DE CLERMONT EN BEAUVAIS4N
Par CLAUDE BINET
Si la mort de Mcmnon et si la mort d*ÂchiIIe A fait pleurer TAurore, a fait pleurer Thetis, Et si le larmoyer aux dieux n*est chose vile, Encore qu*au destin ne soient assujctis,
Si les Dieux sont touchez aussi bien que nous hommes De quelque sentiment qui provient du mal-heur (Si mort est un mal-hcur) auquel sujets nous sommes, Et qui tient à chacun egalle sa rigueur,
Tu peus bien maintenant, tu peus bien, Ericine, Lâcher un clair ruisseau de tes yeux comme nous, Tu peus bien à ce coup monstrer de dueil le signe Et pour ton Grcvin mort te plomber de courroux.
Tu |)eus bien, tu peus bien, déesse Cytherée, Pour ton prestre sacré jettcr autant de pleurs. Comme pour ton Adon tu devins eplorée.
Le voyant roide mort et empourprant les fleurs.
Car il a ja paie au Nocher le truage Qu'on doit après sa mort, et un somme de fer La tellement saisi, palissant son visage.
Que plus il ne pourra devers nous repasser.
i. Voir plus haut, p. 80. Cf. OvipE, In Tibulli mortem {Amor. IH, 9).
Plus il ne cliHDtera les beautez de sa dame, Plus il ne chantera d*01inipe les beaux yeux, Puisqu*il est mort, bêlas ! et qu'il gist sous la lame. Et puis qu*il a ja beu la ou jurent les dieux.
Et toy. Dieu Paphien, pour Tamour de ton poète. Qui t*ha si bien chante, brise ton beau carquois. Et ton arc bien doré, et ta double sagette.
Contre la ficre mort enaigrissant ta voix.
Ne cour plus maintenant avecq* le jeu ton frère, Tantost ça, tantost là, pour esclaver nos cœurs; Yien, vien avecques moy, laisse lisle Cythere, Laisse tous les plaisirs, compagnon de douleurs.
Jette un torrent de pleurs et de ces pleurs elTace Le corail, les rayons, le feu, le teint vermeil. Des lèvres, de tes yeux, du flambeau, de ta face, * Bref, amour, ne fay rien ({ut ne sente son dueil.
Car, helas, ton Grevin, ton Grcvin duquel Tanie Tu n*auras de ton trait, est navré maintenant D*un traict plus dangereux, trait qui la vie entame Plus que le tien, amour, navrant cruellement.
Et puis, et puis on dit que les sœurs filandriercs N'eurent onques pouvoir sur la vie de ceux Qui par peine et sueur et par longues misères Ont acquis le laurier non deu au paresseux.
Et puis, et puis on dit que cestc troupe sainte Qui caresse les seurs, n'est subjecte à la mort, Mais h ce que je voy ce n'est que chose feinte, Comme rien que de feint de leur cerveau ne soi'l.
Au poète Ismarien que proufita son père, Et sa mère sçavante, et d'avoir arresté Les feres à son chant ou un cours de rivière. Puis-que avecque son art la Parque la domté?
Mais ccluy qui chanta la guerre aux dix années Et les longues erreurs de l'accort Itaquois, Ne fut-il pas subject aux dures destinées, Combien qu'il fût chéri des sœurs triplement trois?
Il est bien vray qifencor Nemese et son Tibulle Ne sont mis en oubli, forçantz les siècles vieux, Non plus que la Lesbie au doctcdoux Catulle, Qu'il a confilte au miel de ses vers doucereux.
La gracieuse Olimpe et la belle Cassandre, L*une de mon Grevin, Tautrc d*un grand Ronsard, Ne seront quant au nom réduites onc en cendre. En despit de Teflort du fauche-tout vieillard.
Mais seulement noz vers et nostre poésie Ne sentent point la dent de la mort ny des ans. Cependant les labeurs font acourcir la vie, Et font neiger sur nous avant nostre printemps.
Voila, voila que c*cst, voila la recompense D*avoir d*un cœur hardi le monstre combattu, Monstre fier et infect qui gastoit nostre France, Voila le beau loier de suivre la vertu.
Encore si les Dieux, puisqu'il est nécessaire A chacun de mourir, laissoient couler plus loing Le surgeon de noz ans, ce nous seroit salaire, Mais, helas, tant s'en faut qu'ils en aient quelque soing,
Veu qu'aiantz emploie toute nos! re jeunesse Pour aprendrc du bien, c'est alors que jaloux Ils nous font devaller légers avecq la presse Qui vague dans la grève au noir fleuve à neuf tours.
Ainsi Grevin est mort et un tombeau emmure Celuy qui florissoil hier, comme au matin La printanniere fleur qui au soir ne demeure, Ainsi est mort l'honneur de nostre Beauvaisin.
Toy donc, douce Venus, toy Cupidon, vous Fées, Qui souvent vous baignez au pli de mon Terain, Soyez toutes de noir désormais atifées, Et au lieu de danser ensi'mble au beau serain,
Faittes voler en l'air mille grèves complaintes Pour vostre Grevin mort, faites que les rochers Et les cimes des bois soient de vos pleurs ataintes. Le Ciel en soit louclu^ jusqu'aux hors cstrangers.
D n*est point vostre perc au tout mouillé visage Qui montant contremont (prodige merveilleux), Ne se sente du mal, et par ce ne présage De son poète sacré le destin mal-heureux.
Ornez donc son tombeau d'un éternel lierre, De mille et mille fleurs, et quand le renouveau Aura fait son quartier, qu'un beau laurier enserre Tout au long de l'hiver de Grevin le tombeau.
Quant à moy, mon Grevin, ou soit que dans la salle Du Dieu Plutonien tu face ton séjour.
Ou soit que ja tu sois par grâce spéciale Dans le champ Elise révoltant ton amour.
Je te voue mes vers, et fay à Dieu prière Qu'il te veuille donner un infini repos, Et que de ce tombeau la pierre soit légère Et n'offence jamais la cendre de tez os.