‹ Jacques Grévin, 1538-1570: 1538-1570Chapitre 79 sur 254 · Ibid., V · texte numérisé non relu

Ibid., V

avec lui. Caipurnie n'a plus d'espoir que dans la protection des dieux et sort pour sacrifler. Les césariens dissertent à nouveau sur l'inconstance de la fortune : ils redoutent pour César quelque malheur et déplorent qu'il n'ait pas suivi le conseil de Caipurnie.

Acte IV. — César a vécu. Mais nous n'apprenons pas sa mort, comme dans la pièce précédente, par le cri farouche de Brutus : Spiratey cives I Un messager, personnage ajouté par Grévin, vient faire à Caipurnie le récit dec événements. Aux premiers mots, Caipurnie a compris : « Hé! nourrice, il est mort.... » Le messager lui-même domine difficilement son émotion :

Hé! faut-il que je sois d'un malheur tant estrange Le rapporteur? Je sen une voix qui se change Tremblotante en ma bouche, ainsi qu on voit souvent Les roseaux se ployer sous le souspir du vent^

Son récit achevé, non sans qu'il ait dépeint avec énergie l'attitude des conjurés, <c la dague dans la main, la fureur dans les jeux », Caipurnie laisse éclater sa douleur et ses imprécations. Le messager maudit les meurtriers à son tour. Les vétérans échangent des considérations sur la destinée des grands et sur les avantages de la condition du soldat, indifférent aux changements qui surviennent dans la forme du gouvernement.

Acte V. — Les conjurés n'ont agi que dans l'intérêt général et pour le bien du peuple. Il leur reste à faire approuver leur conduite par le peuple (au fond, le sujet du drame n'est-il pas la lutte de l'idée monarchique et de l'idée républicaine?) Discours de Brutus :

Le Tyran est tué, la liberté remise.

Et Rome a regaignë la première franchise . .

Respire donc k l'aise, ô liberté Romaine, Respire librement sans la craincte inhumaine D'un Tyran convoiteux. Voyla, voyia la main Dont ore est affranchi tout le peuple Romain*.

A cette harangue déclamatoire, comme aux paroles enflammées que prononcent ensuite Gassius et D. Brutus, je remarque que le peuple reste muet, et ce silence est bien dans la vérité historique. Marc-Antoine prend la parole à son tour. Il exhale à la fois sa douleur, son indignation, sa soif de vengeance. S'adressant aux soldats, il leur montre la toge du dictateur déchirée et sanglante. Cette fois, les vétérans, qui représentent le peuple, font entendre des cris de haine. Gomme le consul vient de prononcer le nom de « l'homicide Brute », ils l'interrompent : « Armons-nous sur ce traistre ». Habile péripétie qui prolonge l'intérêt du drame au delà du drame lui-même, en nous laissant entrevoir ce que produira dans l'avenir le conflit du principe monarchique et du principe populaire. La pièce ne se termine pas par un chœur : on ne peut donner ce nom aux quelques mois que prononce un des soldats pour constater que leurs pressentiments se sont réalisés. Observons aussi que dans ce dernier acte les soldats s'expriment, non en vers de huit syllabes, ainsi que dans les autres actes, mais en alexandrins, comme si l'auteur avait voulu marquer par là qu'il leur attribue un rôle actif dans le dénouement. •

Après ce parallèle des deux pièces, je ne saurais souscrire cette opinion de M. Faguet : « La vérité est que Jacques Grévin n'a pris à Muret que sa composition, qu'à vrai dire il suit pas à pas* ». On pourrait presque soutenir le contraire; Grévin a emprunté à Muret la plupart des développements de celui-ci, et rien qu'eux. Un écrivain allemand a consacré une étude très consciencieuse aux rapports qui existent entre la tragédie de Grévin et les tragédies de Muret, de Shakespeare et de Voltaire" (compa-

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