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Tout retentissait des vivats, des éclats d'une joie domestique dans le noble château de Shrewsbury; la douairière s'en revenait de Saint-Germain où elle avait assisté au grand baptême; toutes les vieilles jaco-
bites de la contrée s'étaient rassemblées en réunion générale , et la douairière de Shrewsbury n'avait pas assez de paroles pour raconter toute la belle cérémonie et comment le roi Jacques n'était pas impuissant, pas plus que Charles ii d'amoureuse mémoire. C'était une de ces réunions comme j'en ai vu quelquefois , des dames de charité ou des quêteuses de paroisse; car que peut -on faire quand on est douairière, si ce n'est rendre le pain bénit! L'ex-mairesse, vénérable doyenne, n'avait pas manqué de demander les détails, l'ordre et la marche des pompes de Saint -Germain; quel tabouret chaque dame titrée occupait à la droite et à la gauche du grand lit de parade de Sa Majesté la reine d'Angleterre , de présentement , à Saint -Germain.
Cependant un air de tristesse régnait sur
— Ul —
le front de la douairière, et Élisait contraste , avec Tenthousiasme général qu'inspirait le bonheur d'avoir joui de la vue de Sa Majesté légitime, et d'avoir reçu sa gracieuse accolade; on savait bien que le duc deBerwick s'était sauvé et qu'il n'était point dans les mains du prince d'Orange; mais lady Shrewsbury pouvait-elle oublier, et tous les assistans le savaient comme elle, que le duc de Berwick avait été dénoncé par lady Arabella Russell, sa propre nièce ! Quelle tache pour une noble race! quelle bande noire ne £allait-il pas appliquer à son blason !
a A-t-on des nouvelles du duc deBerwick?
dit tristement l'ex-mairesse ; j'ai su qu'il s'était réfugié en Irlande, en Ecosse peut-rétre, où tant de partisans le protégeront.
— Dieu sauve sa tête chérie ! répondit lady
Shrewsbury ; ma famille a assez de torts envers le noble jeune homme. »
Et de grosses larmes tombèrent des yeux de la vieille duchesse.
a Ne parlons pas de cela , reprit lady Seymour; c'est un mystère qui s'éclaircira en l'honneur de votre race; n'est-ce pas encore un mensonge de ce prince d'Orange qui compromet ainsi les meilleures maisons !
ne serait-ce pas une simple dénonciation de domestiques?
— Dieu vous entende , Milady ; en tous les cas, je laverai ma race de cette tache malheureuse ! Je donne à Sa Majesté le roi Jacques de nouvelles preuves de dévouement; chut ! chut ! dit-elle en se levant pour vérifier à toutes les portes si personne n'écoutait:
vous savez , Miladys, que j'ai amené avec moi de France un agent secret de la restauration ?
— Un agent secret ! dirent à la fois toutes ces douairières , un agent secret de la légitimité! où est donc cet homme respectable? »
Et aussitôt milady Shrewsbury ouvrit une porte dérobée, et M. L'ioyd parut rayonnant au milieu des nobles dames. Est-il une position plus heureuse, lorsqu'il ne se fait pas pendre, que celle d'un agent secret tombant au milieu des femmes de son parti ? Que lui comparer, si ce n'est l'aumônier d'un couvent, fêté et caressé par un essaim de fraîches et gentilles nones, accablé de bonbons, et périssant comme Vert^ Vert sous les dragées?
M. L'ioyd salua profondément cette res-
pectable compagnie , et l'on se mit à l'interroger sur le succès prochain de la cause royale.
<c Ceci durera-4-il long-temps? disait lady Seymour.
— Pas six mois> n'est-ce pas? répétait Tex-mairesse.
— Quelle tyrannie ! disait une autre.
— Atroce gouvernement! » répliquait la douairière de Shrewsbury.
M. L'ioyd ne savait qui entendre et à qui répondre ; tant de questions se pressaient , se multipliaient!
« Miladysy calmez- vous! calmez -vous!
nous parviendrons au résultat désiré, mais . de la prudence, de la modération.
— Du calme! de la modération! répéta l'ex-mairesse avec une espèce de rugissement. Et comment avoir du calme après tout ce qui se passe? Non ! il ne faut pardonner à personne ; il faut que Sa Majesté le roi agisse dans toute la plénitude de son pouvoir, et qu'il fosse pendre tous les malpensans.
— Tous! tous, certes! sans exceptions répondirent toutes ces femmes en chœur
~ D'abord, lord Sunderland.
— Le duc de Marlborough !
— Puis la majorité des lords.
— La chambre des communes en masse.
— Puis.
— Mon Dieu, dit M. L'ioyd, vous ne laisserez donc personne pour saluer l'avènement de notre royal maître Jacques ii, roi d'Angleterre?
— Oui, Sir, des gens comme nous, des fidèles sujets; les Ladys qui ont baisé la main à leur gracieux souverain Charles ii d'amoureuse mémoire!
— Voilà un trône bien étayé, répéta entre ses dents M. L'ioyd, et ma foi tout ceci me rattacherait bien au prince d'Orange. »
On entendit un grand bruit dans la cour, les pas des chevaux se pressaient.
« Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il? » s'écria la douairière avec émotion.
Un valet de pied vint annoncer lady Arabella Russell. La vieille tante n'avait pas fait encore une réponse, que la jeune iady entra pâle et en désordre.
La douairière s'écria : « Vous ! Milady ?
— La reine n'est plus ! le duc de Berwick le proscrit! Anna Perkins sa concubine!..... »
Elle s'assit presque évanouie.
a Milady a perdu la raison , dit l'ex-mairesse.
— Ma nièce ! » et la douairière de Shrewsbury lui tendit les bras. « Pauvre nièce !
— Punition du ciel, répéta tout bas lady Seymour, pour avoir trahi le prince légitime.
— Otez-moi de dievant les yeux ce spectacle f les flammes \ ce palais! le duc de Berwick! cette (&axme\ Anna Perkins !»
Elle a perdu la raison.
Et M. Lloyd , qui avait reçu un billet de Londres , le lut ainsi à la compagnie :
« Le duc de Berwick a eu une conférence « secrète avec Guillaume; reconnu par lady « Arabella Russell, il a été dénoncé par elle; « le due allait être saisi dans le parc , lors- « qu'un violent incendie a éclaté ; on en « accuse le duc de Berwick; le palais est en a cendres- Le comte de Shrew^iry accepte a la place de secrétaire d'État. »
— Mon fils secrétaire d'État de l'usurpateur! s'écria la douairière de Shrewsbury, et ArabeUa Hussell ma nièce! la malheureuse ! dénoncer pour la seoonde fois un Stuart! quelle fatalité^
— Oui , toujours lady Russell sur les traces du duc de Berwick et de sa complice! répondit avec une voix altérée et puissante la jeune lady.
— Et qu'a de commun cette existence avec la tienne ?
