II
grandeur que celle de la terre; il ràtteindra.
— Si c'est au nom de là paix et des intérêts de ^Angleterre, pour votre repos même, que Votre Altesse Royale garde la couronne, répondit le duc deBerwick, qu'elle voie dans quelle crise la révolution a jeté ce pays; partout des mécontens, des conspirations, des guerres; le sol que Votre Altesse croit
avoir affermi tremble sous vos pas Une
restauration répare tout.
— Le sol tremble encore, s'écria le roi Guillaume, mais il s'affermira, soyez -en sûr! Des guerres! je ta^ attendais. J'ai changé le droit public en Europe; je reconnais la souveraineté €u parlement, je dois combattre pour la faire triompher : quelques victoires du pavillon britannique, et je ré-
ponds de l'Europe. Les factions, j'aurai beaucoup à faire, mais j'en viendrai à bout à force de sollicitude et de sueurs pour le pays. Un jour viendra peut-être, Milord, où vous le reconnaîtrez »
Un bruit se fît entendre; on annonça la reine Marie; GuiUaume alla lui présenter la main ; elle salua sa sœur et le duc de Berwick. Marie ne fit point comme la princesse Anne des amitiés au jeune duc ; elle ne parla ni de son père, ni de son enfance; le duc de Berwick fut même très-frappé de l'air sec et dur de cette princesse toujours maladive , et que la mort devait bientôt atteindre.
« Je suis bien aise de votre venue , Madame, dit Guillaume, parce que, vous confirmerez au duc de Berwick notre résolution absolue de conserver la couronne d'Angleterre.
— Et à qui pourrions-nous la remettre?
répondit la reine.
— A qui elle est due ! s'écria le duc de Berwick avec quelque vivacité.
— A qui elle est due, Milord; à qui le parlement Ta déférée.
— Et votre père ? Madame.
— Mon père a droit à mon respect; mais je ne puis lui sacrifier ni les biens de l'Eglise, ni les droits 4e l'Angleterre.
Et vous portez cette courpnne sans.
— Vous voulez parier de remords; oh non! Milord, dites*le bien à mon J)ère; car je remplis un grand devoir.
— Et vous vous coucherez dans le tombeau sans recevoir leur bénédiction ?
— S'ils me la refusent, j'aurai celle de l'Eglise.
— Ah ! ma sœur , s'écria la princesse Anne, quelle douloureuse idée! elle me poursuit et me tue ; nous n'aurons pas la bénédiction dé nos parens*..., de nos parens ! »
Le roi Guillaume mit fin à cette conversation animée.
« Duc de Berwick, vous connaissez toute ma pensée; maintenant mettez votre vie en sûreté et quittez l'Angleterre; vous êtes condamné par les cours régulières; votre tête est à prix! il n'est pas en mon pouvoir de vous sauver, et si votre nom
était prononcé dans ce palais> vou^ seriez perdu. »
Lord Sunderland ajouta :
(( Mais personne ne connaît M ilord ; il n'a qu'à passer par la.pièce où ses deux compagnons l'attendent, pois à prendre 1^ appar* temens de la reiae : je conduirai Sa Seigneurie. »
Et. il oui^it la pièce où se trouvaient miss Anna Perkins et Tom; Tom s'approcha du duc de Berwick :
<c £h bien ! que t'a^t^il dit , ce Samuel maR»dit? t'a-t-il annoncé ses tourmens et pouvonsnous espérer la délivrance de l'Angleterre?^
Lord. Sunderland indiqua du doigt les ap-
partemens de la reine. Deux femmes étaient assises attendant le retour de Sa Majesté; Tune d'elles regarda avec des yeux de feu le duc de Berwick, et successivement le duc et Anna y puis s'écria d'une voix altérée :
a Voilà James de Berwick le proscrit ! et toujours avec lui Anna Perkins^ sa concubine ! i>
Milady Arabella, car c'était elle, s'évanouit.
Oitanîiw.
