‹ Jacques-Louis David: 1748-1825Chapitre 1 sur 47 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

N aime a se figurer David a vingt-sept ans, le 4 novembre 1775, arrivant a Rome.

Son maitre Vien, nommé académicien et directeur de |’Académie de France, l’a emmené avec lui. Ils se sont arrétés en route. Partout ils ont vu des peintures, ces intérieurs d’églises plus beaux, plus instructifs que des musées, les ceuvres immuables, a la place ot: le peintre les a exécutées. Et

David qui, avant son départ, ne redoutait rien tant que d’étre détourné de {

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lenseignement de l’Académie, qui ne comprenait lV’art de peindre qu’a travers Boucher, Natoire, Van Loo, Coypel, David se sent déja ébranlé devant le Corrége a Parme.

Mais c’est a Rome qu'il appartient de délivrer les puissances incluses dans ce jeune homme robuste, au regard obstiné, au parler difficile, a la lévre déformée, toutes ses forces bandées vers l’art qui I’a sollicité dés l’enfance.

Aprés Paris remuant et un peu fou, tout occupé du jour qui passe, agité de mille intrigues galantes ou politiques, quel ne devait pas étre Veffet de ce désert encombré dhistoire sur une 4me ardente, acharnée au labeur el destinée a s’éprendre du sublime, a s’unir d’une sympathie tenace a toute manifestation de la volonté ?

En 1772, le grand prix de Rome lui ayant été refusé pour la troisiéme fois, il s’enferme dans latelier qu’il occupait au Louvre. Sedaine, son ami et son voisin, ne le voyant plus, s’inquiéte, va quérir l'aide du peintre Doyen qui travaillait prés de la. Tous deux, ’exhortant a travers la porte, le contraignent a ouvrir. David avait décidé de se laisser mourir de faim.

Aux hommes élevés dés le premier Age a l’école de Rollin et de Plutarque, a qui lAntiquité apparaissait comme une suite ininterrompue d’actions héroiques, comme une infatigable exaltation de la volonté, du sacrifice a la patrie, a la justice, dans ce Campo vaccino non encore défiguré par les archéologues, ot paissaient les boeufs a longues cornes, chaque poussiére soulevée se teintait d’or, chaque colonne renversée évoquait un temple, chaque nom gravé dans le marbre, l’exemple d’une vertu.

A cette méme place et vers le méme temps, Goethe, étendu parmi les ruines, coilfé de son grand feutre, roulé dans son manteau, révail solitaire.

« Ce qu’y a gagné mon ame, écrivait-il, est mon plus grand sujet de joie; c’est comme une fermeté qui vient s’imprimer sur mon esprit, une gravilé sans sécheresse et une solidité intérieure suivie de joie... Mon ame a déja beaucoup gagné... je me suis délivré de bien des entraves... je reste ici sur l’en-

clume 4 me faire encore forger. »

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Les historiens romains, qui sont aussi des poétes, n’eussent pas manqué de susciter auprés du jeune David un fantéme lui découvrant, parmi les ruines, comme dans une main humaine, les grandes lignes de sa destinée, si proche de celles dont ils se complurent a retracer la courbe idéale : les luttes du Forum, la mort du tyran, le consulat, la gloire impériale, l’exil. Et tout le long des années, la poursuite tétue, comme instinctive, d’une méme tache.

L’atmosphére, le site romain, sans que ses ouvrages en révélent encore la moindre influence, agissent sur lui si impérieusement, qu'il lui faut y retourner, aprés quatre ans d’absence, pour peindre les Horaces. Alors il se plaisait a parcourir la ville avec son jeune éléve Germain Drouais que Rome devait lui prendre. Il lui montrait la beauté des vestiges antiques. Sans doute ses paroles, moins apprétées, moins volontaires, moins nettoyées de sensibilité que sa peinture, auraient mérité d’étre recueillies. Un artiste, méme peu lettré, qui parle d’art, David ou Rodin, nous console de plus d’un pédant.