— Qu'a de commun? la passion ! Et vous ne savez pas tout ce qu'il y a dans une femme qui voile l'image de son époux j et cela pour être trahie , sacrifiée à une misérable concubine que l'on voit heureuse et tendrement aiix^ée ! »
Et toutes ces douairières l'écoutaient; toutes pensaient : ce n'était pas comme cela au temps du galant Charles ii; il y. avait moins de remords !
« Shrewsbury est secrétaire d'État , un tory au pouvoir! le duc de Berwick a eu une conférence avec Guillaume, murmura M. L'ioyd, et je n'y étais pas? qu'a-t-on pu y dire et y convenir ? a-t-on pu agiter une question royale sans moi?»
Et cela l'occupait plus que l'incendie d'un château et la folie d'Arabella Eussell ! car une conférence est une chose inestimable pour un agent secret : c'est sa préoccupation et sa manie; grands et petits, nous tendons tous, dans notre sphère, à nous donner de Timportance! et mannequins politiques que nous sommes, nous jouons
tous notre rôle sur des échasses. Le regard du peuple a quelque chose de l'œil du taureau qui grandit ceux qui le conduisent et le trompent : autrement que de petits hommes n aurait- il pas broyés de sa main de fer?
Ceô (Bcûf^m» et leô 3viat(ifaw.
« Te voilà enfin dans la vallée de Glencoe , et ce n'est pas sans peine, dit Tom au duc de Berwick , en abordant dans un de ces vallons nuageux qui séparent les sombres montagnes d'Ecosse.
— Que le nom est bien choisi! répondit miss Anna; vieille demeure de Fingal, elle a retenu le nom de Vallée des
" larmes !
— Quel klan habite ici? demanda le duc ^de Berwick , rompant un long silence , tris-
teniient agité par la pensée d'Arabella.
— C'est la famille des Macdonald^ fidèle à ta race, reprit Tom, montagnards stupides qui s'attachent à une famille comme à un culte !
— J'aperçois des uniformes anglais : la vallée serait-elle entaHe! » Et le duc de Berwick regardant la couleur des uniformes:
(c C'est le régiment de brd Argyle , en garnison ici sans doute; pauvres Macdonald ! vous payez cher votre fidélité ! »
Un soldat passa tout auprès du duc de Berwick.
« Camarade , lui cria-t-il en mauvais écossais, pourquoi tant de compagnies dans ce vallon?
— Vous n'êtes donc pas de ces contrées?
lui répondit le soldat avec un ton brusque; remerciez-en Dieu, car le lord colonel nous fait faire bonne et grande chère aux dépens des montagnards; voyez plutôt. »
Et il montra une troupe de ses camarades qui chassaient devant eux plusieurs boeufs, et portaient ies oies avec leurs blanches ailes passées à travers la bandoulière de leur mousquet.
« Il fait ici bon vitre, et cette garnison
vaut bien celle de Portsmouth et de Plymouth.
— Tout ton régiment n'est point dans la vallée de Glencoe? continua le duc de Berwick.
— Ah ! mon dieu non : dix compagnies entourent ce diable de fort de Bass , qui se pavoise toujours du drapeau des Stuarts; quels hommes que ceux qui se défendent ainsi ! Imaginez qu'ils ne sont là dans cette bicoque que dix ou douze soldats ou plutôt des diables, et depuis quatre ans ils font damner les grenadiers d'Argyle, qui certes ne sont ni les moins braves ni les moins rudes à l'assaut.
— Admirable courage ! s'écria le duc de Berwick.
— Et pour qui tout ce dévouement? ajouta Tom.
— Il y a de la magie > reprit le soldat ; ' lord Argyle voulait les avoir par famine; ils ont imaginé de faire monter les vivres au moyen d'un bateau qu'ils hissent jusqu'au haut de la muraille : d'où viennent ces vivres ? tout le monde l'ignore ; mais j'entends le cornet qui sonne l'appel de midi, et le capitaine Campbell n'est pas tendre. »
Le soldat se retira pour rejoindre sa compagnie qui se rassemblait autour de l'habitation de Macdonald.
Le duc de Berwick demeurait soucieux avec cette triste pensée d'Arabella qui le préoccupait. Qu'allait-il faire dans ce pays ? il savait les opinions du comte de Montross et de plu-
sieurs lords d'Ecosse , le dévouement de tous les klans écossais à sa race. Il pouvait fugitif passer en toute sûreté à travers les montagnes pour gagner la mer et s'y embarquer ; cette idée lui répugnait. Etre au milieu des amis de sa cause, les voir persécutés pour leurs opinions y et puis les abandonner sans prendre l^s armes, sans partager leur péril , sans exposer sa tête à une communauté de dangers , c'est ce que les nobles âmes ne peuvent comprendre. On fera de beaux livres contre la guerre civile, contre ces soulèvemens de gentilshommes fidèles et de paysans armés de croix ; philanthropes pusillanimes qui ne savent pas tout ce qu'il y a de grand et d'énergique dans 1«5 têtes qui se sacrifient!
a J'irai chez Montross, dit le duc de Berwick, et nous arrêterons enfin ce qu'il est possible de faire pour réunir les braves
montagnards et marcher contre ceux qui les oppriment.
— Fières troupes que les Ecossais, dit Barclay y digne race des montagnes!
— Fières troupes, sans doute, répondit Tom, quand elles saisirent le glaive du Seigneur, quand elles firent la guerre pour le covenant contre les vieux droits d'une race de rois!
— Silence, Tom, répondit Barclay; ne cesseras-tu de nous parler de ta république et de tes saints, bons à pendre tout au plus aux vieilles murailles d'Edimbourg!
— Le berceaii des Stuarts pourrait-il produire autre chose que des miracles ? ajouta miss Anna.
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— Le château du comte de Montross , chef de la famille de Graham ^ est à deux lieues deGlencoe^ sur le penchant de la montagne j si je connais bien ma carte d'Ecosse , dit le duc de Berwick ; et après quelque temps de marche sur des coteaux verdoyansy on découvrit à droite les antiques constructions du château : c'était en quelque sorte la Grotte de Fingal^ à laquelle la féodalité avait adapté les caractères indélébiles de son passage ; les grandes tours crénelées, les fossés profonds et cette architecture découpée qui frappe tant l'imagination. A mesure que les nuages se dissipaient, on voyait se développer ce large contour de murailles qui formait la triple enceinte; plus loin une noire foret des bardes, au midi de gras pâturages, et au milieu des troupeaux nombreux qui se disputaient l'herbe des champs; quelques postes
de scddats anglais du régiment de lord Argyle étaient distribués dans la plaine pour surveiller les mouvemens des montagnards.
Lorsque le duc de Berwick arriva au château du comte de Montross, il y avait réunion secrète des klans jacobites* et de quelques envoyés irlandais qui proposaient un soulèvement contre l'oppression* Le duc de Berwiqk ne se fit point annoncer sous son nom véritable; Montross ne le connaissait pas; il voulait pourtant se réunir à lui et diriger la révolte de FÉcosse et de l'Irlande.
