‹ Jacques II. à Saint-GermainChapitre 5 sur 7 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

— Quand on a beaucoup péché dans sa jeunesse , il faut de grandes expiations; et que de saints rois ont quitté la pourpre des cours pour la solitude du doître! il y en a plusieurs exemples en Angleterre. D

Et le roi Jacques paraissait plongé dans une méditation profonde; il jetait les yeux sur un gros chapelet à Timage de saint Ignace, qui pendait à sa ceinture, absorbé sous une multitude de scapulaires.

« Vous avez déjà un pied dans notre ordre, Sire; achevez Tœuvre sainte à laquelle Dieu vous appelle! vous avez tant péché ! Souvenez-vous de vos concupiscences , de lady Churchill et des nombreuses conçu* bines qui ont souillé votre couche ! Vous êtes environné des fruits de ces imions illégitimes :

milord Henri , le due de Berwick sont des reproches vivans! »

Jacques, sanglotant, se frappait la poitrine et s'écriait :

« Miséricorde , Seigneur ! »

Péters s'était- jeté à genoux et entonnait d'une voix lugubre le beau chant grégoriai du Miserere,

Jacques l'avait imité et répondait à chaque verset : Miserere meij miserere mei.

Le jésuite se leva , s'écriant d'une voix solennelle et comme d'inspiration :

a Sire, Dieu vous annonce qu'il faut ab* diquer la couronne en faveur de Guil-

laume m, et suivre l'exemple du roi de France y en reconnaissant son pouvoir! »

Et alors Jacques se releva avec non moins d'énergie :

ce Jamais! Cette couronne, je l'ai reçue de Dieu; elle ne m'appartient pas; je la transmettrai à mon fils le prince de Galles. Le duc d'Yorck, le compagnon de Condé et de Turenne ne se déshonorera pas par une lâcheté; mon bras est encore ferme pour l'épée; je saurai la tirer du fourreau, Dieu aidant, avec mes fidèles sujets d'Irlande , d'Ecosse et d'Angleterre. »

Péters, un peu étonné de cette brusque réponse, craignant d'être découvert, reprit son air d'humilité et d'élancement :

«( Que la volonté du Seigneur soit faite !

— Révérend Père , repondit Jacques avec une douce voix, je ne fais de reproches qu'à moi; vous avez rempli votre devoir :

vous savez si j'aime votre ordre; Dieu me fera la grâce d^ finir ma vie, mais avec la couronne sur ma tête; car je ne veux reconnaître de légitime successeur que mon fils.

— Votre fils légitime ! reprit Péters; hélas ! Sire, il m'en coûte de rappeler de tristes confessions ! M. de Lauzun ! la reine ! »

Et Péters se prosternant de nouveau, s'écria :

« Pardonnez- leur. Seigneur, car il y a dans cette race bien de la concupiscence ! »

Le roi continuait à s'entrenir saintement avec le P. Péters , lorsque M"' de Maintenon s'avança dans le parc pour déranger la pieuse conversation , et Ton continua la visite de Saint-Cyr^ causant toujours du saiui^ des propositions de Jansenius, tandis que Racine y les larmes aux yeux^ suppliait Madame d'obtenir pour lui un regard de Louis XIV ; ce regard lui manquait .«( comme le soleil à la pauvre plante, qui nait froide et obscure tant que les rayons bienfaisans ne l'ont pas réchauffée. »

^omupmtnct.

La cérémonie étant finie ^ M"' de Maintenon ramena le roi Jacques dans son carrosse. Péters, monté sm* une mule^ suivait les allées de la foret de Saint-Germain qui conduisent de Saint -Gyr au château. Au

fond d'une de ces vertes et sombres allées^ sur un gazon touffu et agité comme une belle mer de printemps, une jeune femme était couchée et paraissait endormie tout auprès de son jeune alezan d'Angleterre , qu'une élégante bride liait à un bouleau.

Une robe de crêpe noir la couvrait à peine; son bras blanc était posé sur sa tête; le vent, qui balançait sa chevelure, se jouait de ses vêtemens riches et légers , mais en désordre. A l'agitation de son sein, à ses mouvemens rapides et pressés, on pouvait deviner qu'elle était douloureusen^ent affectée d'un de ces rêves pénibles, épisodes lugubres de la vie déjà si triste !

Je ne sais si les longs sermons sur la concupiscence avaient réveillé d'amoureuses ardeui-s , mais Péters se sentit tout de feu k

ce spectacle. Quelle bonne fortune, pour qui est soumis à une continence publique, qu'une femme endormie, et dans un lieu écarté! Tout voir, tout contempler à l'aise, et n'avoir besoin que de retenir son haleine et de marcher à petits pas ! De tout voir à tout saisir, le passage est glissant; et déjà les yeux brillans de Péters détaillaient ce beau corps depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds.

Vous souvenez-vous de l'Arioste, de cet ermite, enchanteur décrépit, qui endort Angélique pour salir ses appas de ce baiser amoureux d'un vieillard, semblable à la bave d'une limace sur une rose? Le désir sous une tète blanchie est comme le feu qui couve sous la neige : il éclate pour s'éteindre sous les flots de la première avalanche. Le père Péters s'avançait tou-

jours davantage : à la fin il imprime ses lèvres flétries sur cette bouche haletante»

La jeune femme se réveille en sursaut et s'écrie :

a Tu n'es pas James de Berwick ! »

Vous eussiez vu le pauvre Père Péters confus, interdit; tout dans sa figure, dans son vêtement, supposait du désordre; et surtout ce costume de jésuite qui allait à la situation comme ces madones toutes surchargées de scapulaires , de chapelets aux grains de verres, que les filles aux yeux noirs de Tolède ou de Naples placent au chevet du lit où elles sacrifient.

Arabella recula d'effroi en voyant cette figure d'humilité qui s'efiBstçait dans les plis de sa robe :

«Que me veux-tu, vieillard? qu'ai-je de commun avec toi?»

Et le Père Péters, reprenant ses esprits^ lui dit :

« Madame , je recueillais les paroles de votre àme; vous avez nommé le duc de Berwick ! vous connaissez Son Altesse?»

Arabella , qui avait frémi d'indignation et de mépris , se rapprocha à ce nom de Berwick :

ce Si je le connais!

-— Madame y le duc de Berwick est arrivé hier au château , et demain il se promène à.

cheval dans ces sombres allées.

— Dans ces allées ! »

Et Arabella prit son front des deux mains, comme s'il lui pesait de remords et de pensees*

Péters avait deviné qu'il s'agissait d une grande passion de l'âme; il avait épié et surpris ce secret.

« Et qui êtes-vous , Madame , pour vous intéresser au fils de Jacques ii?