Lorsqu’en 1815 il fut exilé par Louis XVIII, c’est a Rome qu’il demanda a se réfugier. On le lui refusa. C’etit été un beau spectacle, ce vieillard désabusé, « revenu vers la source premiére » et tatant du baton la terre de ses pre-

miers enthousiasmes.

La confrontation n’est pas nouvelle. Elle est inévitable. Si on veut montrer en raccourci l’influence de David sur la peinture francaise a la fin du xvi? siécle, lenom d’Honoré Fragonard et celuidu maitre des Horaces doivent étre imprimés sur la méme page.

Honoré Fragonard est né en 1732.

Louis David en 1748.

Il n’y adonc entre eux qu’un écart de seize ans.

Tous deux pensionnaires du roi, ils recoivent le méme enseignement. Ils

copient les platres classiques, apprennent le dessin et la composition suivant

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le Dominiquin, le Guerchin, Guido Reni, et sont envoyés en Italie pour étudier Raphaél, Jules Romain et les Carraches du palais Farnése.

Pourtant, quel abime les sépare! Conception, tendances morales, ordonnance, couleur, technique et méme dimension des toiles, tout différe dans leurs ceuvres.

Fragonard, supréme lueur d’un crépuscule charmant, génie primesautier, vie hasardeuse, s’accordant sans peine ason époque, étranger aux événements qui l’entourent, laissant s’épanouir librement une sensibilité délicieuse, un sens exquis de la volupté, et, par sa bienveillance souriante, donnant toute sa mesure, depuis Corésus ott déja se décéle son heureux génie jusqu’a ces portraits « faits en une heure de temps » qui sont la gloire du Louvre.

David, au contraire, premiére pousse rude et robuste d’une terre nouvelle, ne parvenant que malaisément a s’assimiler les lecons de Académie, refusé plusieurs fois au concours, et. sit6t conscient de sa force, s’évertuant a créer un milieu & sa convenance. Vie réguliére, projets longuement mauris et toujours menés a fin, toute sensibilité étoulfée par principe, aucune docilité, mais une volonté constante de s’affirmer, un dévouement total & son ceuvre.

Kpicurisme, stoicisme.

Le premier, suivant une esthétique de décadence, crée une ceuvre vivante qui n’aura point de rejecton.

L’autre, d’une étude acharnée de la réalité soumise a des principes dont on ne peut contester l’excellence, tire une ceuvre dont la partie la plus vaste, la plus laborieusement enfantée, est quasi morte. Mais son influence se répand a travers le siécle et se fait sentir Jusqu’a nous.

Il est regrettable quelhétel de la Guimard ne nous ait pas été conservé. Fragonard en avait commencé la décoration, David lui avait succédé. D’aprés les premiéres peintures de David, tout portea croire que les deux maniéres juxtaposées ne devaient pas dillérer sensiblement.

Passer en dix ans de la volupté blonde des déesses pour petits hétels a la force tendue des Horaces, est-il dans lhistoire de la peinture exemple d’un

tel redressement ?

Jacques-Louis David est né le 30 aott 1748 a Paris, quai de la Mégisserie (alors quai de la Ferraille), ot sa famille tenait, depuisle xvu® siécle, boutique de mercerie.

Ses premiéres années nous sont peu connues. Nous savons seulement que son pére abandonna le commerce, acheta une charge de commis aux aydes du département de Beaumont-sur-Auge et mourut a trente ans, tué en duel. Jacques-Louis avait alors neuf ans et demi.

Son éducation fut’ confiée & ses deux oncles, Francois Buron, frére de sa mére, maitre macon, entrepreneur des travaux du roi, et Jacques-Francois Desmaisons, membre de l’Académie royale d’architecture.

A lécole, le jeune Jacques-Louis couvrait ses cahiers de dessins. I] n’est pas rare de voir les enfants barbouiller. Celane suffit pas @ marquer une vocation. Le dessin est pour les enfants un mode d’expression plus concret, plus direct, donc plus facile que l’écriture.

