Jacques
Il est quelque part, au pied des Cévennes méridionales, un enclos paysan dont le berceau de chèvrefeuilles et de lierres abrita mes plus ardentes, mes plus tristes méditations. C'est dans cette grotte verte, aux murs mouvants que j'écrivis presque tout ce livre.
J'y venais souvent de grand matin, à peine vêtu.
(Quelque insecte dormait sur ma table de pierre; une guêpe que j'éveillai au bord de mon encrier me piqua môme un jour près du sein.
Je me souviens que c'était au commencement de l'été, et que la piqûre de l'abeille me fit souffrir pendant que j'écrivais le chapitre où Jacques cherche une belle infidèle dans les hôtelleries de Brigue, à Spliïgen, à Bellaggio, et la découvre, soupantaux luxueuses petites tables des terrasses Borromée.
S'il y a quelque douleur dans ce récit, le dard de la guêpe en est sans doute la cause.
Etant, en art, fanatique et fataliste, je n'ai jamais couru après les feuillets qu'emportait le vent, et, si l'orage a détrempé tout un chapitre que j'avais laissé sous la tonnelle, je ne l'ai pas repris, parce qu'il devait être inutile et mauvais et que l'orage avait ses raisons.
— 11 est une époque dans la vie d'un écrivain où les poèmes détachés, les recueils où l'on célèbre rapidement un moment du jour, une émotion, un aspect des choses, apparaissent sans plus d'importance qu'un air sifflé parce que la route est longue et que l'on n'est pas tranquille.
Ceux pour qui le vers n'est pas la forme sacrée, antique et religieuse de la pensée, écrivent alors un roman.
Je ne sais si, pensant ainsi, j'excuserai ce livre.
Gœthe prétendait qu'il n'y a de vraie Poésie que la poésie de circonstance, et, cependant, je ne crois pas avoir dérogé en racontant, en vers, un peu de la vie, pareille à bien d'autres, d'un jeune homme que j'ai connu.
Si je n'avais craint le ridicule d'une époque sans foi, j'aurais intitulé cela : Jacques — Eglogae épique. — Mais ce sont là des mots terribles, derrière lesquels on m'aurait sûrement reproché de n'abriter que les menus événements d'un bourg, car on ne conçoit pas une chose épique sans personnages royaux ni chocs sanglants de peuples armés.
Ce n'est pas Homère qui est responsable, mais bien ceux qui donnent une formule et tirent une loi des œuvres accomplies sans théories et simplement inspirées par le hasard et le temps.
10 JACOUES
Les catalogues où sont inscrits les genres littéraires ne contiennent pas tout, et ne peuvent pas, par exemple, fixer l'inspiration et le sujet des poèmes qu'écriront les Poètes de Tan 2000, s'il en est à ce moment, pas plus qu'on ne peut assigner aujourd'hui, dans les cartes du ciel, une place aux étoiles dont la lumière voyage encore.
Je veux avouer que je sens peser, sur mes épaules, la menace du rustique bâton de Jocelyn dont on va m'assommer.
Quelques critiques ont déjà parlé de l'influence de Lamartine à mon sujet, et cela me paraît énorme de me donner pour modèle un poète dont je suis éloigné par tous mes goûts.
Certes je n'ignore pas que Lamartine est monté où Ion atteindra rarement, et c'est avec une profonde émotion que je répète certaines strophes de la Vigne et la Maison.
Il est très grand à côté des plus grands, il est la pureté même, la noblesse et la poésie, mais je suis sûr qu'il ne peut être imité que dans ses défauts parce qu'il est impossible de s'essayer à
des coups d'ailes de son envergure dans ses moments de haut vol.
Je connais des pastiches, imprimés au cheflieu de mon département, des pastiches parfaits de lui, et rien n'y manque, ni Jéhovah, ni Ossian, m\&Lyre, ni le Balbul, mais personne n'imitera jamais le Vallon, la Femme, Némésis, ou Y Eternité de la Nature. Quant à Jocelyn, on ne peut en faire le type d'un homme normal, et il n'y a que de beaux morceaux dans le livre.
Ah ! quelle ambition ! Faire vivre un homme, rien qu'un homme, sans aventures étranges, faire simplement l'histoire d'une vie, avec ce qui s'agite, passe et demeure autour d'une vie humaine ! La littérature a longtemps été en rhétorique, j'entends, gouvernée par des conventions, et les rois, lesgucrriers et les cas extraordinaires ont été seuls dignes d'être célébrés en vers, pendant dos siècles.
Certes, personne plus que moi ne se plaît aux reconstitutions historiques, aux voyages dans le passé.
Il est des êtres disparus depuis des millénaires que j'ai approchés de bien près, certains soirs, au coin de mon feu, et les épaules d'Hélène de Sparte, et les bras veinés et la belle tête de Faustine, je les ai revus comme les amants enivrés qu'elles venaient de quitter.
Mais le tragique et la beauté sont de tous les jours, et la quatrième page des quotidiens porte chaque matin des variantes infinies et pathétiques de l'éternelle aventure de Phèdre ou d'Hermione.
