LE BERCEAU
De la rosée et l'or des grands midis torrides,
Sensibles et cachés ont mûri nos trésors.
Chaque saison polit et modela nos corps.
Nos seins, l'autre printemps, n'étaient que des promesses
Nous serrions nos cheveux en innocentes tresses,
Et voyez maintenant nos corsages gonflés,
Et nos chignons tordus, odorants, ondulés.
Nul ne reverra plus nos jambes d'écolières,
Et nos bas sans un pli, nos bas blancs de rosières.
Nous sommes l'inconnu, le désir, l'infini,
La certitude heureuse et la chaleur du nid...
Qu'espérez-vous trouver au bout de ce voyage ?
Tout le bonheur du monde est ce soir au village. »
Tout le bonheur du monde est aux Ramiers, ce soir. La nuit vient, le jardin lentement se fait noir. Jacques est près du lit où Suzanne est couchée. Il lient la longue main douce de l'accouchée; Et près du grand lit blanc, un tout petit berceau Fait songer à l'esquif léger près du vaisseau
Immense, calme et lourd sous la lune marine.
La fenêtre est ouverte à cette nuit divine.
Jacques ne parle pas puisqu'on Ta défendu.
Il caresse la main et le tiède bras nu...
Inondant brusquement les branches du platane,
La lune fait briller les yeux bleus de Suzanne.
Ils se voient, ils sourient. Le perron des Ramiers
Est plein de roses, le verger plein de pommiers,
De beaux arbres en fleurs sous les belles étoiles.
Sous un amas neigeux de dentelles, de voiles,
De mousselines, de rubans et de satins,
Leur fils, sans doute, dort ; on ne voit que ses mains.
Il balbutie, il rêve, ils Técoutent... mystère !
Ah, comme il est perdu, petit et solitaire,
Et comme leur amour l'entoure, à peine éclos !...
Le ciel suave et pur bénit le vieil enclos.
Jacques qui revenait de visiter la terre, Pour la première fois trouva la jeune mère Assise avec son fils au creux de ses genoux. C'était la fin de mai. Le ciel bleu, pale et doux Coulait, limpide et clair, au-dessus des campagnes. Le monde renaissait; les antiques montagnes Semblaient, sous les rameaux parés et lourds d'odeurs, Des amoncellements, des corbeilles de fleurs. Malgré tant de rayons, tant de tiédeurs naissantes, L'aire brillait encor de bûches d'or flambantes, Et dans son grand fauteuil, au milieu du soleil, Suzanne à son enfant tendait un sein vermeil. — « Qu'il est joli, qu'il est petit dans sa chemise !
Disait-elle à mi-voix; sa chevelure frise,
Et jusqu'à ses genoux, son mignon pied tremblant
Tiendrait dans le calice ouvert d'un beau lys blanc.
De trois feuilles de rose on ferait pour sa tête
Un chaperon. Il est petit. Une fossette
Creuse son coude. Il est joli... Bois, mon trésor,
Bois à mon sein gonflé comme un pesant fruit d'or 1 »
Ému, Jacques, du seuil admirait cette scène.
De sa main qu'azurait une adorable veine,
Suzanne pour l'enfant pressait le globe pur,
Veiné comme la main d'une vrille d'azur.
Les saintes lois du monde, harmonieuse troupe,
Flottaient dans la lumière autour du divin groupe.
C'était la vie entière à son commencement.
L'homme grave écoutait le doux gazouillement,
Et regardait l'épouse attentive, attendrie,
Dans sa forte jeunesse, embellie et fleurie.
Les temps recommençaient. Comme un couple de Dieu3
Ils avaient de leur sang créé l'être joyeux,
Fait surgir un bourgeon à l'arbre de la race.
Tous trois se reflétaient dans une haute glace;
Le tulle des rideaux adoucissait le jour ;
Un puissant cerisier frôlait d'un rameau lourd
La vitre close à l'air de cette matinée.
Le feu brûlait à peine, et Suzanne inclinée
Eut un grand cri d'amour : « Jacques, Jacques, viens, vois.
L'enfant a regardé poui la première fois,
Et c'est moi qu'il a vue ! oh viens, dans sa prunelle,
Ainsi qu'en un miroir je suis petite et belle.
Il veut sourire, il me connaît, Jacques viens voir
Ta petite Suzon au fond de son œil noir ! »
En effet, dans son œil, goutte humide et luisante
D'une eau mystérieuse, éblouie et vivante,
Le visage charmant de la mère flottait.