Mais chez David, ce gotit presque exclusif pour le dessin et qu’on voit devenir d’année en année plus impérieux, est un présage certain. En vain, ses tuteurs s’efforcent de l’incliner vers l’architecture, carriére plus lucrative et dont ils lui faciliteront ’accés, enfant n’apprend, ne veut et ne peut apprendre que le dessin. Disposition congénitale qu’il subira toute sa vie, qui marquera toutes ses actions, en art comme en politique, disposition consécutive a son impuissance d’abstraire, d’imaginer, et qui n’est pas une des moindres causes de l’échec de ses principales ceuvres. Mais quelle faculté vraiment presligieuse et comme instinctive de transcrire par l'image ce qui l’a séduit, ému, transporté!

A sa premiére rencontre avec Bonaparte retour d’Italie, il veut traduire son enthousiasme & ses éléves. Sa parole est impuissante, vile un crayon, et, sur le mur méme, c’est le profil inoubliable : « Voila mon héros! » La nature lui

avait en quelque sorte fermé la bouche. Le dessin était son langage.

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De toute la Révolution, cel homme qui avait tant vu et pouvait tant dire, ne nous a laissé que des souvenirs plasliques, mais si émouvants, si obsédants par leur vérité méme, par leur seule vérité, qu’on peut affirmer que sans lui tout un cdté de cette grande époque nous serait inconnu. |

En attendant, et pour composer avecle démon qui loccupe, son professeur de rhétorique au collége des Quatre-Nations lui trouve une place sous sa chaire, ou, tout en écoutant la lecon, il peut dessiner sans arrét.

Sitdt libéré del’école, il passe son tempsal Académie Saint-Luc, petite association de peintres, de sculpteurs et de graveurs installée rue du Haut-Moulin, dans une vieille chapelle, ot lon étudiait le nu d’aprés nature.

Ses oncles, cédant a ce garcon déja si obstiné, vont le montrer au peintre Boucher, dont certains biographes en mal d’ascendances ont voulu faire son parent, mais qui ne l’était nullement (Jal, Diclionnaire critique).

Boucher vieillissait. Ces nudités rondes et roses que nos collectionneurs s’arrachent, ne pouvant suffire aux demandes, il les peignait d’habitude et comme sans y penser, tout de méme que les professionnelles éprouvées font amour en lisant les nouvelles dumatin. A l’époque la plus florissante de son industrie, il ne se souciait guére de perdre son temps a enseigner. II dirigea donc l’apprenti peintre vers l’atelier de Vien, qu’il avait contribué a faire nommer agréé a Académie royale. Vien était un peintre ennuyeux, mais encore imbu des principes de Poussin et respectueux de antique. I] n’est pas impossible que David lui ait dui, a Page ot les impressions recues sont le plus durables, une premiére orientation, le gotit des ordonnances sévéres et des sujets d’histoire. Boucher le sentait bien. I] dit aux parents : « Allez, je serai toujours la pour lui apprendre a casser un membre avec grace. » David fut chez Vienle condisciple des peintres Regnault, Vincent et Ménageot qui ne semblent pas avoir recu une direction semblable a Ja sienne. Plus tard, voyant la gloire de son éléve, Vien se risquait a dire: « J’ai entr’ouvert la porte, David l’a poussée. » Mais quand on regarde l’ceuvre de Vien, il faut convenir qu'il avait entr’ouvert la porte comme ces valets de comédie qui disparaissent au moindre mou-

vement de leur maitre.