— Si vous voyez le duc de Berwick, diteslui qu'Arabella , plus malheureuse que jamais , est encore sur ses pas ! Qu'il se souvienne de sa trahison au château de Russell. Arabella n'a plus rien , ni honneur, ni pitié, ni larmes ; elle a goûté du sang , et cela altère , vois-tu !

— RusseU! dit Péters à voix basse; cela explique bien des événemens. »

Et le révérend jésuite se livrait à mille réflexions, tandis qu'Arabella, agitée , s'élançait comme par une convulsion sur son alezan y et s'éloignait à toute bride.

«Ceci, continua Péters, se lierait-il à la trahison de RusseU à la bataille de la Hogue? Serait-ce cette Arabella qui aurait révélé le secret de cette défection?

Un désespoir d'amour l'aurait- il entraînée?»

Savoir un secret était tout pour l'espion de Guillaume ni.

Préoccupé de ces pensées, Péters s'avançait vers le château de Versailles , ce

jour-là animé de Êmfares comme dans un jour de fête. On voyait çà et là des piqueurs à grande livrée; on avait marié le drapeau britannique à la blanche couleur de France; le murmure des grandes eaux se mêlait à de délicieux concerts de musique ^ et je crois même que la troupe de Molière était invitée à jouer quelques uns de ces intermèdes où chaque mot est un emblème de la grandeur de Louis xiv, où le génie peut à peine vous Êiire oublier ce vocabulaire de glorieux^ de victorieux^ qui retombe à chaque vers sur votre admiration rassasiée.

i'^mbaamUmv.

et L'avez-vous vu , mon cher duc? il a toutà-fait bon air!

-— On n^a pas de plus magnifiques manières ; un plus bel équipage ; Tordre de la

Jarretière lui sied à merveille : il est d'excellente maison ; son origine se mêle à celle des anciens comtes de Hollande !

— J'ai remarqué ses beaux chevaux de main; ils sont de pure race anglaise, et Lauzun n'en a pas de meilleure encolure.

— Le roi veut que partout on l'accueille par de grandes et belles fêtes !

— Jamais ambassadeur n'a été reçu avec une si grande faveur !

— Savez-vous que le roi lui a donné à tenir le bougeoir à son coucher ?

— Et qui plus est, il l'a fait entrer dans la balustrade de son lit hier matin , le jour que Sa Majesté avait pris médecine.

— Il chasse demain au loup, àMeudon, avec Monseigneur.

— M. le Prince lui prépare une fête à Chantilly. »

Telles étaient les conversations de Versailles à l'occasion de l'arrivée du comte de Portland, ambassadeur extraordinaire du roi Guillaume m; ce n'était partout qu'engouement, qu'honneur à rendre au nouvel envoyé ; les causeries de courtisans ne roulaient plus que sur milord Portlaud, sa bonne mine, ses largesses, ses équipages magnifiques; les seigneurs, prenant exemple sur le roi , se piquaient à l'enVi de lui préparer de somptueux galas.

Vous connaissez le grand escalier qui de la belle et grande façade de Versailles vous

conduit aux jardins 9 monotone et fastueux monument où tout vous peint la grandeur et l'ennui; de cet escalier descendait l'ambassadeur à la mode ^ n^ilord Portland en équipage de chasse : larges bottes jaunes, chapeau à grandes plumes flottantes/ fouet à la main; à ses cotés était M. de Torcy; tous deux causaient d'une manière fort animée à l'écart de tous les courtisans.

« La chose est impossible^ disait M. de Torcy, je ne vous conseille pas, M. l'ambassadeur^ de vous en ouvrir au roi; indépendamment d'un refus certain , vous pôurriefii , en insistant, mériter sa di$grâce et rendre ainsi votre ambassade fort pénible et fort ennuyeuse; le roi pourrait vous défendre la cour et ne plus vous recevoir qu'en audience particulière et pour affaires.

—1- Cependant, M. de Torcy, le roi mon maître trouverait un nouveau gage d'amitié et d'intimité eiitre les deux couronnes par cette concession ; je n'insisterai pas pour que le prétendant sôit renvoyé de France; mais on pourrait le reléguer dans quelques provinces plus éloignées du théâtre pc^itique, et délivrer ainsi l'AngletetTe des intrigues que les jacobites font jouer depuis l'avènement de Guillaume m.

— N'insistez pas, M. l'ambassadeur; je connais le roi : ses opinions sont bien arrêtées sur ce point, et rien ne pourra l'en £adre changer. Il croit son honneur engagé à protéger une royauté malheureuse.

— Malheureuse, sans doute, mais intrigante et toujours prête à troubler l'Angleterre! »

Et Ton entendait le bruit du cor dans la vaste cour du château de Versailles, d'élégans équipages, des dames à cheval; toute cette troupe s'était réunie autour de l'ambassadeur; la chasse se dirigea du côté de la foret de Saint-Germain^ où d'épais taillis et d'impénétrables sentiers protégeaient le loup , le sanglier et le cerf agUe.

L'intention du comte de Portland était de demander, en passant, à M. de La Rochefoucauld, grand veneur, la meute royale de Saint- Germain que l'ambassadeur désirait connaître et essayer. Lord Fitz-Gerald se chargea d'en faire la demande à M. de La Rochefoucauld , vieillard inflexible.

a Faites-moi l'honneur de dire à Milord , répondit M. de La Rochefoucauld, que la meute royale de Saint-Germain est à la dis-

position, mais à la seule disposition de Sa Majesté Jacques ii j roi d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande, et pas au service d'aucun autre. » Et comme si la brave meute avait voulu protester contre l'usurpation, Taillot et Fanfarot firent entendre leur jappement de joie.

LordPortland fut profondément Messe de ce refus; que pouvait-il contre ce sentiment d'honneur et de loyauté de gentilhomme?

M. de Noailles offrit la propre meute de ses beaux domaines autour de Versailles , qu'il avait acquis par son mariage avec M"' d'Aubigné; et l'on arriva ainsi au rendez-vous de chasse de la foret.

Avez-vous assisté quelquefois à ces vastes chasses où se déploie lé luxe brillant des grandes maisons? Ces chiens de piste et

d'arrêt, cçs trompes de valets de pied à livrée d'or, ces piq^eurs gfilQnpésf^ ces beaux chevai^iL de main, ces calèches reluir santés; et puis la Sain tjlubert, réjouissante £w&re ; ce mouY^iqei|t extraordinaire d^u^ 1^ foret silencieuse, toUt cela fait bondir le cœur, exalte les têtes, jusqu'à ce bon déjeuner dés rendez-vous de chasse où les pâtés de gibier croulent, démolis par les vpraces appétits des chasseurs.

Il y avait donc grand fracas, et le roi Jacques, de son château de S^int-Germain, voyait ce mouvement s£(ns coippr^Klre qui pouvait çhas^r ainsi dans la fprêt royale.