Le regard vierge et clair de son fils s'arrêtait
Pour la première fois sur elle. Une secrète
Correspondance, de ses yeux de violette
Aux yeux de diamant, enfin s'établissait.
Jacques vers le miracle, étonné, s'avançait.
Il se mit à genoux sur la robe traînante,
Et lorsqu'une heure après, sa mère souriante,
Entra, laissant la porte ouverte à la saison,
Et portant un bouquet de roses à Suzon,
Elle les vit tous deux, épiant un sourire,
S'extasiant sans fin sur un pied qui s'étire,
Sur un cri plus humain à ses lèvres surpris,
Ou sur ses ongles gros comme des grains de riz.
Et c'était beau cela : F aïeule rassurée,
Heureuse maintenant sur la porte azurée,
Des roses en bouton dans ses bras. C'était beau
Ce soleil qui dorait ce paisible tableau :
Suzanne de profil, enfantine et coiffée
De ses cheveux tordus et souples, dégrafée,
Et n'ayant pas encor dans son corsage bleu
Caché son pur sein rond qui palpitait un peu.
A l'infini, dehors, c'était mai. Chaque branche
Était une guirlande et la haie était blanche,
Et les sentiers roulaient, pareils à des torrents,
Des flots de tiède azur et des parfums errants.
C'était mai jusqu'au ciel. Des milliers de clochettes
Annonçaient le retour des printanières fêtes.
Un hymne végétal célébrait le matin ;
Les liserons devaient tinter au fût du pin,
Temple sonore au large toit, mais nous ne sommes
Pas assez purs pour tout comprendre, car les hommes
Avec leur sens épais sont encore pareils
Aux sourds qui savent bien que lescieuxsont vermeils, Que c'est Pâques et voient le sonneur qui s'approche, Mais n'entendent jamais les chansons de la cloche.
Un matin de juillet, sous le sureau criblé
De soleil, et de grappes noires étoile,
Dans leur fauteuil d'osier, devant la table verte
D'une nappe à carreaux bleus et blancs recouverte,
Suzanne et son mari buvaient un lait crémeux,
Aromatique et tiède encore, et tous les deux
Sortaient du bain, et la coquille ensoleillée
Du chignon de Suzanne était encor mouillée,
Et ses bras, que montrait son peignoir rose à pois,
Semblaient frais comme une eau perdue au fond d'un bois
A minuit, sous un rai de lune printanière.
Une abeille assiégeait le sucre; la lumière
Au damier de la nappe, et sur tous les carreaux,
Jetait des pièces d'or à travers les rameaux,
Comme un joueur heureux et riche un soir d'ivresse.
Il flottait dans l'azur une ardente allégresse;
Tout était bleu : le ciel entre les peupliers
Aux miroitantes frondaisons, les espaliers,
Les prunes, l'ombre, l'eau tranquille et les fumées
Qui s'élevaient des toits au-dessus des ramées,
Et le matin chantait, ménétrier divin,
La Symphonie en bleu du bonheur, dans un pin
Écailleux, ocellé d'azur, savant, sylvestre,
Et sonore à lui seul comme tout un orchestre...
Dans un vaisseau de verre épais, bas et carré
Ainsi qu'une corbeille, un gros bouquet serré
De roses s'exaltait dans les belles lumières.
Les roses-thé, les ardentes roses-trémières,
Les roses qui ne sont que mousse et boutons durs,
Les roses roses qui ne sont que parfums purs,
Simplicité, fraîches couleurs à peine écloses,
Et qui parmi les fleurs semblent des femmes roses,
Toutes, dans le bassin de cristal irisé,
Embaumaient et brillaient au soleil tamisé
Par les rameaux légers de l'arbre, sur la table...
Sans qu'on l'eût entendu, souriant, vieux, aimable,
Le facteur clans l'allée, au milieu du jardin
Apportait une lettre. Il mâchait du jasmin
Dont la fleur étoilait sa moustache. Sa blouse
Roide et bleue éclatait sur la verte pelouse.
Il s'approcha, fit un salut de vieux soldat,
Parla de la chaleur, but un coup, demanda
Des nouvelles, reçut de Suzanne commandes
De laines et de fil, et, pour deux plates-bandes
Un peu sèches, donna de précieux conseils,
Puis partit, toujours droit, sous les arbres vermeils.
Jacques tendit la lettre à Suzanne dorée
Par un flot de soleil. Dans la même soirée,
Laurent, un vieil ami que l'on n'attendait pas,
Arrivait, seul, trahi, déçu, malade et las.