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Peut-étre l’enseignement de Vien valait-il mieux que sa peinture. David lui demeura toujours attaché. Lorsque le 9 brumaire an IX, une féte rassembla ses éléves, il eut plaisir 4 voir réunir & son nom le nom de son maitre dans cet amphigouri : « Vien fut le maitre de David, David fut notre maitre. Notre gloire est a David, la gloire de David est & Vien... »

A quelque temps de la, un jour que David déjeunait avec le premier Consul, on apporta la liste des personnes quidevaient composer le Conseil d’Etat. «Je veux que vous en fassiez partie, dit Bonaparte a son héte. —- Non, répondit David, je ne veux plus me méler de politique. Mettezle nom de Vien & la place du mien. » Ainsi fut-il fait et le vieux maitre fut assuré d'une vieillesse honorable.

Admis aux cours de l’Académie en septembre 1766, le jeune éléve de Vien, aprés trois ans d’études, obtient, le 30 septembre 1769, la troisitme médaille, dite « de quartier ». C’est vers ce temps que, quittant la maison de son oncle Desmaisons et sans doute pour se donner tout entier al’étude, il prend logis avec Sedaine dans la cour du Louvre.

En mars 1770, il se présente, un peu prématurément, au concours de Rome. Recu a Pesquisse, il échoue a la figure peinte d’aprés nature.

L’année suivante, il fut inscrit, mais le dernier, sur la liste qui comprenait les noms de Suvée, Vanloo, Taillasson, Peyron et Le Monnier. I] eut le second prix. Il imputa ce demi-échec a l’intervention de son maitre faché de lavoir vu concourir sans son assentiment. «Je crois bien, dit David cité par son petit-fils, que Vien ne parlait ainsi que par inlérét pour moi; du moins je ne puis prendre une autre idée de la part d’un maitre; mais ce retard cependant devint nuisible 4 mon avancement, car il m’aurait fait quitter quatre ans plus tot le mauvais style de I’école francaise que j’eus dans la suite tant de peine a oublier a Rome. »

Le tableau récompensé était ce Combat de Minerve contre Mars, qu’on voit au Louvre, tableau théatral qu’on croirait posé par des danseurs, couleurs de

convention, draperies et vapeurs insupportables. Et ce bouclier capitonné !

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On se demande pourquoi, dans la salle des Sept Cheminées, ce tableau figure a la cimaise, alors que les Horaces, si importants tout au moins pour Vhistoire de l’art, sont placés au second rang, sous une lumiére facheuse, et sans que jamais, faute d’un service de nettoyage suffisant, la moindre soie leur redonne quelque lustre.

En 1772 David est inscrit, le premier cette fois, sur la liste des concurrents pour Rome, mais il échoue encore. Le sujet du concours était : Apollon et Diane percent de leurs fléches Niohé. Jombert et Le Monnier lui sont préférés. C’est a la suite de cet échec qu’il tente de se laisser mourir de faim.

Il reprend courage et se présente & nouveau en 1773. Sujet: la Mort de Sénéque (aujourd@’hui au Petit-Palais). Le prix est donné a Peyron. Mais, cette méme année |’Académie lui décerne le prix des Tétes et de l’Expression fondé par Caylus (La Douleur, a l’Ecole des Beaux-Arts).

Pendant les loisirs que lui laissaient les concours, il avait déja exécuté quelques portraits: MM. ef M™° Buron, Sedaine. Mais jamais David n’attachera d’importance a ses portraits qu il appelait « des passe-temps ».

Il peignit aussi acette époque, succédant a Honoré Fragonard, les plafonds de ’hételde la Guimard, rue dela Chaussée d’Antin. Ces peintures, exécutées sur enduit, ont disparu a la démolition de Vhotel.

Enfin, en 1774, David se présentant au concours pour la quatriéme fois, fut recu le premier avec le tableau. Antiochus, fils de Séleucus, roide Syrie, malade de lamour qu'il avait congu pour Stratonice, sa belle-mére. Erasistrale découvre la cause de son mal.

C’est encore un tableau de concours, résumé de l’enseignement recu, el ot l'on ne peut discerner ce que le lauréat apportera de nouveau dans l'art de son temps.

L’année suivante, Vien l’emméne a Rome.

