‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 42 sur 262 · De Tuou, ihid'y Niceron, Goujet, loc. cit · texte numérisé non relu

De Tuou, ihid'y Niceron, Goujet, loc. cit

vesquil ». Ainsi, la duchesse Marguerite avait voulu servir de marraine à la fille de Grévin, ce qui est très remarquable si Ton songe aux sentiments protestants de celui-ci. Plus haut, Gollelet, dans un passage que j'ai cité à propos de l'arrivée de Grévin à Turin, a parlé des enfants du poète. J'ignore ce que devint cette lille ou ce que devinrent ces enfants. Mais on voit par un endroit des commentaires de Claude Garnier sur Ronsard qu'en 1625, année où parurent ces commentaires, la descendance de Grévin subsistait encore*.

La duchesse continua sa faveur a la veuve et à la fille du poète. « Il n'est point, poursuit Colletet, de solides témoignages de bienveillance et d'amitié qu'elle ne leur rendist en toutes les occasions, faisant ainsy paroistre après la mort de cet excellent homme qu'elle recognoissoit en la personne de celles qui lui estoient si proches les bons offices qu'elle avoit reçus de luy pendant sa vie ». Et l'honnête Colletet, dont les souvenirs classiques sont parfois un peu inattendus, ajoute que la duchesse montrait en agissant ainsi « qu'elle ne ressembloit pas à ces antiques vaisseaux percés des Danaïdes ». J'aime mieux le grave DeThou :

Margarita,., eo nonsolum medico, sedet consiliario in gravisshnis negoim semper usa est, adeo ut, Grevino exstincto, se et caletudinis sux curatore eximio, et in animi anxietatibus amico solatore orbalam doleret. Itaque et mortuo honorificum funus fecit, et viduam ac filiam ejus unicam Margaritam Emanuelidaf quam de sacro lavacro susceperat, guamdiu vixit, pênes se retinuit et omni hnmanitatis ac bene/îcienlix génère prosecuta est, ut qnx rirnm dilexerat, etiam ossa ac reliquias, qux in vidua ejus

1. Claude Gahmeu, parlant de la Respon.se de Pierre de Ronsard aux injures et calomnies... s'exprime ainsi : <( L'autheur resjtond à certaines gens qui avoicnl semé contre luy divers poëmcs et discours, et rnesme de ceux qu'il avoit honorez franchement de son amitié pour la gentillesse de leur esprit, cl pour l'intelligence qu'ils iivoient des honnes lettres. J'en tairay le nom, pour ce que l'un d'eux est bien mort en la foy de la vrayc Eglise, et que les enfans de l'un et de VatUre vivent. Dans le tome (lu Recueil de Poésie de l'autheur, quehjue pièce leur touche et leur appartient ». Après avoir cité ce pass.ige, M. HIaiichemain ajoute avec raison : « Ces deux auteurs v,,iii Fl..r.i>i f'iu-.'siien et Jacques Cr.'vln n iU.»\<viti>, .'d. P. Bl., VII, 1)5, note 1).

atrissima filia restabant, imi(jni grati animi exemple) se

diUyere ostemleret* ».

Si Grévin était mort en France, au temps où ses œuvres excitaient Tenthousiasme des membres et des familiers de la Pléiade, ceux-ci n'eussent pas manqué de se réunir pour lui composer, selon la mode de l'époijue, un Tombeau j c'est-à-dire un recueil d'éloges funéraires en vers français et latins, et sa renommée s'en serait trouvée accrue. Mais il décédait au loin, en des jours (roubles, et Ronsard l'avait i-ayé du nombre de ses disciples, comme la Faculté de médecine du nombre de ses régents. Du moins, un de ses amis ne l'oublia point, un compatriote, Claude Binet, de Beauvais, le biograpbe de Ronsard. Rinet tenait Grévin en haute estime. Dans sa vie de Ronsard, il l'appelle « Jacques Grévin, médecin, bel-esprit certes, et l'honneur de nostre pays Beauvoisin\ » En 1575, il fit paraître une Complainte sur le trespas de Jacques Grévin de Clermont en Beaiœoisin ^ C'est une élégie provinciale, d'une inspiration assez touchante. On sent que l'auteur éprouve une émotion sincère en pleurant le destin prématuré de cet enfant de son pays :

Ainsi Grévin est mort et un tombeau emmure Celuy (jui llorissoit hier, comme au matin La printanniere fleur qui au soir ne demeure, Ainsi est mort l'honneur de nostre Beauvaisin, Toy donc, douce Venus, toy Cupidon, vous Fées, Qui souvent vous baignez au pH de mon Terain, Soyez toutes de noir désormais atifées....

i De Tnou, hc. cit. Cf. Teissieh, Les Eloges des hommes sçavants..., t. I, p. 545.

•2. Voir L. CiMBEis et F. Danjou, Archives curieuses de Vhistoire de France depuis Louis XIjusquà Louis XVIIl. Paris 1854-1840, t. X, p. 408.

3. Les Œuvres de J. de la Péruse, avec quelques autres diverses Poésies de Cl. Binet B. Paris, 1575, loi. \hO v° sqq. Voir ci-après, à l'Appendice.

— Bill fait allusion aux fatigues et aux peines de celui qui vient d'entrer dans V « infini repos » et qui avait vieilli avant l'âge :

Cependant les labeurs font acourcir la vie

Et font neiger sur nous avant nostre printemps.

Ce qui suit pourrait à première vue sembler assez difficile à expliquer. Le poète plaint Grévin en ces termes :

Voila, voila que c'est, voila la recompense D'avoir d'un cœur hardi le monstre combattu, Monstre fier et infect qui gastoit nostre France, Voila le beau loier de suivre la vertu.

Que Binet ail oublié, au bord d'une tombe, le Temple et les querelles passées, on le conçoit. Mais de quel monstre veut-il parler? On comprendrait celte expression de la part d'un calviniste. Elle a lieu de surprendre sous la plume d'un écrivain qui resta toujours attaché à la cause catholique. C'est que Binet, nourri de Ronsard, suppose chez le lecteur la même connaissance de l'œuvre du maître. 11 se souvient, en écrivant ces vers, d'un passage de l'Ode à Marguerite de Savoie, où Ronsard disait à cette princesse, en la comparant à Pallas :

Ainsi tu allas trouver

Le vilain monstre Ignorance,

Qui souloit toute la France

Dessous son ventre couver*.

Binet associe dans un même éloge Grévin et le « grand Ronsard ». Ni l'un ni l'autre, selon Jui, n'aura rien à redouter des efforts du « fauche-tout vieillard ». Et il confie à la piété des « sœurs triplement trois » les restes de celui qui les a honorées de son vivant :

Ornez donc son tombeau d'un éternel lierre.

De mille et mille (leurs, et quand le renouveau

Aura fait son quartier, qu'un beau laurier enserre

Tout au long de l'hiver de Grcvin le tombeau.

1. Ronsard, éd. P. BL, II, 40, v. 19-22. Cf. Grévin, I, 193, v. 6-7. L'expression de a innnsirp Ignorance », usuelle parmi les poêles de la Pléiade, se trouve encore dans Grévin, I, 125, v. 3.

Page 1