Dans le palais retentirent bientôt ces mots :
« James, duc de Berwick, le proscrit, est ici; que vient-il faire? n'est-il pas régulièrement condamné par les cours de justice? »
Les soldats delà garde, pour avoir les 1 0,000 livres promises par le lord-maire, cherchaient la tête à prix; bientôt tout le palais fut sur pied, les sentinelles prévenues ; le duc de Berwick tenait dans ses braa lady Russell évanouie , lorque Tom le tirant par son justaucorps, lui dit :
« Tu veux donc te faire pendre comme tes douze compagnons? laisse cette femme et suis-moi.
— Moi! abandonner une femme mourante.
— Ses servantes la feront bien revenir ; mais sauvons-nous , sauve- toi ! »
Tom prit violemment le duc de Berwick par la main. Et le duc de Berwick hésitait en-
core ; il retrouvait cet être puissant auquel son existence était attachée , et il le retrouvait le dénonçant encore à la mort sans qu'A pût détromper cette âme jalouse ^ et qui $e cramponnait à tout son corps pour le persécuter.
Tom n'abandonnait pas le duc de Qerwick.
a On vient ! s'écriait-il ; dépêche-toi et sépare ton âme de cette âme impure. »
£n efFet on entendit dans le palais un bruit sourd ; de toutes parts les officiers de Sa Majesté étaient debout ^ il circulait mille rumeurs : a Le duc de Berwick est ici ! le duc de Berwick est caché ! qu'est-il venu faire ? y at-il quelques nouveaux projets contre le roi ? »
Tbm d'un bras vigoureux avait saisi le duc
de Bei'wick et il s'était précipité à travers l'escalier dérobé. Miss Anna était restée, soute* nant milady Russell évanouie.
Le duc de Berwick avait traversé la pre^ mière cour où Georges Barday attendait ses compagnons.
a Milord , dit sir Georges , nous sommes entourés , impossible de nous sauver.
— Impossible ? dit Tom en souriant ; tu ignores donc que rien n'est impossible aux vigoureux compagnons de la forêt, aux dignes membres du club de la Tête de Veau ?
Je n'ai qu'un signal à donner pour que la grande catastrophe royale commence , ajouta-t-il avec un sourire infernal.
— Silence ! dit sir Georges Barclay, on s'a-
vance , j'entends le pas d'une compagnie des gardes.
— C'en est fait!» dit Tom; et il tira de sa poche un gros pistolet d'arçon ; il fit feu à deux reprises, et aussitôt quelques fusées partirent, et l'on vit une épaisse fumée s'élever du bâtiment du centre du palais.
« Au feu! au feu! » s'écria-t-on de toutes parts , et la grande cloche du château sonna le glas de l'incendie, vieille coutume des Normands *.
« Être infernal! s'écria le duc de Berwick,
* n y eut un grand incendie à cette époque à Wittehall. Le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires , le place à l'année 1G98, tora. 11, pag. 104.
tu veux donc mêler le nom des Stuarts à tes exécrables projets! Wittehall incendié! Et par qui? par le fils de Jacques n !
— Valait-il mieux que le fils de Jacques ii fût livré au bourreau et avec lui Tom, le chef et le dernier espoir de la république d'Angleterre! Mais pas d'aussi longs discours, et sauvons-nous.
— Sauvons-nous ! Et nous laissons là une femme que j'aime et notre jeime compagnon , et nous assistons à la ruine de cet immense édifice qu'avait élevé la magnificence de mes ancêtres !
— Le beau lieu de plaisance de Charles ii , ajouta sir Georges Barclay.
— Et de ses impuretés » , répéta Tom.
Uinoendie se propageait avec une rapidité effrayante, en serpentant d'un bâtiment à l'autre; horrible spectacle que la destruction d'un de ces grands palais que tant d'efforts ont élevés ; ces femmes échevelées, ces courtisans effrayés} et au milieu de cela une clarté comme dans les fêtes splendides , des girandoles de> feu tout comme au bal : c'est beau comme cette gravure du festin de Balthazar, sublime conception de Martin !
Le duc de Berwick restait immoiMle.