<x Un gentilhomme du Northumberiand demande à parler à lord Montross, dit sir Georges Barclay, et nous sommes de sa
* J'ai pris le mot Uan indifiéraiiment dans sa signification naturelle de tribu ; puis par ellipse , comme le titre da chef de la triki , et pour éviter des périplM«te$.
suitQ : il s'adressait ainsi à un des pages écossais, lutins brillans qui peuplaient la cour du noble lord.
— Soye* les bienvenus, jamais l'ho^italité ne fut refusée à de braves gens comme VOUS} et quoique vous soyez de race anglaise, nous viderons la coupe dans la grande salle du festin. Nous aurons bonne compagnie ce soir, car tous les klans des montagnes sont réunis autour de la table de chêne où venait boire le victorieux Fingal!
— Et parmi tous ces klans, quel est Iç plus noble, le plus respectable, le plus fidèle aux-$tuarts? dit miss Anna.
— C'est Macdonald et sa nombreuse famille; c'est Macdonald avec les cinquantecinq mâles de sa race. »
Et la cloche du château sonna à tout branle pour annoncer l'arrivée des étrangers.
On les fit passer dans une grande pièce où ils se lavèrent les mains et les pieds ; on fit circuler à la ronde une coupe que remplissaient quelques Ecossais au costume national, et aloris les uns et les autres se pressèrent les mains en signe d'hospitalité.
Bientôt lord Montross vint lui-même visiter les étrangers. Comme il avait beaucoup connu Jacques u , et que les traits des Stuarts étaient gravés dans sa mémoire, il fut vivement frappé des caractères de ressemblance qu'avait avec ses souvenirs la belle et noble physionomie du duc de Berwick; il reconnut cette main surtout, dénonciation traditionnelle. Montross le prit à part, sous prétexte de visiter le château :
ce II serait difficile, Milord, de cacher votre origine; elle est gravée sur chacun de vos traits, dans chacun de vos regards; je connais assez les tristes aventures du duc de Berwick pour supposer ^ue la fortune a pu le jeter parmi les fidèle» môntagnard& d'Ecosse.
— Je n'ai pas besoin de dissimuler avec vous, Milord, je confie ma tête à votre loyauté; je suis le duc de Berwick, digne en tout point de m'associer aux nobles efforts des Écossais.
— Oui , ils seront grands et nobles, duc de Berwick; voyez cette longue réunion de klans tous assis autour de la table de Fingal ; chacun porte sous ce costume grossier un cœur loyal , prêt à se sacrifier pour Jacques ii et son descendant le prince de Galles. »
Le duc de Berwick apercevait en effet, dans une immense galerie , cette nombreuse troupe de klans^ chacun revêtu de ia couleur distinctive; quelques Irlandais étaient méléâ k eiix et paraissaient fraterniser, quoique cependant une discussion asseii: vive fût engagée. En jetant les yeux sur ces Irlandais, le duc de Berwick n'eut pas de peine à reconnaître ses amis avec lesquels il avait combattu à la Boyne; parmi eux se distinguaient O'Connor, O'Donnel , O'Mahony ; le duc leur fit signe en mettant un doigt sur là bouche qu'il ne voulait point être reconnu, et ses amis se bornèrent à lui serrer vivement la main et à saluer sa bienvenue.
« Que la paix soit avec vous , dit en entrant le comte de Montross^ continuez sans alarmes une discussion sur les moyens de sauver l'Ecosse et llrlande; ces étrangers qui nous
demandent l'hospitalité combattront pour la même cause. » Et tous les klans se levèrent pour saluer le duc de Berwick et ses compagnons.
« Eh bi^n ! dit ODonnel, la question est tout entière sur le serment du Test ; il doit être révoqué; il ne peut plus exister; la contre-révolution qui renversera le prince d'Ofânge doit être plus encore catholique que politique.
— Nous voulons notre foi et nos vieilles franchises écossaises^ telles que notre parlement les avaient stipulées , répondit Macdonald.
— La nation irlandaise est pour le moins aussi digne d'obtenir son affranchissement que l'Eglise presbytérienne; et pourquoi lui
refuserait-on, à elle aussi, son Eglise, ses évéques et sa liberté?
— Bien , dit le klan de Glencoe , mais cette religion c'est le papisme qui opprime depuis si long-temps les peuples d'Ecosse et d'Angleterre; pour vous en .convaincre, allez entendre les sermons de l'évéque de Glascow.
— Nous ne voulons plus en Irlande un clergé schismatique qui dévore les (Urnes de nos paroisses catholiques.
— Pourquoi le peuple a-t-il persisté dans son erreur du papisme? dit le klan avec chaleur.
— Valait-il mieux adopter le schisme et abdiquer sa foi comme Henri viii ? répliqua O'Mahony. »
Les personnalités devenaient vives , et il y avait loin de là au système de conciliation qu'on voulait adopter; il existait des haines y une antipathie nationale entre les Ecossais et les Irlandais y et il était bien difficile de les réunir dans un but conunun; telle était cependant la pensée du comte de Montross.
a Que voulons-nous tous, mes amis? continua le noble lord , restaurer la couronne de nos anciens maîtres les Stuarts; il sont Ecossais d'origine, et les vieux chefs de ces contrées se souviennent de la race qui gouverna leurs ancêtres ! Vous , nobles Irlandais, vous saluerez le chef catholique. Qu'importe le motif? n'avons -nous pas tous la même affection, n'allons-nous pas au même résultat?»
Et tous répondirent en chœur :
« C'est vrai , noble lord , c'est vrai.
— Et que devoM*nôm faire maintenant?
— Nous réunir pour renverser la faible digue qui vous empêche de revoir vos princes légitimes ; je fais un appel à votre loyauté ; qu'à un signal donné, l'Ecosse et l'Irlande se soulèvent en armes.
— C'est ce qui est déjà préparé , répondirent les klans; les montagnards sont prévenus. Au premier son de la cornemuse et quand le feu paraîtra sur les hauteurs, ils devront descendre de leurs demeures, et se rassembler sous l'étendard de leur chef
— L'affaire est faite depuis long-temps en Irlande, s'écria O'Mahonyj tout est prêt, et si nous avions des fusils , des munitions et
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quelques mille livres sterling, quarante mille Irlandais pourraient opérer contre l'armée orangiste.
— Voilà bien des moyens, répliqua le duc de Berwick; plus qu'il n'en faut peut-être, mais l'important est de les organiser : la cause de la loyauté a péri faute de s'entendre; elle est pourtant si ]belle, compagnons, qu'onr pourrait bien lui sacrifier quelques inimitiés nationales , quelques souvenirs , quelques antipathies de famille. Le roi Jacques sait vos desseins; il applaudit à vos efforts, nobles Irlandais! Braves montagnards, encore quelques jours, et l'étendard des Stuarts sera relevé. »
Ces paroles excitèrent de l'enthousiasme ; Macdonald prenant la main du duc de Berwick, lui dit ;
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« Le 25, tous les klans seront en armes j je t'en donne ma parole. »
£t Tom murmura dans ses dents :
« Vieillard imbécile, et pour quelle cause?
si c'était au moins pour la sainte république d'Angleterre ! »
€t Ma»»aat iBit iSt^Umot.
