Jacques Jasmin
Cette conférence^ qtfe j'avais écrite en entier — tant par respect pour le sujet traité que par conscience de mes faibles moyens d'improvisation — n'était pas destinée à Vimpression. — Mes compatriotes, présents à la réunion du 22 février, m'ont fait l'honneur d'en demander la reproduction.
Cesty à la mémoire de Jasmin., un hommage que je suis heureux d'avoir contribué à provoquer.
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Mesdames, Messieurs, Mes chers compatriotes,
Il serait quelque peu téméraire de prétendre à faire, devant des Lot-et-Garonnais, une conférence nouvelle sur Jasmin.
Ce n'est pas que la physionomie de notre grand poète, sa destinée extraordinaire, peut-être unique, comme nous le verrons, ne puissent prêter à des développements pleins d'intérêt.
Mais je ne vous apprendrai sans doute rien que vous ne sachiez déjà, soit pour l'avoir lu dans un des nombreux ouvrages consacrés à Jasmin, soit pour en avoir entendu parler par quelques témoins de sa glorieuse existence. Jasmin en elïet vivait comme dans une maison de verre, en public et pour le public; et pour alTirmer davantage encore la sincérité de sa vie, il écrivit « Mous soubenis » et « Mous noubels soubenis », contant sans fausse modestie comme aussi sans faux amour-propre les moindres détails de cette existence si bien remplie.
Aussi me semble-t-il bien plutôt que nous célébrons ce soir une sorte de service commémoratif, un mémorable anniversaire (car Jasmin est né dans les premiers jours de mars), nous dégageant un instant de nos préoccupations quotidiennes pour nous retrouver exclusivement Gascons, Agenais, en des souvenirs dont nous sommes à bon droit pleins de fierté.
Je laisserai donc le plus souvent possible la parole au poète liù-mème, m'e^ç^cusant h l'avance d'un accent
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trop déformé par le contact urbain, et certain d'ailleurs que vous aurez une agréable compensation en écoutant noire sympatbique compatriote Descomps, dont la voix souple et cbaude rend à merveille les nuances et les délicatesses de l'harmonieux poète.
Je dois avouer tout d'abord que j'ai mis largement à contribution les études écrites par deux de nos savants compatriotes, MM. Messines,, aumônier protestant de l'Ecole de Saint-Gyr, et Boyer d'Agen qui a consacré, comme il le dit lui-même, sa plume et ses efforts à la Gascogne patoisante et paysanne (l).
Et puisque j'en suis à prendre des précautions ■ — je n'ose dire oratoires — j'ajouterai que, dans l'impossibilité matérielle d'embrasser tout entier un sujet trop vaste, j'essaierai seulement de suivre pas à pas l'homme plutôt que le poète, sa vie plutôt que ses œuvres.
Biel cl cruel lit, l'autre siècle n'abiô Qu'un parel d'ans à passa su la lerro Ouan, al reciicn d'unobièlho carrèro, Dins un oustal oun mc'iy d'un rai bibio^ Lou ditchaù-gras, darré la porto, A l'houro oun fan saùla lou pescajou, D'un pay boutsut, d'uno may lorlo, Nasquet un drolle. Aqucl drolle, acôs jou.
Vieux et cassé, l'autre siècle n'avait — qu'un couple d'ans à passer sur la terre — (juand, au recoin d'une vieille rue dans une maison où plus d'un rat vivait — le jeudi gras, derrière la porte — à l'heure où l'on t'ait sauter la crêpe — d'un
(1) En particulier, les citations, avec leur traduction, sont empruntées à rédition populaire des œuvres do Jasmin, publiée par M. Boyer d'Agen à l'occasion du conLcuaire du poète (2 vol.,- Garnier, éditeur).
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père bossu, d'une mère boiteuse — naquit un enfant. Cet enfant, c'est moi.
C'est avec cette charmante simplicité que Jasmin nous raconte lui-même sa naissance. Curieuse rencontre de deux génies pourtant si divers ! V. Hugo, quelques années plus tard, accordera haut sa lyre pour annoncer au monde que le jour de sa naissance
Ce siècle avait deux ans !
Notre poète ne s'appelait pas, sur les registres de Tétat civil, Jasmin, mais Jacques Boé. Le nom sous lequel il est connu et qu'il a auréolé de gloire, livré à l'immortalité, servaitde sobriquet à son bisaïeul. C'est, vous le savez, une habitude assez fréquente dans notre Midi que d'enrichir l'état civil de bien des familles par l'addition de surnoms toujours pittoresques, dont la première utilité fut sans doute de distinguer les homonymes, le grand charme souvent, de fixer un trait distinctif saisi à la volée. Le sobriquet est devenu glorieux, et les descendants du poète Font pieusement conservé ; il a fait oublier le nom de Boé, comme celui de Voltaire a efîacé Arouet, et Molière Poquelin.
Le père de Jasmin était tailleur, comme celui de Déranger, et poète lui aussi, mais sur commande. 11 était le fournisseur ordinaire des charivaris, sortes de sérénades ou plutôt de bruits tumultueux de poêles, de chaudrons et de cornes, accompagnés de cris, de huées et de chansons quelque peu grivoises, que Ton faisait à la porte des veufs qui se remariaient ou des vieux garçons qui épousaient des jeunesses. Mais ni l'aiguille ni la muse intermittente du père n'amenaient l'argent à la maison. Car Jasmin nous apprend que le plus clair du revenu, c'était le pain que l'aïeul rapportait le soir dans sa besace de mendiant.
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L'enfant eut de bonne heure la triste révélation de la pauvreté des siens.
Ero un dilus, mous dèts ans s'acabàbon.
Faziàn as jots ; eri Rey ; m'entrounâbon.
Mais, tout d'un cot, qui bèn me desturba ?
Un bièl, setutsur un faùtui d'aùba
Que sur dus pals dus carrelés pourtàbon !..
Lou bièl s'approcho, enquèro, enquèro may.
Diii ! qu'èy-jou bist ? qu'èy-jou bist ? Moun gran-pay,
Moun bièl gran-pay, que ma familho entouro.
Dins ma doulou nou bezi qu'el : déjà
Saùti sur el por lou poutounejà.
Pel prumè cot, en m'embrassan, el plouro.
— « Qu'as a ploura ? perque quitia l'oustal ?
« Perque dajchà de pitcbous que t'adoron?
• Oun bas, payrl ? i» — « Moun fil, à l'espital !
« Acos aqui que lous Jansemin môron ! »
M'embrasso et part, en clucan sous èls blus.
Et lou sieguèn lountcmp, débat lous àures....
Cinq jours apèy, moun granpay n'èro plus.
Et jou, chagrin, hclas 1 auquel dilus,
Pel prumè cot saguèri qu'èren paùres !
