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Jacques II. à Saint-Germain

Sur tout le rivage s'amoncelaient les débris de grands navires ; et les corps submergés d'une multitude de braves matelots venaient battre les rochers blancs de la Hogue avec les vagues qui se brisaient en écume.

Irlandais , Anglais y Ecossais , Français ^ pêle-mêle, déploraient ce grand désastre; et tant l'esprit national vivait encore, que lorsqu'un cadavre de marin venait offrir ses traits défigurés, chacun recherchait dans ces visages enflés d'eau salée , dans les cheveux épars , trempés et tombant par grandes mèches , l'origine du pauvre marin , pour le couvrir d'un peu de terre sur le rivage.

Et le capitaine Ogilvie avait perdu sa gaieté; il n'avait plus de voix pour la vieille ballade, car il reconnaissait grand nombre d'Ecossais parmi les morts.

a Triste élément que la mer et les vagues écumantes! dit-il en essuyant quelques larmes.

— C'est comme sur le Rhin , répondit le

vicomte Dundee; nous sommes habitués à mêler notre sang aux eaux.

— Sur le Rhin , nous avions au moins la victoire! et ici nous voyons en face la patrie; et toutes nos espérances sont évanouies au port.

« Pour ne plus la revoir ^ ma belle ! pour ne plus la revoir ! »

ajouta-t-il d'une voix émue.

— Je vous l'avais bien dit, ne nous fions jamais aux soldats de France, s'écria un vieil Écossais.

— Et encore moins à leurs marins, répondit en lui frappant sur l'épaule une main

blanche et belle, relevée par une améthyste presque épiscopale. »

Xe soldat se retourna, et reconnut Jacques II qui traversait les rangs et parlait avec ^familiarité à tous ces nobles gentilshommes.

Le roi sWançait à pas précipités vers un groupe d'Anglais que M. de Tourville avait déposé sur le rivage. Dans une catastrophe on peut faire des prisonniers , témoins importuns comme pour compter les pertes qu'on a éprouvées et humilier les vaincus.

Ces prisonniers étaient calmes , fiers même ^ et ils jetaient de temps à autre un regard puissant et expressif sur le rivage, comme pour dire : « Albion a la victoire ! »

Le roi Jacques s'approchait des ofEciers

anglais , cherchant à se faire conniutrey satiné par quelques uns, inoontiu à presque tous les autres; il s'efforçait de gagner la bienvefllance de tous, en parlant de la patrie dans la langue de la patrie !

Et parmi les midshipmen , un jeune homme sortit des rangs.

Le roi le regarda avec sollicitude, et ces beaux traits ne lui étaient pas inconnus.

Le jeune homme était animé d'une rougeur d'indignation; on aurait dit que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Il porta la main sur les trois couronnes d'Angleterre couvertes d'un crêpe.

« Vengeance du Ciel! s'écria-t-il; roi Jac-

ques! vois -tu tes navires, tes espérances écrasées avec le pavillon ennemi! »

Et Jacques reculant de quelque pas resta muet.

« Vengeance, Jacques Stuart, pour les jugemens de Jefîfiries! vengeance pour les barbaries de Kirke ton ami et ton complice !

vengeance contre le bourreau du duc de Montmouth! »

Le roi porta les mains à ses yeux, comme pour se dérober à la vue de tous.

« Te souviens-tu de Montmouth, lorsque, roulant à tes pieds, il implora ta clémence ? Il était de ton sang ; ton frère te l'avait recommandé au lit de mort! Eh bien! qu'en as -tu fait? Tu l'as livré à l'é-

chafaud; et toi, barbare jusqu'à la fin, le jour de son supplice, tu demandais à déjeuner à sa femme et à ses enfans !

<c Parmi ces enfans , il en était un; il avait six ans alors, et tout son être bouillonnait pour se venger de toi.

