CHAPITRE XIX
Les sages paroles et les raisonnemens aussi clairs de Delorme avaient été' pour l'esprit de Florville ce qu'est, pour la terre desséchée, une pluie douce et bienfaisante qui la pénètre insensiblement, s'infiltre dans toutes ses veines, et rend à tous les germes qu'elle renferme mie nouvelle vie et une nouvelle fécondité. Honteux de ses préjugés, si facilement détruits par un homme qu'il regardait comme tellement au-dessous de lui, surpris de la simplicité des vérités qu'il venait de lui révéler, il s'étonnait d'avoir pu s'en faire aussi long-temps des monstres chimériques, et se sentait humilié du long et entier crédit qu'il avait accordé à d'aussi déraisonnables préventions.
Mais c'est eu vain que l'esprit est con-
vaincu, si le cœur n'est touché, et celui de Flor ville ne l'était pas encore. Il lisait et relisait avec avidité les ouvrages les plus propres à le confirmer dans sa foi nouvelle; il approuvait tout, il ne contestait rien, et n'en restait pas moins toujours le même.
Il était dans ce désolant état de perplexité, lorsqu'un jour, assis près de la fenêtre de sa bibliothèque, il vit entrer dans la cour du château, et se dirigeant vers le perron, M. Yincent, le curé de Blaquemont. « Oh ! je n'en puis douter, dit-il aussitôt en lui-même, c'est un tour de Delorme, qui me dépèche un adversaire plus persuasif que lui, afin d'achever ce qu'il a commencé. » Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'après les premiers complimeus d'usage, M. Vincent, tirant de sa poche trois rouleaux , lui dit : « Monsieur, voilà trois mille francs que je suis chargé de vous remettre, à titre de restitution, par quelqu'un qui vous a fait un tort qu'il estime égal à cette somme. »
( 3o4 ) Florville resta un moment interdit.
« Mais, monsiem-, dit-il enfin, d'où peut me venir cette restitution inattendue?
M. VINCENT
Vous devez comprendre, monsieur, qu'il m'est impossible de re'pondre à une question semblable : le silence le plus absolu est un devoir rigoureux pour moi dans cette circonstance.
FLORVILLE
Cependant, monsieur, je désirerais savoir
M. VINCENT
Tout ce que je puis vous dire, c'est que cet argent vous appartient légitimement, et que vous pouvez en disposer sans aucun scrupule. »
M. Vincent ayant aussitôt changé le sujet de la conversation, Florville comprit qu'il insisterait inutilement et cessa toute nouvelle question. Un livre e'tait ouvert sur la table près de laquelle le cure' e'tait assis, et c'était un livre de polémique religieuse ; M. Vincent en fit compliment à Florville, et
se mit naturellement à parler religion.
« C'est une bien grande consolation , dit-il, pour ceux qui l'aiment, et un bien puissant motif pour lui accorder toute confiance, de la voir explique'e, soutenue, défendue, et très-souvent même pratique'e par les plus beaux génies que la terre ait portes dans tous les temps et tous les lieux.
FLORVILLE
Oui, certainement, monsieur le cure; mais cependant il faut convenir aussi qu'il y en a eu bien d'autres qui ne valaient! pas moins que ceux dont vous parlez, et qui n'ont pas partagé les mêmes opinions.
M. VINCENT
Quelle diffe'rence, monsieur ! les uns parlaient d'une chose qu'ils avaient étudie'e dans toute la since'ritc de leur âme,etqu'ilsconnaissaientdans tous ses de'tails ; les autres parlaient d'une chose qu'ils n'avaient étudiée qu'avec l'intention prise d'avance de la critiquer, qu'ils ne connaissaient que superficiel-
lement , et sur laquelle leur ignorance perce de toutes parts dans leurs e'crits.
FLORVILLÉ.
Vous parlez de gens que vous ne devez ne'cessairement pas aimer, monsieur le cure' ; vous me permettrez de croire qu'il y a un peu de précipitation dans un jugement aussi sévère.
M. VINCENT
Les faits sont là qui prouvent ce que j'avance, et qui prouveraient même beaucoup plus encore s'il en était besoin. Pour ne citer que celui des incrédules qui, au siècle dernier, a obtenu la plus grande réputation : «« Ce Voltaire, aujourd'hui si méprisé des principaux savans, et si digne de l'être de tout le monde, n'était guère plus docte en matières profanes qu'en choses sacrées. On a fait des volumes de ses erreurs et de ses bévues. Il n*y a pas long-temps qu'un des plus illusties érudits de notre siècle remarquait encore, en traitant de l'histoire indienne, l'ignare impudence de cet homme ;
(3o7 ) « Qu'on examine, disait M. Re'musat, les allégations de Voltaire relatives à rinde, dont il aimait à appuyer ses opinions systématiques : le plus souvent on les trouvera ou démenties par la chronologie, ou positivement contredites par les faits *. »
FLORVILLE
Il a pu commettre des erreurs ; mais d'autres aussi ont pu dire de grandes vérite's.
M. VINCENT
Je le crois d'autant moins que plusieurs fameux incrédules se sont précisément plaints du contraire : « De nos jours, disait le trop fameux auteur de l'Origine de tous les cultes, les philosophes sont moins crédules que le peuple, mais ils ne sont pas plus instruits ^. »
« Les auteurs du dix-huitième siècle,
* La Ileligion conslate'e universellement à Vaide des sciences et de V drndition modernes j par M. de La Marne. T. i, p. 4o3, note a.
* Origine de tous les cultes, t. 5, ch. i.