Un de ses officiers vint lui annoncer que tout cet appareil était pour l'honneur de lord Portland et des gentilshommes anglais à la suite de l'an^b^sade du prince d'Orange auprès, du roi de France.

C'était une habitude de Jacques ii, toutes les fois quHl voyait des gentilshommes an^ glaisy de s'approcher d'eux, de les interroger; il ayait xm goût décidé de prosélytisme en pc^tique comme en religion; il monta donè k dievàl, suivi du duc de Berwick, et se dirigea du côté de la foret Dès qu'il apercevait un Anglais de distinction, il cherchait à lui parler; mais tous avaient reçu Tordre de l'éviter, et quand ils le. reconnaissaient, ils s'empressaient d'obéir en lelityant Cependant lord Fitz-Gerald, trop jeune pour avoir connu Jacques en Angleterre, se laissa appMchér, et le roi commença ainsi à causer.

« Cette forêt est propice pour la chasse, Afilord; mais vous souvenez-vous de Wodstook et des grapds bois de Gantocbery? ^

— Oui, Monsieur, T Angleterre ne cède rien aux plus belles forêts de France.

— L'Angleterre ne cède pour rien à la France! dit le roi Jacques avec chaleur, et je donnerais tout ce que je possède encore de vie pour quelques heures d'^dstence dans les TroisrRoyaumes. ji

Lord Fitz-Gerald le prenant pour un réfugié lui dit :

« Une amnistie va être prodamée à la suite de la paix de Ryswick, et pourquoi n'en profiteriez -vous pas, si l'Angleterre vous est si chère ?

— Une amnistie de Guillaume! vous n'y pensez pas , Milord : je me résigne à la volonté du Seigneur; mais demander par-

don! je suis trop fier gentilhomme pour cela. »

Le roi Jacques prononça ces mots avec tant de dignité que lord Fitz-Gerald soupçonna à qui il parlait.

ce Qui étes-vous donc? s'écria-t-il avec un air de respect qui semblait deviner la réponse.

— Votre père me connaissait bien , Milord; vous portez ses traits sur votre physionomie ; il me devait un peu sa fortune , et ne Favaisje pas élevé au titre de lord chambellan! »

£n entendant ces paroles , Fitz-Gerald descendit de cheval, mit un genou en terre : telle était alors la puissance de la royauté ^ même déchue , sur le cœur des gentilshommes.

a Les ordres sont précis ^ Sire; il fout que je m'éloigne; la fortune m'a jeté dans une cause opposée; je dois la servir avec honneur et loyauté; que Votre Majesté me pardonne, Sire, si je ne puis rien pour son service.

— Servir l'Angleterre, dit Jacques, c'est me servir moi^-méme. Allez. »

£t lord Fitz-Gerald s'éloigna au. pas de course.

Pendant ce temps le duc de Berwick s'était élancé dans la forêt, suivant les sentiers divers, pour voir, s'il était possible, ce comte de Portland dont le nom retentissait à Saint- Germain comme à Versailles. Tandis qiu'il prenait la direc^tion du rendez-vous de chasse, au détour d'une allée, il aperçoit une femme

à cheval; elle portait en noir un de ces costumes d'amazone que les maîtresses de Charles n avaient introduit à la cour. Sous un chapeau orné de plumes sombres, on apercevait une de ces physionomies altérées par le chagrin, et qui cherchent vainement des dissipations dans un monde bruyant et futile; il y avait dans ses yeux je ne sais quoi d'égaré et de triste; elle avait pénétré dans le plus épais de la forêt comme pour se dérober à une joie de cour qui produisait sur son âme l'effet d'une musique éclatante sur la tête d'un malade; cette femme jeta ses regards sur le cavalier qui s'approchait, et d'un ton de voix funèbre elle s'écria :

a Enfin je te rçtrouye, duc de Berwiçk! »

(Bxpimtxon.

Il y a quelque chose qui émeut profondément après les grands orages de la vie, c'est de retrouver dans une rencontre inattendue l'objet d'une passion puissante : qu'on

s'imagine donc le duc de Berwick en face de lady Arabella Russell; cette femme qu'il aimait, et pourtant sa persécutrice, attachée à ses pas comme le bourreau de Séville , bien paré de sa crépine rose, à la tête d'un malheureux libérales.

« Vous ici , Arabella ?

— Oui, partout sur tes pas! Il est un dernier défi que je porte à ta vie; seras-tu aussi lâche que tu as été traître à tes sermens sur la couche adultère d'une femme? »

Elle jeta à ses pieds un gros pistolet d'arçon, et saisit l'autre comme pour commencer un combat à armes égales : « Allons , James, un peu de courage; prends encore ce qui me reste de cette triste existence !

— Milady, écoutez-moi !

-T Va ! je suis bien vengée , dit-elle avec un de ces sourires de femme jalousé et satisfaite par le sang, et je te dois réparation : la dynastie de toh père ne règne phis; puis je t'ai dénoncé; j'ai gagné, bien gagné la prime de dix mille livres; à là Hogue, c'est moi qui rappelai dans le cœur de quelques traîtres l'honneur national qu'ils oubliaient, et ce fut ton image encore que je poursuivais ! Maintenant te voilà fugitif , mendiant quelques secours étrangers; c'est par mes efforts que lA |>aix de Ryswiek a été précipitée : la France a reconnu Guillaume, grâce à M. de Harlai que j'ai su mettre dans mes intérêts; quand on s'est prostituée une fois, n'estce pas, James, que coûte- t-il de se prostituer mille pour se venger de celui qui vous rendit criminelle et flétrit votre vie! »

Le duc de Bèh/vick restait (X)inme interdit devant cette femme.

a Eh quoi ! Arabellâ , les malheurs de la maison des Stuarts sont en partie votre ouvrage? Votre haine a servi la fatalité!

'*- N'as-tp pas causé tous les miens?

n'as-tu pas déchiré comme à plaisir ce cœur et cette tête ?

— Arabellâ, la jalousie vous égare.

— Non, ne Fai-je pas vu de mes yeux, peut-être?

— Qui! Anna Perkins ?

— Anna Perkins! la concubine!

— Son dévouement y son dévouement seul l'attachait à ma personne , c'était une fidélité de race 9 un sentiment tout politique.

— Et voilà pourquoi elle suivait vos pas? voilà pourquoi elle restait dans tes bras, la misérable?

— Milady, parlez avec respect du plus noble, du plus saint, du plus pur des caractères; Anna, vierge du corps et du cœur, se dévouait aux seuls Stuarts et à aucun autre ; une triste fatalité m'a seule empêché de vous l'expliquer; je le jure sur l'honneur de ma race.