Un peu plus de science, ou plus exactement moins de simplicité diminuent notre inquiétude, mais notre époque est sûrement plus terrible que les autres.
Un million de combattants se sont heurtés dans les plaines mandchoues; certains prétendent que l'horizon devient vermeil, personne n'est sûr de rien, des catastrophes naturelles ont englouti des villes avec leurs populations et jamais la face de l'humanité n'avait été aussi sanglante.
Les hommes ne sont jamais étonnés de ce qui les touche, le présent n'existe pas, semble-t-il, et pourtant, à côté du hérissement armé d'hier que sont les trois cents lances de Léonidas et la flottille à rame de Salaminc?
Qu'on en finisse avec l'antiquité, qu'elle ne soit plus la source unique; on ne fera plus avec elle que de froides œuvres de cabinet.
Mais partout l'enthousiasme semble chose morte.
La jeunesse française elle-même, j'entends la jeunesse des Ecoles qui se passionnait autrefois pour la liberté, les beaux vers et les nobles chikères, a maintenant des préoccupations indignes relie.
A peine si dans deux ou trois vieilles cités universitaires de province, quelques étudiants lisent encore, sur les lûmes du mail ombragé d'antiques platane
Pourtant, on seul partout de confuses aspirations, cl je souhaiterais un peu plus de recueillement et de sérieux à ceux-là qui sculptent,
sans le savoir et par ce seul fait qu'ils sont jeunes, le visage anxieux de l'Avenir.
Mais il ne faut jamais désespérer, et surtout désespérer de la France.
Le long détour ! Et comme j'ai peu de hâte à dire ce que j'ai voulu faire, à expliquer ce que j'ai tenté !
D'ailleurs, je n'ai presque rien à confier.
J'ai évité de donner à Jacques une attitude romantique, comme ma nature et des masses d'influences m'y portaient.
Puis, j'ai eu peur de mon sujet.
Les Poètes sont le jouet des Muses.
Malheur à celui qui a pour marraines, autour de son berceau, les terribles et divines sœurs !
J'ai craint, si je m'engageais dans un récit par trop triste, que l'existence ne m'apportât plus de documents qu'il ne m'en fallait et ne s'exerçât sur moi-même.
Franchement, on peut rire, mais je ne plaisante pas.
Je suis sûr qu'il se joue autour des Poètes la plus abominable et la plus utile des comédies.
S'ils ont besoin d'écrire quelques vers tourmentés, ou d'animer de sombres personnages de drames, la vie se chargera de les renseigner.
Leurs amis les quitteront, on vendra leur maison, ils seront bannis, leur maîtresse les bafouera.
Parce que Lamartine devait laisser des stances posantes de regrets, on mit à l'encan la vieille demeure et le patrimoine de Milly; et si Musset n'avait pas été désigné pour écrire les sombres Nuits et l'immortel Souvenir, il n'aurait peut-être pas aussi durement connu les trahisons, les torturas de la jalousie, et la fièvre qui le jeta au fond d'un palais délabré de Venise, sur un mauvais lil, auprès duquel Madame Sand, étrangegemenl parée, avec ses belles épaules satinées el pleines de femme de trente ans, recevait le lourd docteur Pagello.
If; JACQUES
Je sais tout ce que Ion pourrait opposer à celte opinion, et que des masses d'hommes dont la vie est une panique, n'ont jamais composé de vers, de tableaux ou de symphonies.
Mais j'arrive à Jacques.
J'ai essayé de peindre une vie quelconque pendant quelques saisons.
Je sais ce que vaut mon travail; la tâche était surhumaine, personne ne réalisera jamais cela.
C'était tout l'homme et toute la nature.
Il n'était pas nécessaire que Jacques fût un paysan stupide, une manière de serf ; c'est un paysan qui vécut à la ville.
Je l'ai pris au moment où, désolé d'avoir vu partir une amie infidèle vers les lacs lombards ou les sites alpestres, il jure que tout est fini, que son cœur est brisé, qu'une seule femme existe et qu'elle n'est pas à lui...
Je crois qu'il était humain de le faire s'éprendre, le soir même, de la fille d'un riche meunier qui dormait sous la lune. Similia similibus curantur ! Ensuite, c'est la vie; les saisons passent... mais
tout le monde connaît cela : la monotonie, les habitudes, les événements insignifiants, les décors éternels et familiers; la joie agreste d'un beau couple; quelques peines, et la mort de temps en temps. C'est peu de chose, et pourtant c'est tout !
J'entends répéter autour de moi que le vieil ordre social est en danger.
Il eût été habile d'écrire le roman des temps futurs, la bible de l'instinct, de glorifier la vie sans contraintes, et de faire évoluer un couple îï l/armoniens dans un cadre plus large avec un peu de Fourier et beaucoup d'imagination.
Pourtant je ne regretterai pas ce livre ; je ne devancerai rien, je consacrerai. Aucune étape de l'Humanité n'est indéfinie, et tout ce qui a commencé doit disparaître. Mais c'est quelque chose que de célébrer ce que nous connaissons depuis vingt siècles : famille, coutumes, tradi-
tions, et c'est quelque chose aussi que de vouloir fixer, avec ce que l'on a de forces, l'instant du monde où Ton a passé.