Il souffrait d'un départ et pleurait une femme.
Au théâtre, il avait vu rire de son drame,
Il demandait asile, ici, pour quelques jours...
0 gloire, bruit, fumée, aventureux amours
Quand le soleil tomba dans le vallon, derrière Les coteaux empourprés d'une riche lumière, Pour le repas du soir, au milieu du jardin, La table était dressée au pied du large pin. Les roses du matin embaumaient la corbeille Du pain, les plats, la fraîche et luisante bouteille. Laurent était assis près de Marthe, la sœur De Suzanne, et goûtait malgré tout, la douceur Du beau soir murmurant au-dessous des branchages. Marthe et Suzanne avaient de transparents corsages, Le jardinier au loin arrosait les fraisiers, Des parfums vanillés rôdaient sur les rosiers, Et Laurent, élégant à la mode des villes,
Avec ses longs cheveux, dans les rameaux tranquilles
Du pin vil clignoter un astre, un autre eneor,
Et la lune monter, ronde comme un nid d'or.
Il se sentait repris par la beauté du monde,
Il espérait encor. Dans son âme profonde,
Tout se mêlait : désirs, regrets, souvenirs fous,
Rêves nouveaux de jours plus calmes et plus doux,
Cet agreste repas, cette vaste nuit brune,
Ces visages amis et ce pur clair de lune.
Sous la table, son pied par hasard rencontra
Un soulier de satin que Marthe retira.
Le pin illuminé d étoiles scintillantes,
Solennel, se gonflait de musiques savantes;
Puis Suzanne et sa sœur rentrèrent se coucher,
Et Laurent dans les champs voulut encor marcher.
— « Il n'est rien, disait-il, rien qui ne se corrompe. Le bon vin que tu mis dans ta cave te trompe
Et s'aigrit; le lait tourne, et ce fruit sain et dur
Jette-le, car sa chair nourrit un ver impur.
Tout n'est que trahisons, Jacques, tu Tas connue,
Avec ses yeux d'enfant et sa tête ingénue.
Si tu savais, mon pauvre ami, ce que ce bleu
Et ce rose et ce blanc cachaient d'immonde feu !
Si tu savais ! Elle mentait. Tiens, si sa mère
Me disait qu'elle est morte et qu'on l'a mise en terre,
Je ne la croirais pas, et cela cacherait
Quelque mensonge encore et ne serait pas vrai... »
— Jacques pensait à lui devant ce flux de haine Qui traînait tant d'amour. C'était l'histoire humaine, Le vieux duel sans trêve où toute la beauté
De la femme, et sa grâce et l'infidélité
De ses serments, son cœur léger, ses jeunes charmes,
Contre l'homme à genoux sont de terribles armes.
Laurent, amer, parlait, continuait toujours,
Et de même qu'il faut pour troubler tout le cours
De la rivière un peu de rouge et grasse argile,
Il suffit d'un regret pour que le cœur distille
Un fiel intarissable et noir, et dans ce fiel Laurent trempait le monde et la vie et le ciel. Il était las de tout comme un homme après boire. Il avait fait des vers et n'avait pas la gloire, L'Amour le trahissait; il ne lui restait rien. Jacques le consolait.
— Au goufi're aérien, La lune, qui semblait par quelqu'un retenue Derrière le coteau, jaillissait. Une nue De plume blanchissait sous sa molle clarté. Une étoile filait, rayant la nuit d'été, Et Jacques à Laurent disait : « Goûte cette heure, Et rebâtis un nid dans ta vieille demeure. La gloire ? Je l'ai vue au fond des carrefours, Je l'ai vue au convoi d'un mort, le long des cours Où claquaient des drapeaux au vent. Oui, je l'ai vue D'abord populacière et la gorge mi-nue, Applaudissant aux mots sonores du discours D'un tribun qui brassait la haine des faubourgs. Ayant d'un crêpe noir ceint sa divine tête, Je l'ai vue au convoi d'un illustre poète, Et je l'ai vue encore au ciel transfiguré
Avec ses ailes d'or et son grand front lauré. Elle suivait des rois, des chefs de vieilles races. Commeuntorrcntd'argent, sousleursbellescuirasses, Des cavaliers passaient, escortant, sabre au clair, Un landau de gala luisant et découvert. Roidis, des généraux galopaient aux portières; Les ordres et les croix brillaient dans les lumières, Et les chevaux, sentant son odeur au soleil, Se cabraient dans le jour ruisselant et vermeil. Coupe toi-même un brin de ce laurier qui penche Ses rameaux sur le puits, laisse la lune blanche Argenter ton habit, et marche sous la nuit, Entre les rangs pressés des arbres dont le bruit De feuilles est pareil à ces rumeurs marines Que fait la foule autour des royales berlines. Regagne ta maison antique, le vieux nid De ta race, et dis-toi, devant tout l'infini Du ciel nocturne où monte une étoile lointaine, Qu'il vaut mieux s'arrêter au bord d'une fontaine, Qu'il vaut mieux respirer une rose et s'asseoir Sous un arbre que touche et qu'endort un beau soir, Que de passer dans un grand vent qui nous apporte
Les relents de retable et des chevaux d'escorte ! Quant à 1 amour, des vers de toi, pleins de douleur, Disent, écoute-les, le secret de Terreur :
« Je te scrute et je deviens pâle, O mon amour, goufï're d'émoi.