« Que fais -tu là, James Stuart? reprit Tom ; tu vois comme la main de Dieu s'appesantit sur cet ouvrage de la débauche; Jehova n'a-t-il pas écrit que tout ce qui serait élevé par la main de l'iniquité, serait détruit par le feu ? »
Et Ton entendait des voix confuses.
«Je ne sais ce qui me retient, s'écria Georgiès Barclay , d'en finir avec toi , vieux diable incarné! et il lui montra le bout de sa dague.
— Sans doute encore pour tne récompenser de t'avoir sauvé une seconde fois?
— Malheureuse ArabeDa!'» s'écriait le duc de Berwick.
Et l'on entendit distinctement la voix de miss Perkins : « Du secours! du secours î une femme se meurt! »
Au milieu de i^e grand tumulte, on ne récontait pas, la pauvre fille! Et ce fut à la lueur de l'incendie que Georges Barclay l'a-
perçut portant sur ses épaules un corps de femme inanimé.
Quel fut le douloureux étonnement du duc de Berwick, lorsqu'il reconnut Arabella Russell!
Sir Georges posa la main sur son cœur :
« Elle respire encore, dit-il; ce n'est qu'un évanouissement.
— Grâces en soient rendues au Ciel ! »
La foule devenait grande dans le parc; Tom pressait toujours le duc de Berwick.
«Tu veux donc te faire pendre comme un Saxon y et donner au prince d'Orange la satisfaction d'égorger le fils de Jacques n? attache -toi à cette femme; jusqu'ici elle
t'a porté bonheur, ajouta- t-il avec ironie.
Viens, 3uis ta destinée; cette femme, d'ailleurs, je réponds de sa vie. Mes amis ne sont pas loin.
Toxu la prit dan$ ses bras^ s'approcha de la foule, fit un signe d'in^telligence à deux hommes qui saisirent Arabella Russell et la dépos^ent sous un arbre.
Puis il revint en toute hâte. «Partons, il en est temps encore; dans deux minutes nous serions aux mains des gardes. »
Et il entraîna ses compagnons.
Cependant le château devenait la proie de Tincendie. Tous ces riches lambris pleuvai^nt en cendres; le roi Gjmllaume et les princesses s'étaient réfugiés dans le parc; on n'était
point maître du feu j et des cris confus présageaient une grande et inévitable destruction.
Le roi Guillaume, la tête toute pesante de soucis, s'était assis sur la terre, entouré d'ime compagnie des gardes hollandaises; l'émotion des deux princesses s'épanchait par des larmes; la reine paraissait même éprouver de cruelles douleurs , lorsque deux hommes apportèrent à ses pieds Arabella Russell.
« Arabella, ma fidèle amie, est donc morte ? » s'écria la reine.
Elle se précipita sur elle, et bientôt les secours les plus tendres lui furent prodigués : lady Russell revint , et ses premiers regards se portèrent sur cette scène d'incendie qui dévorait le château.
Elle poussa ce cri :
<r Où est donc, James, duc de Berwick, le proscrit ? où est donc Anna Perkins , sa concubine? »
La reine, qui ne comprenait pas ces paroles, s'imagina que les cris qui avaient retenti dans le château avaient troublé l'esprit de la jeune milady; elle la calma peu à peu; elle était elle-même si troublée !
Quand tout espoir de sauver le vieux palais fut perdu, le roi ordonna de conduire les princesses à Hyde-Parck; la reine Marie était si fatiguée, si émue qu'en arrivant à son appartement une grande crise la saisit; tout à coup ses jours furent en danger! U fallut appeler assistance à l'Eglise d'Angleterre.
it ^nmtnt
J'aime une * vieille cathédrale ! Quelque chose est-il comparable à ces merveilles dentelées, images de la Jérusalem céleste, avec ses saints, ses pontifes, ses vierges et ses
confesseurs? J'aime ces tombeaux où le vieux baron y sur un marbre de mort^ porte encore son faucon sur le poing, où le saint abbé, arec sa mître en tête, donne encore sa bénédiction avec ses deux doigts de pierre, raides et mutilés f Depuis quelques années on badigeonne tant les douzième et treizième siècles! on écrit tant sur les ogives et les vitraux, on abrutit tant l'époque la plus poétique, la plus colorée, que je m'abstiendrai de toute description avec une rigueur aussi grande , aussi scrupuleuse que de ce style de regards die femme ^ de soyeuses che^ velures^ pour lequel, je vous l'ai déjà dit, j'ai très-peu d'admiration.
