‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 252 sur 262 · COMPLAINTE SUR LE TRESPAS DE JACQ- GREVIN · texte numérisé non relu

COMPLAINTE SUR LE TRESPAS DE JACQ- GREVIN

DE CLERMONT EN BEAUVAISIN Par CLAUDE BINET *

Si la mort de Memnon et si la mort d'Achille A fait pleurer l'Aurore, a fait pleurer Thetis, Et si le larmoyer aux dieux n'est chose vile, Encore qu'au destin ne soient assujetis,

Si les Dieux sont touchez aussi bien que nous hommes De quelque sentiment (]ui })rovient du mal-heur (Si mort est un mal-heur) auquel sujets nous sonnnes. Et qui tient à chacun egalle sa rigueur.

Tu peus bien maintenant, tu peus bien, Ericine, Lâcher un clair ruisseau de tes yeux comme nous. Tu peus bien à ce coup monstrcr de dueil le signe Et pour ton Grevin mort te i)lombcr de courroux.

Tu peus bien, tu peus bien, déesse Cytherée, Pour ton prestre sacré jetter autant de pleurs. Comme pour ton Adon tu devins eplorée, Le voyant roide mort et empourprant les fleurs.

Car il a ja paie' au Nocher le truage Qu'on doit après sa mort, et un somme de fer La tellement saisi, palissant son visage. Que plus il ne pourra devers nous repasser.

\. Voir plus haut, p. 80. Cf. Ovide, In Tibulli morlem [Amor. IN, 0).

• Plus il ne chantera les beautez de sa dame, Plus il ne chantera d'Olimpe les beaux yeux, Puisqu'il est mort, helas! et qu'il gist sous la lame, Et puis qu'il a ja beu la ou jurent les dieux.

Et toy, Dieu Paphien, pour l'amour de ton poète. Qui t'ha si bien chanté, brise ton beau carquois. Et ton arc bien doré, et ta double sagette, Contre la fiere mort enaigrissant ta voix.

Ne cour plus maintenant avecq' le jeu ton frère, Tantost çà, tantost là, pour esclaver nos cœurs; Vien, vien avecques moy, laisse lisle Cythere, Laisse tous les plaisirs, compagnon de douleurs.

Jette un torrent de pleurs et de ces pleurs cITace Le corail, les rayons, le feu, le teint vermeil. Des lèvres, de tes yeux, du (lambeau, de ta face, Dref, amour, ne fay rien qui ne sente son dueil.

Car, helas, ton Grevin, ton Grevin duquel l'anu' Tu n'auras de ton trait, est navré maintenant D'un traict plus dangereux, trait qui la vie entame Plus que le tien, amour, navrant cruellement'

Et puis, et puis on dit ([ue les sœurs filandrieres N'eurent onques pouvoir sur la vie de ceux Qui par peine et sueur et par longues misères Ont ac(|uis le laurier non deu au paresseux.

Et puis, et puis on dit que ceste troupe sainte Qui caresse les seurs, n'est subjecte à la mort, Mais à ce que je voy ce n'est que chose feinte, Comme rien que de feint de leur cerveau ne sor(.

Au poète Ismarien que ])rourita son père, Et sa mère sçavante, et d'avoir arreslé Les feras à son chant ou un cours de rivière, Puis-fjue avccque son art la Parque la domté?

Mais celuy qui chanta la guerre aux dix années Et les longues erreurs de l'accort llaciuois. Ne fut-il pas subject aux dures destinées, Combien qu'il fût chéri des sœurs triplement trois?

Il t>l ïnvn \ra\ (ju'cncor Nemese et son TibuUe Ne sont mis en oubli, l'orçantz les siècles vieux, Non plus que la Lesbie au doclcdoux Catulle, Qu'il a confilto au miel de ses vers doucereux.

La gracieuse Olimpe et la belle Cassandre, L'une de mon (irevin, l'autre d'un grand lionsard. Ne seront quant au nom réduites onc en cendre, En despit de l'eflort du lauebe-tout vieillard.

Mais seulement noz vers et nostre poésie Ne sentent point la dent de la mort ny des ans. Cependant les labeurs font acourcir la vie, Et font neiger <ur nous avant nostro })rintemps.

Voila, voila que c'est, voila la recompense D'avoir d'un cœur liardi le monstre combattu. Monstre fier et infect <{ui gastoit nostre France, Voila le beau loier de suivre la vertu.

Encore si les Dieux, puisqu'il est nécessaire A chacun de mourir, laissoient couler plus loing Le surgeon de noz ans, ce nous seroit salaire, Mais, hclas, tant s'en faut qu'ils en aient quelque soing,

Veu qu'aiantz emploie toute nostre jeunesse Pour aprendrc du bien, c'est alors que jaloux Ils nous font devaller légers avccq la presse Qui vague dans la grève au noir fleuve à neuf tours.

Ainsi Grevin est mort et un tombeau emmure Celuy qui florissoit hier, comme au matin La printanniere fleur qui au soir ne demeure, Ainsi est mort l'honneur de nostre Beauvaisin.

Toy donc, douce Venus, toy Cupidon, vous Fées, Qui souvent vous baignez au pli de mon Terain, Soyez toutes de noir désormais atifces, Et au lieu de danser ensemble au beau scrain,

Failtes voler en l'air mille grèves complaintes Pour vostre Grevin mort, laites ([uc les rochers Et les cimes des bois soient de vos pleurs ataintes. Le Ciel en soit touché jusqu'aux hors estrangers.

11 n'est point vostre père au tout mouillé visage Qui montant contremont (prodige merveilleux) , Ne se sente du mal, et par ce ne présage De son poète sacré le destin mal-heureux.

Ornez donc son tombeau d'un éternel lierre, De mille et mille fleurs, et quand le renouveau Aura fait son quartier, qu'un beau laurier enserre Tout au long de l'hiver de Grevin le tombeau.

Quant à moy, mon Grevin, ou soit que dans la salle Du Dieu Plutonien tu face ton séjour, Ou soit que ja lu sois par grâce spéciale Dans le champ Elise révoltant ton amour,

Je te voue mes vers, et fay à Dieu prière Qu'il te veuille donner un infini repos. Et que de ce tombeau la pierre soit légère Et n'oflence jamais la cendre de tez os.

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