Le centaure aime la cavale, Et tu n'es pas digne de moi.
« Ma mère ne t'a point choisie, Tu n'es pas ma femme, vraiment; Quand finira ta fantaisie, Blanche ennemie, ô doux tourment?
« Mon cœur gardait des fleurs ('closes, J'en ai paré Ion front, ce mur I> ivoire, en lâchant que mes roses, Tu lc^ jetteras, j'en suis sûr.
« Mais, ce soir je songe, prends garde, A l'enfant en corsage bleu, Qui, pure, trouve que je tarde A venir, et que j'aime un peu !... »
« Te voici maintenant. L'enfant au bleu corsage
A vingt ans, elle est grande, elle est timide et sage;
Va, dans ses yeux aussi tu verras l'infini,
Et sa petite main est tiède comme un nid.
Reste ici, les lauriers poussent en pleine terre,
Et le poète est grand lorsqu'il vit solitaire,
Et qu'il chante pour lui, pareil aux rossignols.
Je sais un vieux jardin, jaune de tournesols,
Autour d'une maison qui n'a qu'un seul étage,
Deux grands rosiers grimpent aux murs, un pin l'ombra
Ce coin du monde est clair ainsi qu'une oasis,
Et quand vient la saison aimable des iris,
C'est entre des iris, que chante sa fontaine.
Sa chanson murmurée est de promesses pleine,
A qui saurait l'entendre elle dirait tout bas :
Cherches-tu le bonheur? Derrière ces lilas
Dont chaque feuille luit, dont chaque grappe frise,
Est la chambre fermée où dort encor Denise.
Elle va s'éveiller, et ses jeunes bras blancs
Vont pousser les volets sur les bosquets tremblants.
Ce sera des parfums et des couleurs, la fête.
Le soleil ira droit à la couche défaite,
Et son plus beau rayon sur les draps étendu
Remplacera la vierge au lourd chignon tordu
Encore un peu mouillé, qui boit à sa croisée
Un lait sentant le thym, l'herbage et la rosée.
Sa main qui tient la tasse au soleil est en or.
Les vierges, le matin, sont plus vierges encor
Dans la virginité frissonnante de l'aube.
Tes vers ne mentaient point. Fraîche et bleue est sa robe
Du massif de lilas sortent deux papillons;
L'alouette et l'amour chérissent les sillons,
Le silence joyeux des pures matinées,
Entre, ce toit luisant garde tes destinées... »
La vaste nuit vivait autour des deux amis...
La lune éblouissait les vieux toits endormis,
Et glaçait d'argent bleu les mousses sur les tuiles.
Les innombrables bruits que font les soirs tranquille-
154 JfAGQUBS
Montaient : grillons perdus, insectes bourdonnants, Ruissellement des eaux, feuillages frissonnants, Vergers mûrs aspirant par toutes leurs ramées Les brises qu'ils renvoient tièdes et parfumées ; Les voix, toutes les voix du silence chantaient, Et Jacques et Laurent en marchant écoutaient. C'était l'instant féerique où dans le thym les lièvres Sautent sur les sommets; le moment où les chèvres De leurs grands yeux levés par les trous noirs du mur Fixent éperdument, la lune dans l'azur.
L'instant où dans leurs lits les filles du village La tête sur leurs bras pensent au blanc corsage Qu'elles étrenneront un dimanche prochain. Belle heure de velours ! Dans une chambre, un sein Sort de ses voiles clairs et chaste et rond s'élève. Rose murmure un nom et sourit à son rêve ; Le pied nu de Clarisse est dans des rayons bleus ; Marthe a vingt ans et Lize seize, et toutes deux Leurs cheveux emmêlés songent et Valentine Aux beaux bras dort paisible, élancée et mutine, Et l'étoile du soir, sous les muscats mouillés, Éblouit ses carreaux par des vapeurs brouillés.
