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Les Sabines sont, avec Léonidas, le tableau que David considérait comme son chef-d’ceuvre, |’aboutissement d’un effort obstiné, de perfectionnements poursuivis sans relache a travers les plus graves événements.
Est-ce l’influence de son éléve Maurice Quai et de cette secte des Primitifs que ce visionnaire qui n’a rien produit avait suscitée dans l’atelier de David pour pousser a l’extréme les théories du maitre; est-cele souvenir des propos enthousiastes de son ami si regretté, Germain Drouais? II considérait comme imparfailes les ceuvres qui Jusque-la avaient fondé sa renommeée. II disail, parlant des Horaces : « Peut-étre ai-je trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans celui des Sabines, je traiterai cette partie de l’art avec plus d’adresse et de godt. Ce tableau sera plus grec » (Delécluze).
Voici la fin du cauchemar. Avec quelle joie, tiré hors de ces malebolge ou lavaient entrainé sa crédulité, son peu de sens et aussi sans doute sa vanité, avec quel soupir d’aise David se retrouve devant son chevalet! Le voila redevenu le maitre incontesté, parmides éléves respectueux, dans ce vaste atelier aux murs de stuc poli ot tout est baigné d’invariable lumiére, I] voit, par dela la Seine, ce collége des Quatre-Nations ot, quelque temps auparavant, pendant sa détention, ses ennemis, par maniére de plaisanterie, avaient fait dresser dans lacour, un jour et deux nuits, une guillotine (Baudot).
Il est tranquille, réconcilié avec sa bonne femme qui lui demeurera dévouée
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jusqu’a la mort, ’héritage Pécoul lui assure la vie large. C’est le moment d’entreprendre une grande ceuvre, de travailler pour sa gloire. La toile, tout exprés fabriquée en Hollande, est 1a, tendue sur le chassis de bonne menuiserie.
Il a intention, du moins ses biographes l’affirment, de donner a sa femme un témoignage éclatant et durable de sa gratitude. Quel plus beau sujet, et plus classique, que les Sabines ?
Peut-étre aussi, par une conception plus large, a-t-il dessein de proposer aux factions qui se déchirent encore, un exemple illustre d’apaisement ?
Le public, quisavait alors tirer aisément des lecons de l’antique, nes’y trompa point, semble-t-il. « Ces scenes exaltant mon imagination, écrit Chaussard (le Pausanias francais, Paris, 1803), je crus voir alors les Francais de différents partis préts a s’égorger de leurs propres mains, et la mére-patrie se précipitant entre eux... Ce rapprochement, je le communiquai al’artiste. I] me répondit : « Telle était ma pensée. Puissé-je étre entendu ! »
Le Louvre conserve le dessin a l’encre de Chine mené a terme pendant la fertile captivité. Il fut donné en 1856 au Musée par Ingres, qui le tenait du sculpteur Espercieux a qui David en avait fait présent. Romulus et Tatius y sont vétus, les chevaux ont des brides et Hersilie est tout enveloppée de voiles
qui font présager ceux dont Isabey abusera bientét.
Mais dans la peinture, les héros sont nus. Pourquoi cette nudité illogique? Les armes, les casques témoignent d’une civilisation déja avancée, et ces guerriers vont au combat sans rien quiles préserve, fit-ce de la piqdre des mouches, terribles dans ces régions? Quant aux chevaux, comment les conduire? Ils n’ont ni mors ni bride. David n’en avait pas vu dans les bas-reliefs, sans se douter que ces accessoires, figurés en bronze par les anciens, avaient disparu avec le temps. Nus les hommes, nus les chevaux. « Mon intention, dit plus tard le maitre, était de peindre les moeurs antiques avec une telle exactitude que les Grecs et les Romains, en voyant mon tableau, ne m’eussent pas trouvé étranger a Jeurs coutumes. »
Ainsi pensaitaussi, sans doute, cent ans plus tard, Gustave Moreau, lorsque,
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par une erreur contraire, il couvrait ses personnages d’un invraisemblable bric-a-brac archéologique.
Quatre ans se poursuivit le travail du peintre, au milieu des indiscrétions, des visites de grandes dames qui, grace aux modes du temps, étaient vite transformées en modéles. Aurore de Bellegarde était figre d’avoir posé la belle femme brune a l’abondante poitrine, agenouillée devant ses enfants. Elle se montrait au théatre, coiffée comme dans le tableau. Un acteur avait servi de modéle a Tatius; le trop beau Romulus, c’était un éléve de l’atelier, Francois Blaze, plus connu sous le nom de Castil-Blaze, critique musical. Une brochure de David défendait la nudité de ses héros qui avait fait scandale!
