III. — Poésie amoureuse
VOlimpe se compose principalement de 158 sonnets : 105 dans la première partie (106 avec le sonnet préliminaire intitulé Vœu) et 3'2 dans la seconde.
Au milieu de ces sonnets, ou à leur suite, on trouve des petites pièces de différents genres.
A. — Sonnets
Avec les sonnets de Grévin, nous abordons la partie de son œuvre la moins variée et la moins originale; la moins variée,
I. Pour ne rien omeUro de ce qui a trait à la i)oésie politique de Grévin, je mentionne une Ode adressée à la duchesse de Lorraine ((llaude de Krancc, fille de Henri II) lors(|u'elle revint à la Cour nj)rès avoir fait, au lendemain de son mariage, un voyage dans ses nouveaux Étals (11, tJG7-270), et deux épitaplies sous forme do sonnets, une épitaplie du roi Henri II (I, 112), et une « épitaphe de François de Bourbon, le père. François de Bourbon, le lils, et Jean de Bourbon, Seigneur d'Auguyen : tous trois ensevelis au mcsme tombeau » (II, 510). Le dernier avait été tué à la bataille de Saint-(^uentin. Cf. le recueil de Rasse-Desnklx, Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français^ n" 'i^ôG.'», 1' partie, p. 108. Ces épitajdies ne présentent pas d'intérêt. L'ode n'est qu'une protestation de dévouement exprimée par le poète à sa protectrice.
parce que Tamour est de sa nature le plus monotone des sentiments, du moins pour celui qui ne l'éprouve pas; la moins orijj^inale, parce que, en matière de poésie amoureuse, tous les auteurs du temps ne cherchèrent (pi'à se conformera un modèle commun, fourni à leur émulation par celui que Yau(juelin de La FVesnaye appelait « Pétrarque le Mi<5mon* ». Aussitôt introduit en France (par Mellin de Saint-Gelais, s'il faut en croire Du Bellay*), le sonnet devint la forme consacrée qu'adoptèrent tous les poètes pour leurs effusions erotiques, et, quant aux idées qu'ils coulèrent dans ce moule invariable, c'est toujours au riche trésor du Canzoniere qu'ils les empruntèrent ou qu'ils demandèrent leur inspiration, même quand ils firent entendre des accents relativement personnels. On donna le nom de Pétrarquisme à cette nouvelle forme de littérature, raffinée et verbeuse, dont la galanterie faisait tous les frais, et qui s'imposa comme un dogme. Ici l'italianisme avait obtenu un plein succès, puisqu'il était accepté avec adoration même par les écrivains animés de ce qu'on peut appeler le patriotisme littéraire. La protestation de J. Du Bellay Contre les Pétrarquhtes'" ne constitue qu'une boutade sans portée, une révolte passagère qui ne fait qu'attester l'étendue de l'asservissement : joint que Du Bellay lui-même a assez montré qu'il n'ignorait pas « l'art de pétrarquiser )>. De cette domination incontestée du pétrarquisme, il résulte une singulière uniformité, au moins apparente, dans toutes ces protestations amoureuses, exhalées en sonnets. Qui a lu cincjuante de ceux-ci, pris au hasard, chez divers auteurs, croirait les avoir lus tous, tant ils ont un air de famille. A Texamen, les différences apparaissent. Les poètes fran(,*ais de la Benaissance ne se rattachent pas tous à Pétrarque de la même façon; Tantôt ils le pillent ouvertement, ou ils l'amplifient, ou ils se contentent de le traduire, comme on
\. Vaiqif.lin de La Fbesnaye, Arl poétique, I, v. 507.
2. Dans l'Avis Au Ledcur qui précède L'Olive, éd; M. L-.. I. 72. Cf. (îlill. Colleikt. Trailté du So?inct. Paris, 1658, p. 50. 3; Du Bellaï, éd. M.-L., II, 353.
peut voir, par exemple, dans mainte page des Souspirs d'Olivier de Magny^ Tantôt ils s'en montrent nourris au point de ne pouvoir écrire sans le refléter en quelque sorte à leur insu, en disciples qui se sont assimilé une fois pour toutes la pensée et les tournures du maître. C'est la manière de Ronsard*, et aussi celle de Grévin. Toutefois, je tiens à faire, en ce qui concerne celui-ci, une observation préalable. Il ne sacrifie à la mode régnante que dans la mesure où un écrivain de son temps ne pouvait pas s'en affranchir. Il représente, si Ton peut ainsi parler, un pétrarquiste de second degré. Il relève du pétrarquisme plutôt que de Pétrarque même. Je ne suis pas du tout sûr qu'il ait lu Pétrarque; peut-être ne l'a-t-il connu qu'à travers les Amours de Ronsard (publiés de 1552 à 1557). Examinons en quoi il ressemble à Ronsard (du moins au Ronsard des sonnets à Cassandre, s'il ne ressemble pas au Ronsard plus attendri des sonnets à Marie, ni au Ronsard, beaucoup plus élevé, des sonnets à Hélène). Nous nous demanderons ensuite si sa poésie ne se distingue pas, à certains égards, par la marque d'une inspiration libre et originale.
Le premier devoir d'un pétrarquiste, c'est d'exalter sans relâche les perfections physiques de l'idole : le teint, les cheveux, les yeux, les lèvres, les mains, les pieds. Pétrarque s'en tenait aux charmes visibles. Ses imitateurs ne gardèrent pas la même réserve. Ronsard va très loin dans cette voie'. On ne saurait croire à (juel point Grévin se préoccupe du sein d'Olympe,
ces Tertres d'ivoire, Qui portent au sommet un corail enchâssé*.
Passe encore (juand il pai le de ces « deux niamellettes* », de
i. Voir J. Kavue, Olivier de Maijmj, élude hiiKjrdpliiijui' el Hlléraire. l'aris, 1885, jt. 255 sqq.
2. M. PiKRi, Le Pétrarquisme au xvf sièele, Pétrarque et Honsard, ou de l'influencé de Pétrarque sur la Pléiade française. MarjoilK;, l8U6i
5. Roi^sAiu», éd. P. 131., 1. 150, V. 31-57; 137, v^ 1-5; \U 345, v. 29*
ces « boules juinoll» - hc telles expressions ont du moins le mérite de la clarté. Mais le pétrarquisme en arrive quelquefois à employer un langage de convention. Grévin, pour mieux jouir de la vue d'Olympe, souhaiterait d'être changé en astre. De la sorte, dit-il, ne serais-je pas bien placé pour contempler son sein,
Veu que chez mon Olimpe est le lict des estoilles'?
Le lit des étoiles, c'est la gorge d'Olympe. Il faut le savoir. Pontus de Thyard, en un cas semblable, usait de la même image. Chante, disail-il à son luth.
Chante le droit, chante le gauche Pôle, Chante le pur de la voye lactée^. '
Comme Pétrarque, comme Ronsard (parlant de Cassandre*), Grévin nous a tracé un portrait complet de son amante. Olympe a tenu trop de place dans sa vie et dans ses œuvres pour que je ne cite pas ce sonnet en entier :
Ce petit œil niignard, au dessous la vouturc D'un sourcil brunissant, dont l'esclair radieux Resemble le flambeau qui le premier aux cieux Brille un rays argentin, miracle de nature^ :
Puis un beau front d'ivoire, ou la belle closture D'une tresse dorée en replis tortueux Et annclels crespez* assemble ses cheveux. Espars par cy par là d'inégale mesure :