Il y va dans des conditions excellentes, son maitre devenu le directeur de l’Kcole. Sit6t installé au palais Capranica, il se rue al’étude. « Il ne peignit plus, nous dit Alexandre Lenoir. Comme un jeune écolier, il se mit 4 dessiner pendant une année entiére des yeux, des oreilles, des bouches, des pieds et des mains et se contenta de faire des ensembles d’aprés les plus belles statues. L’anatomie fut aussi une de ses études de prédilection. Ce fait m’a été raconté par lui-méme. »

Aprés quelques hésitations autour du Guide, de Pierre de Cortone, il semble qu'il ait trouvé sa voie, grace aux sculptures de la colonne Trajane dont il copie plusieurs fragments. Mais vite il s’éléve & un art de meilleur aloi. Il dessine au crayon lavé d’encre de Chine les principales statues conservées dans les palais romains.

« Il faut dans ton trait des crampons et des roulettes », ne cessail de lui répéter son condisciple, le sculpteur Lamarie, a qui il aimait montrer ses dessins, et qu’il devait retrouver a Nantes, en 1790. Et d’autres fois: « C’est beaucoup mieux. Les crampons y sont, mais pas encore les roulettes. »

De ce premier séjour en Italie sont venus douze volumes de dessins. Deux d’entre eux ont été acquis par le Louvre en 1835. Leur contenu est photographié au tome IV de Il’'Inventaire des dessins du Musée du Louvre et du Musée de Versailles, par MM. Jean Guiffrey et Pierre Marcel. On y rencontre peu de notations originales. Presque toujours, ce sont des copies au trait de l’antique, des souvenirs de tableaux italiens, des calques d’aprés Hamilton, quelques esquisses de compositions, rarement des croquis d’aprés nature, paysages avec plus de maconnerie que de végétation (il est d’ailleurs 4 remarquer que David a banni les arbres de presque toute son ceuvre), un cheval, un ane.

De cette éducation personnelle, de cet apprentissage en quelque sorte mécanique de la main sur des témoins d’un art déja factice, David gardera tou-

jours l’empreinte. Ce ne sera pas une des moindres causes de l’aspect guindé

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de ses figures. D’aprés ses albums de croquis on s’apercoit (Chesneau) que dans les Aigles il a transformé en colonel des Guides de la Garde le Mercure de Jean Bologne, lequel, ainsi posé sur un escalier, a bien du mal a conserver l’équilibre.

Peut-étre ce quil écrivait plus tard a Louis Dupré, en marge d’un dessin de la téte d’Homére (musée Wicar), exprime-t-il un regret et comme un reniement de ses premiéres études romaines? « En vous promenant dans les églises, faites des croquis des poses qui vous plairont, des motifs d’ajustement, des groupes de figures. En trois coups de crayon on a fait cela. Et puis, dans les gens du peuple on doit voir de ces lignes de cheveux si originales et qui font si bien quand on sait en tirer parti dans les tableaux. »

Il serait prématuré de dater de ce premier séjour 2 Rome la réforme davidienne. La graine est seulement jetée.

D’ailleurs un artiste, quelle que soit sa valeur, ne peut, a lui seul, modifier Yesthétique de son temps. Comme pour toute révolution sociale, un concours de circonstances est indispensable. Ainsi qu’a toutes les époques de sa vie, David a subi cette fois influence des événements, mais cette influence il l’a incontestablement amplifiée et plastiquement fixée.

Cette révolution, commencée en lui, on peut l’affirmer, dés son premier regard sur Rome, ne produira que lentement ses effets. Ce.n’est qu’aprés son retour a Paris, ot! il peindra encore quelques toiles empreintes du style des écoles francaise et italienne, que David, recomposant l’essentiel de ses observations, de ses études récentes, revoyant sans doute aussi l’ceuvre de Poussin, arrivera a concevoir le tableau qui déclenchera la réforme : les Horaces.