Enfin, le 21 décembre 1799, le tableau était rendu visible au public moyennant un droit d’entrée de un franc quatre-vingts centimes. A la grande indignation des concurrents, l’exposition durera jusqu’en 1804 et produira plus de soixantedix mille francs dont le peintre s’achétera une belle ferme a Ozouer-le-Voulgis.
Heureux temps ow, malgré les victoires de Bonaparte, le récent coup d’Etat, une ceuvre d'art faisait figure d’événement ; ot. Delécluze, jeune rapin, devenait la proie des salons pour avoir pu, un des premiers, contempler le tableau en cours d’exéculion.
Aujourd’hui lenthousiasme est tombé et l'on est bien forcé de reconnaitre que les Sabines sont une ceuvre aussi froide que savante. Et l’on peut écrire de David ce qu’ona dit dun érudit, notre contemporain: « David peintre d’histoire sait tout, mais il ne sait que cela. »
Evidemment, notre facon de regarder et de comprendre la peinture a beaucoup changé depuis cent trente ans. Ne nous altardons pas a des confrontations faciles et hors de propos. Mais les contemporains n’admirérent pas sans réserves. Bonaparte, retour d’Egypte, alla voir le tableau. « Vos personnages ne bougent pas », dit-il d’abord. Et aussitot ilmima les gestes d’un combattant, s’imaginant, non sans naiveté, les faire connaitre a David, que la critique de ce militaire laissa indifférent.
La froideur, l’inertie vraiment peucommunes de cette composition semblent
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venir d’une erreur logique iniliale, d’un défaut de concomitance entre les deux actions qu’elle représente : le combat d’une part, l'intervention des Sabines de l’autre.
Hersilie et ses compagnes paraissent que déja les combattants sont apaisés. On voudrait voir les deux partis aux prises et les beaux gestes des bras nus, les enfants versés sur le sol, brandis contre les piques, séparant des soldats en pleine lutte. Il n’en est rien. A peine Hersilie est-elle apparue, a peine a-t-elle ouvert les bras, que le vieux cavalier de droite s’empresse de rengainer, tandis que Romulus et Tatius font chacun un geste purement académique. Seuls les extraordinaires chevaux effrénés nous causeraient quelque crainte si les deux jeunes écuyers (surtout, descendu d’un bas-relief, celui de gauche), si tranquilles, ne nous rassuraient.
Tout ceci n’est que théatre, arrangement d’atelier. Nous retrouvons David disposant des tableaux vivants dans le salon de M™ de Genlis.
Il se peut qu’en imitation des Italiens, du Pérugin, de la Dispute de Raphaél, aussi en souvenir des bas-reliefs antiques, David ait, de dessein préconcu, établi sa composition sur un seul plan. Mais ce quiest admissible et méme recommandable pour une scéne d’adoration, ou, chez l’Angelico, d’édification religieuse, devient contraire a la vraisemblance si l’on veut figurer un combat. Cette « crédibilité » que l’on exige dans le récit est aussi indispensable a Poeuvre peinte. Delacroix allait une fois deplus le démontrer. Un combat doit étre vu sur plusieurs plans. Qui dit mélée entend plusieurs actions simultanées, désordonnées et violentes. Nous sommes ici, pour toute bataille, en présence de deux combattants qui ne combattent pas, mais se liennent alignés devant la rampe d’un théatre, soucieux avant tout de faire admirer leur anatomie.
Il est certain qu’en ce tableau comme en toute son ceuvre, David fut hanté par le souvenir des bas-reliefs romains. On laccusa de s’étre inspiré d’une médaille antique (planche XV du Tome IV du Supplément de PAntiquité expliquée de Montfaucon), et aussi d’un tableau flamand. Petites querelles. L’erreur
grave, c’est d’avoir confondu peinture et sculpture.