C'était un lundi, mes dix ans s'aciievaienl. — Nous faisions aux jeux ; j'étais Roi, on m'intronisait : — Mais, tout à coup, qui vient me troubler ? — Un vieux, assis sur un fauteuil de saule — que sur deux pals deux charretiers portaient !... — Le vieux s'approche, encore, encore plus. — Dieu ! qu'ai je vu ? qu'ai-je vu ? Mon grand-père, — mon vieux grand-père, que ma famille entoure. — Dans ma douleur, je ne vois que lui ; déjà je saute sur lui pour le couvrir de baisers. — Pour la première fois, en m'embrassant, lui, il pleure. — « Qu'as-tu à pleurer ? « pourquoi quitter la maison ? — Pourquoi laisser des enfants qui t'adorent ? — Où vas-tu, parrain ? ;> — « Mon fils, à Thôpital ! — C'est là que les Jasmin meurent !» — Il m'embrasse et part, en fermant ses yeux bleus. — Et nous le suivons longtemps, sous les arbres... — Cinq jours après, mon grand-père n'était plus. — Et moi, chagrin^ hélas ! ce lundi, — pour la première fois je sus que nous étions pauvres 1
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Cette pauvreté, il n'en rougit jamais ; mais jamais non plus, même au moment de son apogée, il ne Tétala orgueilleusement pour se faire gloire d'en avoir triomphé. Tout au plus éteignit-elle de bonne heure son rire d'enfant qui, dit-il, ressemblait au malingre rayon d'un soleil de jour pluvieux. La pauvreté, a-t-il ajouté, c'est le creuset où s'éprouvent les âmes ; et elle a bien sa grandeur, lorsqu'elle sait garder à l'abri du mal sa belle page blanche. N'est-ce pas d'ailleurs à cette rude école qu'il puisa cet amour des malheureux qui valut à sa muse le beau nom de a sœur de charité » ?
Au milieu de celte détresse matérielle, la stupéfaction du pauvre enfant ne fut pas mince, quand sa mère, folle de joie, vint lui apprendre qu'il allait à l'école.
— A Tescolo ! ma niay ? repetèri surprès.
Sen benguts riches, doun ? — Paùrot ! y bas per res ;
Mais bas chez toun couzi.Bèno ! sèy tan jùyùzo ! »
— « A récole ! ma mère ? répétai-je surpris. — Nous sommes devenus riches donc ?» — « Pauvret, tu y vas pour rien ; mais tu vas chez ton cousin. Viens, je suis si joyeuse l »
Cette joie de la mère était-elle donc un pressentiment de l'avenir rayonnant de son fils ? Les mères sont toutes les mêmes î
Admis gratuitement chez son cousin, instituteur à Agen, Jasmin, servi naturellement par une heureuse mémoire, dit-il simplement, six mois après, savait lire ; six mois après, il servait la messe ; six mois après, enfant de chœur, il entonnait Taninm ergo ; six mois après, il entrait au séminaire pour rien ; six mois après, abasourdi, il en sortait chassé et maudit.
Toute sa carrière d'étudiant, résumée par lui-même en ces quelques mots, fut, quoique courte, un peu mouvementée. : '. ••• ;• •••
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— doses progrès à l'école primaire furent, il est vrai, stupéfiants ; le sonneur de cloches faisait savoir à sa mère qu'il apprenait tout chez l'instituteur, à la volée, et qu'un beau jour il ferait son chemin. La mère, ignorante à plaisir, voulut éprouver son enfant et jouir à sa manière de sa science. Elle s'avisa d'un stratagème peu banal, et tout au moins ingénieux. Sous prétexte d'acheter à Jacques une toupie chez un nouveau marchand, arrivé de Bordeaux avec un stock de vertes et de bleues, elle parcourt avec lui les rues d'Agen, lui faisant épeler les écriteaux et les enseignes sur son chemin, afin de découvrir le nouveau bazar. Sa connaissance parfaite de toutes les boutiques agenaises tenait lieu à la mère de science alphabétique. Et elle put ainsi se convaincre avec fierté que son fils lisait « comme un livre ».
Le curé de sa paroisse, le bon curé Miraben qui s'intéressait à la famille et dont le nom se trouve lié à presque toutes les dates heureuses de l'existence de Jasmin, suivait avec un intérêt atïectueux les progrès de l'enfant prodige à l'école primaire ; el c'est grâce à son intervention qu'il fut admis au séminaire sans payer de pension.
Voilà donc Jasmin étudiant théologien, aspirant h la soutane. Il en obtint même une en récompense d'une excellente composition en thème.
Mais lou diable, aquel maltaras,
Abiô dit, la caùzo es siguro :
— « Tu, jamay nou la pourlaras I »
Et lou baqui qu'ai foun d'uno cour reculâdo,
Me pousso à trabès de taùluts,
Al pé d'uno escâlo maslado Oun uno pa^zanetto èro enquiquiricado,
Per c'fxfsà Jîe^p^ijijn;^ patuts.
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Quan bezioy uno fenno, aiabets dîns mas benos Quaùcoumet se glitsâbo, et dins un rèbe court
Saùnejàbi, malgré mas penos, Uno bito d'amou douço coumo belour.
En beyren Catounet tan fresco, tan poulido,
Grimpi dus ou 1res barrancous ; Et mebaqui, layran d'uno àmo encalourido
Dios cambetos, dus blans penôus.
Un soupir me trahis. Catounet se rebiro,
Pousso dus crits, bol s'arrUcà.
Bezi soun barrancou cracà ;
La filbo toumbo, me cabiro, Et nous baqui, tous duts aloungatssul pabat, Elo dessus et jou debàt.
Jou nou poulsàbi pas ; mais Catounet sisclàbo
Al pun qu'en nous leban hountous, Ganounges, abérots, couzinès, marniitous,
Tout l'oustal nous embirounâbo.
Fillio aymo à fa sabe lous peccals que fav fà : Catounet diguèt tout et broudèt soun afa.
— « Tan jùyne et peccadou ! Mais, lou Ciel me benisque !
« Jou bôli qu'aco se punisque :
« Prizoù, pà sec, anèy, douma tout carnabal ! »
Mais le diable, ce pousse au-mal, — avait dit, la chose est certaine : — « Toi, jamais tu ne la porteras 1 » — Et le voilà qui, au fond d'une cour reculée, — me pousse, à travers des planches, — prés d'une échelle dressée, — où une jeune paysanne était juchée (1) — pour panser des pigeons pattus.
Quand je voyais une temmCj dans mes veines alors — quelque chose se glissait, et dans un songe rapide - je révais, malgré mes peines, — une vie d'amour douce comme velours. — En voyant Catherine si fraîche, si joHe, — je grimpe quatre ou cinq échelons ; — et me voilà, admirant d'une âme enchaleurée — deux jambes, deux blancs petits pieds.
(1) Pauvre langue française, qui ne dispose que de «juchée » p.our traduire ce ravissant adjectif « enquiquiricado ■» !
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Un soupir me trahit. Catherine se retourne, — pousse deux cris, veut se pelotonner. — Je vois son échelon craquer ; — la fille tombe, me chavire, — et nous voilà tous deux allongés sur le pavé, — elle dessus et moi dessous.
Moi je ne soufflais mot; mais Catherine criait — au point qu'en nous relevant honteux, — chanoines, petits abbés, cuisiniers, marmitons, — toute la maison nous environnait. — Fille aime à faire savoir les péchés qu'elle fait commettre. — Catherine dit tout et broda son affaire. — « Si jeune et pécheur! mais le Ciel me bénisse! — je veux que cela soit puni. — Prison, pain sec, aujourd'hui, demain, tout le carnaval ! »
11 n'était donc pas prêt, semble-t-il, à renoncer à tous les biens de ce monde, et sa sensualité méridionale se serait sans doute mal accommodée du vœu de chasteté, si nous en jugeons par la qualité et l'intensité des remords qui l'assaillaient dans sa prison :
De fennos al poulit sourire.
As élhous Pungens, amistous, Boultijûbon dins Tayre et semblàbon me dire : — (( Nous-aù, soulos, randèn hurous ! »
Counsoulayros de ma disgrAço, La nèy, toulo la nèy, à l'enlour de ma plaço Batifoulèron tan à mous èls enluzits, Que jamày, nou jamày, sur tan lèdo palhasso Nou s'èron fèyt de rèbes tan poulits.
