LES POESIES DE GRÉVIN
Les Poésies de Grévin sont très peu connues; pourquoi. — Analyse : I. Poésie descriptive et locale : la Description du Beauvoisis ; l'ode à La Fontaine du Pied-du-Mont. — II. Poésie de circonstance et de cour : les Regvetz de Charles d'Amtriche : Grévin imité par Du Bellay ; VHijmne à Monseigneur le Dauphin : comparaison avec liaïf ; le Chant de joie de la Paix : comparaison avec Ronsard ; le Proème. — III, Poésie amoureuse : VOlimpe; A. Les Sonnets. Caractôres de cette partie de l'œuvre de Grévin communs à toute la poésie amoureuse de l'époque : pétrarquisme et humanisme. Caractère particulier : sincérité de la passion. B. Les petites pièces : Chansons, Yilanesques, Baisers, Amourettes, Piiramide; sensualité. — IV. Poésie satirique : la Gélodacrije. Trop sévèrement jugée par M. Lenient. — V. Poésie oratoire : les Elégies. — VI. Poésie lyrique : les Odes. — VII. Poésie gnomique :]esEmblè7nes, traductions de Sambucus et d'Adrien le Jeune. — VIII. Versification de Grévin; rime, métrique, licences. — IX. Poésies perdues (poésies latines).
cf J'ay pris plaisir de tout temps à la poésie, laquelle m'a servi de ce que servent ordinairement les cartes, les dez et les estœufs à ceux qui s'y délectent et y passent le temps....* » Un passe-temps, un repos d'esprit, voilà tout ce que Grévin a demandé à la Muse, et tandis que Ronsard le félicite d'avoir su cultiver
La docte médecine et les vers tout ensemble',
il fait bon marché de sa réputation de poète et n'ambitionne d'autre renom que celui de médecin. Qu'on ne croie pas à une modestie d'auteur. Sa conduite est d'accord avec ses paroles. Une
1. Second Discours sur C Antimoine, fol. 8. Cf. NicandrCf p. 9, v. 5. i. Hnssvi.n, éd. P. Bl., VI» Ôl5k V. 15.
l'ois ilocleiir, il nr piiijiic plus ilc \ris, saiiT tics Iradiiclioiis, cl sauf un pamplilcl coiilre Charpentier et le Vroème, deux ouvrages dictés par Tintérel du moment, tous deux anonymes. Malgré le grand succès de ses productions dramatiques, il n'écrit plus pour le théâtre. Ouand il composera, à la fin de sa vie, les Sonnets sur Rome, il négligera de les faire imprimer.
Bien des motifs peuvent expliquer ce dédain d'un ptx-lc pour la poésie : sa rupture avec Ronsard, une vie agitée, les exigences d'une profession où d'ailleurs il excella, peut-être aussi quelque déception dans l'attente d'une récompense qu'il espérait recevoir en haut lieu, et qui ne vint pas '. Surtout il faut tenir compte de deux traits particuliers de son caractère. Tout d'abord, il avait une tournure d'esprit très positive, et pour trancher le mot, il aimait l'argent. 11 était né pauvre; je ne lui reproche pas d'avoir craint la misère ; je constate que sous le nom de Jaquet, dans la Pastorale^ il s'est exprimé assez crûment sur les nécessités pratiques de la vie et le peu de secours que les poètes trouvent chez Apollon pour éviter l'hôpital. Ecoutez ces vers où passe comme un souvenir de la YIP satire de Juvénal :
Voyla pourquoi, Collin, je cherche le moyen
Par un meilleur estât de m'acquerir du bien,
A fm que quelque jour la subite venue
Et le faible pouvoir de mon aage chenue
Ne me face povret au double chanceler.
J'apercoy mon printemps si subit escouler,
Que s'il m'eschappe un jour sans apprendre une chose
Qui soit a mon profit, de cinq je ne repose*.
Un sentiment plus intime le guidait aussi, un scrupule religieux. Olympe ou rien, avait-il dit. Les austères principes du calvinisme devaient le gêner un peu pour Olympe, et pour l'Olympe bien davantage. Tout cela sentait son paganisme. La
religion réformée n'éprouvait que défiance méprisante à l'égard des voluptueuses influences de l'antiquité. Qui s'y abandonnait devenait suspect. Calvin n'était pas tendre pour ces Nicodémiles. comme il les appelait, sujets du Christ enclins à un reste d'attachement à l'idolâtrie. Ne fallait-il pas ramener le christianisme à ses origines? Les premiers chrétiens sacrifiaient-ils aux Muses? Comment concilier le Prêche et le Parnasse, la Bible et Tibulle, Debora et Glycère? C'est très bien, s'écriait Florent Chrestien à propos de VOlympe, mais il faut faire mieux et plus sérieux :
Magna illa certes non tamen hsec salis ^ Superque magna; desine molliuni Tandem, Grevine, quœso, amorum et Parva modis tenuare magnis^.
Aussi Grévin n'a-t-il jamais vanté ses poésies. Contre Launay, il a défendu la poésie en général, non la sienne. Parle-t-il de ses vers, c'est pour s'en excuser, comme nous avons vu dans l'épître à Jean de Gorris : ce sont là des juveriiliay folies qu'on doit passer à un écolier; il était alors « mal caut et sage ». Nulle vanité d'écrivain, nulle importance attribuée à ces efl'usions d'amoureux, l'éloignement de l'auteur, et, je le répèle, l'excommunication littéraire dont le frappa le chef de la Pléiade, autant de causes qui expliquent le peu do notoriété des poésies contenues dans les deux volumes de 1560 et de 15G1-C'2. Les contemporains oublièrent vite des œuvres que l'auteur semblait avoir oubliées lui-même. Elles sont arrivées jusqu'à ce jour sans avoir attiré l'attention de la crili([ue littéraire. Et pourtant ces œuvres de jeunesse mériteraient à elles seules de sauver de l'oubli le nom de Jacques Grévin.