‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 27 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

( ^^90 ) Dans le tumulte du monde et des affaires , on a rarement la liberté de penser mûrement à toutes ces choses ; on se trouve entraîné par le torrent, et l'on va en avant sans savoir, et souvent même sans s'inquiéter où l'on arrivera ; mais, dans le calme de la solitude, la raison reprend son empire et découvre facilement à l'homme ses erreurs. C'est ce que j'éprouve depuis que je suis ici , et notre conversation d'hier n'a pu que me confirmer dans les observations que j'avais déjà faites. Mais si j'étais d'avance presque d'accord avec vous, il n'en est pas de même pour aujourd'hui, et je crois que vous aurez plus de peine à nie convaincre sur le sujet que nous devons traiter ce soir.

Cependant , si monsieur convient déjà qu'il n'est possible de trouver de véritable et solide bonheur sur la terre que dans la pratique de la i*ehgion,

( 291 ) comment peut-il s'effrayer autant des obligations qu'elle lui impose ?

FLORVILLE

Il en est pourtant ainsi; nous avons vu hier le beau côte' de la religion, et j'avoue qu'il me flatte ; mais elle en a un second qui est loin d'être aussi se'duisant, et qui m'effraie peut-être plus que le premier ne me plaît.

DELORME

C'est parce que monsieur se fait une ide'e exage'rée des actes et des senti— mens de pénitence que lui demande la religion. Je vais essayer de lui ex° pliquer combien peu cependant ils sont de nature à l'effrayer autant.

D'abord je ferai observer à monsieur que la partie la plus essentielle de la pénitence, celle que toutes les autres réunies ne sauraient suppléer, c'est un cœur sincèrement et profondément pénétré de regret pour ses fautes : il ne s'agit donc là d'aucun acte qui puisse effrayer la susceptibilité la plus délicate, et personne, je crois, ne

( ^9^ ) contestera la ne'cessité de ce sentiment : il est bien clair que Dieu ne doit me donner aucune part à ses récompenses, si je ne Taime pas. Et comment pourrai-je dire que je l'aime, si je ne suis pas fâché de Ta voir ofifensé ?

FLORVILLE

Oui, d'accord pour le sentiment intérieur; mais, pour les actes extérieurs, c'est là que se trouve la grande difficulté'.

DELORME

Ne nous exagérons pas, monsieur, de prétendues difficultés. Sans vouloir nier ce que ces actes ont de coûteux à notre nature rebelle, je dis cependant qu'ils ne sont pas ce que se les représente notre imagination prévenue :

porter sa croix, par exemple, paraît une obligation bien pénible, et néanmoins, quelle différence y a-t-il sur ce point entre le chrétien et le mondain ? Le premier la porte avec courage, le second la traîne avec dépit,

( ^93 ) voilà tout ce qui les distingue Tun de l'autre ; car qui de nous n'a ses croix ? SufFit-il de rejeter la religion pour en être à l'abri ? Au contraire, c'est presque toujours le moyen le plus sûr pour en avoir davantage encore, et toujours celui de ne trouver en soi ni hors de soi aucun motif de consolation qui aide à les supporter. Ma grange vient de brûler; certes, voilà une croix bien grande ; mais est-ce parce que je remplis les devoirs de ma religion qu'elle a brûle' ? Personne ne le dira ni ne le croira; évidemment ce malheur me fût également arrivé si j'eusse été un impie, et il en arrive journellement de semblables à des gens sans religion : toute la différence qu'il y a donc entre eux et moi, c'est que cette perle est sans compensation pour eux, et que moi je sais comment en retirer un riche dédommagement si je l'accepte avec résignalion, et si j'offre à Dieu, en expiation de mes péchés, le mal passager qu'elle m'apporte. Il en est de même dans tous

( 294 ) les évënemens fâcheux qui peuvent nous survenir. Supposez que je me casse demain la cuisse, c'est un malheur comme un autre , et qui peut arriver à tout le monde incfistinctement : l'homme sans religion va murmurer, blasphémer, se desespe'rer et augmenter probablement son mal par son impatience. Il n'en sera pas de même du chrétien; car sa religion vient lui dire : « Prends ton mal en patience ; offre à Dieu les douleurs que tu endures , en expiation des fautes que tu as commises, et il acceptera cette re'paration , et il te tiendra quitte des châtimens qu'avaient me'rités tes fautes : nonseulement , pour quelques douleurs d'un moment, tu échapperas à des punitions mille fois plus terribles, mais ta résignation te donnera encore droit à des récompenses plus grandes pendant l'éternité. » Est-il étonnant qu'avec de telles pensées les saints aient trouvé tant de joie dans les souffrances ? Et l'obligation de porter sa croix.

( 295) ainsi envisagée, peut-elle encore paraître aussi dure ?

FLORVILLE

Non, si elle se bornait làj mais il n'en est pas ainsi.

Effectivement, elle comprend aussi le devoir de résister à nos passions; mais , quelque coûteux que puisse paraître et que soit réellement ce commandement, puisqu'il est reconnu que c'est à nos passions que nous devons tous nos maux, il est donc tout entier dans l'intérêt de notre bonheur, même ici-bas; et s'en plaindre et le mépriser, c'est évidemment aller contre toute raison ; c'est préparer soi-même son malheur.