Des femmes au joli sourire, — aux yeux — aigus, aimants, — voltigeaient dans l'air et semblaient me dire ; — « Nous seules rendons heureux ! » — Consolatrices de ma disgrâce, — la nuit, toute la nuit, autour de moi, — elles folâtrèrent tant à mes yeux fascinés — que jamais, non jamais, sur si laide couche — ne s'étaient faits des rôves si jolis.
Mais n'est -il pas un peu méchant et ne se venge-t-il pas par un trait satirique, lorsqu'il affirme que son équipée avec Catounet ne fut pas la cause de son renvoi, mais que le supérieur du séminaire ne put lui
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pardonner d'avoir, dans son cachot, fait main basse sur les pots de confiture qui se trouvaient par mégarde dans un placard ? Quoi qu'il en soit, deux péchés capitaux en une seule journée ne dénotaient pas une irrésistible vocation sacerdotale.
Ne pouvant être curé, Jasmin fut coiffeur. Agé de seize ans, il entre comme apprenti chez le coilfeiir dont la boutique faisait l'angle de Tallée de la Préfecture et de la rue Lamouroux. Le jour, il est tout entier aux leçons du patron. Mais la nuit, dans le grenier qui lui sert de chambre, il lit et versifie déjà. Sa bibliothèque personnelle est nulle, ses bénéfices trop maigres pour lui permettre de l'approvisionner; aussi lit-il ce qui lui tombe sous la main, le Magasin des Enfants, le bon Ducray- Duminil^, les œuvres de Florian surtout qui font ses délices, et dont l'Estelle le plonge dans des rêves sans fin. Constatons en passant combien son génie devait être naturellement sain et puissant, de fonds classique, pour résister à l'influence des peintres de la fausse nature, des enlumineurs du vrai, qui se plaisaient surtout à évoquer les bergères enrubannées, les musettes plaintives, les houlettes fleuries, les agneaux de salon. Nous ne retrouverons guère cette influence que dans une romance langoureuse, Me cal mouri, mélange de naïve sensibilité et d'atïèterie florianesque. Nous verrons qu'il eut vite fait de s'en dégager.
Deux ans d'apprentissage suffisent à Jasmin pour passer maître en l'art de la coiffure. A 18 ans, il ouvre sur le Gravier le salon qui devint célèbre dans toute la France, avec son enseigne bien figaresque :
L'art embellit la nature Jasmin, coiffeur des jeunes gens.
Les coiffeurs de petites villes ont — talent professionnel à part — des devoirs complexes, lis ont pour
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première obligation de connaître à fond tous les potins:; tous les cancans, aussi bien que les nouvelles graves de la localité. Ils doivent aussi pouvoir causer politique avec les électeurs influents, agriculture avec le gros fermier, flatter les goûts littéraires et les passions fantaisistes de leurs patients. Au plus facond, plus souvent qu'au plus artiste, appartient la plus nombreuse clientèle.
A cet égard d'ailleurs, chaque quartier de Paris doit être une petite ville.
Jasmin avait l'humeur joviale, une verve intarissable ; la clientèle ne se frt pas attendre. Agen ne fut pas long à s'apercevoir qu'on en avait pour son argent chez le coiffeur du Gravier, et, la curiosité aidant, le salon devint vite le lieu de réunion des beaux messieurs et des esprits forts. La prospérité relative de ses aiïcâres permet bientôt au patron d'écouter son cœur parler. 11 est aimé, sa joie ne connaît plus de bornes. Et le 16 mars 1818 il épouse Anne-Marie Barrère que nous connaissons plutôt sous le prénom diminutif et caressant de Magnounet. Celle-ci aimait à rappeler, sur ses vieux jours, que son Jasmin l'avait dépeinte toute vivante dans un de ses plus beaux poèmes, sous les traits de Françonnette :
Françounclo.a dus éls biùs coumo dus lugrets ; Semblo que l'on prendre las rozos, a manâdos, ,
Sur sas gaùtos rapoutinàdos;
Sous piéls soun bruns, rebilhounats ;
Sa bouco semblo une ciréjo ;
Sas dens encrumijon la néjo ;
Sous pés pitchouneLs soun moullats ;
Sa cambo est fineto, laùgéro.
Anfin, Françouneto, acos éro
Lou cat bien bray de la Beîitat Sur un bel corp de fenno aci-bas empeùtat.
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Françonnette a deux yeux vifs comme deux vives étoiles ; — il semble qu'on prendrait les roses, à poignées, — sur ses joues rebondies ; — ses cheveux sont bruns, recoquillés ; — sa bouche semble une cerise ; — ses dents obscurciraient la neige ; — ses pieds tout petils sont moulés ; — sa jambe est tine, légère. — Enfin, Françonnette, c'était — la tête réelle de la Beauté — sur un beau corps de femme, ici-bas, enté.
Magnounet fat plutùt pour le poète une muse pratique. Elle ne savait pas écrire, ainsi qu'en fait foi Tacte de mariage ; et si elle prisait en son mari la faconde facile qui achalandait sa boutique, elle n'entendait pas qu'il perdit son temps à rimer inutilement sur le papier. Ce fut assez fréquemment le sujet de scènes domestiques. L'une d'elles devait avoir d'heureux résultats.
Magnounet venait encore de saisir un de ces maudits papiers blancs sur lesquels s'alignaient irrégulièrement des taches noires, et Jasmin, dans l'espoir de se faire pardonner, avait poussé l'audace jusqu'à lui déclamer une apostrophe lyrique adressée à une certaine Sylphide — quelque dévergondée sans doute. La bonne ménagère se fàcluiit tout rouge, et la confusion pouvait avoir de dramatiques conséquences. Heureusement un étranger pénétra dans la boutique au moment où Magnounet en rage s'écriait : k Tu m'avais pourtant promis de n'en plus fjure.,* » Croyant tout d'abord qu'il s'agissait de délies, le visiteur veut s'interposer pour donner tort à Jasmin ; mais apprenant que c'était une question de rimes qui divisait le ménage, il demande communication du corps du délit. Et le coitîeur lit avec passion les strophes suivantes :
Femme ou démon, ange ou sylphide.
Oh ! par pitié, fuis, laisse-moi !
Doux miel d'amour n'est que poison perfide,
Mon cœur a trop souffert, il dort, éloigne-toi.
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Je te l'ai dit, mon cœur sommeille ; Laisse-ïe, de ses maux à peine il est guéri, Et j*ai peur que ta voix si douce h mon oreille Par un chant d'amour ne l'éveille.
Lui, que l'amour a tant meurtri !
La lecture terminée, l'étranger se tourne vers la femme toujours courroucée et lui dit : « Madame, la poésie frappe à votre porte, ouvrez. Laissez votre mari faire des vers. Gela vous portera bonheur. » Puis après s'être enquis du nom du poète, l'avoir chaudement félicité et encouragé, il lui promit de ne pas l'oublier.