Mes amis savent que ce livre a traîné sur ma table, une longue année, et que jel'aiprcsquetout écrit en deux mois. Ma mère qui vient de me quitter à jamais n'avait pas besoin de m'éveiller, et l'aube me trouvait toujours au travail.
Mois ardents de rêverie et d'inquiétude vagues, ô derniers mois où l'être qui m'a le plus aimé, où l'être que j'ai le plus aimé sur terre était prêt à partir! Si je n'ai pas réalisé plus complètement, j'ai connu cependant de beaux matins de foi.
La Foi ! C'est le dernier mot que je veux écrire ici, ce dernier matin de septembre où, devant ma fenêtre, se déroulent les plaines pommelées du ciel bleu-clair, dans ce coin du monde où je naquis, où l'on m'enterrera peut-être, lorsque je n'aurai plus rien à faire ici, lorsque j'aurai reflété assez d'images.
Un rameau mouillé tremble entre mes yeux et l'infini, un toit fume, une jeune fille chante en
s'habillant et une alouette qui n'est pas encore partie, monte, monte, tout droit dans la lumière. Et j'achève cette page pour me donner à moimême ma récompense ; regarder longuement aux gouffres azurés du ciel la palpitation de ces deux ailes !
La Grand'Combe, septembre 1907.
La prime aube d clé met sa barre sanglante Sur les monts chevelus, sur la ligne tremblante Des bois vagues et noirs à l'Orient vermeil, El le ciel aux pressoirs empourprés est pareil. Le calme souvenir d'une nuit argentée Demeure sur la pente obscure et veloutée Des coteaux, et l'on sent comme un tremblement bleu D'ombre surprise au creux des venelles, el Dieu A l'air d'être attendu par les blés immobiles. Desfruits pendent au long des branchages tranquilles: Les pèches, les raisins, les abricots dorés Semblent des globes blonds, vaguement éclairés
2i. JACQUES
Du jour mystérieux des veilleuses d'argile
S'éteignant par degrés lorsqu'elles n'ont plus d'huile.
De petits groseillers crépitent contre un mur.
L'étoile du matin chavire dans l'azur,
Et le premier rayon d'une aube de dimanche
Éblouit des carreaux grands ouverts qu'une branche
Empêche de fermer à la chaude saison.
On entend des pigeons au toit d'une maison...
La vie est recueillie encore et le jour rêve,
Et tout goûte la paix, le silence et la trêve
Hormis les tristes cœurs que l'amour a brisés.
Marchant à petits pas dans les sentiers boisés,
Un vieillard vient avec un jeune homme et l'exhorte :
— « Je sais que tu voudrais, dit-il, qu'elle fût morte,
Que la nuit, en sursaut, tu t'éveilles, voyant
Un autre à ses côtés marcher en souriant.
Tu l'aperçois, soupant sous l'ombreuse tonnelle.
Il faii doux, son chapeau de paille et son ombrelle
Sont accrochés au mur plein de roses-pompons.
Elle a gardé ta bague, et sur ses bleus jupons
Elle laisse une main dont tu connais les veines;
E[ toujours son mouchoir embaume les verveines.
J'ai soufferl de ton mal, mon enfant, autrefois. J'ai fui loin de la ville et j'ai gagné ces bois, En me sentant plus fort dans mon petit village. J'ai voulu l'oublier. Des femmes de passage Vinrent se refléter dans l'eau de mon miroir, Comme sur les beaux lacs se reflètent, le soir, En Ira versant 1res haut les grandes avenues,
oiseaux migrateurs et les rapides nues.
Mais rien ne se remplace et tout nous quitte hormi Les cruels souvenirs, el tu n'as pas dormi... Je sais combien la nuit est longue aux pauvres Ames, El que lorsqu'elle vient, ceux qu'ont blessés les femmes, Dans leur lit ténébreux souffrent éperdumenf. L'infidèle est rentrée avec un autre amant. Elle était au théâtre, adorable et parée. Maintenant, dans la chambre, une coupe nacrée Reçoit ses bracelets ci ses perles ; soudain, L'odeur de ses cheveux que déroule sa main Emplit l'ombre où rougeoie une pâle veilleuse. Et l'on voit tout, horreur! El la belle rieuse Dit, dan- la chaude nuit qu'elle embaume toujours, L»-- mêmes mois charmants qu'au temps de nos amours.