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La peinture a ses arltifices propres : le clair-obscur, le coloris, les perspectives, ce rapport quasi mystérieux des tons qui crée « l’atmosphére » et aussi ce dessin moins arrété, plus souple que celui du sculpteur, né du souvenir du modéle en mouvement plut6t que de l’exacte copie du modéle immobile. Cela, David le savait quand il défendait a ses éléves d’employer des professionnels accoutumés a garder la pose, de se servir des procédés d’atelier qui consistaient a soutenir par des cordes les membres des modéles... et voila que, dénoncant le danger des attitudes figées, lui-méme allait s’inspirer des marbres antiques!
Rubens, opportunément cité par Fierens-Gevaert, écrivait déja a Peiresc : « La connaissance des antiques importe pour la derniére perfection de la peinture, mais que l’usage en soit judicieux et ne sente la pierre de maniére quelconque. » Rappelons d'un mot les Baigneuses de Renoir, peintes d’aprés un bas-relief de Girardon.
Il faut aussi remarquer que la sculpture offre a l’ceil, et pour ainsi dire instantanément, d’innombrables formes. Par le déplacement du spectateur, par les variations de l’éclairage, par le mouvement imperceptible de la prunelle, par la simple vision binoculaire, l’objet sculpté se transforme incessamment et procure de ce fait une illusion de la vie, disons une palpitation a quoi la peinture, la « plate peinture » ne peut prétendre. Il lui faut recourir a d’autres moyens.
Ce qui contribue aussi a la froideur des figures des grandes eompositions de David, c’est la recherche d’une beauté en quelque sorte inhumaine, d’une beauté compléte, quasi divine, composée de l’assemblage de toutes les beautés particuliéres.
Trés justement, Delaborde qualifie le dessin de David : « dessin plus d’imitation choisie que d’invention. »
Dans les Sabines, Romulus, fils des dieux, Hersilie, sa femme, il les veut parfaits de tous points. Hersilie parvient encore a nous toucher par la beauté de son geste et cette grace, on pourrait dire plus vivante que la beauté. Mais
Romulus! I] nous apparait comme une figure sans 4me, un monstre, une
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sorte de vocabulaire des beautés masculines, aussi froid, inexpressif qu’un vocabulaire. « Quid’entre nous, demande Ernest Chesneau, voudrait se recon-
naitre dans un tableau de David? »
On doit se demander par quelles voies un peintre-né de la qualité de David, dans ses ceuvres les plus étudiées, les plus longuement voulues, aboutit a cette peinture sans dame ; commentce laborieux, ce volontaire, cet exalté échoue le plus souvent dans des compositions inerles; par quel étrange phénoméne lauteur du Jeu de Paume, peinture ardente et soulevée comme une résurrection, est aussi celui du froid Léonidas.
Ici encore l’esprit de David, a la fois si volontaire et si versatile, a subi les influences extérieures. Parmi les nombreux ouvrages publiés a cette époque sur lesthétique, ouvrages ou la philosophie la plus vague s’allie a la conception de l’art la plus incertaine, il suffit de parcourir les multiples essais de son ami Quatremére de Quincy. On y découvrira « ce Beau sublime et sévére qui ne peut étre défini que par la théorie et apprécié que par la Raison ».
D’aprés cet infatigable abstracteur, la Nature n’a pas eu le temps ni le
souci de faire beau. C’est a l’artiste qu’incombe cette fonction. Pour y parve-
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nir, deux opérations : Pune d’analyse, dégageant les beautés de l’objet naturel, l'autre de synthése, les rassemblant dans une seule image.
Il est certain que toute création artistique obéit plusou moins a ces lois, et qu'il n’est point d’art de pure imitation.
Mais cette premiére dissocialion et recomposition ne saurait suffire, dit Quatremére. Comment, en effet, découvrir dansl’objet naturel les éléments de la beauté idéale? Il les faut comparer, ces éléments, & un archélype, pure création de l’esprit. D’ot il suil que l’artiste, en quéte du beau idéal, ne doit pas consideérer les effets, qu'il percoit avec les sens, mais les causes qui sont & leur origine. « L’ceil intellectuel voit les causes dont lceil corporel ne voit que les effets. »
Pour qui a fréquenté quelque peu les peintres, on voit l’ébahissement respectueux que de tels propos devaient produire dans les ateliers.