Un an à peine après cette entrevue, parait le premier volume des « Papillotes, « et le Temps du 10 octobre 1835 contenait les lignes suivantes de Charles Nodier, le visiteur enthousiaste, devenu parrain littéraire de Jasmin.
a Voilà qu'il surgit un poète et un grand poète, qui n'a de commun avec Bellaudière, Goudouli, Dastros et tous ses prédécesseurs, que le charme piquant d'un idiome plein de nombre et d'harmonie, mais qui les surpasse de toute la portée d'un talent inspiré ; un Lamartine, un Victor Hugo, un Déranger gascon. Ce poète-phénomène est un barbier-coilTeur d'Agen, qui ferait aisément la barbe à quelques-uns de nos lauréats, et qui s'appelle Jasmin. 11 a modestement intitulé son livre les Papillotes, h l'imitation de maître Adam de Nevers qui appelait le sien les Chevilles et qui était aussi un homme de beaucoup d'esprit. Mais que la distance est grande entre maître Adam qui avait beaucoup d'esprit et Jasmin qui a du génie ! Qu'elle est grande surtout entre Jasmin et maître André, le seul perruquierpoète dont la littérature françaiseait conservé jusqu'ici
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le souvenir ! Ce n'est certainement pas à Jasmin que Voltaire aurait dit : c Faites des perruques ! » ou, s'il le lui avait dit. le malin vieillard, c'est parce que son âme jalouse avait encore plus de propension à s'effrayer d'une supériorité qu'à s'égayer d'un ridicule. Quant à moi, je n'ai aucune raison pour ne pas lui adresser cet avis, dans toute la sincérité de mon cœur. « Faites des perruques, Jasmin ! parce que c'est un métier honnête que de faire des perruques et une distraction frivole que de faire des vers. Faites des perruques, parce que le travail de la main de l'homme est le seul dont l'homme ait le droit de s'honorer, le seul dont il puisse goûter le fruit sans le trouver amer. Faites des perruques, pour fournir au hesoin de votre digne famille, pour élever vos enfants dans la crainte de Dieu et dans le mépris des fausses gloires. Faites des perruques pour entretenir le cours de ce pitchou riii tan argentat que la réputation de votre fera toupet fait couler dans votre houlique. Faites des vers aussi cependant, quand votre journée est pleine et qu'elle a gagné son pain ; faites des vers, puisque votre merveilleuse organisation poétique vous a donné ce talent ou imposé cette destinée ; faites des vers. Et Dieu me garde que vous n'en fassiez plus, moi qui m'engagerais volontiers à ne plus lire que les vôtres... ))
Je vous laisse à penser quel fut Tétonnement de Magnounet quand son Jasmin lui lut avec orgueil cette colonne d'un grand journal de Paris ! Mais quand, en oulre,elle put se convaincre que ses vers valaient à son mari de hautes relations, et — chose plus émotionnante — qu'ils faisaient affluer l'argent à la maison, elle changea de tactique. C'était elle maintenant qui offrait au poète la plume et le papier en lui disant :
Fay de bers î fay de bers ! — Fais des vers ! fais des vers !
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Et il écrivait des chefs-d* œuvre : U aveugle de Castel- Culier, Françoimetle^ Marthe la Folle ^ Les oiseaux voyageurs, Les deux jumeaux, La semaine d'un fils, Ma vigne^.Le médecin des pauvres, La charité^ Le voyagea Marmande, Un prêtre sans église, etc.
Le premier mouvement des Age nais dut être de la défiance. Un coiffeur poète ! Mais c'était le renversement des lois de la nature. Et puis quelle langue, bou Diù ! pas même une langue, un patois, celui que parlent les paysans aux champs, les ménagères au marché, celui que crient les marchandes des quatre saisons dans les rues.
La vérité, c'est qu'ils ne savaient même pas lire cette langue qu'ils parlaient à peu près tous couramment ; et Jasmin put s'en convaincre.
Comme il venait de lire, en réunion publique, son poème du « Trois de Mai » écrit à l'occasion de l'érection à Nérac de la statue de Henri IV, le Journal d'Agen l'inséra le lendemain. C'était la gloire ! Pour jouir plus complètement de son triomphe^ Jasmin se glisse, le soir, jusqu'à la porte de l'hoi'loger qui recevait la gazette. Mais ô déception, arrivés à la poésie, nul ne fut capable de la lire ; ils écorchaient tous h qui mieux mieux les vers patois. Le poêle n'y lient plus, il entre, sous un prétexte futile, et invilé à déchiiîrerces inintelligibles hiéroglyphes, il soulève l'enthousiasme de toute la famille.
Qu'èri countent ! Tressan mas papilliôtos, Beziôj lou mal facile à dcrrega.
Et me diziôy : « Dins bilus et bilôtos, Tout lou MèLjour abezoan d'alcngà.
Parlo en muzico et counej pas sas nùtos.
Las apprendra dambe jou ; mais coumen ?
N'en Iroubarey lou secret. . . Espéren ! »
* Combien j'étais content I Tressant mes papillotes, — je
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voyais le mal facile à arracher, — et je me disais : Dans villes et villotes, — tout le Midi a besoin d'être enseigné. — Il parle en musique, et ne connaît pas ses notes. — H les apprendra avec moi, mais comment? — j'en trouverai le secret... Espérons ! »
Jasmin se rendit dès lors compte de son devoir. Ce qu'il avait fait chez Thorloger agenais, il fallait qu'il le fît dans toute la Gasgogne^ dans la France entière. La langue qu'il avait créée comme langue écrite, il fallait qu'il apprît à la lire, à la comprendre à ceux qui la parlaient; à l'admirer à ceux qui la dédaignaient. Son premier apostolat commençait pour se prolonger pendant plus de cinq ans.
Je ne m'attarderai pas à vous port raie turer notre poète. Ses traits ont été popularisés par la statue de Vital-Dubray, que tous sans doute vous avez saluée au passage d'un cordial et respeclueux hommage.
Vous revoyez aisément cette ligure pleine et fine, au front large surmonté du toupet de l'époque, aux yeux francs, grands ouveits sur le monde, et cette allure théâtrale accusée davantage encore par le costume de cérémonie, l'habit noir qu'il avait à peine le temps de dépouiller enire deux séances de poésie et de charité.
Celte physionomie attachante, puissante, empreinte d'un caractère évident de domination, mais aussi saisissante de bonté, de dévouement altruiste, est de celles qu'on noublie pas. qui se gravent dans notre esprit^ dans notre cœur.
Tout d'abord Jasmin triomphe rapidement de Tindifférence et de l'animosité de ses compatriotes, et bientôt on se le dispute dans Agen. Loin de se faire prier, il allait au-devant des invitations, conscient qu'il accomplissait une véritable mission. Puis il conquiert tout le Midi. De Bordeaux à Toulouse il n'exista bientôt plus de fête complète sans Jasmin; on ne parlait que de lui.
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ses vers étaient sur toutes les lèvres. Les journaux du temps sont pleins de récits d'ovations triomphales, qui dépassent tout ce que l'imagination méridionale peut concevoir.
A Bergerac, h Gontaud, h Villeneuve, à Tonneins, à Damazan, à Dax, partout enfin il était reçu avec un enthousiasme déhordant. Des arcs de triomphe se dressaient sur son passage, des cortèges de jeunes filles allaient au-devant de lui, chantant le refrain de son Aveiiffle adapté à la cironstance :
Las carréros diùyon flouri, Tan gran pocto bay sourli ; Diùyon flouri, diùyon grana, Tan gran poèto bay passa!
Les chemins devraient fleurir, — si grand poète va sortir; — Devraient fleurir, devraient graîner, si grand poète va passer!
Nulle part, on ne trouve de salles assez vastes pour contenir la loule des admirateurs du poète qu'on doit protéger parfois contre l'exubéivince des manifestations.