Ah, comme on rêve alors d'entrer, impitoyable Et triste, maître dur d'une bande effroyable, Dans sa ville, en laissant aux horizons sanglants Les sinistres rougeurs que font les toits flambants! Mais tu trembles, enfant, je te fais mal encore, Cherchons plutôt, cherchons la paix dans cette aurore. Pourquoi te couchas-tu si tôt hier, moi je vins M'asseoirtout seul par terre, au cœur sombre des pins. Les lignes des coteaux tremblaient comme des voiles, La lune voyageait, les petites étoiles, Par grappes, remontaient des gouffres assombris, Aucun soir n'eut jamais tant de chauves-souris. Je ne les voyais pas, comme dans la lumière On distingue de loin l'aile souple et légère Des colombes, je les voyais devant mes yeux Surgir d'un horizon proche et mystérieux, Se détachant soudain, gouttes de l'ombre même. Elles volaient autour des pins. Moi je les aime, Car elles sont surtout les oiseaux de la nuit, Et leurs bras presque humains font un étrange bruit, Et des signes confus avec leurs voiles lourdes. Le sommeil est venu, je suis rentré. Des gourdes
Avaient l'air de dormir comme des animaux,
Près d'un mur écroulé. Deux antiques ormeaux
N'ayant plus qu'une jambe et qu'une tèle sombre,
Se parlaient bas sans doute et regardaient vers l'ombre.
Toute la lune était dans la chambre avec moi.
Le char de l'Ourse d'or gravitait sur mon toit,
Et je n'ai pas rêvé. Dieu, comme de coutume,
A L'heure où le brouillard quille le mont qui fume,
M'a réveillé; je suis allé me recueillir
Au jardin, el j'ai vu les liserons s'ouvrir.
J'ai chaussé des sabols tout tapissés de mousses,
Froids de rosée el pleins de feuilles mortes douces,
Fragiles, el gardant un humide parfum
De tristesse passée et d'automne défunt.
Et pour être moins seul, comme une jaune abeille,
Immobile, dormait sur la grappe vermeille
D'un raisin lumineux intérieurement,
J'ai coupé ]<' raisin, et l'insecte dormant
A bourdonné sans (in, mécontent, lourd encore
De songes inconnus dans le froid de l'aurore.
Puis l'ombre des troncs aoirsa barré les chemins,
Et, rapides, pareils à nos désirs humains,
Dans le léger fouillis des branches parfumées,
Deux trains aux lointains bleus ont laissé leurs fumées.
Le soleil triompha dans le ciel du matin, Et Jacques regardait aux pieds du vieux Martin Naître son ombre grise, hésitante et timide. L'ombre que nous faisons à l'aube, si fluide Qu'elle paraît ne plus nous connaître, semblant Ne s'attacher à nous pour un jour qu'en tremblant, Sachant qu'elle verra plus d'une chose vile, Que nous la traînerons, enchaînée et servile Jusqu'au soir où, plus longue, elle nous quittera. Dans le sens du soleil, devant nous, elle ira, Sautant joyeusement sur la route battue, Mais au soir, regagnant la contrée inconnue Où son peuple l'attend, se détachant de nous, Elle sera silencieuse au rendez-vous...
La lumière para de rondelles tremblantes, De vagues disques d'or vaporisé les sentes, El Jacques répondit au vieillard:
— « Ce n'est pas In insecte éveillé sur de pesants muscals Qui pourrait empêcher mon àme désolée De se sentir moins seule au creux de la vallée. Mais des bleus horizons par l'aurore glacés Est venu jusqu'à moi le bruit des trains passés, Toujours je les entends, et lorsque la nuit tombe, Et que j'oublie un peu dans l'ombre d'une combe, Lorsque la paix des monts me reprend, quand je vois La vanité de ce qui me tue et qu'un bois Fume à cause d'un toit caché sous les ramures, Lorsqu'en se balançant me versent leurs murmures Les grands pins inclinés, lorsque rentre un troupeau, Qu'une étoile s'allume au penchant d'un coteau, Tout à coup, déchirant les ondes du silence, l ii train fuit en criant comme un regret immense. Je pense alors que je pourrais, en le suivant, Voir le petit village où nous allions souvent, Sa chaise demeurée auprès de la fenêtre. La cendre <ln foyer dans la chambre où, peut-être, La serrante n'entra depuis notre départ; Le jet d'eau qui mouilla ses souliers dans le parc.
Je pense que, debout et pâle, à la portière, Je pourrais en suivant ce train, dans la Lumière D'un jardin au couchant plein de roses cl d'eau, Portant comme un panier son agreste chapeau, Je pourrais la revoir, la môme, sur sa porte. Et mon âme s'embarque et le train lourd l'emporte... Je ne la trouve plus aux lieux que je connus. Les rosiers, la maison, le jardin sont vendus ; Je fuis vers les climats où les couples s'adorent... Les Apennins déserts dans le soir chaud se dorent ; Les trottoirs de Florence, arrosés, sont déserts ; Une nacelle aborde aux ronds citronniers verts D'un îlot plein de fleurs. Blanche, sous son ombrelle, Une femme est debout ; ce n'est point encore elle. Brigue dort. La montagne alpestre sous la nuit, Proche et comme un cristal dans l'ombre froide lui! ; L'âpre hôtelier boiteux ramène du village Deux chevaux destinés au couple de passage Qui soupa dans sa chambre, et dont la vitre encor Aux nocturnes sommets jette ses regards d'or. Quels sont ces voyageurs ?... Les brunes lavandières De Bellaggio vont voir aux fûts des cyprières
Si le tiède couchant sèche les linges blancs Que je crois reconnaître aux couleurs des rubans. A Splûgen, sur un col la bourrasque m'assiège. N'a-t-elle pas crié dans le vent de la neige?... Puis un air sanglotant de violons s'entend. Où suis-je? J'aperçois des balustres d'argent, Kl sous d'obscurs bosquets des tables éclairées. Je passe. Noirs manteaux, belles têtes parées, Je regarde, anxieux ; la trouverai-je pas ? J'hésite ; mais soudain sous ces myrtes, là-bas, ('-elle robe à volants par la lampe verdie !... Oh, terrasses d'argent des lacs de Lombardie ! »
Douloureux, il se tut, et du sentier couvert, Tandis que s'envolaient d'un petit arbre verl Deux pigeons aspirant vers la splendeur solaire, La chanson d'un berger moula rustique ei claire, Kt tous deux s'arrétant entendirent ceci :
Je revenais de guerre Sans crainte ni souci ; Elle m'avait naguère Juré d'attendre ici.