« Il faut voir, dit Quatremére, non ce qui est comme il est, mais comme il pourrait et devrait étre. »
« Il ne faut pas, dit un autre théoricien, représenter les hommes tels qu’ils sont, mais tels que nous les concevons dans notre imagination. »
Ce que David ramasse un peu grossement dans cette formule : « Vraid’abord, noble ensuite. »
Et Quatremére d’ajouter : « Bien que le modéle soit dans la nature, la nature n’est pas réciproquement dans le modeéle. »
Pour aboutir a ceci :
« L’ceuvre idéale n’est réellement la copie de personne, ni d’aucune partie proprement dite de personne en particulier. »
En d’autres termes, l’artiste doit peindre ce qui n’existe pas.
Etonnons-nous alors de l'immense ennui que dégagent les Davidiens, les Primitifs, les Penseurs, les Barbus, non défendus contre un tel poison par un tempérament aussi puissant que celuideleur maitre. Et considérons les Sabines, le Léonidas comme de violents accés de cette fiévre d’idéal.
Comment d’autre part l’innocent spectateur peut-il sintéresser a des
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ceuvres dont il lui est impossible de suivre la genése, pures abstractions que son esprit, accoutumé aux réalités, ne peut reconstruire d’un seul coup, a la simple vue de l’ceuvre achevée? Toutes proportions gardées, il est un peu, devant ces architectures mentales, comme un lecteur d’a présent devant certains poémes de M. Paul Valéry.
Cette recherche de lidéal doit faire aussi table rase de tout ce qui est proprement pittoresque, « les groupements a effet », « I’échelonnement des plans », « les dégradations de la perspective ». Ce sont la, dit Quatremére, « petites vérités de détail », bonnes a distraire l’esprit de la signification principale de l’ceuvre.
Pour figurer de la fagon la plus évidente el la plus compléte lidée qu’on veut traduire, il faut que les figures soient placées sur un ou deux plans, ou, mieux encore, « sur un méme niveau enligne droite ».
Les mouvements doivent aussi étre traduits avec la plus grande réserve, crainte de tomber dans le vulgaire et le ridicule. Ce sont la « détails animaux. » Il en est de méme des jeux de physionomie, vite devenus « grimaces ». Mouvements et jeux de physionomie, toutes manifestations propres 4 émouvoir les sens. Ornous savons que la Raison seule doit étre satisfaite. « Le génie des arts, dit David en écho, ne doit avoir d’autre guide que le flambeau de la raison. »
On ne regrettera jamais assez que Moliére n’ait pas connu Quatremére de Quincy et ses émules.
Ajoutons que les types doivent étre concus « suivant un Beau moral. » « Ce n’est pas Achille, Oreste, Cléopatre, c’est lOrgueil, la Vengeance, |’Ambition que le poéte a peints en rassemblant et généralisant les caractéres des Passions. »
« Quand on peint un héros, il faut lui faire une figure héroique », formule David, ensuite de quoi il peint les deux figures niaises et insignifiantes de Romulus et de Tatius.
Et ces hommes idéaux, comment les habiller, ot trouver un costume qui
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soit de tous les temps et d’aucun temps, un costume, si l’on peut dire, abstrait, qui ne comporte pas ces détails petits, concrets, transitoires, incompatibles avec « ce style idéal qu’est le style de l’abstraction ». I] faudra revenir a la beauté primitive, au nu intégral tempéré par les épéeset les draperies gardiennes de la décence.
Les effets de semblables théories, on peut les suivre point par point dans les Sabines.
Cependant celte grande page qui ne nous émeut pas, nousinspire le respect. Si lon considére l'un aprés l’autre les « morceaux » — et toute la toile est faite de morceaux juxtaposés — il faut bien convenir que la perfection y est souvent atteinte, Hersilie, les enfants du premier plan, lécuyer de droite, la vieille mére. Et que dire de cette vertu singuliére par laquelle le peintre renonce a tout effet de clair-obscur, ne voulant utiliser que la lumiére générale (lumiére du soleil couché de Léonard, temps gris clair de Cézanne) qui n’admet nulle tricherie?
On ne peut s’empécher d’admirer cet art de peindre (sublime brosse, dit Delacroix), ce finilarge et plein, ce parfait aboutissement de toutes les parties, cette volonté tranquille, cette science impeccable qui ne connaissent pas d’obstacle. Le monde extérieur est soumis tout entier alartiste; il se joue de toutes les difficultés qwil aborde de front et dédaigne d’escamoter. C’est vraiment un beau spectacle que celui de ce peintre qui veut et sait tout peindre.