Nous ne pouvons songer à conter toutes ses pérégrinations poétiques à travers presque toutes les villes du JMidi, de Bayonne à Marseille, de Marseille à Lyon, puis au delà de la Loire jusqu'en Bretagne Mais nous le suivrons en deux de ses étapes particulièrement glorieuses, Toulouse et Paris.
Jasmin tenait à avoir, pour lui, pour sa langue et pour son pays, la consécration de ces deux villes dont l'une était la capitale littéraire du Midi, la cité de Clémence Isaure, aimée des Muses, et l'autre, capitale de la France, cerveau de l'Europe entièi^e, dispensatrice de la vraie g-loii"e.
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Jasmin se rendit pour la première fois à Toulouse en 1836. Sa grande réputation l'y avait précédé. On s'y tenait néanmoins sur la défensive; et sans nier son talent, on attribuait ses succès à sa seule et habile déclamation. Un poète méridional qui se permettait de naître ailleurs qu'au Capitole ne pouvait être qu'un mauvais plaisant ! Il y récita, dans une première séance L'Ahugîo de Castèl-Cidhè et quelques autres morceaux. Ce fut un triomphe, et les préventions tombèrent d'un coup. Les plus réservés, les plus indifférents furent pris au charme de ce superbe morceau lyrique et dramatique. Tout le monde voulut posséder et entendre le pocle. Quand il partit, il dut promettre de revenir.
Il revint en 1840. Il avait composé pour la circonstance son incomparable poème « Franrouneîo », qu'il dédia d'ailleurs à Toulouse.
Il en fait la lecture dans la vaste salle du musée, devant un auditoire des plus nombreux et des plus distingués. L'impression est si forte qu'on lui en demande une nouvelle audition. L'assemblée transportée d'enthousiasme décide par acclamation qu'une souscription sera ouverte pour otTrir à Jasmin, au nom de la ville, en témoignage d'admiration et de reconnaissance, une branche de laurier en or. En outre, le Conseil municipal lui décerne le titre de « fils adoptif de la ville de Toulouse. »
La cité de Clémence Isaure était à jamais conquise- Elle réservait encore à notre poète un suprême triomphe. En juillet 1853, il recevait de la vieille et célèbre Académie des jeux floraux le titre de < Maître-ès-jeux », titre qu'elle n'accordait d'une manière spontanée qu'aux écrivains ou poètes d'un talent vraiment supérieur.
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Dans la lettre qui le lui annonçait, il était appelé « le restaurateur de la magnifique langue des Troubadours ». Ce fut une grande et belle fête que celle de la réception. Elle eut lieu dans la salle des Illustres au jCapitole. L'archevêque, le préfet, le maire, l'état-major, la haute magistrature, plusieurs évèques du Midi avaient sollicité la faveur d'assister à la séance. Toute la ville était sur pied. Lorsque Jasmin sortit du Gapitole, la foule qui l'attendait dans la cour, sous les périsr tylesi sur la place, battit des mains; toutes les tètes se découvrirent et le peuple lui fit cortège jusqu'à son logement en criant « Vive Jasmin. »
La première partie de sa mission était terminée, plus brillamment qu'il n'eût pu le rêver. Le Midi tout entier, toutes les provinces où le patois était parlé, avaient acclamé en lui le nouveau troubadour, avaient tressé à leur propre langue la couronne d'or qu'il avait voulu lui gagner.
Il lui restait à triompher de Paris, dont il redoutait un peu la blague railleuse et l'orgueil pontifiant.
Mais à l'époque où nous en sommes de sa vie, la ville de lumière était toute à notre poète. Entraînés par le sujet, nous avons voulu rassembler en un seul faisceau les lauriers que successivement Jasmin cueillit à Toulouse. Revenons sur nos pas.
Ce fut au printemps de 18M que le poète se mit en route, cédant bien volontiers aux instances flatteuses de Sainte-Beuve, de Mazade, Léonce de La vergue, Villemain, Dumon, de la maison même du roi. Nous connaissons par des récits de compagnons de voyage, par son propre fils et même par une lettre de lui à Magnounet^ les moindres détails de cette promenade
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triomphale. Il conte lui-même franchement ses élans' naïfs, ses enthousiasmes puérils devant les monuments, les merveilles de la grande ville, et comment son fils, déjà parisien depuis plusieurs années, était obligé de calmer son exubérance de paroles et de gestes.
Après une semaine passée à visiter tout Paris, Versailles, Saint-Gloud, refusant avec une sage discrétion, de lire devant un public badaud qui ne comprendrait que son geste et son coup d'œil, il commence à répondre . aux invitations de quelques salons. Nous ne le suivrons pas à toutes ces soirées qui toutes furent des triomphes, chez Mme de Rémusat, la vicomtesse d'Hausson ville, la comtesse de Boignes, la duchesse de Rauzan. Nous rappellerons seulement l'un des succès qui lui alla le plus au cœur.
Chez Augustin Thierry, Thistorien aveugle, il rencontra Yillemain, Ampère, Nisard, Buloz, Lamartine, Musset, Hugo, l'élite du génie littéraire de la France. Devant cette assemblée de princes de l'esprit, il récita VAbuglo de Casiel-Culhé. Mais arrivé aux stances où la pauvre Marguerite, perdue dans la nuit noire de sa chaumière et de son cœur, exhale sa douleur en des strophes poignantes, par une délicatesse bien compréhensible en ce salon où la nuit pesait aussi sur les paupières de l'hôte illustre. Jasmin avait supprimé le passage.
— Poète, interrompit Augustin Thierr}^ vous oubliez quelque chose.
Qu'on juge de la joie du poète à ce rappel si flatteur pour lui ! Et quand, se reprenant, il eut achevé les plaintes de son héroïne : '
— Eh quoi î dit le vieillard qui pleurait avec l'assistance, vous auriez donc été aussi aveugle ?
Lou mal bargo ma bito et me la ran affrouzo ; Jour pes autres, toutjour; etpcrjou, malhurouzo, . Toutjour ney 1 toujour ney ! . . .
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Le mal broie ma vie et me la rend affreuse : — jour pour les autres, toujours ! et pour moi, malheureuse, — toujours nuit 1 toujours nuit !...
Ampère, qui suivait la récitation de ce poème dans une traduction française, s'écriait: c A défaut des vers de Jasmin, on ferait cent lieues pour entendre une telle prose. »
C'estj je crois bien, à cette séance que, interrompu à chaque instant dans sa lecture par les applaudissements, Jasmin répondit aux personnes qui voulaient lui éviter ces interruptions fatigantes : t Applaudissez, Messieurs, applaudissez bien fort ; que la ville d'Agen entende le battement de vos mains. »
Pensée touchante, d'associer à ces succès sa ville natale !
Après avoir accepté une invitation à dfner chez M. Villemain, après avoir fait à Chateaubriand vieilli une émouvante visite, Jasmin dut aller à Neuilly, auprès des souverains. La Reine avait envoyé le général de Rumigny pour l'inviter à se rendre au château, où il fut accueilli avec la plus grande cordialité. La duchesse d'Orléans vint vers lui en récitant un des vers gravés sur le piédestal de la statue d'Henri IV.
Brabe gascou, ey plazé de bous beyre.
Brave gascon, j'ai plaisir de vous voir.
Jasmin, très touché de cette prévenance, exprime son respectueux étonnement que la duchesse sache parler patois. Mais Louis-Philippe s'avance en disant :
Et jou tabé ! Et moi aussi !
