‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 31 sur 37 · F 1.0 R VILLE · texte numérisé non relu

F 1.0 R VILLE

Je crois que Nicolas et Ursule feront bon me'nage; ils ont l'air de bien s'aimer?

FIRMIN

Et ils ont tous deux des vertus qui doivent assurer leur bonheur.

FLORVILLE

Oui , on en dit beaucoup de bien , et je suis persuadé qu'ils le méritent ; je les ai vus à la messe de leur mariage, ils avaient l'air de deux anges.

FIRMIN

Ils ont été à assez bonne école pour cela ; Delorme et Gcnssion sont les deux hommes les plus respectables que je connaisse.

FLORVILLE

J'ai peu vu ce dernier, mais le premier a réellement quelque chose qui prévient de suite en sa faveur.

FIRMIN

Oui , sa figure annonce tant de bonté.

( 33o ) tant de douceur et de contentement, qu'il est impossible de ne se pas sentir pénétre' de vénération pour lui ; c'est du moins l'effet qu'il m'a fait dès les premiers jours de notre arrivée ici.

FLORYILLE.

Et vraiment plus on le connaît, plus on l'admire ; j'ai plusieurs fois causé avec lui, et j'ai été tout surpris de le trouver, non pas seulement un homme de bon sens, mais même un homme beaucoup plus instruit que son état ne paraît le permettre.

FIRMIN

Et surtout en matière de religion, n'est-ce pas, monsieur? Oh; il en sait long sur ce chapitre-là.

,j^ FLORVILLE.

Vous avez donc causé religion avec lui?

FIRMIN

Un jour que je m'étais avisé de plaisanter un peu sur je ne sais ])lus quoi qui y avait rapport, il m'a demandé si je savais ce que je disais; je n'ai pas

(33i ) voulu pas<;er pour un liomme qui pari e de ce qu'il ne connaît pas, et je lui ai repondu du mieux que j'ai pu : il m'a d'abord laissé dire tout ce que je voulais; mais il m'a ensuite si bien remontre en quoi j'avais tort, qu'il n'y a pas eu moyen de dire non.

FLORVILLE

Et vous n'avez cause' religion que cette seule fois-là avec lui?

riRMIN.

Oh ! plusieurs autres fois encore :

comme il m'avait fait comprendre qu'un homme qui veut pouvoir se dire raisonnable ne doit pas rejeter, sans au moins la connaître, une religion à laquelle ont cru depuis si long-temps et à laquelle croient encore un si grand nombre de personnes, et qui lui fait de si terribles menaces à côté de si consolantes promesses, j'ai voulu suivre un avis aussi sage, et j'ai cherché à savoir au juste ce que je devais croire ou ne pas croire.

( 332 ) FLORYILLE.

Et qu'avez-Yous fait pour cela?

FIRMIN

J'ai eu quelques conversations avec Jui à ce sujet, et j'ai lu plusieurs livres qu'il m'a prêtés.

FLORYILLE.

En définitive, qu'avez-vous fini par croire ?

FIRMIN

J'avouerai franchement à monsieur que j'ai fini par croire que j'avais eu tort, et que je me suis déterminé à changer d'opinion et de conduite.

FLORYILLE.

Y a-t-il long-temps de cela?

FIRMIN

Non, monsieur, il n'y a que peu de jours encore.

FLORYILLE.

Tous avez donc exécuté votre résolution aussitôt qu'elle a été conçue ?

FIRMIN

Oui, monsieur, tout aussitôt : dans

ces sortes de choses-là, les retards ne font que rendre les diflicultés plus grandes.

FLORVILLE

Mais, cependant, une de'termination comme celle-là me'rite de mûres inflexions.

FIRMIN

Ces réflexions-là ne sont que des pre'textes qui ne finiraient jamais si on voulait les écouter. Le mieux à faire, une fois qu'on est suflisamment convaincu, c'est de laisser là de côte' toutes les autres considérations, de prendre bravement son parti, et de le mettre de suite à exécution : retarder, dans de telles circonstances, c'est reculer; c'est mépriser la grâce que Dieu vous fait de vous en inspirer la pensée, et le forcer peut-être à vous la retirer; car, en définitive, c'est lui qui est le maître ; ce n'est pas à lui à attendre notre bon plaisir et notre commodité.

Instruit maintenant de ce qu'il dé-

sirait savoir, Florviile ne poussa pas plus loin la conversation, et, reste' seul, il repassa long-temps dans son esprit, avant de s'endormir, ces paroles de Firmin : Retarder ^ c'est reculer. Que fais-je, effectivement, autre chose maintenant? se dit -il. Jamais je n'ai eu contre la religion que des pre'ventions qui sont aujourd'hui détruites ; je sens le besoin de rentrer dans son sein; je le désire, et j'ai l'indigne faiblesse de m'arrêter à de misérables considérations d'amour-propre que, depuis longtemps déjà, je devrais avoir foulées aux pieds ; mais les voilà qui sont mcme disparues! Plus raisonnable et plus courageux que moi, celui dont je devais être le guide est devenu le mien,

et je n'ai retiré, de ma sotte vanité, que l'humiliation de recevoir l'exemple de

celui à qui je devais le donner : mais

elle cessera, celte humiliation; oui,

elle cessera ; je saurai aussi prendre mon

parti ; la raison, mon honneur, mon

rep os , mon bonheur, mes intérêts les

plus chers en ce monde et en l'autre, me le commandent ; ce ne sera pas en vain que leur voix se sera lait entendre.

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