Une peinture de David a beau étre achevée elle n’est jamais « petite ». Dans le portrait de M™° Pécoul, la clef dans la serrure du meuble sur lequel elle s’appuie, et l’entrée de cette serrure, le point de dentelle, le brillant a l’oreille, les plis du satin sont finis autant qu’il est possible sans que le tableau en la moindre de ses parties nous donne! ’impression de petitesse, de recherche vaine du détail. En aucun point on ne sent la peine, l’application concentrée,
tout nait librement et librement s’achéve sous la brosse infaillible.
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Et quandiloublie ses théories, il devient l’égal des plus grands. Le portrait de Pie VII et de Caprara, accrochez-le entre Raphaél et Titien : il tiendra sa
place aisément, comme un parent dans sa famille retrouvée.
Si l’on cherche a l’art de David peintre d’histoire quelque correspondance dans lalignée de ceux qui ont tenté de fixer sur la toile leur vision de lhomme a travers la Fable, la Religion, ou suivant les actions mémorables embellies par le temps, c’est malgré tout & Poussin qu'il faut penser. Malgré tout, maleré la froideur, l’inhumain, l’absence de songe et de poésie.
A travers le faible Vien, c’est Poussin qui apparait a David comme un exemple, duca e signore, c’est de lui qu'il parle avec un respect filial.
Ainsi tout créateur capable d’allier dans son ceuvre la force a la tendresse laisse aprés lui une ombre, un double désincarné qui refait ses gestes, sans chaleur et sans tressaillement. C’est Voltaire dramaturge aprés Racine.
De la grandeur auguste et familiére de Poussin rien ne subsiste dans l’auteur de Socrateet des Sabines. Ame vacante, sans trésor secret, ne trouvant d’aliment que dans Vobjectif, reflet et non lumiére, il lui faut une idole, un motif extérieur d’émotion. Et c’est pourquoi on peut admirer David, on ne peut l’aimer. « Celte voix du coeur qui seule au cceur arrive » nous ne l’entendons nulle part dans son ceuvre. Ce contemporain de Prud’hon n’a connu ni le réve, ni l’amour, ni méme la volupté.
N’accusons pas cependant sans atténuations David d’avoir été insensible. I] eut a réagir contre une sensibilité qui s’était corrompue jusqu’a la sensualité de Boucher, jusqu’a la sensiblerie de Greuze. Pour jouer son rdle, il lui fallut étre le bourreau de soi-méme.
N’est-ce pas aussi a ce manque de sensibilité que David est redevable de son indépendance vis-a-vis de ses devanciers? Alors que Watteau et Dela-
croix se rattachent a Rubens, Prudhon au Corrége, Ingres a Raphaél, Manet
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a Goya, ilest, avec Géricault et Courbet aprés lui, un de ceux qui traduisent directement, sans truchement de musée, le monde extérieur. Cet homme si fortement asservi a l’antique et qui ne peut, semble-t-il, imaginer que d’aprés
des modéles, est en méme temps un peintre affranchi de toute école.
Aprés s’étre échauffé un peu naivement pour les idées révolutionnaires, voici qu'il va se vouer a une idole plus grossiére encore, non plus & une idée, a un homme.
Le traité de Campo-Formio vient d’étre signé, la République reconnue par lempereurd’Autriche. Bonaparte rentre a Paris. Délire. Les fétes, si fréquentes a cette époque, prennent une signification plus haute. Le petit Corse maigre et jaune rassemble autour de lui toute la joie éparse et la justifie. Les Jacobins le considérent comme un des leurs. Combien ne devait pas séduire David cette figure qui semblait issue de la liberté et destinée 4 accomplir Pceuvre révolutionnaire ? Un peu de son enthousiasme de naguére, si durement décu, reprenait raison d’étre.
Tous d’ailleurs a cette heure voyaient en Bonaparte le continuateur, lorganisateur de la Révolution. C’est a ce titre que Carnot lui demeura fidéle jusqu’a la fin. Napoléon dira plus tard; « l’Empire, c’est la Révolution ». Dans le Mémorial, il se qualifie de « Robespierre a cheval. » L’exécution du duc d’Enghien devait le mettre au nombre des régicides.