Moi, pendant la bataille, Je pensais à ses bras, A son fichu qui bâille...
Et je ne la vois pas...
Sa mère sur sa porte
N'a pas de voile noir,
Elle est donc plus que morte,
Un autre l'a ce soir !
Apporte-moi, l'hôtesse, Au fond de ton jardin, Pour noyer ma tristesse Apporte-moi du vin.
Puis, tout devint lointain, le chant, le bruit d'averse Que faisaient les moutons aux chemins de traverse. Le monde eut l'air soudain malheureux et désert. Sur un noir châtaignier se taisait un pivert. Les cieux, gouffre d'azur, lorsqu'ils levaient la tête, Donnaient un pur vertige à leur âme inquiète. Ils sentaient vaguement que l'humaine douleur, Les désirs, les regrets font à notre vieux cœur Une brèche par où plus de lumière passe. Alors Martin parla, montrant le vaste espace : — « Elève ton bâton, cligne de l'œil, et vois Comme il le cache bien ce mince trait de bois La maison ruinée et le roc millénaire, Et sur l'horizon pur cette tour solitaire. Regarde maintenant, Jacques, de les deux yeux. Jacques. le monde est grand. Dans l'infini des cieux. N'effaçant môme p;is le cep de cette vigne, Ton bâton n'est plus rien qu'une petite ligne. Entre le monde el toi pourquoi donc poses-tu Un rideau de cheveux, un profil, un col nu, Et de l'amour passé la douleur importune?
Il est encore, ami, des prés givrés de lune,
Des matins grelottants de cerises, des soirs
Pleins de filles allant au fond des taillis noirs,
Éphémères du songe éternel dont ta vie
Est pour longtemps pensive et pour toujours ravie.
Il est de tels pays si dorés et vermeils
Qu'on les croit éclairés par de plus forts soleils.
Il est d'étranges mers dont les syrtes dormantes
Sont vierges de vaisseaux ; d'édéniques amantes,
Ignorant le mensonge et les pleurs, à la nuit
S'y baignent, en levant, anse fauve qui luit,
Un bras si parfumé que l'eau des vagues bleues
Doit en être embaumée et tiédie à des lieues.
Mais, n'allons pas si loin. Par cette aube d'été,
Dans ce village tient toute l'humanité.
La laitière élancée, avec sa gorge pleine,
Est peut-être plus blanche et plus dure qu'Hélène.
Comme un atride obscur qu'accable le passé,
Ce pauvre bûcheron lamentable et cassé
A vu mourir ses fils avec toutes ses filles.
Hier soir, j'ai trouvé, riant sous les charmilles,
Un couple d'amoureux qui se cachaient ; et puis,
Le forgeron jaloux s'est jeté dans le puits,
Après avoir tué sa femme sur la route.
Il est de grands espoirs au long des blés... Écoute
Le torrent murmurant des grains ; écoute encor
La cloche, et du hameau sens s'éloigner la mort
Oui frappa sûrement quelqu'un dans sa demeure.
Si l'on ne trouve plus la forme que l'on pleure,
Il est des millions de femmes dont les bras
Ont chacun des saveurs qu'on ne connaîtra pas.
Il est des millions, des millions de femmes...
Dans la ville, à présent, gagnant leurs lits infâmes
Il en est dont mes biens ne payeraient pas l'amour
Qu'elles vendent de l'aube au soir calme du jour.
11 en est dans les ports d'un pays maritime
Dont la bougie a l'air de veiller sur un crime,
Lorsque les matelots les étreignent, le soir,
Sur un grabat défait dans un profond coin noir.