« Ce fils je le suis ! . . . Tu vois devant tes yeux le jeune duc de Montmouth, l'enfant de deuil, heureux de voir aujourd'hui le pavillon anglais victorieux te condamner à un éternel exil! Tête funèbre de mon père, couronne-toi de lauriers; ta devise était tout pour la pays, et le pays vient d'envelopper dans le drapeau de France , vaincu , le roi qui assouvit ses terreurs et son fanatisme jusque sur sa race! Noble Arabella Russell, dame de mon amour, seras-tu contente de moi ! »

£t il se fit parmi les prisonniers anglais un houra universel :

« Vengeance pour l'échafaud de Montmouth! vengeance pour le brave et noble enfant de deuil ! »

Mavi^.

« Je vous l'avais bien dit, Sire, notre fiamille n'est pas heureuse ! »

Ainsi s'exprimait le roi Jacques sur l'un de ces petits coteaux de Marly, parfumé par

— laies bosquets de roses et les belles îles de la Seine. Louis xiv paraissait soucieux; il frappait le sol de sa canne à pomme d'ivoire , et coupait quelques lauriers qui embarrassaient sa marche, et s'élevaient orgueilleux devant ses pas.

« L'esprit des gentilshommes s'opposera donc toujours à nos succès , disait-il à M. de Barbezieuxy qui suivait à quelques pas derrière Sa Majesté ; un coup de tête de Tourville, une folie de chevalier errant vient de faire échouer notre expédition d'Angleterre*.

— Avec la permission du roi de la Grande-

* Il était dans l'habitude de Louis xiy, comme dans tous les souverains heureux et puissans , de blâmer les entreprises malheureuses , alors même qu'il les avait ordonnées -, c'est ce qui arriva après la bataille de la Hogue. L'ordre avait été expédié à M. de Tourville d'attaquer à tout prix..

Bretagne, répondit M. de Barbezieux, je ferai observer que Votre Majesté fait des efforts inutiles et des dépenses immenses pour un but qui n'est pas prêt encore à se réaliser; les agens du roi d'Angleterre le trompent sur l'état des esprits, et je ne crois pas que l'expédition de M. de Tourville eût jamais réussi, alors même que l'escadre de Brest eût vaincu à la Hogue.

— Quatorze mille hommes jetés de l'autre côté du détroit, répliqua avec émotion le roi Jacques, et ma déclaration , je répondais du succès, et Sa Majesté le roi de France aurait restauré son fidèle allié. Plût au Ciel que M. de Tourville eût écouté mes conseils ! plût au Ciel qu'au lieu de s'attacher à l'escadre de l'amiral Russell, il eût protégé un débarquement que mes fidèles sujets attendaient avec tant d'impatience de l'autre côté du détroit !

-«-Votre Majesté a Fesprit trop Csicile, continua M. de Barbezieux; elle se laisse tromper par une multitude d'intrigans qui lui apportent des espérances pour des réalités , et leurs folies pour des espérances ! »

Louis XIV, qui paraissait plongé dans une profonde rêverie, se réveilla tout à coup :

a Je ne souffiirai pas, M. de Barbezieux, que mes ministres adressent les moindres paroles irrespectueuses à mon firère et allié le roi de la Grande-Bretagne. »

Il tendit la main à Jacques, et le fit asseoir à ses côtés auprès d'une charmille.

flc Toute la faute est à Tourville, continua le roi ; attaquer avec quarante vaisseaux les deux flottes réunies d'Angleterre et de Hol-

— Islande, fortes de plus de soixante vaisseaux de haut-bord! Le mal est grand; j'ai mandé Pontchartrain pour me le dire tout entier : j'aime à savoir la vérité sur mes afiEures. »

A ce moment y en effet, M. de Pontchartrain se fit annoncer; son visage semblait témoigner des expressions de sa douleur.

a Pontchartrain, nos pertes sont grandes, s<Hit-elles tout-jnfait irréparables?

— Vingt-sept vaisseaux de haut-bord. Sire; douze échoués , quatre ont sombré et onze ont été pris.

— Les douze vaisseaux que j'ai vus échouer sous mes yeux, dit le roi Jacques, auraient pu échapper à ce malheur, et mes braves ma*

rins anglais n'auraient pas commis une telle faute ! »

Louis xiY, qui avait le haut sentiment de la dignité du malheur , ne releva pas cette petite vanité nationale; il continua à s'entretenir avec M.^ de Pontchartrain.