Dans le vieux palais attenant à la cathédrale, autour d'une table assez frugalement servie, se trouvaient l'évêque.de Londres et quelques chanoines qui parlaient du pa-
pisme, de l'Irlande et du roi Jacques mainte» nant à Saint-Germain.
« Quelles que soient ses fautes et ses persécutions, disait Févéque, Jacques nen est pas moins notre roi légitime, et les évêques ont été dans le droit en refusant le serment à Guillaume d'Orange.
— Nous ne devons point de serment, reprit avec vivacité le grand chantre, à qui manque aux siens. On nous avait promis la protection de nos biens et tous nos privilèges : que sont-ils devenus?
— L'Eglise n'en doit aucun , ajouta le dojen des chanoines dont le nez rouge de dîmes et de bordeaux , comme le dit Dryden, projetait une ombre vaste dans son assiette. C'est par les statuts tyranni-
ques de Henri viii et d'Edouard vi que l'on nous a imposé ce tribut impie. »
Et l'évêque sourit en signe d'approbation :
<c Le serment n'est pas dû par le supérieur à l'inférieur, selon les paroles de saint Paul; il est bien assez de le prêter au prince légitime ! ajouta-t-il.
— A ce prince qui fit mettre les prélats d'Angleterre à la Tour! s'écria le grand chantre.
— Chose oubliée ! reprit l'évêque de Londres; et que n'oublie-t-on pas en faveur d'un roi malheureux ! L'évêque Laud bénit le saint roi Charles i", qui avait pourtant pa^sécuté ses cheveux blancs !
— La question du serment est résolue, reprit le doyen; il n'engage pas; un pouvoir nul annule tout serment qu'on lui prête.
— C'est ce que les bons et loyaux jacobites ne veulent pas comprendre : ils se refusent au serment y ajouta le théologal; s'il n'en avait pas été ainsi, nous aurions un meilleur parlement.
— Les torys ont des consciences droites et sévères, répondit l'évéque; ils ne s'abaisseront jamais au parjure.
— On ne se parjure pas en subissant une nécessité.
— Le chrétien peut-il adorer de faux dieux !
— Quand, vrais ou faux, les dieu^ gou-
vement , il faut bien reconnaître leur pouvoir. Et comment agir dans l'État, si Ton se met hors de l'État? Les jacobites ne savent pas qu'ils ne peuvent servir la cause du roi légitime que par le serment à l'usurpateur.
Qu'est-ce qu'un serment d'ailleurs à un usurpateur, si ce n'est d'obéir tant qu'il aura la force de régner?
— Milords ! la princesse d'Orange se meurt, dit en entrant en toute hâte un clerc de l'église.
— Marie se meurt, continua l'évêque de Londres, en lisant une charte sur du blanc parchemin; Guillaume me l'écrit et me demande la bénédiction !
— Je réponds : Dieu ne peut bénir celle qui n'a pas été bénie par son père! »
D'autres lettres appelèrent bientôt Tévéque de Londres auprès du lit de la malade, et Faustère prélat s'y rendit
Et là étaient ràinies une multitude de femmes , tristes et désolées ; partout l'image de la mort fauchant des, têtes royales dans un palais de marbre et sur des lits de soie : l'évêque de Londres entra et s'approcha de Marie.
« A ce moment suprême , Madame , avezvous quelque repentir de votre conduite envers votre père? s'écria le prélat.