On on ferait, vois-tu, des troupeaux innombrables,
Et des filles de bouc à nos vierges aimables,
Et de la riche alcôve au plus humble réduit,
Tant de corps éperdus se dévêtent, la nuit,
Tant d'épaules et tant de seins, hors de leurs voiles
Jaillissent frissonnants à l'heure des étoile-. Qu'on s'étonne vraiment que les minuits rêveurs Ne soient pas pénétrés de plus tièdes odeurs ! Entourant un bassin dont la margelle brune Ressemble au halo sombre et massif de la lune Qui s'est noyée au fil de l'eau, dansant en rond, Des belles, au milieu d'un parc nocturne, font Une ardente couronne embaumée et légère 11 est sur les sommets, peut-être, une bergère Plus blanche que Diane, et couchant dans les fleurs Aux calices d'argent des divines hauteurs. Pense aux filles d'Asie, indolentes, dorées, Pense aux filles du Xord, frileuses, aux orées Des bois de sapins verts chargés de froids cristaux, Aux trésors d'ambre chaud des corps orientaux, Pense aux clairs millions cachés de gorges nues, A l'océan houleux des formes inconnues, El plonge dans ces flots Ion souvenir amer, Comme on jette une paille aux gouffres de la mer ! »
Ils longeaient en parlant la rivière sonore.
Une paille y flollait, plus jaune que l'aurore,
Et malgré les trous d'eau, les bancs d'herbes, les troncs,
La barque chavirée avec ses avirons,
Toujours, l'humble brin d'or, allant à la dérive,
Suivait les deux amis qui marchaient sur la rive.
Et Jacques, douloureux, dit : « Elle est toujours là... »
El la paille mouillée et fraîche étincela !
Minuit. Les monts sont bleus, la plaine est vague et brune,
La fille du meunier dort dans le clair de lune.
Près du lit bien drapé de guipures de lin
Elle a posé tantôt ses souliers de satin.
Des dentelles son pied sort et porte la marque
Du lacet de velours. Poli comme une barque.
Dans la clarté féerique, un sabot de bois blanc
Semble tout saupoudré de farine d'argent.
Ses vigoureux bras nus pétris d'ardentes roses
Mollement arrondis sont deux divines chose-.
L'œillet de son chignon, sous son aisselle d'or
A glissé. La meunière a l'air, quand elle dort,
De cette grande fille à la poitrine aiguë,
De Vénus, au milieu des villageois venue,
Et reposant, après les fatigues du bal,
Dans une chambre où, sous un globe de cristal,
Quelques fleurs d'oranger, plus jaunes que des pailles,
Sont là depuis un soir d'antiques épousailles.
De l'azur scintillant à ce beau corps humain,
Les rayons font un pâle et vaporeux chemin.
Un passant regardant au bord de la croisée,
Sous les raisins pendants, humectés de rosée,
Verrait ses blonds cheveux inondant le cousin,
Et le drap s'élever quand se gonfle son sein.
Entre deux chasselas brûle un astre, et, dans l'ombre,
Des éclairs de chaleur font qu'à l'horizon sombre,
On distingue parfois, éblouissant l'azur,
La respiration brusque du ciel obscur.
Or, Jacques qui rentrait par ce minuit magique, Sortant avec Martin du cabaret rustique Où l'hôtesse riait en leur versant du vin, Regardant aux carreaux, vit ce tableau divin.
Il fut comme un marcheur courbé que rien ne touche,
Oui gravit un sentier, mais qui soudain débouche
Sur quelque haut plateau d'où ses yeux éblouis
Embrassent les pays par l'aurore bleuis.
Des cirques, des vallons, des montagnes lointaines
De rocs, de bois épais, de pâturages pleines,
Souffle un vent parfumé qui cicatrise tout
Et qu'il boit comme une eau, défaillant et debout.
Le remède à l'amour c'est l'amour et la vie,
Et rien ne te résiste, ô puissante harmonie!
Jacques, à petits pas, fut au devant du jour.
La nature endormie eut un grand réveil lourd :
Les rochers blanchissaient comme un front qui se lève r
Les arbres avaient l'air de s'étirer en rêve,
Des lumière- brillaient aux vitres des maisons
Où des chiens aboyaient derrière les cloisons.
Les toits silencieux abritaient <lu mvstère.
I)es océans de songe el <le sommeil, la terre
Noire, péniblement se dégageait un peu.
Les astres s'en allaient, le ciel devenait bleu,
Le livide Orient (Hait frotté de soufre,
El Jacques se disait: comme la lerre souffre !
Elle semble vouloir révéler un secret.
Le vieil ordre du monde, immuable et sacré
Présidera-t-ilpas à cette aube montante?
Vais-je pas assister à quelque éblouissante
Révélation d'or, et vais-je pas mourir
De sentir dans mon âme, en frémissant, s'ouvrir
Les ailes que chacun y porte, refermées ?...
Le petit jour sortit des sentes embrumées,
Un oiseau s'éveilla, tout l'antique décor
Dans la vive clarté réapparut encor.
Jacques continua sa route matinale.
Les beaux cieuxpommelésétaient d'unclairbleu pâle.
Devant une maison qu'étreignaitun rosier,
Arrosant un bouquet, il vit, extasié,
De fleurs et de boutons d'oranger couronnée,
Et déjà toute en blanc et toute enrubannée,
Une fdle du bourg surprise et rougissant
D'être aperçue ainsi dès le matin naissant,
Son bandeau virginal sur sa tête dorée,
Pour ses noces déjà toute prête et parée.