« Mon intention , Pontchartrain , est qu'on arme un nombre égal de vaisseaux; je vais donner des ordres pour qu'on fasse les fonds nécessaires; je veux que nous reprenions la mer au plus tôt : l'escadre de Toulon est-elle en sûreté?

— Je suis sans nouvelles , Sire. »

Et Louis XIV se mit à réfléchir profondément

« Votre Majesté me permettra de lui faire remarquer, répliqua M. de Barbezieux, que nous aurons cette année des armées à porter sur le Rhin et dans les Pays-Bas, Tout projet de débarquement en Angleterre ne pourrait qu'agrandir nos dépenses sans multiplier les élémens de succès.

— Je ne partage pas l'opinion de M. de Barbezieuxy répliqua M. de Pontchartrain ; une expédition en Angleterre ferait une heureuse diversion à tous nos autres mouvemens militaires. D'ailleurs les rapports disent que les projets du roi Jacques seraient secondés par les Anglais eux-mêmes ! n'à-t-on pas la parole des lords Sunderland et Churchill?

— -Et qui la tiendront comme sir John Russell, répondit M. de Barbezieux, et tant

d'autres qui ont entraîné Sa Majesté le roi Jiacques dans ^ ^folles. enti;eprises. Njont* ils pas récemni^ent comprom^ le duc^de Beri^ick ? et çeprince est£^ujo|ju*d'hui viQtime des faiseurs dei projets en ioigleterre* et de$ eatl'epfeiieurs, de conspirations. « .

— Je ferai remarquer à M. de Barbezieux, reprit le roi Jacques avec upe douceur toute cl^rétiepAeiy qu'il, ne. faut pas accu^r^ les tuHnmos d^ tpoQ malheur 9; mais la IVoyJH dence! Mes fidèles suj^ete d'ÂngliHeitfe m'iont donné de touchâtes preuves;. de dévouer ment, et je dois à ma déclamation de leiiir avoir .parfaitement fait connatti^e: nUss; inr tentions royales* < Je suis < dur de ' la : loyauté de mes sujets , et ce n'est point chimère d^y compter; en défendant mes droits , Sa Majesté le roi de France défend les siens également : une cpuronne couverte! d'un voile

n^en est pas moins une couronne légilâme; le malheur ne la^iange pas! •

— Votre Majesté parle un digne langage , clit avec chaleur Louis xiv en se jetant dans les bras du roi Jacques; je vous ordonne , Barbezieuxy de vous exprimer avec plus de méjiagemens Èixt une cause que je £iis mienne; «Pontchartrain sait mes inteiitiolis^ il doit réparer au plus tôt les désastres de Toiirville. n .

Puis prenant à part M. de BarbezieuX| Louis kiv ajouta d'un tan de noblesse et de dignité: .\ . ^ ^

ce Barbezieuxy vous ne comprenez point la haute pensée qui préside aux secours que je prête au roi Jacques; «Vous n'y aper* çevez peut-être qu'une pitié w^ulgaire^ qù'im

sentiment excité dans mon cœur par cette grandeur royale déchue; j*aime le roi Jacques sans doute; je prends à pitié ses nombreuses infortunes ; mais ma providence vient de plus haut : qu'est-ce que la cause du roi Jacques ? celle de la couronne contre le parlement; du droit royal contre le droit populaire. Vous savez, Barbezieux, quels ont été les troubles de ma minorité; ce qui. s'est accompli en Angleterre, le parlement et ma noblesse l'avaient tenté en France; la fermeté de Richelieu n'a pas permis aux factieux de saisir le pouvoir; ils ont été plus heureux à Londres. H me faut donc tuer le principe , si je ne veux que le principe me tue; les rois doivent avoir devant les yeux leur postérité; ils ne portent que passagèrement une couronne éternelle dans leur race ; M. de Barbezieux , si les trônes s'écroulent aussi facilement, qui