« Des étrangers parcourent les montagnes ! alerte, colonel! »
Ainsi s'exprimait un jeune capitaine dans le costume national d'Ecosse , accourant
sous la tente de milord Argyle, commandant le régiment campé dans la vallée de Glencoe.
« Quelques nouvelles tentatives du comte de Montross, capitaine Campbell, intrigant actif qui remue tous ces klans, et les porte à la révolte contre le roi Guillaume! et quelle est leur mine ?
— Pardieu! je ne les ai vus que de loin; l'un est grand , avec des traits prononcés et remarquablement nobles et beaux !
— Silence, capitaine! les dépêches du conseil privé me signalent le duc de Berwick ! Serait-ce lui qui viendrait troubler la paix des montagnes?
— Le duc de Berwick! colonel; quelques
hommes^ et je Tarrête, serait-il dans le souterrain le plus secret du château de Montross !
— Le château de Montross est inviolable, capitaine Campbell; Sa Grâce a de vieux privilèges, et nous ne pouvons approcher de ses créneaux !
— Pitoyable système qui nous expose à la révolte des klan^; le proverbe écossais ne dit-il pas : « Une fois la tanière forcée, l'our^ a est pris!»
— La révolte n'e^t point k craindre, capitaine ; et je compte sur vous j écoutez. »
Et milord Argyle conduisit Campbell dans un lieu écarté, afin de n'être pas entendu.
ce Etes-vous dévoué à Sa Majesté le roi Guillaume^ Campbell?
— Comme à ma mère, colonel.
— ' Ferez-vous tout ce que le bien du service royal commande ?
— Je le ferai !
— Eh bien, Campbell, lisez ces dépêches! »
Le capitaine les prit, les parcourut à plusieurs reprises, tandis que lord Argyle, les yeux fixes, l'air inquiet, saisissait toutes les impressions de la physionomie du capitaine.
a Ce n'est que cela? » dit Campbell
avec sang-froid.
Et milord Argyle frémit.
a Ce sera fait cette nuit , colonel.
— Tous, sans en épargner aucun,
aucun», continua milord Argyle, avec une tristesse dubitative.
Campbell fit un signe approbatif :
«Milord, y aurait -il ma femme et mes fils dans tout ce klan?
— A neuf heures tout doit être fini ; lord Sunderland en fait une condition expresse; si Ton connaissait l'ordre du conseil avant l'exécution, tout serait compromis; Macdonald est puissant parmi les klans; une parole, et le- feu, signal de guerre, paraîtra encore sur ces montagnes. Campbell , votre
compagnie est, je crois, de même race que la famille de Macdonald.
— De la même race, colonel; nous nous sommes enveloppés des mêmes plaids; cela nous donne des facilités pour pénétrer dans sa demeure.»
Et le capitaine réunissait ses Écossais, s'acheminait vers le nord de la vallée.
Quel spectacle magnifique qu'une de ces grandes chaînes de montagnes qui mêlent leurs pics aux cieux! Là, tout est sublime, tout est nature primitive; je crois que dans ce terrible bouleversement qui a tant râpe* tissé la nature humaine , Dieu a oublié les Alpes et les a laissées là commue un témoignage 4e répoque des Géans.
Les montagnes d'Ecosse ne sont pas les Alpes y mais elles ont quelque chose de plus pittoresque y parce qu'elles conservent une population plus nationale^ moins corrompue par les races d'étrangers; qu'est-ce que la Suisse maintenant? un lieu de passage et de chaises de poste , où l'on trouvera bientôt toutes les nations, excepté des Suisses!
C'était dans une de ces pittoresques vallées, celle de Glencoe, qùeMacdonald, vieux klan , s'était retiré en sortant du château du comte de Montross. Il était là entouré de toute sa raee^ génération fidèle qui n'atait point encore prêté serment à Tusut'pateur; il racontait les anciennes prophéties des veillards de file de Skyes^ légende amssi sainte que celle de Fin^, et du tombeau de Te»chanteur Merlin dans le pays de Galles.
Est-il quelque chose de plus doux à en-
tendre que les vieilles légendes de la patrie ^ quand elles ne sont point desséchées par la main pesante de quelque érudit de l'académie des inscriptions? Et Flora, l'aînée des filles de Macdonald, chantait quelques unes des ballades jacobites :
« Que Dieu sauve le roi , que Dieu conserve notre seigneur le roi , qu'il le rende victorieux , heureux et glorieux pour régner long-temps sur nous.
a Bon courage à tous les sujets fidèles , grands et petits^ qui rappelleront le roi, le seul roi qui ait le droit de régner } son retour peut seul sauver la Grande-Bretagne! »
Et les klans de Macdonald répétaient en chœur/ au son de la cornemuse :
« Que Dieu sauve le roi. »
Le plus puissant des mâles du klan entonna d'une forte voix ces paroles de guerre :
« Dors, ma bonne claymore, dors sous \a. bruyère épaisse entre ces deux rochers 5 dors, ma bonne claymore, puisque l'honneur de l'Ecosse sommeille j dors jusqu'au jour où le signal du réveil nous sera donné par un autre Montross ou un autre Dundee.
« Reste cachée, ma bonne claymore, sous l'épaisse bruyère, puisqu'ils t'ont proscrite, toi aussi j proscription glorieuse que tu partages avec la race de nos rois 5 aimerais-tu mieux voir un traître se mirer dans ta lame polie ? Que dirais-tu, si ton acier fidèle devenait un glaive régicide dans les mains des bourreaux de Marie et du roi Charles ?
« Reste donc cachée , ma bonne claymoie. »
Au loin le cornet à bouquin et le bruit
monotone de la cloche osseuse annonçaient la paisible rentrée des troupeaux , lorsqu'on frappa avec assez de force à la porte de la maison du klan.
« Ouvrez, au nom de Sa Majesté le roi, nous vous demandons l'hospitalité!
— Qui peut frapper ainsi? répliqua Macdonald.
— Le capitaine Campbell, du régiment de milord Argyle, de race écossaise comme vous.
— Soyez le bienvenu, capitaine, car il y a de vieux souvenirs d'hospitalité entre votre klan et le nôtre. Votre trisaïeul s'assit à ce foyer, et nous jurâmes éternelle alliance !
— En effet, Macdonald et nous, sommes cousins , si je ne me trompe. » ^j^
En disant ces paroles la porte s'ouvrait, et les soldats du capitaine se dispersaient dans l'humble maison du klan; et ses filles et sa femme leur offraient du fromage , du pain et du lait, pour fêter leur bonne arrivée; et tous buvaient, mangeaient ensemble comme de joyeux convives !
