‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 32 sur 37 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Ohl qu'elle est pleine de ve'rité cette touchante parabole dans laquelle notre divin Rédempteur se peint lui-même sous les traits d'un bon pasteur courant après la brebis égarée, et la rapportant sur ses épaules au bercail I L'heureux Florville en avait fait la douce épreuve. Con^me une mère prévoyante éloigne de son fds, même malgré ses pleurs et ses tris, les objets qui pourraient lui nuire ; ainsi la bonté de Dieu l'avait retiré des dangers d'une vie trop dissipée, lui avait fait reconnaître la vanité des plaisirs dans lesquels il plaçait toutes ses affections ; et lorsque, forcé par ime dure expérience, il avoue enfin son erreur et ses torts, voilà encore que cette même bonté vient lever

( 337 ) le dernier obstacle qui retardait son retour, et le force à être le plus ingrat et le plus coupable des hommes s'il ne veut accepter le bonheur dont elle lui a ainsi aplani tous les abords I O inaltérable patience! ô douce compassion!

ô inépuisable mise'ricorde de mon Dieu!

soyez bénies à jamais : que le ciel et la terre s'unissent pour célébrer vos louanges; que tout ce qui a une voix la consacre à les chanter, tout ce qui a un cœur, à vous aimer î

Le lendemain du jour dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, Florville, honteux de ses hésitations, et ne voyant autour de lui que des gens qui applaudiraient à sa résolution, voulut faire enfin un pas qui ne lui permît plus de reculer, et pendant que Firmin l'habillait, il lui annonça que lui aussi allait revenir à la religion. La joie de ce bon serviteur fut grande, mais il n'en témoigna aucune surprise.

<c C'est ce que m'avait toujours prédit M. Delonne, répondit-il à son maître;

( 338 ) et je vois avec plus de plaisir aujourd'hui que jamais qu'il ne s'est pas tr ompé.

FLORVILLE

Comment! Delorme vous avait pre'dit que j'en viendrais là aussi ?

FIRMIN

Oui^ monsieur; il n'en faisait aucun doute.

Mais sur quoi fondait-il son opinion ? je ne lui avais jamais rien dit qui pût la lui donner.

FIRMIN

Monsieur a un trop bon esprit, me disait-il, pour rester dans l'état d'incrédulité où il est maintenant. On n'est incrédule que par intérêt ou par bêtise, et souvent par les deux causes réunies. Monsieur n'a plus aujourd'hui d'intérêt à Tctre, et certainement ce ne sera pas par bêtise qu'il le restera. De vieilles habitudes ne se détruisent pas aussi facilement que l'on voudrait , et c*est ce qui le retient encore en ce mo-

( 339 ) ment; mais la raison finira par triompher.

FLOR VILLE

Delorme, à ce que je vois, n'a pas une idée bien avantageuse des incrédules ?

FIRMIN

Non, monsieur; et, au fait, il appuie son opinion sur des preuves auxquelles je ne vois rien à repondre.

FLORVILLE

Et quelles sont-elles ces preuves ?

FIRMIN

Mais c'est tout ce que Ton voit journellement dans le monde: des jeunes gens qui se font incrédules pour être libertins plus à leur aise ; des savans qui prennent la même voie pour faire parler d'eux ; des ignorans qui la suivent, parée qu'ils n'en connaissent pas d'autres. Et, à ce sujet de l'ignorance pour cause de l'incrédulité, il me citait un fait qui est au vu et au su de tout le monde, et auquel on ne fait pas assez d'attention : « Vous qui avez

habité Paris, me disait-il, vous avez pu y faire une remarque qui confirme bien mon opinion : c'est que ce sont précise'ment les paroisses les plus pauvres dans lesquelles on trouve le moins de piété. Allez dans les grandes paroisses, vous y verrez les églises continuellement pleines à tous les offices, parce qu'elles sont habitées par bon nombre de gens qui ont reçu de l'instruction, et qui peuvent comprendre, et qui comprennent en effet la nécessité et la vérité de la religion : mais allez ensuite dans ces paroisses dont les notables habitans sont des artisans et de petits marchands, vous y verrez les églises presque désertes, parce que ces genslà n'ont reçu que tout juste ce qu'il leur faut d'instruction pour leur état, et qu'ils sont incapables déraisonner leur religion ; à peine savent - ils même qu'elle a des preuves. Les plus instruits et les plus raisonnables d'entre eux la regardent connue un objet de convention inventé pour effrayer les malfai-