Mais déja ses dessins nous laissent apercevoir des indices de l’art que l’on devait appeler davidien: c’est un dessin de bas-relief qu’il n’exposera qu’en 1783 sous le titre : Frise dans le genre antique, et aussi un dessin d’homme assis (Louvre. 3366. 2° album d'talie), le manteau sur la bouche, les mains croisées, avec la mention « sur nature », et quel’on retrouve presque identique

dans la Mort de Socrate, au pied du lit du philosophe.

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Cependant le voici & Rome, étudiant de caractére farouche, peu sociable, (on lui connait un seul ami: Goya), mais enivré de ce passé magnifique qu'il voit ressurgir autour de lui.

Depuis quelque temps, et méme en Trance, les esprits, & la suite de Diderot, tendaient vers plus de grandeur, de force, de simplicité. On était las des productions douceatres de Pécole de Boucher. La plupart des peintures n’offraient plus qu’une valeur décorative, elles étaient fabriquées avec une facilité qui passait pour de la grace, suivant des recettes d’atelier dont plus tard Delacroix devait & son tour condamner « Vinfernale commodité », d’aprés un dessin de convention ot les esprits paresseux se complaisaient aux réminiscences. Les compositions présentaient un caractére théatral, emphatique, dot était bannie toute observation directe de la nature.

L’art francais n’était pas toutefois tombé dans l'état de décadence ot le situaient les partisans de David. Parmi les académiciens, professeurs et Juges du futur réformateur, on reléve les noms de Chardin, de Greuze, de Joseph Vernet, de Houdon, de Pajou, de Coustou, de Pigalle, de Soufflot. La Tour et Perronneau vivaient encore.

Le gout de l’antique n’était pas non plus une nouveauté. Depuis Poussin, et méme avant lui, la peinture tirait son aliment de la mythologie et de Histoire ancienne. I] n’est que de consulter sur ce point Pouvrage de M. Fernand Engerand, Inventaire des tableaux commandes et achelés par la Direction des Batiments du roi, Paris, 1901. On était méme fatigué des sujets Whistoire. Malgré lopposition de d’Angiviller, un Club s’était formé « pour distribuer des prix en argent aux jeunes artistes qui se destinaient aux parties de la peinture autres que I’Histoire ».

M. Jean Locquin signale un mouvement vers le classique chez les peintres anglais de la seconde moitié du xm? siécle. David connaissait les gravures exécutées d’aprés ces tableaux. M. Locquin découvre de curieuses et évidentes ressemblances entre l’Hector de lAndromaque pleurant Hector de Galvin

Hamilton (1763, gravure de Cunégo) et |’ Hector de David, méme sujet, 1783.

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Les Horaces redonnérent une vie nouvelle au genre historique, d’abord parce qu’ils favorisaient cet esprit de civisme qui sollicitait déja l’opinion, ensuite parce que sur des motifs usés ils greffaient un style nouveau.

D’autre part, la méme tendance vers les études antiques s’était dessinée en Allemagne avec le Laocoon de Lessing et les études de Heyne. Winckelmann, en 1764, dans son Histoire de Art chez les Anciens (qui d’ailleurs ne sera traduite en francais qu’en 1798-1803) s’efforcait & mettre de l’ordre dans le trésor immense, mais encore incomplet, laissé par les Grecs et les Romains et den tirer une esthétique. A trois reprises, en 1737, 1750 et 1755, Pompéi et Herculanum avaient été exhumées, offrant un aliment nouveau aux études archéologiques. L’Italie avait aussi senti se rallumer la flamme : le chevalier d’Azara, le comte Milizia, Visconti, le vieux peintre Pompeo Battoni travaillaient a l’envi ala résurrection des villes mortes. Le chevalier Hamilton publiait ses magnifiques in-folios. Le francais Séroux d’Agincourt se fixait a Rome en 1779 et commencait a y rassembler les matériaux de son Histoire de (Art par les Monuments.