Disons aussi que le peintre se trouvait en présence d’un modéle unique. « Ces maladroits de graveurs italiens n’ont pas seulement eu lesprit de faire une téte passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits... » Ainsi disait David, tout frémissant encore, le lendemain du jour ot Bonaparte était venu, impatient et dissimulant mal son impatience, pendant trois heures poser pour son portrait dans l’atelier des Horaces. Le peintre
avait pu seulement ébaucher la téte, marquer la forme du corps, créer enfin
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l’admirable effigie de la collection Bassano, avec l’esquisse de Gros le plus beau portrait de Bonaparle. Portrait cependant plus idéalisé, moins fidéle que le simple profil de la collection du prince Murat, extraordinaire morceau, dessin pur « tracé avec l’ame ».
David avait rencontré pour la premiére fois Bonaparte le 4 janvier 1798, a la seconde séance publique de l'Institut, au Louvre, ot les Parisiens étaient accourus en foule.
Pendant que Bosio esquissait plusieurs profils du général, études pour un
buste, pendant que M.-J. Chénier lisait son ode :
....Ht le grand général guidant la grande armée...
David, de sa place, dessinait la silhouette du héros et inscrivait dessous, comme uneréminiscence du vers qu’il venait d’entendre : « Le général de la grande nation. »
Bonaparte, aumoment de partir pourl’Egyple, fit proposer a David de l’accompagner, jugeantsans doute qu'il aurait en lui un excellent historiographe par Vimage. David refusa. Ce Parisien restait curieusement attaché a son quai de la Mégisserie qu'il n’avait quitté que pour aller s’‘installer quelques pas plus loin, au Louvre. Les logements du Louvre supprimés, il s’en ira habiter au n° 10 de la rue de Seine.
Auretour d’Egypte, Bonaparte alla faire visite a David.
« Quallez-vous peindre? » demande-t-il, et on devine son arriére-pensée.
— Je travaille au tableau du Passage des Thermopyles.
— Tant pis, vous avez tort, David, de vous fatiguer 4 peindre des vaincus. Kt Lucien de glisser dansloreille du peintre : « Voyez-vous, il n’aime que les sujets contemporains, parce qu'il s’y trouve. »
Une autre fois :
« Général, je veux vous peindre |’épée a la main.
— Non, David, cen’est pas avec l’épée qu’on gagne les batailles. » Et comme
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il songe déjaa sa figure devant la postérité : « Je veux que vous me représentiez calme sur un cheval fougueux. »
Mais quand il s’agit de poser, point d’affaire. « Qu’avez-vous besoin de modéle? Croyez-vous que les grands hommes de l’antiquité aient posé pour leur portrait ? Qui se soucie de savoir si les bustes d’Alexandre sont ressemblants? Il suffit que nous ayons delui une image conforme a son génie. C’est ainsi quwil convient de peindre les grands hommes. »
David se résigne. Réunissant les croquis, les souvenirs qu'il recueille a chaque déjeuner ot le convie le jeune vainqueur, il aboutit 4 cet invraisemblable Passage du Saint-Bernard ot Von voit se cabrer sur lesroches glacées un cheval étranger a toute hippologie, tableau qui ne saurait donner au spectateur le plus bienveillant une image de Bonaparte « conforme a son génie. »
Le premier consul avait envoyé son uniforme, ses bottes, son épée, son chapeau de Marengo. On en avait habillé un mannequin et chez cet ancien président de la Convention, chez ce régicide, Ducis et quelques familiers venaient palper ces fétiches.
Pendant ce temps, le malheureux Topino-Lebrun, accusé d’avoir dessiné le modéle des poignards dont devaient se servir les conjurés du complot du 48 Vendémiaire, était condamné a mort et exécuté. David, appelé comme témoin, s’était contenté de louer les qualités de peintre de son éléve.
Trahison, abandon... Mais qui n’a trahi, quin’a été trahi? II faut juger les hommes avec un cceur d’homme. David quinquagénaire, décu par tout ce qui avait jusqu’alors adoré, se sentait a l’aurore d’une vie nouvelle. Cette gloire qu’il avait toujours poursuivie, il y entrait vivant.
« Crois-tu qu’on puisse me corrompre ? » demandait-il & Fabre d’Kglantine, aux temps de la République. « Sans doute, répondit celui-ci, en te promettant les honneurs du Panthéon de ton vivant. »
Et voici qu’il était au seuil dece Panthéon, baigné dans cette gloire montante dont le rayonnement emplissait le ciel. Cette dictature des Beaux-Arts qu'il
avait pratiquement exercée pendant la Révolution, il espérait la reprendre
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bient6t, solidement établie cette fois sur un gouvernement fort et durable. Pouvait-il, en défendant les ennemis de Bonaparte, compromettre ce merveilleux avenir? De cette situation ala Plutarque et tout autrement dénouée, le David de trente ans edt fait un tableau. Maisle peintre des vertus antiques ne songeait plus maintenant qu’a immortaliser les hommes du jour.