« Chantez, chantez, mes filles, les vieilles ballades écossaises en l'honneur de Fingal » , répétait le vieux klan ; « contez comment les sons de sa harpe d'or ébranlèrent ces saintes vallées»; et Campbell encourageait les jeunes filles qui disaient en chœur les souvenirs de la patrie.
Cependant le capitaine portait souvent
les yeux sur sa montre en argent grossièrement travaillée, pendue à sa ceinture de cuir.
a Encore une heure», dit'il à voix basse au sergent de la compagnie, qui le regardait avec des yeux fixes et ternes !
Et la troupe formait des danses joyeusies pour distraire la longue veillée d'automne!
La belle chevelure blanchie de Macdonald paraissait au milieu de ses jeunes filles comme des flocons de neige parnfii des roses.
Le capitaine semblait prendre plaisir à ces innocentes distractions , comme s'il n'avait été occupé d'autre chose; il se manife&r tait un échange de gaieté, dç confiance et d'hospitalité.
Et Campbell dit :
« Soldats 9 l'heure est arrivée! »
Le son lugubre du cornet se fit alors entendre , et les Écossais d*Argyle se précipitèrent sur le vieux Idan, tandis que le capitaine lisait :
« Guillaume roi ! Le klan des Macdonalds ayant refusé le serment, est mis hors la loi commune ; lord Argyle exterminera tous les mâles par le glaive , comme coupables de haute trahison. »
L'on entendait de minutes en minutes des détonations dans la vallée; tantôt un enfant trouvait la mort sous la balle de fer , tantôt elle perçait le sein du vieillard. La tête de Macdonald fiit envoyée au château de Montross avec ces seuls mots : « Condamné lui et sa race pour refus de serment d'allé-
geance » ; et la terreur fut si grande parmi les klans^ que le duc de Berwick ne put réunir dix hommes des montagnes pour commencer la guerre !
Cette épouvantable mesure avait été conseillée par lord Sunderland. Il avait ménagé les grands; mais les petits, que lui importait? il épargnait lord Montross comme le duc de Marlborough et Russell ; mais pour les klans des montagnes, il avait dit :
« Qu'une race d'entre eux soit éteinte , et cet exemple évitera le soulèvement de l'Ecosse et les intrigues du duc de Berwick! »
BtpavtM'€c0»iit.
La triste exécution du klan Macdonald avait jeté la terreur parmi tous les highlanders ; il n'était plus possible d'espérer l'insurrection de l'Ecosse en faveur des Stuarts; telle
était Topinion de Montross : il conseilla au duc de Berwick de gagner la France et d'y espérer un temps meilleur, pour venir ensuite seconder le mouvement des amis de la cause jacobite en Angleterre.
(c Demain nous attendons un corsaire de Saint-Malo, ajouta le noble lord : nos montagnards connaissent les sentiers les plus inaccessibles qui bordent les cotes, abandonnez-vous à leur dévouement, duc de Berwick.
— Pourquoi ne pas rester et combattre ?
s'écria Barclay; les faibles femmes fuient le danger; mais un royaliste meurt pour sa cause; c'est dans l'ordre.
— J'ai juré sur le tombeau de mon père, dit Anna , de ne plus quitter les Trois-
Royaumes qu'après la restauration du trône des Stuarts.
— Qu'irons-nous faire en France? ajouta le duc de Berwick tout pensif; voir notre maison humiliée mendier des secours étrangers y subir la pitié de M"' de Maintenon!
— Duc de Berwick , continua Montross^ réservez-vous pour de meilleures circonstances; que vos amis restent en Ecosse ^ ceci peut être utile ; qu'ils essaient d'engager des luttes particulières, cela peut nous servir encore; mais vous, duc de Berwick, vous ne pouvez paraître que sur un vaste champ de bataille; ne vous compromettez pas dans des affaires d'avant-postes.
— C'est en Irlande qu'il faut tenter la
guerre y s'écria OTVfahony en invoquant Jésus- Christ et la sainte Eglise romaine.
— Que pourrait £aire l'Irlande sans l'Ecosse? répondit Montross.
— En Ecosse ou en Irlande, la bataille doit se donner forte et grande ! ajouta Georges Barclay.
— Et faire triompher la cauçe royale !
dit Anna.
— Et comment quitter mes amis? s'écria encore avec chaleur le duc deBerwick, et vous, mon compagnon fidèle, en s'adressant à Anna.
— Milord, reprit Anna les yeux pleins de larmes, ce n'est pas la seule violence que
j'aie faite à mon âme pour le service de votre maison; je ne puis plus rest^ avec vous; je vous ai fait trop de tort : j'ai brisé votre
cœur et le mien ; souvenez-vous de
milady Russell ! La pensée s'exalte ^ quand il s'agit d'une sainte cause et qu^on peut mourir pour elle. »
Le sein de la jeune fille battait avec violence.
« Partez! Milord^ partez saDS nous, sans moi! nous sommes ici utiles à la cause royale; nos affections, nos souvenirs vous suivront sur la terre d'exil; pour nous, il nous faut le triomphe ou le tombeau ! » Et alors se reproduisit tout à coup à son esprit ce rêve de fantômes au lit de feuilles du château de Russell, cet échafaud,, cette couronne de rose blanche qui couvrait sa tête, et la
pierre noire et sépulcrale de Westminster; et ce souvenir ne lui inspira qu'un sourire, sourire d'ange dont les ailes s'élèvent déjà vers un monde de lumières et d'éternité !
« La pendaison ou une couronne, rfeprit Tom, joli avenir pour toi ou pour le peuple! Si nous triomphons jamais, nous, ce sera au moins pour la sainte république d'Angleterre et pour l'universalité des suffrages! Si nous sommes pendus, alors...
alors rien ne sera compromis, cependant, et nous laisserons des amis et des successeurs, car le peuple ne périt pas.
— Tais-toi donc encore , vieux fou de république, dit Georges Barclay de mauvaise humeur; il ne s'agit ni de tes amis, ni du peuple, ni de l'universalité des suffrages,
mais du triomphe des Stuarts, ce qui ne te convient pas, sans doute. »
Pendant cettediscussion^ leducdeBerwick paraissait plongé dans les plus sérieuses ré«
flexions; puis il se releva « Décidément je
ne quitterai pas mes amis; je ne les exposerai pas seuls aux dangers; jacobites, nous mourrons les armes à la main.
— Allons, Milord, dit le comte de Montross, votre présence sur le continent peut opérer un grand bien à vos amis d'Angleterre, d'Ecosse et dlrlande; un débarquement de Français, nos vieux alliés, sera toujours accueilli et pourrait armer une si nombreuse population.