— ^ Qu'ai-je donc fait, barbare que je suis!

s'écria Arabella déchirant ses vêtemens, et saisissant son arme comme pour en finir avec la douleur; car ce n'est pas toi

que j'ai seulement persécuté , mais encore eUe!...

— Juste ciel ! qu'avez- vous, Milady? une pâleur de mort couvre voire front.

— Duc de Berwick, vous n'aimiez donc pas Anna Perkins ?

— Jamais, Milady, un tel sentiment n'est entré dans mon cœur; Anna était trop chaste : elle me suivait comme une bannière , comme l'image des Stuarts que sa famille défendait par le sang !

— Qu'ai-je donc fait, juste ciel ! vie épouvantable, Êitalité, malheur! répéta milady Russell; Anna Perkins!...

■ Eh bien , Anna Perkins?

— Elle n'existe plus ! elle est montée courageuse sur Féchafiaud!... est-ce assez d'horreur?

— Anna y jeune héroïne, n'existe plus! et comment ton nom, malheureuse, s est -il mêlé à ce crime ?

— Ecoute : tu sais quand tu me laissas mourante au milieu de Tincendie; je sus, à n'en pas douter, que tu étais réfugié en Ecosse, toujours avec cette femme que j'abhorrais; le nom de Berwick était prononcé avec horreur, depuis la catastrophe du palais surtout, et une proclamation du conseil ordonnait de te courir sus. J'appris à Guillaume que tu étais en Ecosse ; des ordres furent expédiés pour t'arrêter, toi et tes complices, et avec eux ce Tom le Mâchabée, d'infernal souvenir, qu'on disait gagné

à ton parti ; quand les ordres arrivèrent , tu avais quitté l'Ecosse; on ne trouva plus que Barclay, Tom et Anna Perkins. Que diraia-je encore? tous trois furent jugés par la cour et déclarés coupables. Je m'en souviens; c'était la veille du jour où je quittai l'Angleterre avec Portland; un échafaud était dressé devant le palais; et sur les ruines encore fumantes 9 il y avait écrits ces mots qui me reviennent à la mémoire comme en lettres de feu : jànna Perkins coupable éfe haute trahison et dCincendie.

A trois heures je vis s'avancer les condamnés, car il faut te dire que je portais la cruauté jusquà ce point d'assister aux dernières pulsations des victimes; 'Anna était calme et belle; ses cheveux noirs tombaient épars sur ses épaules; le peuple paraissait s'attendrir; moi seule je contemplais sans pitié cette belle proie du bourreau! A ses

côtés Georges Barclay riait , chantait conime un franc et joyeux cavalier; Tom récitait les imprécations de Samuel contre les roisy et s'écriait de temps à autre : « Peuple stupide ! tt tu viens voir comment les tyrans mangent ce les têtes humaines! » Tu frémis, James? ce , n'est pas tout. Le bourreau s'empara des vêtemens d'Anna, et posa sa tête sur le billot; je ne sais si mon imagination jalouse me créait des fantômes ou si c'est réalité, la jeune fille semblait appeler ton nom et l'invoquer ! ce nom frit sa dernière parole , et sa tête roula par terre au pied de l'échafaud !... Te dirais -je une dernière vengeance? eh bien , je trempai un mouchoir dans son sang pour te l'envoyer... Ce mouchoir^ le voilà!

ajouta lady Arabella Russell, pâle, échevelée, les yeux égarés.

— Horreur!! s'écria le duc de Berwick.

-^w Trois fois horreur et malédictions»!

répéta lady Arabella Russell en se roulant dans la poussière.

Et Ton entendit au loin un bruit de chevaux; le duc de Berwick releva Milady Russell , l'assit au pied d'un arbre. Alors un piqueur passa annonçant l'arrivée de sa seigneurie le comte de Portland.

Et les fanfares proclamaient que le cerf était forcé ; et la foule des courtisans se pressait dans le rendez-vous de chasse.

a Ce n'est point tout, ce n'est point tout, disait M. de Torcy tout plein de joie; le roi mon maître veut conduire Milord au camp de Compiègne. »

Et lord Bentinck répondait par un gra-

deux sourire qu'il serait très-heureux de voir les escadrons des gentilshommes français.

« Au camp de Compiègne, au camp de Compiègne » ! répondirent les courtisans qui suivaient la chasse; et les chevaux de poste furent préparés pour le départ.

Tandis que tout retentissait à Saint-Germain du nom de Portland , un simple carrosse do ville, à deux chevaux, pénétrait dans la cour du château; quelques gardesdu- corps de la compagnie écossaise l'en-

touraient aux portières, où reluisaient les fleurs de lis d'or.

Toutes les portes s'ouvraient avec fracas au nom de S. M. le roi de France, et Jacques n descendait le grand escalier pour recevoir la visite de son bon frère et fidèle allié.

Louis XIV s'avança , fit signe qu'il voulait être seul avec le roi d'Angleterre , tira vers lui un fauteuil , et les deux princes se couvrirent.

a Torcy a dû expliquer à Votre Majesté , dit le roi de France, les circonstances impérieuses qui m'ont forcé au traité de Ryswick. Mes armes avaient été heureuses, mais mon peuple était épuisé ; un cri puissant s'est fait entendre pour la paix; je n'écoutais

à ma cour, dans la chaire, que des plaintes contre les maux de la guerre et les conquêtes entreprises pour l'éclat de cette couronne; on m'accusait de tout sacrifier à une vaine gloire; la famine désolait le royaume ; les mémoires de mes intendans peignaient sous les plus noires couleurs l'état des finances dans les provinces. Tous mes ministres m'ont conseillé la paix; je l'ai souscrite et ratifiée contre mon cœur; j'éprouvais le besoin de me justifier et de la justifier à vos yeux.

— Je dois trop à Votre Majesté pour qu'il me soit permis de juger sa politique dans cette circonstance, répondit Jacques.

— Vous pouvez la juger, Sire, reprit Louis XIV, car je la condamne au fond de mon cœur; Votre Majesté croit-elle que

j€ ne sente pas une profonde douleur du sacrifice de principe que j'ai fait à Ryswick?

— Cette paix, en effet, ébranle toutes les couronnes, car la reconnaissance du prince d'Orange est contre le droit. J'ai bien étudié la question des prérogatives royales ; le traité de Ryswick les détruit toutes; désormais ce ne seront plus les rois qui régneront, mais les parlemens.

— Et qui le sent plus vivement que moi! reprit Louis xiv; il faudra une main de fer pour arrêter ce mouvement de résistance populaire : on jette l'Etat dans des périls infinis; mais on m'en a fait une nécessité , j'ai dû la subir.

