‹ Jacques Grévin, 1538-1570: 1538-1570Chapitre 19 sur 254 · Uaag, op, cil., t. VIU, p · texte numérisé non relu

Uaag, op, cil., t. VIU, p

même en relations avec Kasse Desneux lui-même. Il est lié avec Florent Chrestien, son ami intime, son « amy singulier », protestant zélé et fougueux, qui prend sur lui la plus grande influence. A Clermont, il fréquente chez des amis qui sentent le fagot. S'il adresse une pièce de vers à un dignitaire de l'église catholique, simple effet de relations mondaines. S'il appelle un évêque « docte prélat », et s'il lui parle de « nostre saincte Eglise »S simple formule de politesse et de courtoisie chrétienne. L'oncle de Prong reçoit l'hommage d'une reconnaissance fort sincère, mais ses leçons sont bien oubliées, son influence est bien abolie. L'ambition, l'amour du nouveau et l'amour de la lutte, une grande indépendance de caractère, l'ascendant de condisciples très instruits, religionnaires très actifs, enfin une âme généreuse et la vue des bûchers qui s'allumaient partout, voilà, sans pénétrer le secret des consciences, ce qui pouvait gagner un écolier à la cause évangélique dans les années qui s'écoulent entre l'édit de Châteaubriant et celui de Blois, à la veille de l'édit de Romorantin.

Mais lorsque survinrent les événements d'Amboise, il n'est pas surprenant qu'un homme comme Jacques Grévin ait craint pour sa sécurité. La situation allait devenir critique pour tout protestant déclaré, et même pour quiconque se déclarerait simplement l'ami des protestants. Avec un prince comme François II, fantôme de roi sans autorité personnelle, le complot avorté ne pouvait avoir d'autre effet que de raffermir l'autorité des Guise. Ceux-ci n'ignoraient plus que leurs adversaires, le cas échéant, ne les ménageraient pas. Ils prouvèrent assez, dès le lendemain du tumulte, qu'ils ne se feraient pas un point d'honneur de ménager leurs adversaires. Pour tout dire, Grévin avait peutêtre quelque raison personnelle de se croire menacé, et voici pourquoi. La rancune des calvinistes vaincus s'exhala dans un libelle communément appelé le TigrCj ou, pour lui donner son titre complet, VEpistre envoiée au Tigre de la France. Ce pam-

i. I, 122, T. 21 et 28. •

phlet, dirigé contre le cardinal de Lorraine, est une diatribe enflammée, d'une allure quasi cicéronienne, « véritable catïlinaire de la Rérorme », comme t'appelle H. Ch. Read, qui en a donné une réimpression. Inutile de dire que !e ton de celte invective montre une extrême violence. « Tigre enragé, vipère venimeuse, sépulcre d'abomination, spectacle de malheur, j'usques à quand sera-ce que tu abuseras de la jeunesse de noire roi?... Si tu veux m'en crojre, tu t'en iras cacher en quelque tannière, ou bien en quelque désert si loingtain, que l'on n'oye ni veni ni nouvelles de toy. Et par ce moyen tu pourras éviter la poincte de cent mille espées qui t'attendent tous les jours. » Qui avait écrit cette exécration? Peut-être Ilotman', qui ne s'en vanta jamais; Jean Sturm Ta accusé formellement d'être l'auteur du Tigre*. Peut-être le factum naquit-i! d'une collaboration, ce que ferait croire un propos tenu par ie magistrat chargé d'instruire l'afTaire'. Il fallait trouver un coupable. On découvrit chez un pauvre diable de libraire, patiperculm librarim, dit De Thon', quelques exemplaires du Tigre, Ix; 15 juillet 1560, ce libraire, appelé Martin L'Homme, était condamné à mort par arrêt du Parlement. Comme on le menait pendre place Maubert et que la populace s'acharnait sur lui, un marchand de Rouen qui passait d'aventure, arrivant à Paris, rotomagensis quidam imtilor, qui adhuc ocreatm ex via erat, fit entendre quelques paroles de commisération ; on le pendit aussi. Ce Martin L'Homme avait été l'imprimeur de Grévin. Chez Martin L'Homme avaient paru toutes les œuvres de Grévin publiées jusqu'à ce jour, sauf YOlimpe. Est-ce Grévin qui apporta chez lui les exemplaires incriminés? Grévin avait-il tenu dans sa boutique, avec Florent

1. R. Dareste, EMai tur Françoit Holmaa. Paris, 1850, p. *2, noie 5.

2, R. D*HMTE, Françoii Hotman et la Conjuration J'Amboite, Bibliolhèque de I'ËcdIp des Chartes, 3- série, l. V, p. 563.

