‹ Jacques II. à Saint-GermainChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

s'ouvrirent 9 et Ton annonça Louis xiv. Le roi de France avait cette haute dignité qu'il savait prendre lorsqu'il s'agissait des grandes affaires de la vie; il était accompagné de Monseigneur et du duc de Bourgogne; en pénétrant dans cette lugubre assemblée, Louis XIV se découvrit et s'approcha du lit où se mourait le roi Jacques.

« J'ai appris 9 Sire 9 votre état; j'ai partagé vos douleurs; je viens vous dire que si Dieu dans sa sainte volonté vous enlève de ce monde, mon intention est que M. le prince de Galles soit reconnu et salué comme roi d'Angleterre. »

Et le roi Jacques , qui ne pouvait parler, remercia Louis xrv de ses yeux mourans.

a Le roi de France reconnaître prince de

iSralLes, murmura à voix basse le P. Péters, ma mission est manquée ! que puis-je écrire à Guillaume?»

Tous les Anglais et Écossais remerdèrent le roi de France, en se prosternant devant lui.

« Monsieur, dit Louis xiv au dauphin , embrassez rhéritier de la couronne d'Angleterre»; et Monseigneur s'approcha et pressa dans ses bras le prince de Galles. Il le pouvait dignement, car le dauphin s'était proaonoé dans le conseil pour la reconnaissance de Jacques in. Tous les ministres avaient parlé contre, lorsque Monseigneur s'écria :

A G'en est &it des rois, si le prince de Galles n'est pas reconnu »; et Louis xiv avait dit : <ç Je suis ide l'avis de Monseigneur. »

Cependant le râle de la mort se faisait eo-

tendre; le P. Péters ne quittait pas le lit du malade y tâtait son pouls , mettait sa tabatière sur ses lèvres, image de ces mauvais anges que les livres catholiques placent au chevet du mourant pour saisir l'âme qui se détache de la vie corporelle.

ce Le moment suprême approche » , dit-il; et quelques minutes après il ajouta d'un ton solennel : «Milords, le roi n'est plus. »

Toute l'assistance fondait en larmes; le duc de Berwicky calme, résigné pensait à cette triste destinée qui vous prend un homme ou une race', et vous l'accable de douleurs et de catastrophes jusqu'au tombeau; la reine désolée était soutenue par Monseigneur. Le roi de France s'était approché du lit de Jacques n, et de ses

mains lui fermait les paupières; car la vieille famille des Bourbons ne craint pas ces spectacles de deuil , ces frissons de la dernière scène de la vie.

« Le roi d'Angleterre est mort, Messieurs , s'écria Louis xrv avec émotion; voilà votre nouveau monarque», et il présentait aux assistans le prince de Galles.

God sai^e the king^ répondirent les Anglais, un genoux en terre et levant les mains. Le capitaine Ogilvie s'approcha du prince de Galles, et lui dit : «£n Ecosse, Sire; que votre Majesté paraisse, et le tyran tremblera dans Hyde-Park. »

£t un jeune homme à la blonde chevelure, qui s'était caché parmi la foule, s'agenouilla tout à coup devant un portrait

qu'il tenait suspendu sur sa poitrine, couvert d'un crépè r

a O mon père , noble Monmoutli j ton ombre est vengée ! Angleterre, tu triomphes; Jabques est mort dans l'exil!»

On entourait le jeune homme, tandis qu'au coin d'une table le P. Péters écrivait :

« Sire, Jacques ii'eit plus, et je me hâte « de vous en donner la première nouvelle; « mais le prince de Galles est reconnu mala gré nos efforts. »

Ai-je besoin de dire à qui cette lettre était adrtssée ?

Le duc de Berwick, ajprès ces spectacles de

la mort 9 résolut de se retirer quelques jours à la Trappe, demeure chérie du roi son père; il y arriva vers la fin d'octobre, aU moment où les arbres dépouillés présagent une nature funèbre. Le pieux abbé de l'austère désert vint l'accueillir, et lorsque le duc de Berwick franchit le seuil des cellules, l'église était tendue de noir, et les armoiries d'une grande maison d'Angleterre relevaient ces lugubres tentures qui entourent les cerceuils.

« Vous avez éprouvé les grandes passions de la vie , dît l'abbé de Rancé au duc de Berwick ; nous rendons les derniers devoirs à une femme qui les a subies puissantes et terribles! Vous la connaissez, duc de Berwick ! elle nous avait caché son sexe , et ce n'est qu'au moment suprême qu'elle nous a dit son nom.

— Et quel est encore ce nom? reprit le duc de Berwick en poussant un profond soupir.

— Ârabella Russell est là sous ce froid sépulcre » , et Fabbé releva le Uncetd qui cachait ces traits décomposés.

a Arabella !.... »

Le duc de Berwick n'en put dire davan* tage.