« J’avoue, disait-il un peu plus tard, que j’ai longtemps envié aux grands peintres qui m’ont précédé des occasions que je ne croyais jamais rencontrer. J’aurai peint un empereur et un pape! » Et encore, avec un curieux mélange d’ambition et de modestie : « Je me glisserai 4 la postérité dans lombre de mon héros. »
A celui-la du moins il devait demeurer fidéle.
Une seule foisa cette époque, Davideut unsursaut d’indépendance, d’ailleurs de courte durée et purement verbal. Quand, au lendemainde lacampagne d 'Italie, les trésors artistiques dérobés a la Péninsule furent transportés a Paris, il blama hautement cet acte du gouvernement devant ses éléves réunis.
Le futur empereur entourait David d’atlentions. Avec lui il visitait Paris, le consultant sur les embellissements projetés. De jour en jour, il redevenait le maitre Jacques des Beaux-Arts. I] lui fallut organiser la cérémonie de l’entrée a Paris des ceuvres d’art enlevées a l’[talie, puis inventer des bas-reliefs pour la cérémonie funébre des plénipotentiaires francais tués a Rastadt, puis s’occuper des concours instilués pour l’érection, dans les chefs-lieux, de colonnes a lagloire des Francais morts pour la patrie. Tout cela n’allait pas sans ennuis, sans récriminations, sans déconvenues. Bonaparte demandait des modéles de costumes pour ses fonctionnaires, mais, les ayant examinés, il se décidait pour Vhabit ala francaise de l’ancien régime.
Nommé, le7 février 1800, premier peintre du gouvernement, David, par suite d’une mésentente avec Lucien Bonaparte, ministre de I’ Intérieur, refusa. Mais le 18 décembre 1804, il acceptait le titre de premier peintre de l’empereur, « Primarius Pictor », comme il mettait sur ses toiles. Il crut alors pouvoir don-
ner libre carriére 4 son ambition, étendre son influence et jouer le méme réle
cas 7) et
que Le Brunsous Louis XIV. Par une lettre du11 messidor An XIII, ildemande la haute direction des manufactures nationales, des Beaux-Arts et du Louvre. Il se heurte dans cette lentative contre habile Vivant Denon qui, exercant effectivement la surintendance des Beaux-Arts, ne se souciait pas d’étre supplanté.
Napoléon le flattait surtout comme le peintre le plus capable de perpétuer sa gloire. Méme il eut le dessein, mais sanstrop s’y attarder, de réunir l’ceuvre entier de David dans une galerie a lui seul consacrée. I] devait aimer au dessus de tout cette peinture de bon aloi, lisible et compléte. I! nomma son futur premier peintre membre de la Légion d’honneur le 18 décembre 1803. Dés le mois de vendémaire an XIII, ill’avait choisipour retracer les grandes actions
de son régne.
C’est du Consulat et de Empire que datent quelques-uns des meilleurs portraits de David. Il est 4 souhaiter que le Louvre rende un jour a ce grand peintre, 4 ce Parisien dont rien a Paris, sinon une rue de vingt maisons, ne commémore la gloire encore el pour longtemps vivante, ’hommage qui lui est dd. Il serait facile de réunir pour quelques jours, dans une salle bien éclairée, sur la cimaise, et sans les juxtaposer trop étroitement, trente ou quarante de ses portraits.
« Chaque fois qu’on exhume et qu’on place sous un jour nouveau l'un de ses tableaux, dit fort justement le baron Portalis, sa figure grandit el domine le siécle. »
Pour l’instant, le voila relégué, un peu oublié, négligé, sous l’avare lumiére de la Salle aux sept cheminées. Mais que l’on nettoie les portraits du Louvre, qu’on y joigne ceux conservés chez ses descendants, la Maraichére de Lyon, Me de Verninac, la Famille de Michel Gérard, du Mans, la Téte de jeune homme et le Marat, de Bruxelles, M. de Joubert, Lavoisier et quelques autres
toiles admirables, on verra an’en pas douter que David est le premier portraitiste de l’école francaise, et qu’il mérite plus qu’aucun de ses rivaux l’épithéte : VERIDIQUE.