LA MEUNIERE DORT SOUS LA LUNE 4ô
Il rentra. Sa douleur se détachait de lui
Comme sur un bassin dont l'eau verdâtre luit
Tombe, en se détachant d'une petite branche,
L ne figue de miel, délicieuse et blanche.
Sa mère l'attendait, occupée au jardin,
A chasser des fraisiers un sautillant poussin.
Elle avait dans les mains un plat plein de groseilles
Qu'escortaient dans l'air purdeux vibrantes abeilles,
Et la traîne à longs plis de sa robe de deuil
Inclinait en passant les tiges de cerfeuil.
Elle le vit marcher souriant, près des haies
Où luisaient des bouquets et des grappes de baies,
Et comprit que son fils lui revenait... Alors
Elle parla : « Les vieux poiriers n'étaient plus forts ;
Quand elle avait ouvert ce matin sa croisée
Elle pensait qu'il avait plu, tant la rosée
Avait trempé le seuil. Les raisins étaient mûrs ;
Les moutons en sautant misaient crouler les murs ;
Les taupes soulevaient le gazon des prairies ;
Le menuisier allait venir aux bergeries
Pour les râteliers neufs ; on devait un panier
De semence et trois sacs de froment au meunier... »
L'ombre des groseilliers brodait de gris l'allée, Et quand sa mère avec les fruits s'en fut allée, Jacques dit doucement, dans l'éveil du jardin : « J'irai payer ce soirle froment au moulin. » Calme, il gagna sa chambre aux deux larges fenêtres. Des assiettes, des plats, des portraits de vieux maîtres, Des visages divins en décoraient les murs Blanchis au lait de chaux. Des vases longs et purs Coloriés, pareils à des urnes persanes, Nourrissaient de leur eau des plantes paysannes,
Et brillaient au soleil sur des rayons de bois Qui supportaient aussi quelques livres de choix. Et près du clavecin, un beau fauteuil rustique Était tout surchargé de cahiers de musique. Il appuya son doigt sur le clavier. Un son Tomba comme d'abord tombe sur un buisson, Sur un bassin ridé soudain, ou sur la route, Quand s'annonce l'orage, une première goutte. Puis, ainsi que d'un ciel matinal et changeant Croula la symphonie en averses d'argent... Beethoven vieux et sourd, avec sa houppelande, Enfonçant ^on chapeau, cheminait dans la lande, Iric basse. Il pleuvait sur un lac, à torrent... Le saint musicien s'asseyait en tirant Une flûte de buis de ses poches gonflées. La bourrasque cessait. D'humides giroflées, Des bruyères en fleurs se couchaient aux gazons; Et tout d'un coup, jusqu'aux plus lointains horizons, Les cicnx se découvraient, on entendait des cloches Sonner dans un château ruiné sur les roche-. La Musique apaisait le monde. Un peu de vent Tourmentait les cheveux dé Beethoven rêvant,
Puis, debout, dominant la plaine qui rougeoie, Il laissait éclater un ouragan de joie. Des perles, des cristaux rebondissants sautaient Sur les pentes, heurtant les arbres qui chantaient. L'azur plus bleu tremblait, les hautes symphonies Faisaient passer dans Pair des ondes infinies...
Quand Jacques se leva du clavecin grondant, Il vit sa mère assise à l'ombre et l'attendant Devant les plats à fleurs, la nappe et la carafe, Sous la treille qui, verte, au flanc du mur s'agrafe. Il posa son chapeau sur le banc près de lui. 0 tièdes œufs, muscats, verre de vin qui luit, Miel en rayons, raisins qui parfumez la bouche, 0 petits serviteurs, l'homme souvent vous touche Et vous prend sans plaisir, en se hâtant, sans voir Combien vous êtes bons et beaux, matin et soir! Mais lorsque notre cœur renaît à l'espérance, Après de tristes jours, dans un enclos de France, Sous la vigne, il est doux encor d'être attablé, Abrité du soleil qui mûrit notre blé.
.Jacques de ce repas goûta la joie aimable. Des disques blonds tremblaient sur la petite table, Le monde flamboyant largement palpitait.
C'était une heure d'or pour Jacques qui sentait L'épanouissement estival de la vie.
L'argile se fendait dans la plaine éblouie Où la chaleur buvait les étangs ; les moissons Se gonflaient; il pensait à tout, aux vifs poissons Pareils dans les trous d'eau verdâtre aux ombres bleues Des feuilles ; il suivait le vol des hochequeues Dans l'azur qui luisait à travers les rameaux Des vieux arbres courbés en murmurants arceaux. La colline embuée avait l'air plus lointaine ; Des roses se penchaient sur la fraîche fontaine. Et cela lui semblait paisible, doux et beau. Partant pour le moulin, il reprit son chapeau. Le feutre <mi était tiède ainsi qu'un dos de bète, Un d >S soyeux de lièvre endormi sur la crête D'un pocher montagnard, crayeux, gris ou vermeil, El recevant de bon matin tout le soleil. .
ÔO JACQUES
Il sortit du village en traversant la place.