répondra du mien? Nous sommes en face d'un temps où les rois ont besoin de porter sans cesse la main sur la garde de leur épée. Si le prince d'Orange triomphe, si sa c couronne s'affermit , attendez-vous à une résistance de nos parlemens, si ce n'est à mon égard, au moins envers nies sjuccesseurs. J'ai posé en France le principe que le peuple c'était moi ; en Angleterre la souveraineté a été décernée par le parlement; je ne puis souffrir que ce principe s'affermisse, et voici la cause de mes persévérans efforts pour le roi Jacques. Ensuite, quels sont les hommes qui combattent en Angleterre de concert avec le prince d'Orange? Des réfugiés français, des religionnaires, qui emportent avec eux la haine de la France et de ma couronne. En attaquant le prince d'Orange, je les poursuis euxmêmes; je mets fin aux folles tentatives e%

aux projets des réfugiés protestons. Je frappe au cœur les séditieux. »

• M. de BarbeîÂeux salua son maître d'une profonde révérence; il avait compris la pensée dtt roi y il était lui-même trop despote de caractère pour ne pas approuver les desseins de Louis xiv.

* Et Jacques avait pris congé du i^oi de Fraftce . pour donner quelques ordres à M. L'ioyd qui partait pour l'Angleterre.

* ' Ce pauvre M. L'ioyd était alors désespéré;, non seulement il avait vu toutes ses illusions déçues par. le fatal résultat de la bataille de la Hogue; maiis encore il n'avait trouvé dans le conseil* du roi Jacques qu'intrigues et divisions, comme au joui* des prospérités. On se partageait en quelque sorte

les dépouilles d'un mort. Il y avait encore à Saint-Germain des intrigues de jésuites etdemaîtressesy les concordans et les non concordans, les protestanset les catholiques; triste plaie des dynasties exilées! Au milieu de ces dissensions , M. L'ioyd n'avait plus d'espoir qu'en ses menées d'Angleterre et dans les tentatives du duc de Berwick !

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Btiivt.

Le jeune duc de Montmouth était resté parmi les prisonniers , sur le rivage, entouré de tous ces hommes de mer qui respectaient sa glorieuse douleur, lorsqu'un ordre signé de M. de Pontchartrain vint lui rendre la liberté. Le roi Jacques avait voulu faire

quelque chose pour cette triste famille d'orphelins qui lui jetait sanglant le souvenir d'un échafaud.

Montmouth quitta la France, et sa première pensée fiit de revoir ce manoir de Russelly où respirait la noble dame de son culte chevaleresque. Tout y était triste, et les grandes allées, jaunies par les vents d'automne, couvertes de mousse et d'herbes sauvages , indiquaient la solitude.

Le beau page Arundel et la petite Betzy elle-même avaient perdu leur gaieté d'enfans et leurs jeux folâtres. A peine le dernier succès de l'amiral avait-il retenti dans la demeure de ses ancêtres :

(c Oh! que Milady est changée, Milord!

s'écria Betzy; plus de fêtes ici, toujours des

krmes, et si son service auprès de b ireiHe Marie ne l'appelait quelquefois à laieour^ Mî^ !ady n'aurait d'autre distraction que d'aller s'asseoir sur le lit de feuilles mortes , làbas dans le parc où vinrent ces mjwtérieux étrangers qui depuis ont quitté cette demeure.

— Il Ésiut voosi dire, Milord^ reprit Arundel, que le bruit est dans le comté ^ue Milady n*a plus toute sa raison ; et ne l'aije pas vue un soir tout échevelée parcourir le parc, demi-nue, et maudire le nom de James Stuart !

— James Stuart le proscrit! »

Montmouth , trop jeune encore pour comprendre ce grand ravage des passions , attribuait cette douleur à quelques chagrins de

famille inconnus, et qui font un lugubre contraste avec ces joies extérieures et officielles des grandes maisons. Il se livrait à mille conjectures y lorsqu'il vit s'avancer d'un pas lent, puis précipité, Arabella Russell, seule, les regards absorbés sur une de ces feuilles publiques si répandues dans les comtés d'Angleterre.