5. Voir J.-M. DiHOAUD, Uûloire de la liberté rdigieute en France. Paris, 1859, t. I, p. 362.

i. Voir la nolice qui accompagne la rfédilioo du Tigre donnée par H. Ca. Reid. Parii, 1875, p. 9 sqq.

Ghrestien et les autres, de ces conciliabules que la Chambre Ardente allait avoir à rechercher et à punir? Connaissait-il Tauleur du Tigrel Reçut-il quelque avis? Il était plus désigné, à coup sûr, que le marchand de Rouen. Il prit peur, et s'enfuit.

Il se rendit en Angleterre. La reine Elisabeth était depuis peu montée sur le trône. Après avoir hésité sur le parti qu'elle prendrait, elle avait accordé toute sa sympathie au protestantisme. On soupçonne qu'elle ne resta pas étrangère à la conjuration d'Amboise. Elle s'était faite la protectrice des réformés qui fuyaient leur patrie, et qui établirent en Angleterre ce qu'ils appelaient des églises de refuge. Elle accueillit Grévin. Il la remercia par une pièce de vers, jusqu'ici demeurée inédite, et qui est pour nous bien précieuse : elle est le seul document que nous possédions concernant le séjour de notre auteur en Angleterre. Cette pièce existe en manuscrit à la Bibliothèque nationale\ Elle provient de la bibliothèque de la maison de l'Oratoire à Paris*. C'est une sorte d'Épître de 238 vers, intitulée le CAawf du Cigne, dédiée « à la majesté de la Royne dangleterre », et datée de janvier 1560, c'est-à-dire 1561, nouveau style. (L'année n'ayant cessé de commencer à Pâques qu'en 1564, il s'ensuit que jusqu'à cette date les mois de janvier, février et mars furent, non les premiers, mais les derniers mois de l'année.)

1. Bibliothèque nationale, manuêcriUf fonds latin, n* 17075, ff. 87-92. La date de 1500 se lit deux fois : dans la dédicace d A la majesté de la Royne dangleterre. J. Grevin, en janvier 1560 o et en télé du premier folio, en haut, à gauche : 1560. Le ms. n'est pas de la main de Grévin. Au v* du dernier folio, on lit ces mots, de la même écriture que le ms.: a Vers du Poète Grevin a la Royne d'Angleterre ». Nous donnons cette poésie in extenso en Appendice.

2. L. Dbuslb, Inventaire des manuscrits latins de Notre-Dame et d'autres fonds. Paris, 1871, p. 27.

I^a lecture de ces vers ne peut laisser aucun doute sur les causes du voyage de l'auteur :

Madame, encependant que la mutine noise Brusle d'un feu guerrier la noblesse Françoise Et que le peuple amy d*audace et cruaulté Choisist pour gouverneur sa seulle TouUuntë, Cependant qu*au milieu de noz luttes sanglantes Du couard citadin les armes insolientes Rougissent dans le sang de ceulx qui sans support Voyent au desprouvé les effroix de la mort, Et bref encependant que Bellonne maistrise, Je me suis retiré au bort de la Tamise'...

Je nageois de Paris Tocean obstiné Agité par les ventz du peuple mutiné*....

Les rochers de la guerre à fleur d*eau paroissoient..., Et d*un bord incertain les bancs me menaçoient^.... Alors qu'abandonné aux ondes popullaires Je naviguois la mer des civilles misères^....

Quant au titre, le poète nous en donne l'explication. Dans sa douleur, il s'attendait à mourir. Il s'apprêtait à déplorer son trépas :

Je sentis mes deux bras, mes flancs et ma poictrine Se charger peu à peu du plumage d'un cigne, Non pour nager les eaux ou quittant les citez Chercher du haut des lacs les cours précipitez... Mais bien pour degoiser sur cest humide bort Le lamentable chant de ma prochaine mort^.

Inspiré par Platon, le poète moderne prêtera à son héros la même idée rendue avec plus de concision élégante :

Page 1