‹ Jacques Fayan; drame en un acte [par] Jules Bobillot et M. Émile MaxChapitre 5 sur 18 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

six mois, je ne pensais qu'à ce marmot qui allait venir, qui serait notre bien, notre chose, notre ■enfant ; je ne voyais plus que lui. Tu sais si je travaillais à cette époque-là. Un soir je rentre, qu'estce que j'apprends 1 Que t'étais tombée dans l'escalier et que tu nous l'avais tué, notre petit. (Mouvem. m da Marthe.) Ah! tonnerre! je t'ai rien dit; niais si tu savais quel coup ça m'a flanqué là! Je devais être blême quand je suis monté! Je ne te reproche rien parbleu! J'ai le droit de rien te reprocher.

MARTHE

Oui, je sais, depuis ce temps-là, au fond, tu m'en as toujours un peu voulu.

JACQUES, se frottant les yeux, allant à elle.

Moi ! t'en vouloir, Marthe ! Oh ! non; seulement...

MARTHE

Seulement?

JACQUES, la prenant dans ses bras.

Dame, je dis que, quand on porte sur soi toute son espérance, tout son bonheur et celui de son homme, par dessus le marché, on devrai l peut-être faire un peu plus attention, voilà tout. Je dis que c'est bon pour les femmes riches de perdre leur enfant en route, comme elles perdent leur porte-monnaie ; mais que les pauvresses, comme toi, n'en ont pas le droit.

MARTHE, farouche, comme se parlant à elle-même descendent à droito.

C'est possible... mais il a bien fait de mourir, -celui-là.

JACQUES, allant à elle.

Hein? Quoi? 11 a bien fait de... Ah ça! tu deviens folle, toi!

MARTHE, vivement.

Oui, c'est vrai, tu as raison, je deviens folle, je ne sais vraiment plus du tout ce que je dis. Il faut me pardonner, Jacques.

JACQUES

Quoique je ne me conduise pas toujours trèsbien, avec toi, tu sais si je t'aime, Marthe. Et bien ! je t'en prie, ne répète jamais ce que. tu viens de dire-là, jamais tu m'entends... Et maintenant n'en

parlons plus. (Descendant à gauche.) H doit pas être loin

de midi, hein?

MARTHE

Non, et tu vas aller travailler, n'est-ce pas? mon Jacques (Allant à lui.). Voyons ! jure-inoi que tu ne retourneras pas boire, que tu vas bien à l'atelier.

JACQUES

L'atelier. (Passant.) L'atelier i je né peux plus y paraître.

! MARTHE

Gomment! tu ne veux plus?..

JACQUES

J'ai dit que je pouvais pas.

MARTHE

Pourquoi ? tu t'es disputé avec le patron ?

JACQUES

Si ce n'était que ça, je te dis que je peux plus, là!

MARTHE

Mais tu me fais peur. Qu'est-ce qui s'est encore passé? Qu'est-ce qu'il y a, voyons?

SCKXK PREMIÈRE 7

JACQUES, gêné, pa-sant vers la tablé et ^'asseyant oeen de la tal>l-'.

Ya... Y»r - Va riôIL [Brusquement il se verse un grand verre devin sans boire.) Ou [ilufùt, si liens, je voulais rien te dire, mais tu l'aurais toujours su. Eté gardé-moi bien, Marthe. Sais-tu ce rjue c'est que ton bomme depuis hier? Avant, c'étail déjà un ivrogne, maintenant c'est mieux, c'est un voleur.

MARTHE, reculant.

Toi ! un voleur !

JACQUES, se lerant.

Oui, moi, Allons ! laisse-moi te conter cette sale histoire-là, ça m'étrangle à la fin. Hier j'avais travaillé toute la journée; le soir le patron me dit « Jacques, j'ai une facture de 200 francs à recevoir dans ton quartier, à Balleville. C'est pas la peine que je me dérange. Touche la somme en passant, tu me l'apporteras demain.» Me voilà parti avec ma facture, je me présente, j'encaisse, je mets les fonds dans ma poche : et houp! je me dispose à rentrer ici. Err chemin, qu'est-ce que je rencontre? Ce mauvais gas de Louis Briard, tu sais.

MARTHE, descendant et portant la main à son cœur.

Lui ! Ah !

JACQUES

Je le reçois d'abord assez froidement. .. Je l'ai foujours détesté, cette espèce de blancbec.de typographe, qui ne travaille jamais et qu'a toujours de belles cravates de couleur et des jaunets dans sa

pOChe. (Plus ba? après avoir rognrdé Marthe.) Sans Compter

qu'il y a autre chose. (Haut.) Enfin... Donc, il veut me faire boire quelque chose. Je refuse, et, comme il insiste, pour me débarrasser île lui, je lui raconte l'affaire : que j'ai de l'argent dans ma poche qu'est

pas à moi et que je veux pas traîner avec. Lui, se met à rire : « Vous avez peur pour deux billets de cent francs.» 11 paraît que c'est rien pour lui, « vous n'êtes donc pas un homme! » Alors, il m'entortille tellement que je finis par accepter.

' MARTHE

Et alors ?...

JACQUES

Alors je crois qu'il m'a saoulé exprès, ma parole î y avait chez ce marchand de vin des amis à lui, des mauvais gas dans son genre qui jouaient des cent sous comme ça...

MARTHE, allant vers lui.

T'as perdu la tête et...

JACQUES

Et je me suis mis à jouer, moi aussi. (Marthe tombe sur la chaise à droite de la table.) J'ai gagné d'abord, ça a fini de me griser et puis j'ai reperdu... perdu tout- ce que j'avais, tiens, voilà ce qu'il me reste, (n jette 2 sous sur la table.) Tu vois bien que je peux plus retourner à l'atelier.

Passant à droite et tombant sur la chaise. MARTHE, se levant.

Et... c'est... ce monsieur... Briard, n'est-ce pas, qui t'a tout gagné.

JACQUES, relevant la tête.

Non, au contraire, faut pas mentir. Il me donnait de bons conseils, lui : « Vous obstinez donc pas, mon brave Jacques, vous n'avez pas la veine. Arrêtez-vous?» (Se levant.) M'arrêter !... Est-ce que je pouvais! Comme si j'aurais pas été aussi bien un voleur pour cent francs que pour deux cents !

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