Celait l'heure d'argent, pure et mélancolique,
Où l'âme sent plus fort son esclavage antique,
Et voudrait pour voler vers le ciel pâle et clair
Briser la misérable et triste et lourde chair.
Seule, fanal perdu, dans la vallée entière.
D'une lampe, brillait la petite lumière.
Et tous deux en marchant la regardaient briller.
Un frisson de vent chaud la faisait vaciller,
Et Jacques et Laurent alors dans la croisée
Virent, ô vaste nuit de lune et de rosée,
Une forme passer, un beau corps ingénu.
Long et blanc, mince, pur, chaste, lointain et nu,
Oui, brusque, disparut, quand la lampe soufflée,
S'effaça la fenêtre au fond de la vallée.
Ce n'était presque rien... le temps d'ouvrir les yeux,
De les fermer, tout fut sombre et silencieux.
Mais la nuit, ô profonde et divine magie,
Fui soudain parfumée, éblouie, élargie !
Ce n'était rien... M;n^ c'était toute la Beauté,
Qui gonflait leurs deux cœurs et le grand ciel d'été,
Et les rameaux touffus des rêveuses charmilles...
De quoi Dieu péi rit-il le corps des jeunes filles ?
Laurent ne put dormir, lui qui cherchait l'oubli. La lune éblouissait le miroir et le lit, Et redorait les coins de cuivre au bois antique De la commode lourde et de forme rustique, Elle était aux carreaux comme un visage d'or, Sous les rameaux qu'elle éclairait. Laurent encor, Pareil à ces moutons qui ruminent dans l'ombre De Tétable où la nuit est plus chaude et plus sombre, L'herbage tendre qu'ils broutèrent au soleil, Au bord des ruisseaux clairs, souslecouchantvermeil, Laurent mâchait des souvenirs : Une maîtresse Qu'il aimait plus que tout l'avait trahi... Sa tresse Lorsqu'elle la nattait en riant pour la nuit,
Comme il en respirait le parfum, aujourd'hui ! Et son corps souple au fond du miroir, lac tranquille Reflétant une nymphe en toilette de ville Dépouillant ses rubans, ses volants, ses atours ! Et la lettre trouvée et qu'il voyait toujours, Avec sa tache au coin du papier, et ses larmes, Ses mensonges, son âme fausse et ses doux charmes, Tout cela repassait sans fin devant ses yeux. Il pensait à sa pièce, à ce soir odieux Où la foule qui comme un enfant s'extasie Et s'irrite, hua, siffla sa poésie, Et rejeta son nom risible et déchiré.
Il évoquait l'actrice au visage carré, Robuste, bestial, divin, dur et sauvage Qui récitait ses vers en mettant son corsage, Quand il allait la voir dans sa riche maison. Elle était née au bord du Volga. Sa toison Courte et bouclée était fauve et pâle; les manches De son peignoir montraient jusqu'aux épaules blanches, Jusqu'aux aisselles, ses beaux bras nerveux et nu-. Toujours glacés, ses bras d'or roux un peu velus Lorsqu'elle les tendait vers les roses bougies.
Elle semblait avoir animé des orgies
De grands-ducs, bu des vins illustres projetant
Les bouchons qui faisaient tinter le verre ardent
Des lustres et parfois cassaient des girandoles.
Avait-elle connu les fêtes des nuits folles ?
Ses pieds chaussés de soie avaient-ils trébuché
Contre un prince ivre-mort sous la table couché?
Avait-elle écrasé sa poitrine gonflée
A la tunique rouge et de croix étoilée
D'un vieux soldat, dans un salon trop éclairé,
Tandis qu'on fusillait tout un peuple égaré,
Devant les hauts palais, les sénats, les fabriques
Qu'éclairaient brusquement des lueurs électriques?
LES Dit APS EMBAUMENT 159
Etendu dans son li! ainsi qu'un matelot
Dans sa barque, il voyait la lune et son halo
Qui changeait l'azur pâle en nacre vaporeuse,
Et la blanche nuée en neige lumineuse.
L'astre pur le calmait. Le sommeil consentit
Avenir, ef Laurent, confusément, sentit
Qu'il abandonnait tout, qu'il partait vers le rêve,
Laissant le jour passé comme on laisse une grève.