— Votre Majesté n'échappera point à la guerre, continua Jacques; Ryswick n'est

qu'une trêve ; les haines subsistent. Souvenez-vous , Sire, qu'un des grands griefs qu'on m'a opposés au parlement , c'est mon alliance avec Votre Majesté. La famille des Stuarts seule pouvait maintenir l'union entre les deux couronnes; la révolutioii qui porte Guillaume sur le trône est l'expression d'une antipathie nationale , et contre votre pouvoir et contre votre peuple!

— J'ai prévu cet avenir, Sire, et c'est à ce sujet que je viens vous communiquer un article secret du traité de Ryswick , qui a besoin de la ratification de Votre Majesté. Lisez, Sire, et jugez avec maturité et sagesse la condition qu'il impose dans l'intérêt de votre race. »

Et Jacques prit le parchemin, le par-

courut, le rendit avec respçct au roi de France : a Ceci n'est pas possible , parce que c'est contre le droit ; Votre Majesté ne voudrait pas m'y condamner. Le prince de Galles ne peut succéder au trône qu'à ma mort; je le répète, nemo hœres vii^entis. Ma vie ne sera pas étemelle; c'est un peu de temps à attendre.

— Et pourtant cet arrangement conserve les principes , et les concilie avec les faits ; Guillaume y a consenti ; il ne garde la couronne que pour son règne , et la rend ensuite à votre héritier.

— Les principes, Sire ! mais ne sont-ils pas tous violés par l'usurpateur qui ne restitue pas la couronne à son roi ? Votre Majesté pourrait-elle jamais reconnaître l'usurpation deMoirsiEUR, parce que celui-ci s'engagerait

à rendre la couronne après sa mort à Monseigneur*?

— Cependant il faut tenir compte de la nécessité; "Votre Majesté peut par sa persistance consolider à tout jamais sa couronne dans des mains étrangères.

— Qu'importe ! je conserverai au moins dans toute son intégrité un grand principe, sauve-garde des rois; ce ne sera pas Jacques, souverain catholique des trois royaumes, qui reconnaîtra un usurpateur hérétique; il est quelquefois nécessaire, Sire, que l'exemple de fermeté vienne du malheur.

— Mais, répliqua Louis xiv, une abdica-

* Cest ainsi qu'on nommait le dauphin ou héritier de la couronne de France.

tion est un acte de volonté; elle légitime le droit d'un autre.

•— Et pourquoi abdiquerais-je ? Ai-je manqué à mon peuple? n'ai-je plus la force de supporter la couronne? Fexil m'a«t41 ôté le droit et la puissance?

— Non, Sire, reprit le roi de France, et c'est pourquoi à côté de l'arrangement que je vous proposais pour le prince de Galles, j'avais chargé Popapone de vous communiquer d'autres dépêches aussi importantes; je puis oflfrir à Votre Majesté le trône de Pologne; il dépend de moi de la faire élire; elle régnera là sur un peuple de catholiques et sur une vaillante nation.

— Je remercie Votre Majesté de toutes ses bontés pour moi, reprit Jacques, mais je ne

puis porter d'autre couronne que celle qui m'appartient par le droit légitime. J'estime les Polonais; mais le peuple anglais est le mien. Ce n'est point à un trône et à une vaine pourpre que je vise. Votre Majesté sait mieux que personne combien le pouvoir est pesant, et quels sont ses soucis; je veux conserver intact le principe de l'hérédité que les rois voient de toute part s'ébranler. Dana l'exil comme en Angleterre, le prince de Galles ne me succédera qu'à ma mort ; car s'il en était autrement, ce serait reconnaître la souveraineté du parlement à mon préjudice : je ne peux le souffrir. »

Puis il ajouta d'un air ironique : « Et ce Guillaume qui prétendait n'être venu en Angleterre que pour la délivrer de l'oppression , qui a fait faire des pamphlets contre la légitime naissance du prince de Galles !

comment pourrait -il justifier ce nouvel arrangement en faveur de mon fils? Homme sans parole et sans pudeur, il se ploie à toutes les circonstances; je veux lui montrer en face un prince fidèle à sa foi et à la hauteur de sa dignité. Sire, la nécessité vous a commandé le traité de Rysw^ick; je ne le discuterai pas; je le subirai comme vous; mais que Votre Majesté se souvienne bien que parmi tous les sacrifices que la guerre lui a imposés, celui4à.est le plus grand, celui qui retentira le plus dans la postérité. La révolution de 1688, par cela même qu'elle a créé un ordre dans un désordre, une légitimité dans l'usurpation, attaque dans son essence la ligne régulière.

Les rois qui portent encore couronne sont aveugles, s'ils ne voient pas que le diadème n'a plus l'édat de ses feux et de ses prestiges, et qu'il peut toujours y avoir un parent au-

près du trône pour s'en saisir avec le moins de bruit et de dérangement possible^ à Taide d'une majorité corrompue de son parlement ou d'une populace égarée. »

Et Louis xrv serrant encore fortement la main du roi Jacques, lui dit : «c Je vois comme vous, mais ce n'est pas moi qui ai voulu le traité de Ryswick; ce sont mes ministres et mon peuple ! »

iB

Cf €amp Hf €miiptf$tir

Louis xiy, renonçant à Tédat des batailles , voulut se consoler dans la splendeur d'un camp ; le maréchal de Boufflers reçut Tordre de réunir quatre-yingt mille hommes de toutes armes à Compiègne ; le roi semblait

ainsi dire à l'étranger : fc Si je ne fais p^s la guerre ^ ce n'est pas que les moyens me manr quenty ïjfkm l'EMrope doit la paix à ma vfxor dération ;« c'était encore de la vanité , une traduction du née pluribw i^npor^

Ave?;ryous quelques souvenirs de Cppipi^gne» royale demeure avec ses beaqx hoûî, sesi y^tes pJiame$ cpupé^$ d^ ravîiRS , ses pe^ tîtes liguteièrs qui varient et forment %^ir r^Ummt un ehamp d^e bataille? £h bien^ imaginesrVQus cette gf^mdB plaine toute n^mpUe de troupes; les dragpns avec leurs hmts^ bonnets, leur ptdotte de peau, leurs ba^its Ipiigs ejt pendans; M. de Tessé, colonel-général , honteux d'une grande mésr jay^nt^r.e. C'était une espièglerie de M. de L4uwn; U avait p^siiiadé à M. de Tessé qu'une des prérogatives 4e sa charge de .cpr lo^Ugéiîéral d^s dragon?, était de porter un

chapeau gris lorsque le roi passait la revue de ses troupes; or, Louis xiv avait dit en le voyant ainsi accoutré : « Tessé , envoyez votre chapeau au général des moines Prémofttrés; » et Tessé était encore tout rouge de ce mot qui avait circulé parmi les courtisans.

