GÉRARD
C est ce qu*il me semble vrayment'....
Le quiproquo se poursuit, s'embrouille et s'explique; Josse a compris, mais il se fâche ; c'est lui faire offense que de le juger capable d'une telle action. Gérard insiste : Je vous ai vu! — Moi? c'était un autre. Eh bien! que celui-là l'épouse. — Et les deux Gérontes sortent la menace à la bouche. Us cèdent la place à l'avocat et au gentilhomme. Les deux jeunes gens, parlant en même temps, se vantent leurs bonnes fortunes. Celle de l'avocat,
nous la connaissons ; mais il juge utile de la raconter avec force détails. Celle du cousin, il la doit à dame Claude, une digne entremetteuse (l'auteur lui donne tout crûmemt un titre beaucoup plus déshonnéte), qui lui a présenté une femme dont il se félicite allègrement d'avoir acquis ou acheté les bonnes grâces. N'oublions pas l'apparition du nouveau personnage; ce « tendron », nommé Agnès, va servir au dénouement.
Au dernier acte, maître Josse parait en armes. Son domestique le trouve grotesque, mais le barbon se sent tout ragaillardi sous le hamois qu'il portait à Cerisoles. Et maintenant, il lui faut la vie de Gérard, qui refuse de rendre les cadeaux de fiançailles. Cette fureur excite l'ironie du valet :
Sire, quand vous Taurez tué,
Où voulez-vous que je le mette*? ,
Voici Gérard. Les deux vieillards se provoquent en Taisant de loin une grande dépense d'invectives, à la façon des héros d'Homère. Mais Julien imagine une diversion : c'est Panthaleone le coupable ; l'homme qui s'est introduit dans la chambre de Madeleine, c'est l'Italien. Les deux adversaires, devenus alliés, se précipitent au dehors pour chercher le capitan. Quand ils le ramènent, ils trouvent le gentilhomme et Agnès, qui devisaient paisiblement. Ici, la péripétie attendue. Agnès reconnaît Josse. son mari. Josse reconnaît sa femme. Le gentilhomme et l'Italien s'écrient ensemble: Mais c'est ma maîtresse! Et, en effet, celui-ci l'a amenée de Lyon, celui-là l'a trouvée chez Claude. Étonnemenl général : ils se regardent tous stupéfaits et esbahis. Josse commence par traiter sa femme avec une sévérité qui n'a rien d'injuste. Mais cela ne fait le compte d'aucun des assistants. Une situation qui provoque toujours l'hilarité au théâtre est celle où un personnage» bien affermi au début dans ses idées, finit par fen changer sur l'insistance intéressée et l'unanimité bruyante de
tous les autres. Ainsi en advient-il du pauvre Josse. On ne lui crie pas : c'est votre léthargie ! On lui crie : c'est votre femme ! On demande, on exige qu'il la reprenne. Résiste-t-il, on le traite d'époux sans cœur, de suborneur des jeunes filles, presque de bigame : il montera au pilori! Que faire, sinon céder? Il cède. Julien court avertir l'avocat que son mariage ne saurait se dif-férer. Quant à l'Italien, il devrait bien payer pour tout le monde^ mais il a fui.
Telle est cette comédie des Esbahis^ qu'on a estimée « beaucoup plus remarquable » que la Trésorière^. Je n'en dirai pas autant. Dans cette pièce de longue haleine, je trouve plutôt moins d'esprit et de sens comique. Les défaillances physiques et mo* raies de la vieillesse fournissent-elles un sujet si divertissant? L'œuvre montre toutefois (dans l'intrigue notamment, nette et serrée) des qualités très estimables. Les mœurs du temps doivent en faire excuser les défauts : des peintures franchement lascives et une liberté de langage qui dépasse, cette fois, les bornes de la licence extrême pour verser dans l'obscénité*.
Décidément, J'auteur de la Comédie en France au m* siècle ne veut reconnaître à Grévin aucune originalité quant à l'invention des sujets. A l'en croire, les Esbahis seraient « une contrefaçon libre d'une comédie de Charles Estienne », la Comédie du Sacrifice^ traduite de l'italien (1543) et désignée plus tard sous cet autre titre : les Abusés^. De cette traduction, M. Chasles donne de longs extraits : moyen le plus sûr de faire voir qu'entre elle et le poème de Grévin, il n'existe pas le moindre rapport. Je note, si l'on veut, un seul trait de ressemblance dans le point de départ : il s'agit d'un vieillard appelé Gérard (comme un de ceux de Grévin), qui s'apprête (comme Josse chez Grévin) à épouser la