Des enfants se penchaient aux vitres de la classe,
Et le maître d'école en colère frappait
Sur le tableau, pendant que debout récitait
Une petite fille aux yeux de violettes.
Au-dessus de ces fronts et de ces jeunes têtes,
Sur des cartes luisant contre le grand mur clair,
Jacques voyait de loin, vague et pâle outre-mer,
Baignant les continents et marquant l'eau marine,
L'Océan Pacifique et le golfe de Chine.
Quand soudain, d'un vol lent, suivi par la clameur
De la rue attroupée, un oiseau voyageur
Venant on ne sait d'où, parut au ciel orange.
Ce fut plus étonnant qu'un passage d'archange Pour tous ces yeux levés de paysans. L'oiseau A coups rythmés d'ailes battantes, calme et beau, Glissa dans le couchant, très haut, sur le village, Le col tendu vers l'infini, libre et sauvage, Et Jacques en longeant la rivière s'en fut... L'horizon vaporeux tremblait, un bois touffu Frappé par le soleil, de ses feuilles luisantes Éclairait la vallée ; un troupeau sur les pentes, Sonnait, religieux, dans l'herbe qu'il paissait. Des oiseaux s'enfuyaient d'un trait, lorsqu'il passait A côté des buissons effleurés de lumière. Un carrier tout blanc polissait une pierre Dans le cirque déserl d'une carrière d'or, Sous Les derniers rayons qui s'y brisaient encor ; El dans un j>elil champ, bras nus, grande et vermeille, Une femme liait quelques gerbes, pareille, Sous le large et puissant crépuscule d'été, Aux tille- du printemps clair de l'Humanité. Son noir chignon croulait sur sa nuque robuste ; Une chemi-e bleue enveloppait sou buste Comme un tissu jeté sur un marbre; ses pieds
Nus et blancs se posaient sur les épi< liés.
Jacques la regardait. Elle chargea la gerbe
Sur sa tête, et, prenant sa faucille, superbe,
De ses bras arrondis soutenant son faix blond,
Divinisant le soir flottant sur le vallon,
Elle partit, semblant, dans la paille dorée,
Emporter le soleil de la chaude soirée.
Une étoile d'argent scintillait doucement,
Malgré le jour baignant encor le firmament.
Et Jacques qui voyait à la vague frontière
De la nuit s'effacer la haute forme altière
De cette moissonneuse avec son voile bleu,
Sortit du grand chemin qui s'embrumait un peu.
Ce point à l'horizon, c'était toute la vie :
Une bouche sanglante, une tête ravie,
De longs cheveux bouclés sur un col épandus,
Un dos creux, de beaux bras d'ambre, laiteux et nus,
Et sous un sein voilé, gonflé, rond H dur comme
Une dure, gonflée et merveilleuse pomme,
Un cœur mystérieux de femme qui rêvait
Dans le silence pur du jour qui s'achevait !
TA MEUNIERE DORT SOLS La LUNE
Dans la cour du moulin, sur la table de pierre,
La servante avait mis la nappe, et la lumière
De la lampe tombait sur des coupes de fruit,
Raisins, figues, semblant les gouttes de la nuit
Bleuâtre qui baignait la campagne déserte.
La cuisine brillait par la fenêtre ouverte,
El le meunier lisait, attendant le souper,
Une antique gazette ayant enveloppé
Des rubans et du fil achetés à la ville.
Les étoiles montaient du toit sombre et tranquille,
Comme un ardent bouquet d'étincelles montant
Du foyer où les plats se cuisaient en chantant.
ID invisible chien gronda sous les tonnelles.
Jacques en Ira : « Meunier, salut! Quelles nouvelles
Apprenez-vous dans le journal ? Je viens payer
La farine el le grain pris par mon métayer... »
En parlant, il posa dessus la nappe claire
Une pièce d'or roux qui sonna contre un verre.
Le meunier la tourna, la regarda longtemps
El dil en souriant : « Elle a juste vingt an-.
Elle semble pourlanl neuve, elle est jaune et brille;
On la frappa l'année où naquit notre fille,
Et peut-être le jour de la même saison... » Comme il disait cela, de l'antique maison, Suzanne dans la cour sortit avec sa mère. Par les brides d'azur, un chapeau de bergère Pendait à son poignet, tel un panier doré. Dans ses cheveux flottait un noir ruban moiré. On voyait ses beaux bras jusqu'aux épaules blanches, Sous le tulle neigeux et flottant de ses manches, Et Jacques respirait les parfums vigoureux De deux roses mettant dans les plis vaporeux De son corsage rond une tâche sanglante... — Quand il partit, la terre était toute tremblante Des ombres que la lune en montant projetait. Mais de loin, sur le mur du moulin qu'il quittait, Se retournant souvent, il voyait, pâle et rousse, La lueur de la lampe, et la nuit tiède et douce Semblait dans ses courants immatériels et bleus, Dans l'obscur flottement de l'azur sous les cieux, Développer sans fin l'odeur des belles roses Sur des seins de vingt ans, dans la dentelle écloses!