Puis, venaient vingt régimens d'infanterie, avec les couleurs distinctives d*orange, violet, vert et bleu , le chapeau à cornes, les moustaches à crochets; Fartillerie avec ses grosses pièces immobiles sur leurs afïuts; mille pavillons et t^ites , devant lesquels chaque officier avait déployé tant de luxé ! Les colonels s'étaient endettés, les pauvres capitaines ruinés. Louis tiY avait dit : «Je veux que mes troupes soient belles »; et que n'avait-on fait pour que le roi fut content!

tous les uniformes étaient neufs, les brandebourgs d'or et d'argent renouvelés \ M""' lia duchesse de Bourgogne aimait les beaux

uniformes. M. de Boufflers avait pourvu à tout avec une profusion merveilleuse; on nje voyait que tables pleines de mets délicats, servies avec un soin et une attention plus délicats encore.

C'était vers quatre heures du soir, au mois de septembre ; les troupes étaient rangées en bataille par divisions; le roi voulait donner le spectacle de la guerre à M"® de Maintenon : voici le singulier tableau que présentait le groupe royal, et tous les courtisans en étaient plus préoccupés que du camp de Compiègne ; M"' de Maintenon se tenait dans sa chaise; le roi debout, appuyé tout auprès des glaces; M*"® la duchesse de Bourgogne^ assise sur le bâton de devant, faisait des signes d'intelligence à M"' de Maintenon , qui lui répondait également par signes sans ouvrir les stores de sa chaise. Le roi n'avait

d'attention que pour la favorite ; il ne causait qu'avec elle ou avec quelques officiers pour donner ses ordres ; M*^* de Maintenon baissait lès vitres de deux pouces toutes les fois que le roi Jui parlait ; souvent Sa Majesté était obligée de frapper à la glace pour se faire ouvrir. A côté de Louis xiv était Jacques u, également debout; pâl^^ fatigué ^ il paraissait regarder avec une attention triste ces belles troupes , et particulièrement le corps d'infanterie irlandaise et écossaise qui brillait au milieu de tous les autres dans la plaine. A quelque^ pas derrière les deux rois se trouvaient les dttcs et {>airs , les cordons bleus ^ chuchotant tout bas sur l'attitude de Louis xiv, sur ses prévenances poufe^ M"* de Maintenon, et sur ce petit manège de conversation qui devait lui casser les reins; il n'y avait d'yeux que pour Madame; à quel degré de faveur n'était- elle pas

montée! Le comte de Portland s'était confondu dans la foule pour n'être pas aperçu du roi Jacques.

Sur le côté droit de la plaine se trouvait, à la tête de sa compagnie, le brave capitaine Ogilvie , revenu naguère des bords du Rhin; sa longue rapière en main, il attendait les ordres pour les grandes manœuvres. Le mouvement des troupes s'était un instant arrêté, et deux Écossais vêtus de bleu , à brandebourgs blancs , appuyés sur leur longue carabine, causaient avec leur capitaine.

« Ma foi, voila de bons et braves camarades î

-^ Belles troupes en eflfet, mais à quoi servent-elles?

— A quoi servons-nous? reprit Ogilvie.

— Mieux vaudrait les voir se déployer sur la Boyne, ou planter le drapeau du roi sur les montagnes de nos klans.

« Pour ne plus la revoir, ma belle, pour ne plus la revoir. »

— Silence, camarades; ne voyez- vous pas le roi Jacques et le duc de Berwick qui s'approchent pour passer la revue de notre brave troupe?

— Silence ! » reprit lé colonel Dundee ; et les deux soldats rendirent les honneurs militaires au roi de la Grande-Bretagne, qui marchait souffrant, soutenu sur le bras de son fils.

Tout le corps irlandais, la belle compagnie écossaise y étaient réunis dans leur brillant costume , et le duc de Berwick se mit à leur tête pour défiler devant le roi Jacques, qui saluait courtoisement le moindre soldat, l'appelait par son nom, disant tout bas :

ce Le P. Péters a raison, il faut que Dieu « s'oppose dans sa providence à la restaura- « tion du trône d'Angleterre , car avec de « telles troupes ne devrais-je pas être à louer (( le Seigneur dans la cathédrale de Saint- « Paul! Mais qu'est-ce qu'un trône ici-bas, « auprès de la couronne céleste ! »

= — Dix mille dieux cent cinquante Irlandais tout compté, dit le duc de Berwick, et huit cent soixante-dix Écossais, y compris la compagnie des gardes; en* voilà assez pour remuer Guillaume et tous ses orangistes.

— Sans doute ^ répondit le vicomte de Dundee ^ mais avec un roi qui se donne en spectacle aux genoux d'unô vieille femme, que peut-on espérer? »

Et le vicomte de Dundee regardait fiicement Louis xiv, qui continuait son petit, manège avec M"' de Maintenons ouvrant et refermant les ^aces de la chaise pour lui expliquer les mouvemens de l'armée.

a Ils sont légitimement mariés aux yeux de l'Église, dit le roi Jacques avec assez de vivacité; le révérend P. de La Chaise l'a af&rmé au P.Péters; la reine d'Angleterre ne serait pas sans cela à ses cotés.

— Votre Majesté m'expliquerait-elle alors comment, avec de si belles troupes, le roi

de France a pu signer la pait humiliante de Rj^wick?

— Que voulez-vous, Dundee, les secrets de la Providence l'ont ainsi ordonné; n'allez pas contre la volonté suprême; Dieu ne veut pas qu'on le pénètre.

— Il y a quelque chose de plus que cela; on parle d'une Anglaise qui a séduit M. de Harlai, et a fortifié la haine qu'il porte à la cause de Votre Majesté.

-^ M. de Harlai, je dois le dire, n'a jamais été pour nous; le Seigneur, qui pénètre dans les cœurs et sonde les reins j peut seul expliquer cette antipathie. »

Le duc de Berwick s'était aloi*s éloigné , et passait sur le front de là ligne.

<c Mais qu'ai-je donc fait à cette Anglaise pour ainsi me poursuivre? répliqua le roi.

— Je Fignore.

— Et le nom de cette femme ?

— Elle est déjà tristement connue de Votre Majesté; c'est milady Arabella Russell!

— Encore milady Russell! il y a là un mystère inexplicable; n'est-ce pas elle qui vous dénonça à Guillaume? dit le roi en rappelant le duc de Berwick.

— De qui parlez- vous, Sire?

— De milady Russell. »

Et la rougeur éclata sur le front du duc de Berwick :

a Arabella ! N^entendrais-je jamais que ce nom-là!!!

— Certes, il est bien fait pour exciter votre indignation, Milord, continua Dundee, et si jamais la bonne cause triomphe , il faut exterminer jusqu'à la dernière trace de la famille des Russell, à laquelle elle s'est unie.

— Et confisquer ses biens au profit de l'Église catholique, ajouta le roi Jacques, en expiation de tant de péchés.

