh bieni néanmoins^ si, au lieu de nous chagriner bien inutilement, puisque ça n'aurait pas fait luire le soleil davantage, nous avons su prendre notre parti par esprit de soumission à Dieu, et lui offrir cette petite contrariété en expiation de nos fautes, il n'y a pas de doute qu'il aura accepté le sacrifice, et qu'il nous en tiendra compte un jour. N'est-ce pas là un avantage qu'il faudrait ne pas avoir
( a58 ) de foi du tout pour méconnaître ; et celui qui pense à un aussi bon parti qu'il peut tirer de tous ces petits chagrins auxquels chacun de nous est sujet, peutil être encore tenté de s'en affliger ? » C'était par de telles réflexions souvent répétées, quoique jamais prodiguées, que Delorme avait réussi à pénétrer ses enfans du même esprit religieux que lui, et à leur préparer, par conséquent, une vie aussi heureuse que la sienne. Le premier fruit qu'il en retirait, était une augmentation de son propre bonheur : quelle joie, en effet, pour un père et une mère, de voir croître autour d'eux une jeune famille dont l'amour, les respects, les attentions, vont au-devant de tous leurs désirs, et comblent leurs vœux les plus doux î quelle satisfaction de voir des enfans si chéris et si dignes de l'être, se porter au bien de toute la force de leur àme, s'acquérir l'estime de tous ceux qui les connaissent, s'aimer entre eux, ets'as-
( ^^9 ) surer ainsi, par leur union, une force qui, plus tard, leur periueltra de résister aux plus violens orages dont ils pourront être battus, en même temps qu'elle sera la joie et la consolation des vieux jours de leurs fortunés parens ! Tel était le bien doux spectacle que Delorme avait continuellement sous les yeux. O vous qui l'enviez , sachez donc mériter aussi d'en jouir; et pour arriver à cet heureux résultat de vos soins, n'oubliez jamais que des enfans à qui vous n'aurez pas appris à aimer et à servir Dieu seront toujours des enfans ingrats et désobéissans : il faut une cause surnaturelle à un effet surnaturel, et il le sera toujours qu'un enfant, quoi qu'il doive à ses parens, préfère leur bonheur au sien propre :
la nature nous crie de tout rapporter à nous : il faut les enseignemens de la religion pour nous apprendre à nous sacrifier aux autres.