« Rassurez-vous y duc de Berwick, elle est morte catholique et dans le sein de Dieu; elle avait commis de grandes fautes , mais le Seigneur est miséricordieux !

— Que me reste-t-il au monde ? s'écria le duc de Berwick.

— Une grande cause à venger ! reprit Fabbé de la Trappe.

— Je vous comprends : en appeler à Dieu et à mon épée !....»

Cette épée fut puissante pour la France; mais elle oublia l'Ecosse et l'Angleterre.

Les annales du pays disent assez ce que fit le maréchal duc de Berwick, et serait -il permis d'ajouter quelque chose à la grande parole de Montesquieu!

Quelqu'un n'en avait pas appelé à Dieu et à son épée , et se trouva convenablement placé entre tous ces événemens; j'entends parler de M. Lloyd. Quelques temps attaché à la cour de France, il passa en Angleterre sous la grande amnistie de la reine Anne, et devint l'un des conseillers influens de la prin-

cesse : caractère de transaction y il sauva sa tête et sa fortune. Aussi ^ si vous avez jamais un fils , je vous conseille de le faire homme politique!

La Camille des Stuarts s'est éteinte dans Texil. Le dernier fils de la grande race écossaise est mort sous la pourpre romaine , pensionné de quatre mille livres sterling par Georges in. L'histoire a dit quel concours de fautes et d'événemens empêcha la se-

conde restauration. Les partis et les dynasties se perdent comme à plaisir. Si les torys et les jacobites purs s'étaient entendus, et ne s'étaient pas laissés emporter par des répugnances et des récriminations; s'ils n'avaient pas fouillé le passé pour se jeter des reproches à la tête; si tous s'étaient soumis au serment 9 avaient marché haut et ferme à la conquête et à l'exercice des droits politiques, alors majorité dans le pays, ils auraient imposé à la minorité le roi de leur affection et le principe de leur foi héréditaire.

Les jacobites oublièrent la grande loi du succès; divisés au temps des prospérités , ils se morcelèrent en poussière dans le malheur ; ils s'épurèrent pour le combat comme s'il s'était agi de partager les dépouilles après la victoire; et puis les entêtemens de Jac-

ques II ; son espèce de vocation céleste; de vaines théories sur la prérogative , et cet esprit ergoteur qui s'agrandit dans l'exil et emprunta à l'infortune je ne sais quoi de plus tenace; ce refiis d'abdication en faveur du prince de Galles ^ concession qui replaçait sur une tête légitime cette couronne qu'on ne pouvait plus disputer les armes à la main à Guillaume d'Orange; toutes ces causes condamnèrent la dynastie des Stuarts à dormir loin de ce trône sur lequel une autre race s'était assise. Et pourtant elle ne disparut pas sans éclat ; il y a dans les familles de rois qui s'éteignent un dernier reflet de gloire , et Chartes-Edouard se chargea du grand legs de sa dynastie.

Après la mort du roi Jacques ii, le prince de Galles , reconnu et salué par Louis xiv, prit le nom de Jacques lu; il fit ses pre-

mières armes en Flandre sous le duc de Bourgogne et à l'école de YiUars. On le nommait alon» le dievalier de Saint-Geoi^es.

Guillaume venait de mourir , et Anne^ qui avait tant £ait de promesses à Jacques n, saisit la couronne sans remords. Un parlement, dominé par les wfaigs, passa l'acte de succession dans la ligne protestante , et Louis xiv fiit obligé de le reconnaître par le traité d'Utrecht; le chevalier de SaintHGeorges, exilé de France, cadia sa tête mise à prix; car dans cette lutte des races royales , on en est encore au droit public des barbares, on se proscrit froidement; on tue ses prisonniers. La rébellion de l'Ecosse en lyiS montra la nullité du chevalier de Saint- Georges. Il ne parut un moment parmi les highlandens , que pour fuir devant les Écossais de lord Ar^le; le comte de Mar,

qui avait relevé la bannière de$ Stuarts, n'avait rien des grandes ombres de Montrer et de Dundee. Accueilli à Rome, asile de toutes les grandeurs frappées de la foudre, Jacques m commença cette série d'aventures romanesques qui abou* tirent à son mariage avec Clémentine Sobiesta, la petite-fille de Sobieski, exilée comme le prince, et qui tourmenta par sa vie chevaleresque les paisibles habitudes du prétendiant.