Si nous examinons de même toutes les autres obligations que nous impose la religion, et dont nous nous faisons une si grande frayeur, nous reconnaîtrons qu'elles ont toutes également notre bonheur pour résultat. Prenons pour second exemple le renoncement

( ^9^ ) à nous-mêmes; qu est-il autre chose que la remise de tous nos inte'rêts entre les mains de Dieu ? et quoi de plus naturel ? quoi de plus raisonnable ?

quoi de plus consolant? Il ne nous interdit pas de suivre nos inclinations , nos goûts, nos penchans, lorsqu'ils n'ont rien de contraire à ses saintes lois; il ne nous empêche pas de jouir des biens de ce monde , lorsqu'il nous les a donne's ; mais il nous défend d'y attacher notre âme, d'en faire l'objet unique de nos affections , dont il conserve ainsi toute la vivacité' pour des biens qui ne trompent pas; et, prévenant par ce moyen de nombreuses et d'amères déceptions , il assure à notre âme une paix continuelle et un contentement inaltérable. Au défaut de la religion, la raison toute seule, quoique avec beaucoup moins d'autorité, nous imposerait également les deux obligations que nous venons de discuter; et cela est si vrai , que les fameux sages de la Grèce n'ont mérité ce titre

( ^97 ) que parce qu*ils se sont éloignes de leur accomplissement un peu moins que les autres.

FLORVILLE

J'accorde volontiers tout ce que vous venez de dire , car ce n'est pas là que je vois la grande difficulté', mais bien plutôt dans ces pénitences, ces mortifications, ces privations que l'Evangile recommande à chaque page.

DELORME

Si monsieur veut Tenvisager sans supposer le secours de la grâce de Dieu, j'avoue que cette difficulté' sera plus que grande , car elle sera même tout-àfait insurmontable ; mais dans la supposition contraire , la grâce de Dieu vient au secours de la faiblesse de l'homme; elle le soutient, elle le porte, pour ainsi dire, et lui donne au moins un courage égal aux obstacles , quand ce n'est pas même une abondance de joie supérieure à ses peines , ainsi que • dans les exemples des saints que j'ai cites hier. Je puis tout en celui qui me

(298) fortifie *, a dit saint Paul, f Voilà le principe de notre force; avec lui nous pouvons tout ; sans lui , nous ne pouvons rien. Mais il y a, de plus, une importante observation à faire ici :

l'Evangile a des pre'ceptes dont Taccomplissement est d'une absolue nécessite' pour le salut; il a aussi des conseils pour nous guider dans la voie de la perfection. De ce nombre sont toutes les exhortations à ces actes éclatans de pénitence auxquels se sont porte's tant de saiats, mais que nous ne sommes pas rigoureusement obligés d'imiter. La seule obligation ve'ri table qu'il nous impose à ce sujet est de faire quelque chose : commençons par peu ; demandons en même temps à Dieu la grâce de son saint amour.

Comme son divin fils nous a promis que tout ce que nous demanderions en son nom nous serait accorde', nous l'obtiendrons ; alors toutes ces pratiques

' Ad Philip., cap. 4, v. i3.

( 299 ) qui nous paraissent aujourd'hui si coiileuses n'auront plus pour nous que des charmes. Parce que nous aimerons Dieu , nous haïrons les pe'che's qui l'ont offense' en nous ; nous aimerons à nous en punir pour le venger ; et plus nous avancerons dans les voies de la sainteté, plus les consolations célestes viendront nous soutenir et nous encourager.

FLORVILLE

Mais, enfin, quel est ce peu que vous donnez comme si facile?

DELORME

Je suis presque honteux de le dire, tant c'est peu de chose I Dieu est si bon qu'il nous tient compte de tout ce que nous faisons pour lui. Une prière de quelques minutes, la privation volontaire d'un plaisir de quelques instans , la répression d'une curiosité, une légère mortification; tout cela, certes, n'a rien de bien effrayant, et cependant tout cela , s'il est fait en état de grâce , est écrit dans le livre de vie ; tout cela

( 3oo )

sert à l'expiation de nos fautes , à nous obtenir de nouvelles grâces avec lesquelles nous pourrons faire des œuvres plus méritoires et acquérir des récompenses plus grandes. En religion comme en bien d'autres choses, monsieur, c'est le premier pas qui est le plus coûteux ; mais la religion a cet avantage qui n'appartient qu'à elle seule , c'est qu'elle ne trompe jamais que pour donner plus que nous n'attendions.

FLORVILLE

J'admire vraiment comment, à vous entendre, rien n'est plus facile ni plus doux que de pratiquer sa religion, lorsque c'est cependant un fait constant et avoué même par les théologiens, qu'elle exige une vigilance, des résistances, des soins et des combats continuels.

DELORME

C'est aussi ce que je suis bien loin de nier.

FLORVILLE

Comment donc arrangez-vous cette contradiction ?

( 3oi )

DELORME

Parce que je ne mets au compte de la religion que ce qui est véritablement de son fait, et que cette vigilance^ ces résistances, ces soins et ces combats continuels sont une nécessité de notre nature, si nous voulons vivre heureux, autant qu'une obligation religieuse. Je ne vois dans le commandement qui m'en est fait par la religion qu'un service de plus rendu par elle à l'humanité, qui avait oublié ce devoir, et à qui elle est venue le rappeler en même temps que fournir des moyens suffisans pour son accomplissement.

Florville ne savait plus que répondre ; il balbutia encore quelques objections trop insignifiantes pour être rapportées ici ; bientôt la conversation languit , et la soirée, se trouvant avancée , Delorme rentra chez lui.

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