‹ JacquesChapitre 6 sur 6 · I.A PLUIE SUR LES POMMES · texte numérisé non relu

I.A PLUIE SUR LES POMMES

As-tu dans ton enclos, à la saison dernière Planté des seringas? Sens-les... Mais non, derrière Ta maison il n'est que des arbres, cette odeur Est celle du beau corps de ta Suzanne en fleur 1

Ils quittèrent l'abri ruisselant des feuillages. La lumière à présent baignait les paysages ; Côte à côte ils allaient dans le verger mouillé. Près d'un hortensia bleu pâle, mais rouillé Par l'eau, par la saison, cassée et détrempée, Dans ses brillants atours gisait une poupée Dont l'enfant s'amusait et que sans doute, un soir, Il laissa, découvrant un frelon jaune et noir, Une grappe fleurie ou le vol d'une abeille. Droite et les yeux ouverts, dans sa robe vermeille, De loin, elle semblait la fille de ces nains Vivant en des palais de cristal, souterrains, Préparant en secret la conquête du monde, Magiciens savants sous la terre profonde. Suzanne ramassa la poupée, et ses yeux

Furent soudain pleins d'eau. Le soir, au front des ci

Paraissait suspendu, pensif, puissant et grave.

L'azur lavé de pluie était d'un bleu suave

Sur les arbres montant à l'assaut d'un versant.

Et Suzanne attira Jacques en rougissant,

Lui murmurant un mot plein de promesses telles

Qu'il s'acheva dans un baiser.

... Les hirondelles Passaient sous l'arc-en-ciel comme sous un arceau. La mort avait en vain dévasté le berceau ; Au bras de son époux, Suzanne, encore mère Et les flancs frémissants, marchait dans la lumière. Elle allait, invincible et blonde, sous le soir, Jeune comme la vie éternelle et l'espoir, Dans la forte senteur des herbes, des ramées, Vers le vieux toit luisant couronné de fumées. L'avenir devant eux s'élargissait encor.

Ils pouvaient évoquer les belles têtes d'or De leurs enfants futurs riant par les allées... — Une femme appelait dans le fond des vallées. — Le couple, se taisant, suivit l'étroit chemin.

LA PLUIE SUR LES POMMES 183

Et rentra lentement en se donnant la main. Et du parc au verger, le chant du crépuscule S'éleva. Ce ne fut qu'un souffle qui module, Onde vague, air confus. Puis le vent frais bruit Dans le pin qui sembla brusquement plein de nuit, Et frissonna, pareil au maître qui dirige L'orchestre obéissant à l'archet qui voltige. Et sa plus vaste branche en ployant, entonna Du soir religieux l'admirable hosanna !

Le rosier sur le mur, de ses roses tremblantes Offrit le pur parfum aux frondaisons chantantes. Chaque arbre prit sa part du végétal concert. Le pommier élevant trop fort un rameau vert, Laissa choir quelques fruits, lourdes notes rustiques Que le grand pin couvrit de toutes ses musiques. L'arc-en-ciel s'effaça. Malgré le jour encor Limpide et clair, l'énorme et pleine lune d'or Monta, solennisant tout l'azur autour d'elle. L'étoile du berger n'était qu'une étincelle Dans le ciel violet, et le soir était beau D'avoir encore un peu de soleil au coteau, D'avoir la lune ronde et le naissant mystère

De l'étoile divine et douce et solitaire, Perle mystique au bord du lointain horizon. Et les arbres émus, autour de la maison Ouverte aux souffles purs de la campagne brune, Chantaient toujours, guidés par le pin bleu de lune

La Grand Combe-Paris, 1905-1907.

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