Ibid,, V
Les contemporains de Ronsard ne disposaient pas d'une langue achevée; ils la faisaient au contraire, tous ensemble, dans un travail ardent et tumultueux, qui ne leurlaissait ni le temps pour polir et ciseler, ni la liberté pour choisir. De là leur constante inégalité, résultat d'une hâtive et indiscrète abondance. Il nous ont tout donné d'eux : c'est à nous de trier. Dans Grévin comme dans Ronsard, il faut prendre les bons vers sans se laisser rebuter par les autres. Il faut, ainsi qu'on l'a dit si heureusement pour Ronsard, « les mettre sur le papier comme des diamants démontés' », sans s'offusquer de ce que la monture délaissée pouvait avoir de faux goût. Citons un exemple au hasard. Dans une pièce de ses débuts, Grévin s'excuse auprès de Ronsard d'avoir eu la hardiesse de se désaltérer à la source de poésie, tourmenté par la soif du beau « comme un chien haletant après avoir chassé ». Fils aîné du Parnasse, s'écrie-il,
Helas, pardonne moy si j'ay bien osé boire,
Panchë sur les deux mains près le bort d'un ruisseau
Qui jazart ecoulloit une bien petite eau*...,
Voilà, pour rendre une pensée délicate, des vers qui ne laissent pas d'être suffisamment frappés. Continuons, et nous tomberons sur un développement trivial : la description minutieuse de la position que le poète doit prendre pour approcher sa bouche de l'onde.
Si maintenant on tient compte d'un point très important, mais sur lequel je n'ai pas à revenir, la place qu'il faut assigner dans l'histoire de notre art dramatique au nom de Jacques Grévin, on trouvera à ce poète une figure singulièrement attachante dans le groupe des écrivains parmi lesquels il a vécu. Poète d'arrièregarde, dit Pasquier. Soit, mais il faut s'entendre. L'expression
1. P. Blanciiemain, Étude sur la vie de P, de Ronsard. Paris, 1867, p. 57.