Ce n'était plus cette femme jeune et coquette, brillante d'attraits, telle qu'elle avait paru dans le salon de la douairière de Shrewsbury; une maigreur de mort desséchait ses traits; ses yeux, rouges de longs pleurs, d'insomnies cruelles, avaient je ne sais quoi de fixe et de terne, mélange d'égarement et de douleurs.

Quand elle aperçut Montmouth elle courut à lui, et ne lui dit que ces mots :

« Je souffre !

— Vous souffrez, Milady»^ répondit l'orphelin ; et il jeta les yeux sur le journal où on lisait en gros caractères :

a On a des nouvelles de James , duc de a Berwick; on sait maintenant qu'il a fui ce avec une aventurière, du nom d'Anna « Perkins , sa maîtresse. On les croit au pou- « voir des puritains. »

— Vous l'entendez , Billy, une aventurière suit James Berwick !

— Rien d'étonnant, Milady, c'est de race ; quand Charles ii, sous le protectorat de Cromwel, parcourut l'Angleterre, n'enlevat-il pas mistriss Lee ?

— Aimait-il au moins cette jeune Mistriss, et n'en trompait-il pas une autre !

— Les Stuarts se firent toujours un jeu de leur amour pour les femmes.

— Oui, s'ils furent perfides, c'est qu'ils ne trouvèrent personne pour se venger , dit Arabella d'une voix retentissante; quand on est chaude encore des baisers d'un homme , on sait bien trouver son cœur pour le déchirer de sa main.

— Une aventurière ne mérite pas la vengeance ; et l'on voyait dans les regards inquiets de Montmouth la crainte d'apprendre ce que le pauvre enfant commençait à entrevoir.

— Une aventurière qui vous enlève vôtre âme, votre vie! Billy, vous ne savez pas ce

que c'est d'avoir reçu des baisers qu'on entend retentir sur une autre bouche ; d'avoir pressé des lèvres qu'on voit sur d'autres lèvres; alors plus de frein , plus de pitié; on descend à tous les rôles ^ on prie, on pleure; et de la douleur on passe à la vengeance avec délices !

ce Tiens y dit-elle à Billy avec des yeux de délire y on peut en venir à ce point de trour ver plaisir à voir un échafaud se dresser , des têtes rouler dans le sang; et pourtant on était née bonne, compatissante; on respectait le malheur; on eût couvert de sa vie la vie de son semblable; on n'était pas indigne de la grandeur de sa race; on eût rougi du titre de dénonciatrice.

«c Mais vois -tu y Billy, tout cela change avec la douleur d'une femme aimante et

trompée; trompée en quelques instans; flétrie par l'adultère ^ par l'amour et les baisers d'un inËime. »

£t Arabella s'éloigna à pas précipités y laissant le jeune Montmouth tout préoccupé de ce qu'il venait d'entendre ; et le petit page Arundel s'approcha de lui.

ce N'est-ce pas , Milord j qu'elle n'a plus sa raison quand elle parle de James Stuart le proscrit ? »

tt €amixtr tt U puritain.

Il y a des rêves affreux! Je me suis cru quelquefois dans une forêt bien noire, et oppressé par cette odeur de souterrain qui retombe comme im vent du désert sur les poumons fatigués. J'y voyais de ces êtres

fantastiques qui vous environnent et vous tourmentent de leur conversation sans suite y de leur sourire vague; de ces myriades de figures bizarres , chimère à mille formes ; arabesque de mort que l'imagination multiplie comme un kaléidoscope, auquel on aurait ajusté des têtes de scorpions , au lieu de fleurs aux couleurs brillantes.

Telles étaient les images qui se pressaient dans la petisée du duc de Berwick durant les premières heures de son séjour au milieu du souterrain où l'avait conduit Tom le républicain, et surtout après la scène extraordinaire du club de la Téie de Veau.