écrivait aussi Benjamin Constant, qui ont traite' les livres saints des Hébreux avec un mépris mêlé de fureur, jugeaient l'antiquité d'une manière misérablement superficielle ; et les Juifs sont, de toutes les nations, celle dont ils ont le plus mal connu le génie, le caractère et les institutions religieuses. Pour s'égayer avec Voltaire aux dépens d'Ezéchiel ou de la Genèse, il faut réunir deux choses qui rendent cette gaîté assez triste: la plus profonde ignorance et la frivolité la plus déplorable *. »
C'est ainsi, vous le voyez, monsieur, que Dieu a voulu que la nudité des ennemis de sa religion fût mise au grand jour par ceux-là même qui avaient le plus intérêt à la cacher, afin que personne ne pût la contester.
FLORVILLE
Cependant vous conviendrez que
» De la Religion considc'rce dans ses formes, 1, 4» cil. II.
( 3o9 ) leur grand nombre a quelque chose tle bien imposant.
M. VINCENT
Nullement, monsieurj car, pour qu'il signifiât quelque chose , il faudrait qu'ils fussent convaincus, et ils ne le sont pas. Nous avons là-dessus e'galement leurs aveux les plus formels et les plus nombreux : « Presque tous ceux qui vivent dans l'irréligion , dit Bayle , ne font que douter; ils ne parviennent pas à la certitude ^ » ^
L'impie Boulanger, dont le te'moignage est, à cet égard, d'un grand poids, écrivait: «< Jamais l'incrédulité que les plus grands hommes (d'entre les impies) ont témoignée surtout ce qui captive le reste de la terre, n'a été la suite d'une conviction motivée sur des faits et sur des preuves évidentes et palpables 2. .)
Dans le testament du célèbre médecin Georget, qui avait, dans son prin-
' Dict. hist. et ait., art. Bion, noie E. * Dissert, sur EUe et Enochy avant-propos.
( 3io ) cipal ouvrage, parlé contre la religion , on trouve cette phrasa remarquable :
M Etais-je bien convaincu de ce que j'écrivais en 1821?.... Je me rappelle avoir été plus d'une fois agité par une grande incertitude *. »
Raynal nous apprend, dans ses derniers momens, que l'impiété chez lui ne fut jamais que la mauvaise foi du cœur, et que jamais il ne douta daus sa conscience des vérités blasphémées dans ses écrits ^.
Mais voici quelque chose de plus curieux encore que les faits que je viens de vous citer: « Un bel-esprit, fameux par son zèle pour étendre l'impiété, m'a avoué, rapporte Tournemine, qu'il n'omettait rien pour persuader aux autres ce qu'il ne pouvait croire lui-même. Il
' Extrait de 5on testament, et publie dans les ArchU'es générales de médecine^ uume'ro de mai 1828.
* Proyarl, Louis XVI et ses vertus aux prises awec la perversité de son siècle y liv. 9, note 14.
( 3ii ) se flattait du vain espoir qu'il croirait enfin ce qu'il verrait cru de plusieurs, et que le nombre de ceux qu'il aurait convaincus serait pour lui une espèce nouvelle de démonstration *. »
Peut-être ignorez-vous une petite anecdote sur Volney, ce grand oracle des athées de nos jours; il faut que je vous la rapporte : « Se trouvant à Baltimore, il était allé avec plusieurs personnes faire une promenade sur mer, lorsqu'un si violent coup de vent s'élève, que la barque était à chaque instant sur le point d'être engloutie dans les flots, et que tous les voyageurs, s'attendant à une mort qui leur semblait inévitable, s'étaient déjà mis en prières. Cependant, contre toute espérance, le calme renaît. Alors un des voyageurs, qui connaissait particulièrement Volney, et qui, pendant le danger, l'avait vu saisir un chapelet et prier avec la plus grande ferveur, s'approche de lui
« Reflexions sur Vathe'isme.
aussitôt et lui demande: «A qui donc vous adressiez-vous tout-à-l'heure? — On est philosophe dans son cabinet, re'pond avec confusion Volney ; maison ne l'est plus dans une tempête ^ »
FLORVILLE
Peut-être y a-t-il beaucoup à critiquer sur Texactitude de tous ces re'cits; je le croirai même d'autant plus volontiers que je ne concevrai jamais comment on peut feindre, surtout dans une matière aussi importante, une conviction que l'on n'a pas.
M. VINCENT
Le fameux Jean- Jacques va vous en apprendre lui-même la cause : « Chacun sait bien, dit-il en parlant des philosophes, que son système n'est pas mieux fonde que les autres ; mais il le soutient, parce qu'il esta lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne prefe'ràt le mensonjje qu il a trouvé,à la vérité découverte par
' Mémorial catholique, nuuieio d'oclobre
( 313 ) un autre. Où est le pbilosoplie qui, pour sa(»Ioire, nu tronipcraitpas volontiers le genre humain ? Où est celui qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrens, que demande-t-il de plus' ? »
S'il vous restait encore quelque doute sur le peu de conviction de ceux-là mê« mtîs qui ont prêché le plus ouvertement l'incrédulité, leur conduite et leurs discours, aux approches de la mort, ne pourraient plus vous laisser aucune incertitude à ce sujet. Car, à ce dernier des momens, où tout intérêt humain s'eflace, ce sont bien la raison et la conscience qui parlent seules au cœur de l'homme; et s'il avait eu véritablement la conviction qu'il a affichée dans sa vie, il serait sans motif pour se rétracter alors. C'est cependant ce qu'ont fait beaucoup des plus célèbres oracles
» Emile, 1. 4«