Et les draps embaumant la lavande, et l'odeur
De la nuit de velours, cl la belle pâleur
De la lune de perle et la paix infinie
Des champs, tout s'unissait en une symphonie
Qui montait de la terre et rayonnai! du ciel,
L'emportanl doucement, presque immatériel.
Quelquefois, en élé, Ton se couche dans L'ombre Et la fenêtre ouverte au ciel nocturne et sombre Qu'à L'horizon déchire un éclair violet. Nul souille ne balance une corde au volet, Rien. Il fait moi le et lourd. La fièvre est à la ville. Pleuvra-t-il donc jamais? Le monde est immobile. Nuages des soirs frais ne reviendrez-vous pas? Nous étouffons, et dans nos lits nous sommes las. Nous aspirons aux nuits divines de septembre. Il semble qu'on ait lait du feu sous notre chambre, El lant d'odeurs, tant de chaleurs confusément Rôdent autour de nos rideaux, que, par moment, On dirait qu'un troupeau de femmes, grasses, nues,
Et dénouant leurs chevelures, sont venues
Silencieusement s'asseoir dans le fauteuil,
Sur le tapis, la table et la pierre du seuil !
Et nous nous endormons troublés, brisés... L'aurore
Nous éveille bientôt et c'est un jour encore,
Mais non plus comme hier un jour fiévreux. Tandis
Que nous rêvions, sur les grands arbres reverdis
Il a plu doucement, et la petite pluie
Que le soleil levant sur les feuilles essuie
A tué l'été lourd; c'est fini, son corps blond
Va se décomposer dans le creux d'un vallon,
Sous le branchage épars d'un chêne qui rougeoie;
On respire, et l'automne est un printemps, ô joie... !
C'est ainsi qu'un malin Laurent fut ébloui Par l'aube et qu'il sentit confusément qu'en lui L'orage intérieur, amassé goutte à goutte, Balayant sa douleur avait crevé sans doute, Car il sentait son cœur libre, fort et joyeux. Le cœur de l'homme est un creuset mystérieux Où bout le sang, où s'élabore une alchimie Magique, quand la chair pesante est endormie. Et Laurent repoussa ses volets sur le jour. Son regard absorba l'aurore avec amour.
Une virginité tombait du grand ciel rose, On devinait devant l'azur que quelque chose Recommençait, ô netteté des beaux matins !
Et comme les ramiers envolés des vieux pins, Des toits luisants, des cours et des rondes margelles, L'âme montait dans les clartés torrentielles. Il plongea son visage en un vase plein d'eau, Et ruisselant, sans l'essuyer, sous un arceau Formé par un laurier et par un bras de treille Aux raisins lumineux qu'obsédait une abeille, Pour la première fois il écrivit des vers Immenses, aérés, tremblants de rameaux verts, Ventilés, libres, saints, emplis de grandes ondes, Et rhythmés largement selon des lois profondes.
Sous le pin ocellé du plus limpide azur
Où tous, chaque matin déjeunaient du lait pur
Qui, crémeux, emplissait un grand pot de faïence
Dont des bleuets vernis ornaient la belle panse,
Laurent, qui descendait joyeux vers le jardin,
Ne trouva que son lait servi contre le pin.
La servante passait, il l'arrêta...
— Stéphane Etait malade. Jacques, sa mère et Suzanne Veillaient depuis minuit à son chevet. Laurent Sans toucher à son bol disparut en courant. Puis arriva le vieux médecin. Une brandir D'osier ver! qui couvrait sa grosse jument blanche
La défendait des taons et des mouches. — Et puis, Un grand cri déchira le matin.. . Près du puits, Le jardinier avait laissé sa faux luisante...
Nature, à nos départs toujours indifférente,
On sait ce que tu fais de tous nos pauvres morts.
Et ce que tu feras quand tu prendras nos corps.
Tu te tais. Ton ciel bleu brille sur tes ramures,
Et tes bois sous le vent s'emplissent de murmures.
Un pâtre qui revient chante dans le sentier.
Les abricots sont mûrs au vieil abricotier.
Tu te tais. La poussière antique des ancêtres,
Quand, le soir, nos volets claquent à nos fenêtres,
Entre dans nos maisons. Nous savons, ô tombeau,
Ce que tu fais de nous, de l'enfant tendre et beau.
Tu te tais. Tu n'as point envers nous de colère.