Miss Anna paraissait dormir d'un sommeil profond sur un lit de nattes jeté par terre; le duc de Berwick avait vainement cherché le repos ; les événemens dont il avait été l'ac-

teur, la fatalité qui semblait le poursuivre fatiguaient sa tête appesantie et qu'il avait comme besoin de soutenir de ses deux mains; il considérait ces grandes ombres qui l'environnaient , ce& ruines y monumens aussi des guerres civiles. De^ la pointe de son épée il remuait quelques trophées d'armes; il regrattait des débris de blasons , et cherchait à retrouver les races de chevalerie qui avaient passé. Que de réflexions agitaient le duc de Berwick! il n'avait pas une grande portée d'esprit I mais les rapprochements étaient trop faciles entre les souvenirs des âges dont ce monument était les débris et la situation présente de l'Angleterre! il voyait encore des rois décapités, des princes fugitifs, des combats sanglans, des races proscrites. Au milieu de tout ce cortège de grande^ douleurs, et comme une image menaçante, la triste Arabella Russell !

— SS- II fut tiré de ses méditations par un bruit qui se fit entendre: c'était une conversation animée y des pas assez rapprochés pour faire juger que plusieurs personnes sq dirigeaient de son côté : le premier mouvement du duc de Berwick fut de saisir ses armes et d'éveiller miss Perkins.

ce Miss Anna ! on vient à nous. »

La pauvre fille se jeta à la hâte de son lit à terre ^ et se plaça tout à côté du duc de Beçwick.

On continuait à se disputer; la vpix de Tom paraissait dominer toutes les autres:

« Mb. foi , mon cher cavalier, disait le républicain, tu l'as échappé belle ! sans nous, tu serais la pâture des corbeaux; ce qui ne

laisse pas d'être déplaisant, même quand on meurt pour son roi légitime.

— Ma foi , cela est vrai , répondit une voix qui n'était pas inconnue au duc de Berwick ; mais ce qui m'étonne le plus en ceci, c'est de devoir la vie à une espèce de requin comme toi!

— Avoue que ceci nous encourage à vous faire du bien, répliqua Tom; nous vous sauvons de la potence, et c'est pour vous donner la force et le loisir, si votre restauration arrivait, de nous pendre avec vos cordes légitimes, qui certes serrent le cou tout aussi bien que celles de l'usurpateur. Patience!

ce qu'il nous faut d'abord, c'est de nous débarrasser du pouvoir qui nous opprime, c'est-à-dire du prince d'Orange, et nous sauverions le diable, s'il nous promet-

tait de conduire tous ces Hollandais en enfer.

— Trêve donc pour le moment , dit le cavalier, sauf à nous battre encore si nos saints Stuarts triomphent ou si la république arrive avec son croupion de parlement et vos sales prédicateurs des mille années promises.^

— Tu parles de tes saints Stuarts. J'en ai peut-être plus d'un dans ces niches; regarde là-bas » , dit Tom en ouvrant la porte et en mettant sa lanterne aux pieds du duc de Berwick.

« Vous ici, Milord ! s'écria Barclay.

— Quoi ! sir Georges ! »

Et les cavaliers s'embrassèrent avec loyauté ;

on a beau dife , rien ne rapproche plus les hommes qu'une conformité d'opinions poUtiques, et royalistes on n'aime à trinquer le verre qu'avec de* royalistes; les moralistes n'en sont pas encore venus à une fiisioh de couleurs et de toasts.

Et Tôtti prtt la pdrôle :

« James Stuart y j'ai bien d'autres choses à t'annoncer : tiend, lis ce papier. »

Et le duc de Berwick le lut avec étôtinement.

« La prindessë Anne désirefait Secrète- « ment s'entretenir avec le duc de Berce wick; le duc n'aura rien à redouter, il « peut se confier à la prudence de Tom le ic Machâbéè. »

« Eh bien ! dit Tom, tu Vois que les puissances s'abaissent et que les républicains ne sont pas tout-à-fait en disgrâce.

— Et comment te rends-tu l'esclave d'une princesse, vieux diable que tu es? répondit avec un sourire ironique sir Georges.