C'est de l'union de ces deux grandes races que naquit Charles-Edouard '^. Son éducation fat confiée d'abord au chevalier Ramsay, et celui-ci, écarté par une intrigue de cour, eut pour remplaçant lord Mur-

* G)nsultez , pour les détails , la savante et curieuse histoire de Charles- Edouard , par M. Amëdëe Pichot.

ray. A l'âge dedix-sept ans, Gharles-Édouard parlait correctement l'anglais , l'italien et le français, lorsque, voyageant sous le titre de comte d'Albany, il jeta les yeux pour la première fois sur cette mer dont les flots immenses lui rappelaient les triomphes britanniques. L'émotion qu'il en éprouva fut indicible, et toutes les impressions de son voyage s'efiEsicèrent devant les nobles souvenirs de l'Angleterre et de l'Ecosse.

En 1 745, après avoir vainement supplié les secours de M"* de Pompadour, Charles- Edouard s^il débarqua parmi les montagnards , et planta son étendard royal dans la terre des Macdonald. Le voilà, le jeune prince, d'abord froidement accueilli, puis réunissant autour de lui les braves klans, couchant sur la dure, enveloppé dans le plaid des montagnes, brandissant sa bonne claymore pour guider les vaillans highlan-

dersy qui au son de leurs cornemuses , marchent sur les canons du général Cope, s'en emparent et menacent Londres.

Toute cette campagne de Charles-Edouard tient du merveilleux. C'est une épopée digne de cette première époque des peuples où tout est encore sous une forme grossière mais grandiose ; on se croit aux héros d'Homère. A CulLoden, la fortune se prononce encore contre les Stuarts. Les Hanovriens du duc de Cumberland mettent en fuite, les montagnards^ comme les Hollandais de Guillaume m dispersèrent les Ecossais de Montross. Les étrangers maintinrent en Angleterre une dynastie étrangère.

Charles-Edouard ne trouva plus cet enthousiasme chevaleresque qui avait secondé les tentatives de restauration sous Charles ii.

Sauf les klans des montagnes, tout resta froid autour.de lui, et le peuple, sans se prononcer pour l'un ou pour l'autre parti, attendit la victoire. La doctrine des intérêts avait marché; l'Angleterre, commerçante et industrielle, n'avait plus de ces dévouemens de race, qui aux temps de chevalerie soulevaient des populations entières; quelques hardis compagnons se présentaient encore dans la lice, mais les masses demeuraient en dehors. Cette situation des esprits dans nos époques modernes ne doit point échapper à tous ceux qui rêvent de grandes entreprises politiques; il n'y a plus de noms assez magiques, d'affections assez profondes pour remuer ce poids immense d'intérêts matériels qui se groupent autour d'un fait protecteur et accompli contre tm droit légitime et aventuré j tout vient échouer contre cette paix bourgeoise qui laisse à chacun la

.paisible, jouissance de ce qu'il possède. La place publique et le champ de bataille sont l'épouvantail de cette génération d'ordre et de poltronerie sociale.

Charles-Edouard finit sa~ vie en s'oubliant luirméme dans les excès de l'ivresse; jeune et vaillant cavalier, il prit son siècle à mépris y quand il se vit abandonné et proscrit la couronne en tête. A quel point d'abjection était tombé le cabinet de Versailles , lorsque Louis XV signa l'ordre d'arrêter l'héritier légitime du trône d'Angleterre et de l'enchaîner avec des cordons de soie, pour le transporter à la Bastille! La royauté commençait alors à s'en aller; les trônes sont solidaires en révolution : une couronne ne peut être ébranlée sans que toutes en ressentent le contre-coup, et Tépoque de la mort de Charles-Edouard ne précède que d'une an-

née la prise de cette Bastille où un prince avait été enfermé pour le crime de légi" timiié.

La révolution d'Angleterre s'est consolidée parce qu'elle fut un grand fait d'ordre, de propriété et de religion. Les fautes des jacobites, le caractère de Jacques ii^ et pardessus tout l'habile et froide conduite de Guillaume m , le plus puissant caractère de ce siècle , servirent à consacrer une usurpation qui ne venait point de la place publique, mais de la terre, du sol qui ne remue pas. Je prie qu'on ne fasse aucune comparaison absolue, avec ce qui nous entoure ; ni les choses, ni les hommes ne peuvent se rapprocher. Personne n'aura l'orgueil de se comparer à Guillaume m ; et le malheureux Charles x ne fut ni le compagnon de Turenne et de Condé, ni le prince instruit des

lois et de l'histoire politique de son pays.

U y a quelque chose qui se ressemble plus profondément, ce sont les partis , parce que les passions sont toujours les mêmes, et qu'elles entraînent toujours vers les mêmes fautes et les mêmes abîmes. Jacobites, que fîtes-vous après la révolution de 1688? royalistes, qu'avez-vous fait, et que faites-vous encore aujourd'hui?

IHMIS ]DIS3 SIHSl^EIB^

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