— Les Français , dit O'Donnel , sont courageux, mais si légers ! ils nous ont perdus à
la Bpyne ! Qu'qïi laisse $eiil<râQepik débarip^er les quatorze mille Irlanidais au service, de la couronne de France ; voilà de beaux et dignes aiix^Uiaires. (
: *— Jalùai^ les Irlandais dans notre pays^ dit un des klans qui assistait à cette conversation; Irlandais^ et Ecossais ne peuvent cf^icher ensemble. . . :
-r N^^ble. duc de Berwick, reprit Anna toute colprée d'exaltation, le temps est venu de nous séparer l.Die» nous l'ordonne; il y a là un {H'eçsentiment qui me dit que vous deves y ivre pour la cause et la gloire desl^artst >
— Vous le voulez, dit le duc de Berwick , eh bieQri'^^^ ^^ France; ipai3 je ne vous quitte que ppur vous rejoindre avec des
secours prompts et eiO^caces ; il faut en fioir.
— Vous nous retrouverez, Milord, à vos côtés ou au ciel ! » ajouta ttiiss Anna d'une parole qui n'avait pluft tien de là t^re.
Tous leà loyaux gentilshommes fléchirent un genou; Tom seul resta couvert et debout; le duc dé Berwick les embrassa l'un après l'autre , et prit la direction de la côte sous la conduite de quelques fidèles moiltàgnàrds; le duc marchait de nuit, s'àbritant dans des cabanes isoléôs, car dans tous les village^ il y avait le signalement de J'ames Stuart le proscrit; la seconde nuit on arriva sur le rivage, et derrière de hauts rochers l'on aperçut le mât du corsaire malouin; un signal au moyen de feux fat répété, et une légère chaloupe vint recueillir le duc de Berwick.
Combien les annales de l'héroïsme ne se fussent-elles pas enrichies de l'histoire de Saint-Malo , cité jetée sur l'Océan et qui vit les beaux faits d'arme^ des corsaires ! que dé héros inconnus laissèrent de longues traces dans ces belles courses de mer, au milieu des vagues écumantes! Le soldat peut acquérir un titre bien haut, un rang. dans l'armée, le monde et Fhistoire; mais le matelot du corsaire , à quel genre de gloire peut-il prétendre? quelle récompense va-t-il mériter? et pourtant ce n'est faute ni de courage, ni.de génie : voyez cette goélette, frêle coquille hautement matée et qui disparaît comme engloutie sous chaque vague de la grande mer; sur son bord et pressés comme une rangée de rames sont accroupis une myriade d'hommes au teint hâlé^ aux yeux de feu; ils ne choisissent point , pour sortir du port, le temps frais, la brise bienfaisante; leur élé-
ment, c'est la tempête, le temps noir, Forage menaçant; alors ils échappent aux; croisières, passent à travers les hauts sabords des trois ponts comme l'oiseau de mer à travers les masses de rochers; et les voilà lancés au milieu des vagues, jouets de tous les élémens, l'œil toujours fixé sur l'horizon qui doit leur amener une riche proie ; intrépides , ils s'élancent sur les plus gros navires, s'accrochent à leurs larges flancs et semblent se jouer de la hache et du crampon qui rebon* dissei^t sur leurs tête^.
Tel est le corsaire; et quels corsaires que ceux de Saint-Malo ! Sous Louis xiv, plus de trois mille de ces braves loups de mer fatiguaient le commerce de l'Angleterre, pillaient les grands vaisseaux , multipliaient les prises, et le Roi, qui ne négligeait aucun service, qui courait après toutes les gloi-
re$, aimait à fevoriser ceç courses^ lesqudtes ddnnaiefiit soùyent de grands chefe d'escadre à sa marine; témoin Jean-Bart, d'hérôï(}ue mémoire! •: ^
• Or, au tënips des guerres de ^Cfiiillaume avec la France, bon nombre de ces corsaires parcouraient les côtes d'Irlande et d'Ecosse, portaient des armes ^ des munitions ainf iilsui^és; lorsque grondait la tempête et tpie le cîetàecbargeait d^ôrage, le cdrsairema* louin se rapprochait déà plages ennemies ; il bravait les garde-côtes, opérait son débarquement malgré la surveillance, et c'est ainsi que les communications se continuaient avec les insurgés. s
Quel aspect que celui d'im équipage de corsaire! Le capitaine^ vint recevoir le duc de Berwick, et un vent frais s^étant levé avec
le soleil, la petite coquille cingla vers les rives de la France; lorsqu'on ne signalait aucune voile, lorsque le temps était calme, le brave capitaine contait au fils de Jacques les grandes aventures de mer, les exploits de Jean-Bart et de tant d'autres glorieux corsaires; et cela abrégeait les ennuis de la navigation.
Quand on fut en vue de Sainl-Malo , on entendit le canon qui retentissait de cent un coups, comme aux jours de fêtes et de réjouissances, et l'on poussait partout sur le rivage le cri de vive la paix!
fa llair ÎTf ViymtcL
Et le roi Jacques disait au P. Péters, dans une des sombres allées de Fontainebleau, foret antique, où les cataractes du ciel ont déposé çà et là des roche^de granité au milieu des arbres centenaires :
a Est-il possible? mon fidèle allié, le roi de France, va reconnaître l'usurpateur de ma couronne, Guillaume m de Hollande!
*^ J'ai rencontré le courrier de Saxe qui en porte la nouvelle à la cour de Madrid; la paix a été signée à Ryswick. De la résignation, Sire, Dieu vous accordera un ample dédommagement.
— Voilà pourquoi, sans doute, reprit la reine, le roi de France nous a relégués à Fontainebleau !
— C'est de la politesse, ajouta le P. Péters : le roi de France n'a pas voulu que Vos Majestés fussent témoins des fêtes de la paix, d'une paix nécessaire; car la guerre a coûté tant de sueurs et de sang aux peuples !
— Et croyez-vcras , révérend Pèré , qu'une paix iiptitm^j etqui frappe le principe /«^ diuinàm re^îs^ n'atooncèle pas plus de maux sur la tête des peuples? Je dois protester à la fisicé du ciel èonti^e cet acte; si les r^is s'oubiient, moi, malheureux et proscrit, je dois relever le sceptre qui se flétrît cftitre^ léûris ïnâiris. J'ai adressé mon manifeste à S. M. l'empereur. Au reste, je ne murmure pas ; que la volonté de Dieu soit faite, niion Père, c*est encore une croix^ j>
Et le roi Jacques parcourait avec avidité une lettre qu'il venait de recevoir du supérieur de là Trappe.' *
a Qu'est - ce qu'une couroAne terrestre et périssable, is'écria le P. Péters, à côté des couronnes du ciel!
— ; £st-ce pourtant ce que le roi de France m'avait promis et ce que M. de Lauzun avait juré? t^prit la reine.
^— Encore M. de Làuzun! dit le P. Péters ^ à l'oreille de la princesse; il est des raisons, Madame 7 qui devraient à tout jamais vous interdire de prononcer ce nom. »
Et la reine roiigit.
Le bruit de deux carrosses se fit entendre; l'on annonça' M. de TotcyJ seci-étaire d'Etat au département des affaires étrangères; M. de Torcy paraissait péniblement affecté de la charge qu'il avait à remplir; il remit au roi d'Angleterre une • lettre kle Louis XIV oùjerôi de France expliquait luimême et avec un soin infini les môlSfs qui avaient déterminé à signer la paik à'Ryswick.