( 341 ) teurs et les enfans; et tous les autres, en beaucoup plus grand nombre, semblables à ces cliiens enragés qui mordent le maître qui les a élevés aussi bien qu'un étranger, n'en parlent que pour rinjurier,sans s'inquiéter le moins du monde de ce qu'elle est. »

Cette observation était trop vraie pour ne pas frapper Floryille, et, comme elle flattait en môme temps son amourpropre, il sut bon gré à Delorme de l'avoir faite, et à Firmin de la lui avoir répétée. Soulagé enfin du poids importun qui l'accablait, il lui sembla renaître à une vie nouvelle : ses actions allaient être d'accord avec ses pensées ; plus de doutes, plus d'hésitations, plus de sottes craintes, plus de ridicules appréhensions; en secouant le joug des hommes, il allait rentrer dans l'heureuse liberté des enfans de Dieu ; il allait ne plus reconnaître que dans le ciel son maître véritable.

Ne voulant pas tarder davantage à s'assurer ces biens, dont il désirait de-

( 342 ) puis si long-temps s'assurer la jouissance, il alla, dès le jour même, faire part de ses dispo'^itions véritables à M. Vincent, et lui demander de vouloir bien être son guide dans la nouvelle voie qu'il se proposait de suivre. Oh î combien, dans les conversations qu'il eut à ce sujet avec ce vénérable pasteur, ses objections, s'il lui en fût resté encore , eussent été facilement dissipées!

combien il apprit à envisager d'un œil différent cette religion qui ne demande qu'à être connue pour être aimée ! «< Sa sévérité, lui dit son digne ministre, n'est qu'une preuve de plus de sa vérité : sortie de la main des hommes, elle se fût montrée plus complaisante pour leurs faiblesses, et les concessions lui eussent peu coûté pour ai heter leurs hommages; mais, parce qu'elle est divine, elle est appropriée à notre nature et immuable comme elle. Que signifient tous ces reproches que l'on adresse à l'austérité de ses préceptes, s'il est constant que le penchant au mal avec

( 3A3 ) lequel nous naissons nous les rend nécessaires? Et qui oserait le nier? Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur tous ceux qui refusent de s'y soumettre. Les peuples assez malheureux pour s'être laisse entraîner à d'aussi coupables pensées ont toujours vu les passions des hommes remplacer sa bienfaisante influence, et changer en troubles, en dissensions, en guerres intestines, en maux de toute nature la paix, la sécurité, la confiance, la prospérité dont ils jouissaient sous l'empire de ses lois prétendues trop sévères. Ce que je dis là n'est pas une pieuse fiction, c'est de l'histoire, et non- seulement de riiisloire écrite dans tous les livres, mais tout récemment encore, et en caractères de sang, dans nos propres souvenirs.

» Une pareille cause a également et toujours produit de semblables effets chez les individus considérés séparément. C'est pour n'avoir pas voulu accepter la religion tout entière que tant

( 34A ) de malheureux ont fini par tomber, de chute en chute, dans une complète incréduhte' et dans tous les désordres qui en sont la suite inévitable. Il n'en est pas un seul peut-être qui ait, dès le premier abord , renoncé à toute la religion ; aujourd'hui il aura enfreint l'une de ses règles, demain une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, les ayant toutes transgressées , il se sera fait incrédule pour rester vicieux ou criminel.

» Toutefois, continue M.Vincent, que cette sévérité ne vous effraie pas : si la religion a des commandemens coûteux, elle a aussi des encouragemens et des consolations qui surpassent en force et en douceur ce que les premiers ont de pénible à notre nature. Il faut les avoir connus déjà pour pouvoir les apprécier, et je vous les peindrais inutilement aujourd'hui ; mais vous les connaîtrez bientôt, j'espère, monsieur; et c'est alors que vous éprouverez combien ce joug du Seigneur, qui vous a jusqu'à ce

( 345 ) jour paru si accablant, est, au contraire, agréable et léger. Les abords de la piété peuvent paraître durs et repoussans aux cœurs épris des faux plaisirs du monde; mais, dès qu'ils sont franchis, elle n'offre plus que contentemens indicibles, joies constantes et délices inexprimables. »

Fortifié par de telles paroles , Florville avança à grands pas dans l'œuvre de sa conversion ; chaque progrès qu'il faisait lui apportait une nouvelle consolation. Déjà il ne voyait plus qu'avec mépris ces objections qu'il regardait jadis comme si formidables, et, en pensant aux futiles raisons qui l'avaient si long-temps égaré loin de son devoir et de la vérité, il s'indignait d'avoir pu céder à d'aussi honteux motifs. Guidé par le sage pasteur à qui il avait donné sa confiance, il triompha, sans autant de peine qu'il se l'était imaginé, du peu d'obstacles qui lui restaient encore à vaincre; et son retour à Dieu fut si sincère, sa ferveur si grande, que, pour

réparer publiquement le scandale public de son éloignenient de la religion, il choisit la grand' messe d'un jour de dimanche pour approcher la première fois de la sainte table.