— J'ai appris de nos théologiens, répondit la reine avec un sourire de fierté et de dédain, qu'il ne faut pas garder ses repentirs pour la mort. Je n'en ai aucun. »
Elle expira, cette femme forte, sans ma-
nifester le moindre regret; elle avait dans sa pensée l'avenir de l'Angleterre; elle était préoccupée d'une haine profonde contre le catholicisme; elle le personnifiait dans Jacques II. Froide princesse, elle n'eut du cœur que pour l'Église anglicane; elle avait quelque chose de la théologie despotique de Henri viii, et Burnett put dire d'elle, dans son oraison funèbre : « Marie, femme d'Iscc raël, tu sauvas le peuple de Dieu de la « ruine en face des tentes amalécites, où <c étaient ton père et ta mère! »
^vo\tt» poiïtiqm».
Guillaume, triste, pensif, s'en revenait des funérailles de Marie dans les sombres caveaux de Westminster; une nombreuse cour de deuil l'accompagnait; et pourtant, dans la préoccupation de mort iqui se pei-
— gagnait sur son visage, des hommes politiques devinaient d'autres pensées, des soucis plus graves encore. Arrivé dans son cabinet, il retint avec lui Sunderland, et s'assit la tête appuyée sur les deux mains. Sunderland s'attendait à l'orage, et se tint debout dans la contenance d'un caractère préparé à tout.
a Eh bien, vous le voyez : êtes-vous assez convaincu, Sunderland, de l'impossibilité d'une transaction avec les partis? La trahison se multiplie autour de moi ; vous l'avez vue à la Hogue sous le pavillon amiral; Marlborough, Shrewsbury, JohnRussell conspirent tout haut contre ma couronne; les jacobites ont voulu m'assassiner ; ils ont incendié mon palais; ils ont causé la mort de cette reine qui repose là froide sous la pierre de Westminster. Le duc de Berwick est passé en
Ecosse pour soulever les montagnards. Les évêques protestent contre le serment; dans ces circonstances, Sunderland, les ménageraens seraient pusillanimités : on m'attaque par la force, je répondrai par la violence; j'ai fait envoyer ce matin à la Tour John Hussell et le duc de Marlborough. Voilà l'or^ dre ; il me faut un contre-seing ministériel. Voulez-vous me le donner? »
Sunderland prit la plume , signa y et rendit Tordre au roi, un peu étonné de ce zèle et de ce dévouement sans observations.
« Vous avez signé — Et votre avis , Sunderland?
— C'est que Votre Majesté a dû longtemps réfléchir avant de prendre une me-
sure aussi grave; elle est capable d'ébranler rÉtat. Les circonstances sont au-dessus des conseils, et je ne doute pas que la tête habituellement si rationnelle et si froide de Votre Majesté n'ait mûri une telle résolution.
— Faut-il proclamer l'impunité?
— Non , mais il £aut bien frapper, et surtout jM*endre garde de frapper sur soi-même.
— Marlborough est un traître !
— Je ne le nie point; mais dans ces temps de révolution qui n'a point été traître? et si mon dévouement peut faire excuser ma franchise , la couronne n'est-elle pas arrivée sur votre tête par une grande et inévitable trahison? Je parle à Votre Majesté comme
à un homme de portée et d'avenir. Je ne le flatte point; l'arrestation des lords Russell et Marlborough est une faute.
— La justice serait^lle jamais une faute !
— Et savez-vous, Sire, que cette arrestation est un acte arbitraire , et que la chambre des lords va réclamer; que voilà im embarras nouveau pour votre gouvernement ! Savez-vous qu'un procès de trahison aux lords Marlborough et Russell retentirait dans les trois royaumes!
— Que faire enfin, Sunderland? faut-il me laisser déborder ? On pourra donc tout impunément !
— Suivez une simple maxime d'État :
dans un pays comme l'Angleterre, s'attaquer
aux lords y à ceux qui vous ont donné la couronne est un contre -sens, une foUe.
Rusçell et Marlborough sont deux grandes têtes; les faire tomber, c'est tenter une révolution. Il faut les avoir pour vous, les ménager sans les craindre. Vous avez besoin de la princesse Anne; elle est héritière de ce royaume : vous Favez blessée; que Marlborough serve d'intermédiaire à votre réconciliation. Sire, signez Tordre de la liberté , et je réponds du reste.