— Qui sait? reprit le duc de Berwick avec chaleur, peut-être cette femme a-t-elle quelque motif légitime pour détester la race des Stuarts.

— Fafi^ti^mte politique^ ayeugl» dévcniemeixt pour la défunte princesse Marie et pour Guillaume , dont elle ne quitte pas la ocH^r, dit le vicomte de Dundœ.

— Et rien de plus élevé? répliqua le duc de B(erwiç]i.

-^ Ip»pQ3sik}e, s'éniria rSooasaî»: !♦ dénondation es^ toujours une déiqanohe baas^,

- Et ci Q^m femr^e é^ait jaïpw^, p\ peutêtre j^^|;er»en|: indignée? si Tié^i^^B^fft d'une passioQ Crible \% ept^aînée ?

T— Vow H^ gféiiéreu?, duc 4^ S^rwick, voi^s défend^ qiell^ qui vous JjiTval...

— Dundee, l'action qui vient d» /Gopyr

peut être cpiminelle, elle n'est jamais basse ou ignoble.

— Touta p9^on «ipit être réprimée, mon fils, reprit Le roi J^cque^ avec use expression d'humilité religieuse; et je n'ai eu que trop de passions dans ma jeunesse : je les expie auji>m*4^bui. Je irod» engage à écouter sur ce point l^^ ointes e^ortatkins du P. Péters.

'-^^now^ Péters I toujours Péters, dit le duc de Berwick; je soupçonne quelque arrière-pensée dans ces beaux renoncemens aux gnandeora humaine^ dont il nous entretient. Si GmillfuimA le paie pour ^^ela^ il joue bien son rôle !

-^ Qudle idée, mon fils! s'écria Jaeques ^a &iâaiQt \m grand signe de cfoIk; le démon seul a pu Yaus l'iii^ptrer ! »

Le roi d'Angleterre se rapprocha du groupe où se tenait Louis xrv.

<c Et sait*(Hi, Dundee, continua le duc de Berwick avec inquiétude; ce qu'est devenue Arabella Russell ?

— Après avoir en quelque sorte bravé Sa Majesté jusque dans son exil , la misérable est aujourd'hui disparue, et l'on ignore quelle cause Ta fait ainsi fuir, sans indiquer sa retraite.

— Arabella a disparu! s'écria le duc de Berwick : où la fsitalité a-t-elle pu l'entraîner, la malheureuse!.... »

Un roulement de tambour annonça que Louis XIV allait donner ses ordres pour la petite guerre; Jacques, pensif et la figure

altérée (il avait eu de si grandes émotions pendant cette revue \)fSe replaça à ses cotés ; le duc de Berwick se mit à la tête des Irlandais et des Ëcossais, pour se préparer au défilé devant les princes.

On riait beaucoup autour de Louis xiv.

a Canillac j disait le roi de France , a perdu la tramontane, je n'ai pas compris un mot de tout ce qu'il m'a dit. »

Canillac , en effet , colonel du régiment de Bouergue, était venu prendre les ordres du roi pour les manœuvres ; et l'aspect éblouissant de Louis xiv et de sa cour l'avait tellement interdit qu'il avait complètement perdu la parole.

Ce fut un beau spectacle que ces années

livrant un simulacre de bataille ; ces gentilshommes à cheval faisant manœuvrer des masses d'infanterie et de cavalerie; ils portèrent l'honneur militaire à ce point, qu'aucun des deux corps qui simulaient la bataille ne voulut faire la retraite; il fallut l'ordre précis du rpi pour forcer Cointy, lieutenant*général , à céder le champ ; ce qui fit dire à LfOuis XIV :

(c Cointy n'aime pas à faire le rôle de battu. » Et le brave officier en pensa mourir de joie.

M""^ de Maintenon avait quitté le camp dje Compi^oe quelques momens avant la fin du combat : le roi appela lui*>méme les porteurs de Madame y qui ennuyée, fatiguée, avait été plus maussade ce jour-là que de coutume. Louis xiv vint dîner, accompagné du roi Jacques , chez M. de

Boufflers. Le maréohaL .se ruinait en pâtés de gibiers , volailles glacées y et dévqrait ses vastes fiefs dans vingtKHiiq table» con^ tinuellement servies. Jacques ii fut reçu sous la tente; il but beaucoup de vin de Champagne, car il avait entièrement fini à Saint-Germain le panier que l'archevêque de Reims lui avait envoyé. Monseigneur se faisait prier pour en donner une provision nouvelle, parce que le bon vin était rare, et qu'on en buvait beaucoup à sa table archiépiscopale.

Et tout ce beau camp de Gompiègne se fondit, sans qu'il fut question le moins du monde de la restauration des Stuarts et de nouvelles tentatives pour leur rendre la couronne. Le brave capitaine Ogil vie, brisant son épée de dépit à la tête de ses Ecossais, s'écriait :

«c Dire qu'on a vu une si belle armée , et que S. M. Jacques ii, roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande y est encore dans l'exil ! »

€t bttùfrùii'-f^aïïit

Toutes les institutions périssent; la royauté s'en va ; le monde politique s'agite dans des convulsions de mort; au milieu de ce désordre moral y un fait immense sui^vit encore, c'est la puissance du catholicisme , puissance

de mystères , de pompes, de famille , d'arts et de saintes mémoires. Vains spectacles du monde y qu'êtes-vous à côté des pieuses cérémonies de l'Église , de cet encens qui fîime devant l'autel où brille la croix , de ces psaumes de pénitence, de cet orgue qui accompagne les beaux cbants grégoriens , de ce de profundis de la mort, de ces antiennes de réjouissance , sainte expression de toute la vie de l'hommi^ 1 i^ ne suis j^maie ^ntr^ dans une vieille église, avec sa vierge, ses saints, ses vitraux qui reflètent en mille couleurs l'enfance de Jésus , sa fuite en Egypte ou son sublime sacrifice , sans que mon imagination m'ait reproduit l'immense mouvement qu'impriipa au woiide Ift prédication chrétiwofi, Toute une civilisation mt dan^ oatte eraix çle bç^i^ qvî «marque si|r 1a têrrç le tripî3apbft Aa l'égalité des rai?es at de la liberté politique,

Et ces cérémonies de la semaine sainte , qui ont fait tant réfléchir mon enfance; cette journée de Pâques fleuries , dont parlent tant nos vieux chroniqueurs; ces rameaux parsemés; ce Jeudi-Saint avec ses autels de fleurs et ses croix voilées de crêpes; ces ténèbres qui reproduisent le chaos! Malheureux pyrrhoniens que nous sommes ^ quelle émotion nous reste- 1- il? nous creusons, nous doutons pour trouver au fond de tout le vide et le néant.