Nous passons... dans un champ moutonne un peu de
Qu'adombre un noir cyprès contre un mur ancien,
Et ce moutonnement d'argile, ce n'est rien,
Mais plus que tes grands monts chargés de g lace aride
Nous émeut à nos pieds cette petite ride.
O nature, on connaît les creusets où tu fonds
Les membres las, les corps divins, les yeux profonds,
Mais en nous dépouillant, tu laisses fuir, ô tombe,
L'âme, de l'infini, radieuse colombe,
Et Dieu, pour tes travaux obscurs qu'il accepta,
T'abandonne un cœur lourd que lui-même arrêta !...
Les graves paysans de la belle vallée Vinrent tous, recueillis, se ranger dans l'allée, Et lorsque le cercueil sorlit, leurs grands chapeaux Flottèrent comme un vol brusque et noir de corbeaux. Dans la maison, on entendait pleurer Suzanne... Une feuille tomba, sèche, du vieux platane. Jacques et le meunier parurent, le front nu. A travers les chemins dont chaque arbre est connu, Longeant les prés fauchés, les champs des patrimoines, Entre les pailles d'or, les dernières avoines, L'enterrement gagna le coteau plein de croix, Et gravit lentement les sentiers plus étroits.
Le convoi déboucha devant l'antique église.
Le lierre avait caché la croix de pierre grise
Et mis de noirs rideaux au porche dévasté.
Les cieux étaient couverts et noirs d'un seul côté,
Et c'était grand ce ciel avec sa face d'ombre
Et sa face de bleu, sur la campagne sombre
Et la montagne étincelante de soleil.
Le chèvrefeuille envahissait un mur vermeil ;
Sur un tombeau perdu s'accroupissait la ronce.
L'hirondelle, point noir qui dans l'azur s'enfonce,
Donnait un pur ver lige à l'œil qui la suivait.
Et Jacques au milieu de ses parents rêvait.
Les fillettes riaient d'avoir leurs robes blanches;
Le prêtre se courbait en passant sous les branches;
On posa le cerceuil devant un trou béant.
Porte sur l'infini, l'espoir ou le néant,
La fosse dans l'argile attendait, grande ouverte.
On descendit le corps. Des touffes d'herbe verte,
Comme au vent souterrain et brusque de la mort,
Tremblaient sur le talus et frissonnaient plus fort.
Le prêtre murmurait les dernières paroles.
Un frelon jaune et noir vibrait sur les corolles
Des arnicas. Jacques leva ses yeux pleins d'eau...
Malgré la mort le monde était immense et beau.
Il voyait les vallons, les coteaux et les plaines,
Le bleu vaporisé des montagnes lointaines
Dont on sent que le pied est battu par la mer.
D'une larme glissante il but le sel amer.
Le frelon maintenant bourdonnait sur la tombe,
Et des vols de ramiers se levaient de la combe.
L'orage s'approchait, le ciel était obscur;
Mais dans un grand élan d'amour profond et pur,
Jacques pensa soudain à Suzanne éplorée.
Les cheveux dénoués et sa tête dorée
Sur son bras, dans la salle, elle songeait, hélas,
Que le temps était long et qu'il ne venait pas.
Il voyait son col nu, inarqué d'un signe fauve,
Et ses beaux yeux noyés couleur de fleur de mauve.
Larmes des femmes que l'on aime, au bord des cils,
Gouttes chaudes de pluie inondant des pistils.
0 des ailes, mon Dieu, des ailes d'hirondelle,
Pour être en un instant à genoux devant elle !
LA PLUIE SUR LES POMMES
Il plut. A l'horizon descendit un rideau
Compact, gonflé, tissé de vent, de brume et d'eau.
Mais Suzanne, malgré l'orage de septembre.
Ne put pas demeurer plus longtemps dans la chambre
Tout à coup assombrie et vide. Des rameaux
Jaunis et ruisselants se cognaient aux carreaux;
Un bourdon prisonnier, contre la vitre close
Vibrait; l'odeur vineuse et forte d'une rose
Qui s'effeuillait, trop large, emplissait la maison.
La grand'mère pleurait derrière la cloison,
VA Suzanne sur ses cheveux jetant un cfaftle
Sortit dans le verger sou- la pluie automnale.