-^ £t la conspiration , Sunderland l
•— Attaquons-nous aux têtes sans consistance; frappez ce tas d'intrigans, de petits agens subalternes , qui remuent les trois royaumes; mais gardez-vous de toucher à l'épiscopat, aux lords, au parlement; tout cela doit vous servir, viendra à vous, avec
— gale temps et une forte volonté. La main qui veut tout briser e^t souvent emportée; ménagez tout ce qui peut vous être utile ; que Marlborough sache que vous connaissez ses projets y et que vous lui pardonnez; rendez à Russell la flotte; au bout du compte, une trahison qui a eu pour résultat la victoire de la Hogue peut bien se gracier; on ne trahit pas deux fois à la tête d'une armée. La clémence envers qui peut vous être utile , et l'eiemple contre tous ceux qui disparaissent d'un État sans bruit, voilà votre politique. Vous parlez du duc de Berwick et de sa fuite en Ecosse; nous avons im remède : le klan de Glencoe n'a pas prêté serment d'allégeance Vous savez les statuts » Et Guillaume répondit : « Je les
connais 9 et qu'on les exécute! »
Zramaction.
En ce moment lord Bentinck^ capitaine de la garde hollandaise^ entra dans le cabinet du roi , et lui remit un billet ^ sur lequel était écrit un seul nom. Guillaume le prit^ et de sa main le rapprocha des yeux de Sunderland.
<c Lord Shrewsbury ! dit le ministre.
— Lui-même; je l'ai mandé, précisément dans ces vues de transactions et de ménagemens dont vous me parliez tout à l'heure.
— Je savais à Votre Majesté trop d'avenir dans la pensée pour croire qu'elle se laisserait aller aux emportemens d'une trop cruelle douleur. Shrewsbury est le plus loyal des jacobites; on peut se fier à sa foi. »
Et Sunderland se retira, saluant d'un sourire d'affection le fils de la grande douairière, que lord Bentinck introduisait dans le cabinet.
Le roi Guillaume fit un signe de sa main
à Slirewsbury, qui entrait d'un air digne et calme.
a Milord, je vous ai mandé auprès de moi, dans un momait où les hommes s'oublient assez eux-mêmes auprès de la tombe pour que vous puissiez ajouter foi à mes paroles. Marie n'est plus, et mon règne commence. Milord, je suis fatigué des wighs; partout ils mettent des entraves à mon gouvernement, avec leurs principes exagérés de liberté et de résistance. Je ne puis plus rien pour l'Angleterre ; ils manient la majorité de mon parlement; incapables d'affaires, ils visent à la popularité par des tracasseries : car lorsque une tête politique est nulle^ elle a encore une ressource, c'est de crier fort à la trahison. Je vois l'administration des trois royaumes, sans luiité, tomber en lambeaux. Dans cette situation, mon dessein
arrêté est de m'adresser aux torys; eux seuls comprennent la prérogative royale et les droits de la couronne. J'appelle des hommes de pouvoir et d'honneur, et^ Milord, je vous offre le poste de secrétaire d'État de ma maison, que vous avez abdiqué lors de l'expédition de Jacques en Irlande. »
Shrewsbury, un moment étonné, reprit avec l'expression d'une grande modestie :
a Les mêmes motifs qui me firent alors abdiquer me dictent encore aujourd'hui un refus à Votre Majesté.
— Ces motifs ne seraient-ils pas, Milord, une dernière conférence que Votre Seigneurie aurait eue avec le jacobite Montgommery?»
Shrewsbury, pâle et troublé de ce que Guillaume savait toute la conspiration de Saint-Germain , répondit :
« Mes sentimens sont bien connus de Votre Majesté : elle ne doit pas être étonnée de trouver mon nom en certaines af*faires.