Devant un de ces autels de deuil , le roi Jacques priait avec ferveur : «Je te rends grâce, ô mon Dieu , s'écriait-il , de ce que tu m'as ôté mes trois royaumes; tu m'as ainsi réveillé de la léthargie du péché : si ta bonté ne m'avait pas tiré de cet état de misère, j'étais à jamais perdu; je te rends aussi mes très-humbles actions de grâce de

ce que par ton infinie miséricorde tu m'as ei^lé dans un pays étranger où j'ai appris mon devoir et le moyen de le pratiquer. »

Et le choeur de l'église répétait avec le son rauque du serpent l'hymne antique :

f^exilla régis prodeunt.

Derrière le roi se prosternaient la multitude des prêtres irlandais ^ malheureux exilés qui venaient, comme leur.roi, chercher un refuge aux pieds des autels. Et Jacques n continuait sa fervente prière; et le chœur commença les lamentations de Jérémie, expression poignante d'une vie de misères et de déception ; l'église était tendue de noir relevé par des lames d'argent qu'éclairaient çà et là quelques cierges jaunes, lesquels peuplaient les sombres nefs de fantômes et d'ombres

vagues et vacillantes. Le roi Jacques s'unissant aux chants solennels, récitait à pleine voix ce verset : « Rappelez- vous, -Seigneur, ce qui nous est arrivé ; considérez et voyez notre opprobre! notre héritage est passé aux étrangers, et notre maison à ceux qui ne nous sont rien. »

Alors on entendit tout à coup un cri de douleur; Jacques était tombé sur le sol froid de Téglise, au pied de la croix voilée, tout à côté d'une tombe relevée par quelques débris d'armoiries , vanité mondaine sur la poussière et la mort ; le roi restait sans connaissance , et la paralysie avait atteint un de ses membres; les gémissemens de sa famille vinrent se mêler aux chants, de deuil , et Ton entendait les pleurs d'une femme et d'un fils se mêler aux hymmes du Christ sur la croix.

Cependant le roi revenait à lui; sa première parole fut une expression de joie d'être appelé à Dieu le Vendredi-Saint! Il répondait aux sanglots de la reine par des paroles de résignation et de piété!

a Sire, que deviendrons-nous si vous n'y êtes plus ?

— Madame , Dieu prendra soin de vous et de nos enfans. Que sui&*je? un homme faible et misérable, incapable de rien faire sans lui , tandis qu'il n'a pas besoin de moi pour accomplir ses desseins.

— Sire, disait*on de toute part, vous n'êtes point menacé encore; vos jours sont précieux ; n'affligez pas la reine et vos enfans.

— Et ne faut-il pas les préparer ? ne dois-

je pas mourir le premier, aujourd'hui, demain peut-être? Je puis regarder maintenant la mort en face. »

£t on déshabillait Jacques de ses premiers vêtemens, et les prêtres furent puissamment édifiés lorsqu'ils virent sur sa chair un dur cilice , une discipline aiguë. Ils s'écrièrent : a II sera saint aux yeux de Dieu , et le Seigneur permettra des miracles sur sa tombe. »

Triste caractère des rois dévots! ils oublient leur famille, le peuple et souvent l'humanité , sûrs de tout racheter par quelques çoup6 de discipline et la pensée du .salut.

Btmitrt f^tm.

La cloche de Téglise de Saint -Germain sonnait le triste glas des agonisans; il régnait une grande agitation dans ce vieux palais, sur le front vénérable de ces confidens du malheur qui avaient suivi la royauté

exilée. On consultait des yeux les personnages plus élevés en naissance qui pénétraient jusque dans la chambre retirée où sur un lit de douleur gissait Jacques n agonisant; depuis huit jours, des spasmes continuels se succédaient, et le roi d'Angleterre voyait venir la mort.

Au chevet de son lit était la reine éplorée; elle aimait le roi de la vieille habitude d'une longue vie commune; elle tenait le ptince de Galles sur ses genoux; le duc de Berwick était debout un peu plus loin ; puis se groupaient les lords Melfort et Midletton, le chancelier et quelques ofl&ciers du palais qui venaient rendre les derniers hommages à la royauté légitime en face du tombeau.

Pour finir ce tableau de dévouement par

une ombrôy le. P. PéWrs, agenouillé > .demandait à Jacques »a confession générale à haute yoU) il insistait particuliè-* renient sur lô mérite aux yeux de Notre Seigneur Jé»u&-*Chri&t d'une renonciation à la Couronne terrestre pour la couronne du ciel.

« Et Dieu me pardonnera- 1- il les faiblesses de mon jeune &ge?

-*^Oui, Sire, tous vos détordrez seront pardonnes par oe ^rand sacrifice.

-**- Et l'enfer ne s'ouvrira point devant moi?

— L'enfer ne peut s'ouvrir devant vous, car vous aurez donné un trône pour votre foi. »

Et tous les assistans récitèrent à haute voix la prière des agonisans.

«Mon Dieu! i:*ecev6z**inoi, disait le roi Jacques f dépouillé de cette couronne ter* restre* »

Et le père Péters répondait : XiArMn^ digne successeur de saint Edouard. »

Puis le roi, se relevant un peu sur son oreiller, appela d'une voix faible : « Midletton , ^lidletton. » Et le lord s'avança tristement :

a Sire, que voulez-vous de moi ?

— Midletton, mon ami, vous voyez quelle puissance donne en face de la mort le catholicisme?

— Sire, Votre ]}fajesté a toujours montré dans les batailles qu'elle ne la craignait pas.

— Ce n'est pas cela, Midletton; c'est la foi qui m'inspire cette force, et vous ne l'avez pas, mon ami; voulez-vous me donner un dernier témoignage de votre dévouement, Milord?»

Et Midletton, les yeux baignés de pleurs, baisait la main du roi, jaune et maigrie.

Midletton, rentrez au sein de l'Eglise romaine ; renoncez à l'hérésie imposée à l'Angleterre par Henri vui. » Et malgré sa faiblesse, le roi commença à disserter sur la grandeur de la foi et sur l'origine de l'hérésie.

Midletton l'écoutait d une manière grave,

puis s'attendrissait lorsque le roi invoquait sa vieille amitié.

ce Ne refusez pas, Milord, la dernière

prière d'un mourant , de votre roi! votre

parole, Middleton, que vous rentrerez dans le sein de l'Église romaine.

— Vous le voulez, Sire ; vous l'exigez

de mon dévouement ; eh bien , je suis catholique.

— Douce victoire! s'écria Jacques; maintenant je puis mourir tranquille. »

Au milieu de ces scènes d'agonie , on entendit un bruit dans la cour; à l'agitation de tous les Anglais, on s'aperçut qu'il se passait

quelque chose d'extraordinaire; peu d'instans après, les deux portes de l'appartement

Page 1