— Vois- tu , ajouta Tom , la princesse Anne est un instrument; ce ne serait pas la première fois que Dieu se serait servi d'une femme pour sauver son peuple; lis plutôt le Saint-Testament., La princesse Anne aime l'Eglise; elle nous protège secrètement; elle est initiée par Devonshire à quelques uns de nos secrets ; je me garde bien de les lui confier tous ; car je me méfie de cette race de princes jetée sur la terre pour corrompre les peuples; elle isait que tu es parmi nous, James Stuart; elle a désiré te voir.

— Eh bien 9 j'irai, répondit avec feimeté le duc de Berwick.

— Vous irez, Milord? s'écria d'une voix altérée miss Anna, vous irez? et ne craignezvous pas mille embûches^ la trahison !

— Mon parti est pris; je ne crois pas à une action si noire i la princesse Anne a mêlé les jeux de son enfance aux miens; sa position a pu lui Cadre trahir ses devoirs envers son père; elle ne descendra pas jusqu'à ce point de lâcheté et de bassesse de me hvrer au bourreau ! Qu'ai-je à craindre , d'ailleurs ? il est des situations où l'on a besoin de jeter sa vie à la tête de ses ennemis pour en finir avec l'incertitude et la destinée.

— Tu parles merveilleusement, reprit Tom ; des chevaux sont préparés pour toi ,

Barclay et ton jeune compagnon ; nous partirons ce soir à sept heures pour être à Hyde- Parck de minuit à une heure; c'est l'instant choisi pour l'entrevue; confions-nous à la garde de Jehova; il protège l'homme qui montre du courage et de la résolution. »

Tom en disant ces paroles distribuait à chacun de ses nouveaux compagnons un manteau brun, des chapeaux à larges bords , une longue rapière, et tout en se revêtissant de ce costume tant soit peu puritain, sir Georges Barclay murmurait tout bas :

«Ma foi, vilain croupion, il faut que nous soyons bien déchus pour être forcés de nous couvrir de tes habits de têtes rondes! »

L'heure était arrivée; nos quatre compa-

gnons montèrent à cheval et se mirent en route. Le temps était magnifique; la lune brillait de tout son éclat à travers la forêt séculaire qui avait vu tant de guerres civiles. Tom coupait les longueurs de la route par quelques chants de la vieille république qu'il aimait à réciter; sir Georges était tenté mille fois de lui casser sa rapière sur les épaules , afin d'enseigner 4 cette tête ronde qu'il ne fallait pas ainsi insulter aux royalistes; mais la présence du duc de Berwick , le danger auquel il était eicposé arrêtèrent les malédictions de son âme, et il répondit au républicain par quelques unes des chansons en vogue parmi les cavaliers au temps des longues plumes de coq et des bonnes fortunes de Charles u.

Enfin on aperçut la muraille d'Hyde- Parck.

« Garde à nous^ dit Tom, faisons un moment de halte; j'attends ici un officier et deux de mes gens qui doivent nous conduire par la porte derrière la gratide charmille; le commatîdaht a reçu l'ordre de tté paà poser de sentinelles; nous pourrons être introduits sans éveiller les soupçons de la garde hollandaise. »

L'officier arriva quelques instans après avec deux guides qui prirent les chevaux par la bride, et leà quatre voyageurs entrèrent à pied dans les vastes jardins de Hyde-Parck.

Quelques domestiques veillaient encore; Tom leur fit des signes d'intelligence, et le duc dé BërWick et ses compagnons purent traverser une longue suite d'appartemens.

Dans le dernier de ces salons se trouvait la princesse Anne, et à ses côtés lord Churchill, tous deux assis presque familièrement sur de

larges fauteuils revêtus des vieilles armes d'Angleterre.

Lorsque le duc de Berwick ehtra dans la pièce où se trouvaient la princesse Anne et lord Churchill, tous deux se levèrent; la princesse Anne s'avança au-devant du duc et l'embrassa avec une vive affection; Churchill lui serra la main avec force et sincérité :

<c Je salue votre bonne venue, Milord, ou mon neveu, si vous le préférez, car je n'ai pas renié ma lignée *.