— Milord , r^rit Guillaume , je ne ferai point ici ime scène d'Auguste et de Cinna; je sais la valeur des hommes ; et vous me connaissez trop bien pour supposer que je me targue de généroisité et de pardon k votre égard. Quand je fais un acte, j'ai en vue le pays et les intérêts de ma couronne ; si je me rapproche de vous, c'est moins encore par la juste estime de votre carac* tère que par l'Utilité qile j'y trouve. Vous avez conspiré, vous conspirez contre moi
encore ; vous êtes uni à quelques torys mécontens. Voyez là- bas sur cette table , vos lettres y sont; je pourrais vous intenter à tous un procès de haute trahison ; l'opinion serait pour moi, et votre tête me répondrait de l'avenir..,.. Mais je ne veux point vous avoir par la peur, dit Guillaume s'approchant de la table, et jetant toutes ces lettres dans le feu : les preuves sont en œndres; j'en appelle à votre raison et à votre patriotisme^
— Et le vieux dévouement de mes ancêteres! s'écria milord Shrewsbury; puis-je effacer l'honneur de mon blason?
— Votre honneur! Shrewsbury, reprit Guillaume en lui pressant les mains; écoutez-moi ! Tant que la cause du roi Jacques a eu quelque chance , je conçois que vous lui
ayez sacrifié votre épée; je ne blâme pas ces dévouemens, et Bentinck m'en donnerait ici l'exemple, sans doute; aussi ai-je accepté votre démission lors de l'expédition de Jacques II en Irlande. Il y avait doute , hasard des batailles. Votre bras a dû se donner à qui était votre coeur. Mais aujourd'hui, à quoi se réduisent les chances d'une restauration? à quelques complots souterrains que votre loyauté repousse contre ma personne ou contre l'Angleterre ! Ainsi rapetissée , pouvez- vous servir encore cette cause ? Laissez à milady douairière de Shrewsbury ces larmoiemens de femmes; vous êtes homme politique, je vous offre une chance de service au pays; il ne vous appartient pas de le refuser.
— Mais mon parti criera à la trahison; et c'en est une, Sire!
— Une trahison ! le mot est bien trouvé lorsque je viens de jeter là au feu des preuves d'un abandon de sujets bien autrement grave. Votre parti, Milord, se compose, comme tous les partis possibles, de fous et de gens sages; les premiers, il serait insensé de les rattacher; ils mourront avec leurs préjugés plus ou moins honorables, n'importe; les sages applaudiront à votre exemple; car, après tout, que leur apportez-vous? le pouvoir : or, que Éait le nom de celui qui règne? Ce que veulent les partis, ce qu'il doivent vouloir, c'est la direction des affaires , et je les mets dans vos mains : puis-je compter sur vous, Shrewsbury ? »
Et le comte , accoudé sur la table de travail, paraissait absorbé dans ses idées; des larmes tombaient de ses yeux.
a Shrewsbury, lui dit Guillaume, ayez moins de cœur et plus de tête; voyez l'Angleterre agitée par les factions , le pays désolé, les grandes familles désunies, la France prenant force de nos débats intérieurs. Un peu de soulagement apporté à tout cela ne vaut-il pas l'abandon de quelque fidélité de race?
— Votre Majesté ne sait-elle pas toute la puissance d'une dynastie, lorsqu'elle se rattache à votre maison par les bienfaits et les souvenirs? .
— Eh bien , Milord , concilions tout : acceptez ce que je vous offre, et je dépose dans votre sein le secret de mon avenir.
La mort si subite de ma femme , le désir de mettre un terme aux maux de l'Angleterre , m'ont fait prendre la résolution de négocier
avec la cour de Saint-Germain pour savoir si Jacques consentirait à abdiquer en faveur du prince de Galles, qui, élevé en Angleterre et au sein de son Eglise , serait appelé après ma mort à la couronne. Cette négociation vous va-t-elle? satisfait-elle complètement votre conscience et votre opinion?
Qu'en dites-vous , Milord ? »
Et Shrewsbury se précipita aux genoux de Guillaume et lui baisa les mains :
a J'accepte , Sire , avec orgueil et gloire ! »