La glace était rompue. Mis aussitôt à l'aise, le poète s'asseoit bravement^ bien qu'en présence du roi, et la conversation s'engage. Henri lY en fait d'abord les frais. Mais Jasmin avait un culte pour Napoléon ; il
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était comme il l'écrit même à Magnounet, de ceux qui s'écriaient :
Ah qu'on csL tier d'être Français Quand on regarde la colonne !
Il ne put se tenir de parler avec enthousiasme de l'Ampérur, et ses royaux auditeurs ne s'en fâchèrent pas. Il avait si peu l'allure du courtisan, et son admiration semblait du reste si littéraire !
En visitant les Tuileries, Jasmin n'avait pas manqué Je s'asseoir, sans façon aucune, sur le trône. Le roi, qui l'avait appris, lui rappela cette circonstance : « C'est vrai, Sire, je me suis assis sur le trône de France, mais pendant une minute seulement, le temps de voir voler une pauvre mouche qui bourdonnait autour de moi et à qui j'avais déjà l'envie de couper les ailes. Ce que c'est que la royauté ! » acheva le satirique Gascon.
Peu de temps après il recevait, comme souvenir de sa visite et comme témoignage de satisfaction du roi, une belle montre en or, ornée de diamants.
Je me garderais d'oublier que ses confrères parisiens, les chevaliers du rasoir, lui[offrirent une soirée superbe et — est-il besoin de le dire — grandiloquente.
Enfin les Agenais qui se trouvaient alors à Paris, voulurent l'avoir à eux seuls quelques heures durant, et il ne se fit pas prier.
Notons toutefois comme une preuve de tact et de grand bon sens que Jasmin sut se tenir à l'écart d'un engouement factice. Il était venu avec une mission bien déterminée; celle-ci remplie, il fut d'une discrétion remarquable. Dès lors il pouvait dire avec fierté à son ami Pozzi :
Aro, poète amit, sur mous pelerinatges, Dunpèy, non trôbi rcs à dire que nou satges.
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Sàbes que pcs paùrels, dunpèy trenlo ans, dehoui, Ey cnsenhaL ma Icngo as rjualre hors, perLout. Princes, reys. amperurs, dins Paris l'an coumprczo; Et loiis Cranlo Sabens, sul t'aùlul assetuls,
Per fa niay rcsplandi sa luts, En gran l'an courounado et l'an fèyto francezo. Aro tout lou Mètjour sur soun sièli Ta mezo.
Prestes et moussurets, oubrics et pastous, En Gascounho, en Proubenço, et des quatre cantous,
N'en muziquejon et Tcscribon,
A paga tout ço que li dibon.
Maintenant, poète ami, sur mes pèlerinages, — depuis, je ne trouve rien à dire que lu ne saches. — Tu sais que pour les malheureux, depuis trente ans debout, — j'ai enseigné ma langue aux quatre bords, partout. — Princes, rois, empereurs, dans Paris l'ont comprise ; — et les quarante savants, sur le fauteuil assis, — j)Our faire mieux resplcndii- sa lumière, — en grand l'ont couronnée et l'ont laite française. — Maintenant tout le Midi sur son siège Ta mise. — Prêtres et messieurs, ouvriers et bergers, — en Gascogne, en Provence et des quatre coins, — en chansonnent et l'écrivent — de manière à payer tout ce qu'ils lui doivent.
Jasmin fut puissamment aidé, en son œuvre d'expansion, par ses qualités de diseur. Vn contemporain, Henri l.asserre, qui l'entendit quel([ue temps avant sa mort, écrivait :
« Rien ne peut donner une idée de Jasmin disant ses vers, rien, ni les plus grands orateurs, ni l^amartine, ni Berryer, ni Lacordaire, ni les plus surprenants acteurs, ni Rachel, ni Frédérick-Lemaitre, ni même J)clsarto dans ses plus beaux moments. Cet homme,, ce pauvre malade que j'avais vu, l'instant d'auparavant, si pAle et si défait, m'apparaissait tout transllguré. Le
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char de feu de la poésie et de la charité l'emportait en ([uelqne sorte dans le monde où tout est lumière. D'un hond, il s'était élevé jusrpi'à ces régions où ne peuvent atteindre ni la vieillesse, ni la maladie. 11 était superbe. Ce n'était ni un malade, ni un vieillard, ni un écrivain, ni un poète, ni Jasmin, que j'avais en ce moment sous les yeux. C'était la poésie elle-même, éternelle, rayonnante et planant au-dessus des misères et des infirmités de la vie ».
Son génie poétique, complété parce don merveilleux, pouvait aisément lui procurer l'opulence. — A cette époque lointaine, les poètes gagnaient de l'argent. — Il le comprit sans doute, et résolut dès lors d'enrichir... les pauvres.
Il avait commencé de bonne heure à faire marcher de front sa propagande poétique et sa propagande charitable. Dès 1837 la municipalité de Tonneins a^'ant organisé un concert de charité, elle fit appel à Jasmin. C'est à cette occasion qu'il composa les quelques strophes magnifiquement lyriques intitulées La Caritai, qui devaient obtenir un grand succès d'émotion non seulement en cette séance, mais dans les centaines de circonstances où elles allaient être prononcées. Ce poème, à lui seul, a soulagé bien des misères.
Et pour venir après celui de Victor Hugo (v Pour les pauvres », sans d'ailleurs lui avoir rien emprunté, il ne mérite pas moins que ce dernier le titre de chef-d'œuvre. C'est aux mondains brillants que le poète des « Feuilles d'automne » s'adresse ; c'est au peuple, aux paysans que Jasmin trace leur devoir. Et son appel franchit les limites de son auditoire pour émouvoir rhumanité (1).
(i) M. Boyer d'Agen a récité la Carilat avec toute son àme vibrante do poète.
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On le sut vite dans toute la contrée que Jasmin ne savait pas refuser le concours de son talent à une œuvre charitable. Les demandes affluèrent. Voulait-on établir quelque part une salle d'asile, une crèche, une école, et l'argent faisait-il défaut, on écrivait à. Jasmin, Jasmin venait, et la salle d'asile et la crèche et l'école sortaient de terre comme par enchantement. Il dut souvent faire des prodiges pour répondre à toutes les invitations. Ses journées étaient prises quelquefois six mois à l'avance.
De Carcassonne une dame cbarilable lui écrit : « Parmi nos plaisirs de cet hiver se mêlait toujours le désir de secourir nos pauvres. Mais le moyen de le tenter efficacement! Notre pensée s'est dirigée naturellement vers vous... » et Jasmin va à Carcassonne.
L'établissement des orphelines de Bordeaux n'a pas dç dortoir et les ressources sont épuisées. Jasmin arrive, et le dortoir peut s'élever et l'ordinaire s'améliorer.
Au fond du Périgord^ un prêtre travaille depuis longtemps h la création d'une colonie agricole. L'œuvre est patronnée par tous les grands noms du pays ; pourtant elle marche avec lenteur. Un signe à Jasmin, et voilà la colonie fondée.
C'est même l'association des gens de lettres et des arts qui, dans une letlre signée des noms les plus illustres, Ingres, Ambroise Thomas, Auber, Meyerbeer, Adolphe Adam, Jules Simon, Halévy, fait appel à son dévouement, et lui demande de faire une tournée dans tout le Midi au profit de la Caisse de secours de l'Association. Et la caisse s'emplit.
Que ne peut -il revenir un instant parmi nous !