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«Remerciez le roi de France, répondit Jacques avec un air fort résigné, de sa bienveillante communication; il y a long-temps que je suis habitué aux coups du sort ; celuilà me frappe cruellement, mais je le subis en pénitence de mes péchés.
— Souvenez-vous qu'ils sont grands. Sire, ajouta tout bas le P. Péters; que de fautes et de crimes de concupiscence vous avez commis dans votre jeunesse ! )>
£t Jacques, poussa un profond soupir.
(f II a fsdhi des raisons d'Etat , des raisons invincibles , dit M. de Torcy, pour déterminer le roi mon maître à prendre une telle résolution; Votre Majesté ne doit point ignorer les impôts qui accablent la France, le besoin du repos qui pénètre tous les sujets du roi; la
paix était indispensable, et les dépêches de M. de Harlay ont annoncé qu'elle ne pouvait être conclue qu'après la reconnaissance du roi Guillaume.
— Il ne fallait pas que le roi de France promît alors de défendre et de protéger nos droits à la couronne, dit la reine avec vivacité.
— Le roi mon maître a fait ce qu'il a pu, répliqua M. de Torcy; il a exposé ses flottes, fourni dés armées; si d'imprudens conseillers n'avaient pas entraîné Sa Majesté le roi Jacques dans de fausses démarches, la couronne serait replacée sur sa tête; au reste, le roi mon maître a défendu la dignité et la légitimité de vos droits. Guillaume exigeait votre exil de Saint-Germain et du royaume; le roi l'a refusé, et n'a voulu traiter en aucune façon sur ce point : Votre Majesté sera tou-
jours dign^esnent traitée en roi d'Angleterre, die ne recevra de doos que de la munifi^ oence de son allié. Le: roi se réserve. de vous expliquer lui-même un article «ecret du traité de Ryswick , d'une haute importance pour votre Camille.
— JBieii^rciez. bien ki roi de France^ dit Jacques en prenant la main de M. de Torcy :
tous l6$ biens que j'ai reçus , je lea. tiens de ses bontés; le m^l m'a^té envdyé par la Providence pour me punir de mes péchés.
— Dignes paroles d'un roi catholique!
dit le P. Péters.
— Le roi mon maître viendra d'ailleurs , je le répète, causer sur tous ces points avec^ Votre Majesté avant de recevoir l'ambassadeur du prince d'Orange.
— Et quel est cet ambassadeur ? demanda Jacques avec curiosité.
— Le comte de Pprtland , Sire.
— Dites lord Bentink^ un Hollandais; je présume assez biçn dçs gentUshon^mes anglais pour croire qu'aucun d'eux ne voulût se charger de représenter le prince d'Orange auprès de la cour yoù réside le roi légitime d'Angleterre.
— Sire, le3 circonstances font les jbommes, et Votre Majesté s'est accoutumée à tant de défections! répliqua M. de Torcy.
— Il n'y a de grand que Notre-Seigneur j. Jésus-Christ et d'infaillible que notre saintpère le pape, dit le P. Péters. To^s les mortels sont pédiaurs. .
— Et quels sont les gentilshomïnes attachés à l'ambassade?
— Lord Woodstock et lord Fitz-Gerald.
— Lord Fitz-Gerald, dit Jacques^ le fils de celui que j'avais comblé de bienfaits!
— Deux Ladys suivent également la comtesse de Portland!
— Et lesquelles? répondit Jacques avec vivacité.
— Les ladys Furster et Arabella Russell.
— Encore lady Russell! la nièce de la bonne et respectable duchesse de Shrewsbury; encore lady Russell! qui déshonora
sa maison en dénonçant mon fils le duc de Berwick ! »
£t le palais de Fontainebleau retentit de longues acclamations : « Voici le duc de Berwick! »
£n effet 9 le fils de Jaccjues ii descendait d'un mauvais cheval de poste et montait précipitamment le grand escalier de Fontainebleau y monument historique de plus d'une infortune !
« James! s'écria le roi en se précipitant dans les bras du duc de Berwick.
— Le duc de Berwick! ajouta le P. Péters à voix basse ; ceci dérange mon plan : on m'avait écrit cependant qu'il était pires de tomber dans les mains du prince d'Orange. »
La reine salua avec quelque contrainte le fils de l'intrigante milady ChurdtilL
La figure du duc de Berwidc paraissait fort animée.
«Est -il vrai, Sire, que je n'arrive en France que pour «^prendre la conclusion de la paix et que le prince d'Orange est reconnu?
— Il n'est que trop vrai , mon cber James, que Sa Majesté le roi de France a cru devoir traiter avec le prince d'Omn^ dans les intérêts de sa politique et de ses sujets; je ne puis l'en blâmer; je lui dois déjà tant de reconnaissance! »
Le due de Berwick jeta son fouet de poste à terre , et le brisa :
« M. de Torcy, dit-il en s'adressant au ministre de Louis xiv^ je n'ai et ne puis avoir que mon opinion personnelle; TOUS ne m'accuserez pas d'ambition; le sceptre ne peut toucher ma main; c'est dans l'intérêt des couronnes royales, dans l'intérêt surtout de ceux que je viens d'exposer aux hausards périlleux des a>mplots , que je parle. Le roi de France est maître de sa volonté; qui conteste sa royale puissance? Il nous a secourus dans le malheur/ mais il nous avait pronus davantage; il avait dit : « Al- «lez, et je vous seconderai » Nous avons agi ; plus de mille têtes puissantes sont dans le complot : le roi de France les livre à Guillaume lu !
— Milord^ les intérêts de la paix demandaient ce sacrifice; il fallait arrêter
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le sang qui ne cessait de couler dans d'inutiles querelles entre les deux peuples.
— Et vous croyez, M. de Torcy que cette paix pourra avoir une longue durée ! vous croyez qu'elle aura d'autres résultats que de faire subir au roi de France ime démarche qui huniilie sa puissance et ternit sa gloire !
— Arrêtez , Milord , s'écria M. de Torcy ; je ne puis souffrir qu'on juge la politique du roi mon maître.
— Du roi très-chrétien! dit le P. Péters; confions-nous à la puissance de Jésus-Christ et à Sa Majesté le roi de France! S'il a cru devoir reconnaître Guillaume m , c'est dans l'intérêt de son peuple; une restauration
lui a paru impossible : il faut laisser la volonté de Dieu s'accomplir!
— Une race de rois qui tombe sans vengeance porte un coup plus fâcheux à la puissance royale et à Féclat de sa majesté que quelques paroles enflammées, continua le duc de Berwick; M. de Torcy! pas une seule stipulation d'amnistie pour les malheureux royalistes que le roi de France a encouragés par ses promesses ; on les abandonne ! Et que vont devenir les fidèles Ecossais, les catholiques d'Irlande ? Vous parlez de la nécessité de la paix; est-elle possible, est^Ile durable -en présence d'intérêts si divers, si hostiles! Guillaume protège ceux que la politique de Louis xiv a exilés ; ses armées se peuplent de réfugiés; ils sont à sa cour dans ses camps ; le roi de France nous protège, nous que Guillaume pmscrit; votre
paix sera une courte trêve ; il ne restera de tout ceci qu'une honteuse com^ession^ la reconnaissance d'un prince illégitime! »
A oes naots de honteuses concessions^ M. de Torcy se rétira avec dignité.
