LE VIN AUX ETOILES
Noué par les rubans, aux branches d'un sureau,
Plein de coquelicots pend un vaste chapeau.
La lune fait briller au pied du vieux platane
Un soulier de ^alin... Serait-ce point Suzanne?
— Non. — Mais ce jupon clair là-bas dans les blés roux,
El cette fine taille, et ces grands cheveux fous,
N'est-ce pas elle ? — Non. — Et pourtant, sous le saule,
Ce blanc corsage uni qui modèle une épaule,
Un bras rond, n'est-ce point, avec son amoureux,
Du moulin aux beaux murs la Suzanne aux beaux yeux?
Non. — Du moulin aux murs épaissis de feuillage,
La fille ne va pas dans les champs du village,
Elle brode à la lampe une écharpc d'azur.
Et le léger tissu tremble à son souffle pur. Sa mère dans la salle assigne à ses servantes Du lendemain malin les besognes pressantes. Deux verres sur la nappe, embués et polis, De rosée argentée ont l'air d'être remplis. Pourtant Suzanne est seule... A-t-elle avec son père Goûté le vin blanc frais et mousseux?...
— Non, ce verre Est à Jacques venu du village ce soir, Pour parler au meunier au fond du jardin noir. Suzanne doit savoir ce qu'il avait à dire. Elle tourne ses yeux vers l'allée. Un sourire Embellit doucement sa bouche. Elle attendait, Elle l'aimait depuis l'enfance, elle savait Qu'il viendrait la chercher un jour... Elle se penche : Son lourd chignon doré pèse à sa nuque blanche ; Un papillon de nuit en noir velours épais Obsède l'abal-jour ; toute la vaste paix De la terre et du ciel est autour de la table. Jacques et le meunier reviennent... Sur le sable S'amortissent leurs pas. Suzanne n'entend rien Et ne lève le front qu'aux caresses du chien.