Quoique prévenu par Firmin,Delornie, cependant, à la vue de cet heureux changement, ne fut pas le maître de sa sensibilité : plus sa foi était vive, et plus sa joie devait être grande ; aussi ne put-il retenir des larmes d'attendrissement, et ses yeux, encore humides lorsqu'il sortit de l'église, attestaient à tous la part qu'il avait prise au bonheur de Flor ville.

L'on comprend facilement qu'un événement aussi remai>quable dut être le sujet des conversations de toute la journée dans la ferme, et même dans tout le village. Plusieurs de ses habitans vinrent en causer et s'en réjouir avec Deloime; et cette action, dont Florville avait tant redouté les suites pour son amour-propre, fut, au contraire, l'occasiou de mille rcllexious

( 347 ) flatteuses pour lui. « Il e'tait trop brave liomme, disait-run, pour ne pas finir par là. — Sans doute, ajoutait un autre, ça ne va qu'à des mauvais sujets de vivre sans religion. — II ne s'en est pas caché, continuait un troisième, et il a montré qu'il avait autant de cœur que d'esprit. » Tous exprimaient leur approbation de sa conduite, et la manifestaient par des éloges d'autant plus sincères qu'ils étaient désintéressés.

Cet événement que Delorme avait désiré avec tant d'ardeur, mettait le comble au bonheur dont il jouissait déjà. Les travaux de sa grange avançaient rapidement; ses pertes se réparaient chaque jour davantage, grâce à la bonne volonté de ses amis ; Ursule était heureuse en ménage; ses enfans lui donnaient toute la satisfaction qu'il était en droit d'attendre de l'excellente éducation qu'il leur avait donnée; Florville, depuis son changement, lui accordait plus de confiance encore, et

( 3A8 ) semblait l'accabler de soins et d'ëgards : estime' et cbe'ri de tous ceux qui le connaissaient, il n'avait autour de lui que des images de paix, de contentement , de satisfaction. Heureux Delorme ! que de riclies dont nous envions sottement le sort, et qui n'ont que les apparences du bonbeur dont tu possèdes la re'alité I

Pour ajouter encore à la joie qui re'gnait alors dans tous les cœurs, Florville, se rappelant la conduite prudente de Rose et de Firmin dans l'affaire de Mélanie, voulut les en recompenser. Il savait que tous deux avaient de l'estime l'un pour l'autre, et que la seule cause qui avait empècbé Firmin de recherclier la main de R.ose, c'e'tait la pauvreté de celle-ci, dont tous les gages étaient employés au soutien de sa mère vieille et infirme : la restitution qu'il avait reçue, et dont il se croyait certain de connaître maintenant l'auteur, lui parut un beureux moyen de lever cet obstacle. « Il n'est pas juste, pensa-t-il,

( 3/,9 ) tle faire rentrer le coupable, quoique repentant, dans la possession d'un bien aussi mal acquis ; cependant il serait dur à moi de profiter de sa délicatesse, et de l'exposer peut-être à la tentation de la regretter un jour ou l'autre:

donnons les mille écus en dot à Piose , en annonçant comment ils me sont venus , afin qu'il saclie quel est cet argent, mais en taisant mes soupçons , pour ne pas lui donner à rougir : de cette manière, il en profitera, mais ils ne seront pas à lui, et ils feront le bonheur de Rose en même temps que le sien. »

Cette bienfaisante pense'e e'tait trop d'accord avec les sentimens nobles et généreux de Florville, pour qu'il hésitât long-temps à la mettre à exécution. Dès le jour même, il en parla à Firmin, qui reçut cette proposition avec toute la vivacité de la reconnaissance la plus profonde. Le consentement de Rose ne fut pas plus difficile à obtenir, II. 20

( 35o ) et, quinze jours après, l'heureux couple avait reçu la bénédiction nuptiale des mains de M. Vincent.

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