Il est vraisemblable que, mises a part les planches d’Hamilton ot il leva des calques et quelques peintures de Raphaél Mengs, David, qui lisait peu, ayant mieux a faire, ne connut les origines de ce mouvement que par des conversations avec les archéologues oules peintres italiens, et aussi par ses entreliens avec son ami Quatremére de Quincy. En compagnie de ce dernier et du peintre Suzanne, ilalla, en 1779, passer quelque temps & Naples, visita les fouilles, a la suite de quoi il s’écria qu’il venait d’élre « opéré de la cataracte ». Il ne faudrait pas cependant exagérer & ce moment le réle de Quatremére de Quincy, qui n’était 4gé que de vingt-quatre ans.

Disons aussi que le godt de l’art antique, dont on peut retrouver quelque prévision dans les gravures de M™ de Pompadour, se répandait en France, parallélement aux travaux de David. Deux gravures de Martini représentant les salons de 1785 et de 1787, nous montrent, a c6té des Horaces et de la

Mort de Socrate, bien des sujets tirés de l’Histoire romaine.

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Les envois annuels de David a l’Académie royale furent, en 1776, un Patrocle, maintenant a Cherbourg; en 1777, un Hector, que lon voit a Montpellier; en 1778, un Triomphe de Paul-Emile, et des Funérailles de Patrocle, toiles aujourd’hui perdues. Un grand dessin de cette derniére est conservé au Louvre (N° 3191). En 1779, c’est un Saint Jéréme. Les observations des académiciens sur ce dernier envoi semblent assez exactes, car on peut les appliquer a d’autres tableaux de David : « Nous lui reeommandons plus de justesse dans les plans et par conséquent une étude plus approfondie de la perspective. » La perspective, l’aérienne aussi bien que la linéaire, ne fut jamais bien familiére a ’éléve de Vien, encore que le nouveau directeur ett institué un cours de cette science au palais Capranica.

A Naples, David commencale portrait du comte Potocki acheval. Il devait le terminer a Paris.

Mais a son retour de Naples, fatigué par son travail, par le trouble ou Vavaient jeté tant d’idées nouvelles, de projets encore informes, il tombe malade. Il est en proie a des crises de découragement. D’Angiviller lui fait proposer par Vien de prolonger d’un an son séjour a Rome. Vien n’ose transmettre cette offre & son éléve. Il répond au Surintendant: « Hors d’état d’apprécier ce qu'il fait, il regarde mes applaudissements comme un encouragement donné & un malade quiest a l’extrémilé. » Admirable état d’esprit d’un homme qui doute et lutte et désespére d’atteindre un but qu’il voit trop élevé.

Enfin, sa santé se rétablit. Il accepte l’offre du Surintendant. En 1780, il expose un tableau que lui avait commandé le Lazaret de Marseille : Saint Roch intercédant la Vierge pour la guérison des pestiférés, et recueille les plus grands éloges.

Il quitte Rome le 17 juillet 1780.

Si le Saint Roch n’est plus francais, il est trop italien. D’ailleurs, David

n’avait pas la téte religieuse. La Vierge a |’Enfant qui occupe la moitié du

en pe

tableau est inanimée, saint Roch ressemble a toutes les bonnes académies; le meilleur morceau, el vraiment excellent, c’est le pestiféré du premier plan.

Tel quel cependant, accroché prés de la fenétre dans la salle d’honneur de la Santé qu’emplit la lumiére dansante du Vieux Port de Marseille, ce tableau domine par la force et la noblesse les ouvrages environnants dont les auteurs sont Gérard, Guérin, Horace Vernet.

Dés son arrivée a Paris, David expose ses ouvrages au Louvre, dans I’appartement de Sedaine. I] obtient un atelier 4 ?Hoétel de Ville. C’est la quil peint son premier Bélisaire et qu'il termine le portrait du comte Potocki.

Voici le catalogue de son exposition au Salon de 1781 :

No 311. Bélisaire reconnu par un soldat qui avail servi sous lui au moment

qu'une femme lui fait Pauméne.

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