— Que je suis heureuse de vous retrouver ,

* Le duc de Berwick était fils naturel de Miiady Cbiirchili^ sœur de Marlborough.

vous qui fûtes le compagnon de mon enfance, ajouta la princesse Anne , vous que j'aimais à nommer mon frère ! Que fait le roi mon père?

sa santé s'est-elle affaiblie? et la reine ^ ! d

£t des larmes coulèrent de ses yeux :

«c Non f cela ne peut durer, Marlborough !

il faut que James voie le roi et ma sœur. )»

Ces paroles partaient si profondément du cœur, que le duc de Berwick en était tout ému; il serrait les mains de la princesse.

<K Dynastie infortunée I malheureux pays! »

s'écriait lord Churchill : a Au reste , tout peut se finir si Russell a tenu parole !

* Anne et Marie n'étaient pas allés de Marie d*£st, mais d'Anne Hyde , femme d*un premier lit.

— Madame, dit le due de Berwicft; en reprenant ta hoidear de «on caractère, le nri soufiire moms d'avoir perdn tm trômre qne de ridée qu'il n'a plus Pafifection de $es enfiatns; il ne parle de ses filles que les larmes aux yeux; tant de calomnies ont été jetées sur

sa couronne !

— Duc de Bervrîdt! je ne règne pas; mais si j'avais le sceptre que portent ma sœur et mon beaio- frère, je tirerai» une punition éclatante des calomnies et des caiIofBnià^ teurs.

— Pîwivre hocftme que Je prince d*Oraoge !

dit Cburchil); mgra?t pour tous et envers tes meilleurs Anglais; to»t pour Bientinck, ses favoris et la Hollande.

— Eh ! Madame, n'avez-vous pas assez d* in-

fluence pour rendre le droit à qui il est dû ? les lois antiques n'appellent - elles pas le prince de Galles? Je m'explique ici franchement devant le dut de Marlborough ; je connais son attachement à notre cause : eh bien , Madaine , l'Angleterre et vous ne serez tranquilles qu'avec une restauration.

— James 9 vous vous êtes ouvert à moi, je vous répondrai avec franchise. Cette restauration que vous appelez de vos vœux, j'y songe; la grande difficulté pour la préparer ne consiste pas dans des obstacles politiques en Angleterre; je répondrais des lords et des communes; mais l'Eglise! duc de Berwick; les intérêts de la religion ! voilà ce qui me paraît l'obstacle le plus grand ; obstacle légitime, car il s'agit de Dieu et de ses ministres ! ma pensée ert toute pour l'Eglise anglicane. J'ai consulté tous les théologiens ; la

restauration de mon père entraînerait la domination du papisme; nous ne voulons pas la subir! Faites donc réfléchir le roi sur sa position; je ne dis pas que du rivant du prince d'Orange et de ma sœur il y ait des chances pour une restauration ; ils tiennent la couronne et ils la gardent; après eux^ et le duc de Marlborough sait toute ma pensée , mon plus grand désir est de remettre ce dépôt à qui il appartient; mais il faut du roi un grand sacrifice, il faut qu'il fasse élever le prince de Galles dans la religion anglicane.

— A qui le; dépôt appartient, dit Tom impatienté, à la sainte république d'Angleterre , à la Sion céleste !

— Cette condition, Milord, ajouta lord Churchill, vaudrait mieux qu'une armée; je l'ai dit à L'ioyd, que le roi fasse pendre

six à sept jésuites en débarquant, et je réponds de r Angleterre! Ce serait préférable à ces mille déclarations maladroitement rédigées et que le roi Jacques nous envoie ici chaque mois; ce sont des amnisties , des pardons, et jamais une manifestation sincère et haute des intentions de la couronne.

— Comme si un peuple devait jamais s'humilier y recevoir des amnisties et des pardons de roi ! » ajouta Tom avec fierté.

Le Machabée de la tête de veau, retiré dans un coin de la salle , jetait un regard de mépris sur tout ce qui l'entourait; il semblait dire : « Marlborough est un adultère, Anne une débauchée , et Berwick bâtard d'un tyran, triumvirat de crimes aux yeux de

Jéhova. »

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