« Mon fils, dit tout bas Jacques au duc de Berwick , vous vous laissez emporter :
voilà M» de Torcy qui sort mécontent de nous tous.
— Eh qu'importe ! répondit le duc de Berwick. Quand on perd une couronne sans émotion > on peut perdre sans pleurs la protection d'un ministre!»
Et le P. Péters tira le roi Jacques à part ;
« Sire, souvene&vous que vous avez ua
grand devoir de royauté à remplir aujourd'hui. Ne devez-vous pas toucher les écrouelles à Saint-Cyr? M"' de Maintenon vous y attend, et je dois y voir le Père de La Chaise; nous aurons aussi le pieux spectacle diEsther pour distraire un peu Votre Majesté 9 après qu'elle aura visité la maladrerie.
— En eflfet, révérend Père; le roi d'Angleterre, le successeur de Saint-Edouard , ne peut manquer à cette royale prérogative. »
Mes filles soutenez votre reine éperdue ! *
Ainsi récitait une demoiselle toute mignone^ revêtue d'ime longue robe de soie, soutenue par d'autres filles ; espiègles qu'elles étaient, elles faisaient des grimaces à lape-
tite reine qui se laissait pesamment tomber dans leurs bras.
Une femme maussade ^ embéguinée, leur disait tout bas :
« Taisez -vous donc, petites sottes, vous ne savez pas votre rôle. »
Et Esther continuait à débiter sa tirade ,/ folâtrant avec Assuérus, jeune fille de quinze ans qui cherchait à prendre un air oriental et à copier l'ambassadeur de Perse que M. de Colbert avait fait venir autrefois d'Ispahan, aussi bien que les Suisses que Ton faisait alors venir d'Amiens.
« Savez-vous bien , mes filles , dit la vieille , que Sa Majesté le roi Jacques doit aujourd'hui nous visiter?
— Et toucher les écroueltes à toutes ce»
femmes qui sont là-bas dans l'église, répondit M"* de Lussan.
— Dites qu'il vient les guérir, selon le vœu des saints rois d'Irlande et d'Ecosse.
— Vous croyez, en effet, qu'il les guérit?
Bon Jésus ! tous ces pauvres ont déjà été touchés , et ils sont toujours dans les mêmes souffrances !
— C'est qu'ils étaient pécheurs.
— Nous aurons aussi Madame *.
\ — A propos, quel rôle fait donc, Madame auprès du roi? s'écria une autre petite es-
* M™* de Maintenon.
piègle; elle ne le quitte pas^ et pourtant elle n'est pas reine.
— Oh ! mon Dieu, que te dirai-je? j'ai lu dans la belle histoire de M. De^réaux que le roi a toujours eu une dame auprès de lui , même du vivant de la reine; d'abord M"'' de La Vallière, puis M"" de Montespan; c'est comme Assuérus : il a eu plusieurs femmes à la fois.
— C'est dans l'Ecriture , Mesdemoiselles.
Savez-vous pourtant que Madame est bien rigide pour la vertu?
— Pas un seul gentilhomme n'entre à Saint-Cyr; et c'est une chose si jolie qu'un jeune gentilhomme !
— Cela vaudrait mieux que cette vieille
Majesté d'Angleterre et Madame si grondeuse , qui ne parle jamais que de salut , d'hérésie et d'hérétiques.
— Ne dites rien du roi d'Angleterre; milord Henri est fort Bien.
— Et le duc de Berwick également.
— Mais j'entends rouler une voiture; et M. Racine nous a particulièrement recommandé de débiter avec chaleur cette longue tirade qui m'ennuie tant :
Mes filles soutenez votre reine éperdue !
Je me meurs »
Le roi d'Angleterre entrait alors dans le cloître, donnant la main à M""^ de Main-
tenon qui s'appliquait avec un sourire majestueux les vers ^Esther,
Racine les suivait à quelque distance; le grand poète était pâle et presque sans pouls depuis deux jours , car le roi ne lui parlait plus. De quoi s'était mêlé Racine? il avait fait entendre le cri du pauvre peuple et parlé de réforme dans l'État! Il apportait avec lui son grand prologue de la Piété ^ figure mystique de M"* de Main tenon, et comptait beaucoup pour reconquérir sa faveur sur ces deux vers :
Le perfide intérêt , Taveugle jalousie
S* unissent contre toi pour Tafifreuse hérésie.
Madame de Maintenon s'assit à côté de la reine d'Angleterre, et les pensionnaires de Saint-Cyr récitèrent avec beau-
coup de gravité les beaux vers d^Esther.
L'une jouait le rôle de Mardochée, et avait affublé d'une longue barbe son joli menton; M"" de Chevreuse faisait Assuérus avec une majesté risible : il n'y avait pas jusqu'aux petites eunuques qui ne fussent très -bien affublées, quoique plusieurs d'entre elles eussent demandé : « Qu'estce donc 9 Madame, dans l'Écriture, qu'un eunuque? »
La pièce fut bien dite, bien récitée; elle avait été apprise pour distraire un peu le roi d'Angleterre, qui se préparait à toucher les écrouelles.
Vous eussiez vu dans la cour de Saint-Cyr la foule des malades : le roi, î^ppuyé sur le P. Péters, passait dans les rangs de ces débris de misères et d'hôpitaux, et
puis touchait de ses mains ces figures difformes :
a Que Dieu et Saint £douard-le-Confesseur te guérissent! »
Et il leur donnait à chacun une livre de pain béni à Fautel ; et la multitude hideuse de cette maladrerie ou truanderie ambulante poussait des cris de reconnaissance. Etrange contraste avec les chœurs mélodieux d'jE^ther dans les dortoirs des jolies pensionnaires de Saint>Cyr!
raiiîrkati0tt.
Et le P. Péters suivait le roi , les yeux baissés, avec un air tout humilié; il jetait vers lui de temps à autre des regards d'encouragement et de componction; on aurait cru qu'il voulait lui dire : « Voilà vos véritables fonctions royales. »
Quand la foule se fiit un peu retirée, le P. Péters conduisit le roi à part , comme s'il avait quelque pieuse exhortation à lui faire; et voici comment il s'exprima :
« Sire , que Dieu se montre miséricordieux et grand envers vous !
— C'est vrai, révérend Père, pour moi, humble pécheur.
— Que tous les biens de la terre sont périssables , Sire !
— Et qu'ils sont indignes du Ciel !
— Entre la couronne et le salut peut-il y avoir à hésiter?
— Amen , révérend Père !