Un jour un brave curé de campagne lui écrit que son église ne tient plus debout, et que ses paroissiens la désertent. Jasmin compose deux chefs-d'œuvre a La
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Gleijzo de^Cfipelado » et « Lou Preste sans Gletjzo » ; « L'Eglise découverte » et « Le Prêtre sans Eglise » et le voilà pèlerin, à coté du prêtre, courant de ville en ville et récitant partout ses poèmes qui faisaient comme par miracle s'élever les murs d'une nouvelle église. Il s'est souvenu de son enfance misérable :
€ Eri nut; la Gleyzo, m'en rappeli, M'a bestit pla souben penclen qu'èri pitchou. Home, la trobi nudo ; à moun tour, la capèli ».
« J'étais nu; l'Eglise, je m'en souviens, — m'a vêtu bien souvent pendant que j'étais petit. — Homme, je la trouve nue; à mon tour, je la couvre ».
Un autre jour, il apprend qu'une famille amie, les Roaldès, est ruinée par une catastrophe imprévue et imméritée. Mlle Roaldès, musicienne de talent, avait parfois accompagné sur sa harpe les chansons de Jasmin ; c'est une dette de reconnaissance qu*il a contractée, il va la payer au centuple. Ils partirent tous deux, elle avec sa harpe, lui avec ses Papillotes. D'Agen à Montauban, à Toulouse, à Albi, à Rodez, à Montpellier, à .'N^imes, à Avignon^ à Marseille, le poète et la noble lîlle tirent couler des larmes qui se changèrent en ruisseaux d'argent. Et la courageuse enfant put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve, arracher les siens à la misère et au désespoir.
Il nous serait impossible de suivre partout le poète des pauvres, qui ne devait être arrêté que piar la mort dans cette mission de charité. Pendant quarante ans, pas une misère ne fut soulagée, consolée sans son aide, et c'est par milliers que se compte le nombre des séances qu'il donna au profit d'œuvres de bienfaisance, sans jamais vouloir accepter autre chose que le remboursement de ses frais de route.
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Des faits fjareils, qui dépassent l'admiration des hommes, reçurent toutes les récompenses, tous les honneurs dont dispose la faible humanité.
En 1843 le ministre de l'instruction publique inscrivait Jasmin parmi les hommes de lettres dont l'Etat encourage les travaux en lui allouant une pension annuelle de 1.000 francs. Quelques années plus tard, il était fait chevalier de la Légion d'honneur, en même temps que Balzac et Alfred de Musset. Enfin en 1853, l'Académie française lui accordait un prix Monthyon de Ti.OOO francs. Elle ne pouvait faire davantage, ni songer à admettre au nombre des immortels le grand troubadour, non plus qu'aujourd'hui elle ne peut ouvrir ses portes à Mistral. Les sacro-saints règlements ne (léchissent pas devant le génie qui néglige de se munir de lettres de naturalisation parisienne.
Quant aux cadeaux offerts au poète par les dill'érentes villes, qui payaient ainsi faiblement le ti-ibut de leur gratitude. ils étaient innombrables. C'était, entre aiilrcs, Toulouse avec son rameau d'or, Bordeaux avec sa plume d'or, Auch avec sa coupe d'or, Villeneuve avec un cachet d'or et platine exécuté par le joaillier Froment Meurice, Paris avec un diamant pi'écieux encbassé dans une bague en or. C'était encore la reine Marie-Amélie, à qui il avait adressé le poème de Maliro nnoucenlo, et qui lui envoyait un porte-crayon en or massif orné de ciselures et surmonté d'un magnifique brillant.
C'est enfin l'apothéose que lui réservait sa ville natale, apothéose sans précédent, je crois. Mais quel est le poète qui pouvait revendiquer aussi justement que lui ces honneurs ?
Une splendide couronne lui fut offerte par ses conci-
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toyens, dans une séance solennelle et publique qui eut lieu le 27 novembre 1856, dans une vaste salle du grandséminaire, en présence d'une foule immense. C'est le sujet de son beau poème : (( La Conrouno del Brés » (La Couronne du berceau).
N'eùt-il pas été excusable de se laisser griser par l'encens qu'on ne lui ménagea jamais ? Mais il avait l'âme fortement trempée. Toujours il resta simple ; il ne ferma jamais sa boutique de perruquier, où il vivait une vie modeste, partageant son temps — quand il n'était pas en voyage — entre le travail du peigne et le travail de la plume, dont il disait spirituellement que l'un et l'autre étaient un travail de tète. Il voulut toujours habiter la petite cbambre au fond de l'étroite boutique (où il mourut le 5 octobre 18G4) et ne prenait parfois un peu de repos qu'à la modeste maisonnette entourée d'une petite vigne qu'il avait achetée de ses premières économies et qu'il appelait u Las Papillotos ».
Il sut même fort à propos, dans une de ses tournées, montrer q-ril n'avait jamais oublié son métier. Appelé ù Auch e.i faveur d'un établissement de charité, il se trouvait avant la séance dans le salon du maire en compagnie du Préfet et des autorités. Le chef de la municipalité procédait à sa toilette dans une chambre à coté. Tout à coup il entr'ouvre la porte de sa chambre et montrant un visage tout blanc de mousse : « Encore un moment,messieurs, je vous en prie, dit-il, je vais avoir fini. — Eh ! que ne le disiez-vous plus tôt, lui cria Jasmin ». Et aussitôt il dépouille l'habit noir et en un tour de main le nuiire est rasé par ce même homme qui. quelques instants plus tard, soulevait les applaudissements d'une foule en délire.
Mais cette bonhomie savait être Hère à l'occasion et satirique fort spirituellement.
Dans une ville du Midi, un matin on frappe à sa
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porte. Il ouvre et se trouve en présence d'un des personnages les plus riches de la contrée, et qui devait en partie cette fortune à un nomi3re respectable de faillites véreuses. Le visiteur prie Jasmin de le raser ; il est assez riche pour s'offrir cette fantaisie. Le coiffeur se récuse.
— Faites votre prix, aussi cher que vous voudrez, insiste le Grésus, mais rasez-moi.
— Encore une fois, Monsieur, c'est impossible,
— Comment, impossible? 11 me semble pourtant que c'est votre métier ?
— J'en conviens, mais je ne suis pas toujours disposé. Vous-même, quoique vous en ayez l'habitude et que ce soit un peu votre métier, si je vous demandais en ce moment de faire banqueroute ?
Le banquier n'insista pas davantage.
C'est qu'en effet Jasmin, qui, avait un saint respect pour son art, entendait le faire respecter en lui-même. Ce n'était pas l'exhibition d'une curiosité qu'il promenait à travers la France entière, mais bien le symbole d'une race, la glorification d'une langue. C'est là que toutes ses apirations aboutissaient, c'est à cette pensée qu'il ramenait toute son œuvre.
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Sa méthode de travail était toute imprégnée du même respect pour sa langue. Très rarement il se livrait au hasard de l'improvisation. 11 n'était pas non plus de ceux qui s'enorgueillissent d'écrire dix volumes par an — production réglée comme un travail de bureau, une besogne de fonctionnaire. Il cherchait, luttait contre son inspiration, polissait et repolissait, cent fois sur le métier remettait son ouvrage.
Demandons au poète lui-même ses procédés de Gom-
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position ; il va nous les conter avec une finesse mali* cieuse.