Mais au fond du jardin, l'averse redoublant,
La força de gagner un grand pommier tremblant Dont les arceaux feuillus et la large ramure Formaient une luisante et solide toiture. Elle guettait la route, et c'est sous cet abri Que Jacques de retour enfin la découvrit. Il entra, des deux mains écartant une branche, Et pressa sur son cœur la belle tête blanche Aux cheveux d'or tout emperlés de gouttes d'eau. Enlacés, ils étaient un groupe ardent et beau De douleur et d'amour, de vie et de tristesse. Il respirait l'odeur divine de jeunesse Qui montait de la nuque et des cheveux mouillés De sa femme aux yeux bleus par les larmes brouillés. Il sentait dans ses bras s'enfler le rond corsage Chaud conlre sa poitrine, ainsi que le plumage De deux pigeons dormant sous un tissu léger. Autour d'eux ruisselaient les arbres du verger. L'orage s'apaisait. Les herbes et les mousses Plus fraîches embaumaient, etsurlespommes rousses, Vertes, rouges, coulait une eau qu'il eût semblé Bon de boire aux flancs durs de chaque fruit gonflé. Le ciel se déblayait. Des troupeaux de nuages
LA PI-UIE SUR LES POMMES 177
Passaient, laissant très haut, sur les calmes villages,
Un peu de leur toison floconneuse, formant
Des tableaux indistincts : murs de châteaux fumant
Et s'écroulant soudain sur des bêtes en fuite,
Oiseaux confus changés en couronne, poursuite
De cavaliers, dômes d'étain, vagues houlant,
Marécages, cités, paysage ambulant;
Les aspects de l'éther auxquels nul ne prend garde
Se déroulaient. Vers l'Orient, une lézarde
Montra le bleu du soir, s'élargit... Larc-en-ciel
Trembla, gage divin et providentiel.
C'était un pont de soie unissant deux montagnes,
Deux horizons, une arche au-dessus des campagnes,
Un halo frémissant, une bague d'amour
Qui paraissait du monde entier faire le tour,
Et Suzanne au-dessus des cimes, la première
Vit l'anneau d'espoir clair et de bonne lumière.
La pluie avait cessé. Les paysans du val
Ressortaient, visitant leur domaine automnal,
Et se félicitant d'avoir, par corbei liées,
Enfermé les raisins des vignes dépouillées.
L'azur coulait sous larc-en-ciel adamantin
Comme un fleuve de bleu sous un arceau divin. Jacques pressait d'un bras la taille de Suzanne. Ils rêvaient et pensaient à leur petit Stéphane, Petite vie à peine éclose qu'à jamais La terre reprenait dans ses flancs sombres. Mais, A la saison où l'arbre est un bouquet splendide, Dans l'azur rajeuni qui l'entoure, limpide, En vérité c'est peu qu'un bourgeon peluché, Qu'un bouton du rameau verdoyant détaché, Qu'une fleur emportée au-dessus des vallées, Par le vent quelquefois brusque des avrilées.
LA PLUIE SUR LES POMMES
A travers le treillis de ce toit végétal, Ils regardaient briller L'immense ciel natal. Leurs cœurs, malgré la mort et la mélancolie, Absorbaient puissamment le bleu de l'embellie. A l'abri du pommier lourd de fruits ruisselants, Ils voyaient le coteau crénelé de rocs blancs Où reposait l'enfant à côté des ancêtres. Ils voyaient miroiter les vitres des fenêtres, Leur toit rouge au milieu des arbres apaisés; Les escaliers soyeux des gazons arrose-. Mais tout cela n'était que le décor, le monde, Ce n'était rien...
Leur vie était bien plus profonde
Que ce limpide azur où flottaient des oiseaux, Plus fraîche que cette herbe humide et ces rameaux. La femme que l'on aime est toute la nature. On pourrait respirer des ans sa chevelure Sans se lasser, elle a l'odeur de la moisson Aux crêtes d'or que creuse un éternel frisson, Mais elle a le parfum du coquelicot rouge Chauffé par le soleil dans la moisson qui bouge. Elle a l'odeur des bois brûlés, des bois mouillés, Des torrides midis, des soirs brumeux, brouillés, De l'eau, du vent, des mers et des fleurs inconnues, Et le soir, elle luit sur les épaules nues. Lorsque Ton aime, on peut mépriser l'univers. Jacques, vois ce sein pur. La neige des hivers, Vierge, dans la ravine où ne passe personne Est moins blanche. Prends-le dans ta main, il frisson; Une fraise adorable y mûrit. Sur ses yeux Penche-toi longuement, car ce sont d'autres cieux. Sens ce tiède parfum étourdissant qui monte. A-t-il passé les mers et vient-il d'Amathonte, Des bleux plateaux persans aux jardins de jasmins, Du sud, divin pays des œillets grenadins?