Il se trouvait à Montpellier lorsqu'il reçut d'un sieur Peyrottes, qui s'intitulait potier-poète, la lettre suivante :
« Monsieur, j'ose^ clans ma témérité, qui est bien près de la hardiesse, vous proposer un défi... Je me rendrai à Montpellier aux jour et heure que vous voudrez. Nous nommerons quatre personnes connues en littérature, pour nous donner trois sujets que nous devrons traiter en 24 heures. Nous serons enfermés tous les deux. Un factionnaire veillera à la porte. Les vivres seuls entreront. Enfant de Tliérault, je tiens à l'honneur et à la gloire de mon pays ! Comme en pareille circonstance une bonne action est de rigueur^ on fera imprimer et vendre les trois sujets donnés au profit de la crèche de Montpellier. Je voudrais bien entrer en lice avec vous pour la déclamation, mais un défaut de langue bien prononcé me le défend ».
Voici la réponse de Jasmin. C'est la profession de foi littéraire du plus consciencieux et peut-être du plus spirituel des artistes :
« j\fonsieur, je n'ai reçu qu'avant-hier, la veille de mon départ, votre cartel poétique ; mais je dois vous dire que, l'eussé-je reçu en temps opportun, je n'aurais pu l'accepter. Quoi ! Monsieur, vous proposez à ma muse, qui aime tant le grand air et la liberté, de s'enfermer dans une chambre, gardée par quatre sentinelles qui ne laisseraient passer que des vivres, et là, de traiter trois sujets en 2i heures ! Vous me faites frémir, Monsieur. Dans le péril où vous voulez mettre ma muse, je dois vous avouer, en toute humilité, qu'elle est assez naïve pour s'être éprise de faire antique, au point de ne pouvoir m'accorder que deux ou trois vers par jour. Mes cinq poèmes, V Aveugle, Mes souvenirs^
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FrmçowneUe, Marthe la folle et les Deux jumeaux, m'ont coûte douze années de travail, el ils ne font pourtant en tout (jue deux mille quatre cents vers. Les chances, vous le voyez, ne seraient pas égales ; à. peine nos deux muses seraient-elles prisonnières, que la votre pourrait bien avoir terminé sa triple besogne, avant que la mienne, pauvrette, eût trouvé sa première inspiration de commande. Je n'ose donc pas entrer en lice avec vous : le coursier qui traîne son char péniblement, mais qui arrive pourtant, ne peut lutter contre la fougueuse locomotive du chemin de fer. L'art qui produit les vers un à un ne peut entrer en concurrence avec la fabrique. Donc ma muse se déclare vaincue d'avance, et je vous autorise à. faire enregistrer ma déclaration ».
Un post-scriptum donnait au peu banal antagoniste une bonne leçon de modestie.
« Maintenant que vous connaissez la muse, en deux mots connaissez l'homme : j'aime la gloire, mais jamais les succès d'autrui ne sont venus troubler mon sommeil. »
Jasmin dut à cette conscience littéraire toujours probe d'être, par le sobre ramassé de son sujet, la simplicité claire et limpide de son intrigue, la vérité frappante de ses personnages, l'intensité de l'émotion dramatique, un grand maître, l'égal dos grands classiques. Mais toutes ces qualités, qu'il a portées à leur perfection, ne sont pas des qualités d'intuition pure ; l'instinct ne peut suppléer au travail, non plus d'ailleurs que le cabotinage ne peut servir lieu de génie.
Parvenu au bout de ma tâche, je doute d'avoir pu évoquer, avec le relief qu'elle mérite, la grandeur de la figure si imposante de Jasmin.
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i]e pelil-flls d'an iiKiiviiant, fils d'un misérable tailleur, remua profondément pendant un quart de siècle et la Gascogne et la France et jusqu'au Paris sceptique et gouailleur. Il passait comme un dieu au milieu des acclamations populaires, d'un enthousiasme et d'une admiration unanimes, faisant retentir villages, villes, cabarets et salons des sublimes accents de la langue des paysans.
Apôtre de poésie et de charité, ce petit coilleur d'Agen fit de sa Muse la servante des malheureux, accorda sa lyre pour bâtir des crèches, des ouvroirs, des asiles, des églises; et tandis qu'il vivait modestement dans sa boutique du Gravier ou sa petite vigne «A Papillote », il laissait tomber de son aumonière le produit entier de son apostolat qu'on peut évaluer, d'après une nombreuse correspondance, à près de deux millions.
Mais — chose plus inconcevable encore — cet enfant élevé par charité, quelques mois à l'école primaire, quelques mois au séminaire, devait créer, de toutespièces, une langue jamais écrite. A^ocabulaire, grammaire, poétique sont son œuvre personnelle. Et dans cette langue que cent mille personnes au plus savaient lire, et que vingt mille à peine étaient capables de goûter, il allait ciseler des poèmes d'une incomparable correction classique. 11 faut remonter jusqu'à La Fontaine pour retrouver dans notre littérature un peintre de la nature qui l'égale. Et pour la touchante naïveté, la vérité simple des personnages — toujours des humbles — je ne vois à le comparer qu'à Homère lui-même, le chantre aveugle de Kymé qui parcourait, la besace du mendiant sur le dos, les villes de Grèce pour perpétuer le souvenir des légendes nationales.
Je prononce là de bien grands noms. Messieurs, et si j'ajoute que pour le don de l'émotion communicative, de la poésie vraiment humaine, je n'hésite pas à pla-
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cer Jasmin à côLé de Lamartine et de Musset, dont il n'eut pas la complexité parfois déconcertante, nul doute que la blague sceptique des Parisiens m'étiquetterait parmi les Gascons emballés.
Aussi m'empresserai-je, non pour vous rassurer, mais plutôt pour vous mettre en garde contre le dédain des raffinés, d'étayer mon impression de Topinion de Lamartine lui-même, qui écrivait à Jasmin, à propos de la Semaine d'un fils qui lui est dédiée : « Le poème nous a fait pleurer. Vous êtes le seul épique de notre temps, THomère sensible et pathétique des prolétaires. Les autres chantent et vous sentez ».
Sommes-nous donc vaniteux lorsque nous demandons, nous exigeons pour cet homme de génie une place à part dans la mémoire de tous les Gascons sans exception ? Si le musée Jasmin n'est plus aujourd'hui réalisable,, à notre grande douleur, par la faute de circonstances qu'il est pénible d'effleurer, du moins que dans notre esprit vive h jamais le souvenir de ce grand homme, personnification d'une race, représentation vivante du cœur du peuple.
Et cette glorification nous crée un devoir précis, celui de conserver notre langue. Patois, soit ; c'est le patois qui berça nos premiers sommeils, hanta nos premiers rêves, tança nos premières peccadilles. Il est à nous tout entier, à nous seuls, il fait partie de notre sol, de notre patrimoine, des souvenirs constituant notre caractère particulier. Gardons précieusement, religieusement notre identité, ne permettons pas que s'en aille tout à fait cette langue informe, irrégulière, naïve, mais harmonieuse, douce comme le ciel de nos contrées. Ou si elle doit être emportée par le courant de centralisation aveugle qui ne laisse à la province qu'une existence factice, et qui s'efforce k tuer tout pittoresque^ pour lui inutile et même ridicule, conservons les reliques de
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notre passé avec un soin filial. C'est un dépôt sacré dont nous devons être tous les gardiens fidèles, pour le transmettre intact aux générations de demain.
De ce dépôt les œuvres de Jasmin sont le plus pur et le plus beau joyau, notre véritable livre d'or. C'est en lui que les Gascons devront toujours apprendre à aimer leur langue vulgaire, qui fut dans les Papillotes l'interprète des sentiments les plus élevés de Tàme humaine, le dévouement fraternel, l'amour fidèle, et par dessus tout la pitié pour les pauvres, l'héroïsme de la charité.
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