Siun portrait est la description, le signalement physique et moral d’un individu, quel peintre mieux que David a jamais plus exactement et quelquefois plus impitoyablement établi ce témoignage ?
Voici, dés ses débuts, son beau-pére Pécoul, beaucoup moins pompeux que son oncle Desmaisons, de l’Académie d’architecture, mais bon et jovial et plein d’admiration pour son gendre. Grosses mains de roturier, enlevées en quelques coups de brosse, avec leur juste poids, leur pulpe, mains vivantes, sans trace de pignochage, sans travail apparent. On songe au beau style classique. Comparez, sans aucune idée de dénigrement, mais onne peut atteindre & un juste sentiment que par la comparaison, comparez, dans une salle voisine, ces mains du peu regardé et encore moins loué Pécoul avec les mains du célébre Bertin d'Ingres, d’une couleur terne et grise, blaireautées, fatiguées, de véritables piéces d’anatomie... ou, si vous préférez, regardez les mains de Mme Riviere.
On connait de David bien peu d’études de mains. D’un crayon infaillible, d’un pinceau hardi il les peignait d’un coup avec une vérilé surprenante, donnant, si l’on peut dire, achacune d’elles sa physionomie propre (Michel Gérard et sa famille, M™° Chalgrin). Que l’on regarde aussi, dans,l’esquisse du Serment, la main du Barnave, main virile, frémissante, qui exprime, autant que le visage, la grandeur et la solennité de l’acte.
Quant aux visages, si ce n’est quelquefois sous le coup de l’émotion, de la dévotion (Marat, Bonaparte), il est incapable de les embellir. Sa fameuse théorie du beau idéal expire devant sa volonté de faire vrai. Sa femme, ses filles, il les peint vulgaires, comme déguisées dans leur robe d’apparat. Ses dessins pour le Sacre, croqués sur nature ou souvent tracés de mémoire, comme ils nous renseignent sur la bassesse, la sottise, la ruse de tels courtisans, sur la
fausse distinction de cette cour fraichement dorée. Grace 4 de savants maquil-
Boel Ge
lages, Joséphine, le jour du sacre, paraissait avoir vingt-cing ans et telle nous la voyons dans le tableau. Mais un juste dessin de David lui restitue sa proche quarantaine.
Quel document nous décrira l’état d’esprit de Pie VII avec plus de finesse et de pénétration que ce portrait ot la bouche semble retenir ce qu'elle ne peut proclamer, oti lattitude, le regard décélent une soumission forcée dans une nature indomptable qui semble se réconforter de l’adage célébre : Patiens quia aetlerna ?
L’étude de l’antiquité, si longtemps poursuivie par David, confére au portrait de M™* Récamier une grandeur, un style dont Gérard ne saurait méme approcher. Cetableau interrompu et pourtant achevé (« on ne finit que sur du fini », dira plus tard Ingres), ce tableau peint en camaieu et dont les formes, d’un bout a l’autre de la toile, se correspondent, s’équilibrent et emplissent comme a miracle le large espace vide, ce tableau sévére, dépourvu du charme des couleurs, sans draperies, sans accessoires qu’une lampe, un escabeau, est le seul cependant ow revive, ennoblie, inoubliable, « classique », Vinutilisable coquette.
M™ Récamier peut étre le seul portrait de David dont la pose ait été étudiée. D’habitude, le modéle est saisi tel qu’il s’est placé en entrant dans l’atelier. Quelle réforme David n’a-t-il pas encore accomplie sur ce point, sil’on songe aux portraits apprétés qui le précédérent, costumes d’opéra, déesses sur les nuées, maréchaux en bergers jouant du biniou et autres mascarades.
Encore est-il la le Véridique.
Seriziat se reposant pendant la chasse, safemme rentrant de la promenade avec son enfant, un bouquet de fleurs @ la main. Jamais comme en ce dernier portrait il n’a touché la volupté : ces yeux un peu gonflés de myope et légérement voilés, cette bouche souple et vivante sur les petites dents et surtout ce corps dont les fermes rondeurs s’accusent exactement sous la simple robe et dont on croit sentir la tiéde palpitation.
M™e de Verninac, belle et calme Junon, vétue de blanc, avec une simple
écharpe rose, et si lourde sur sa chaise (toujours du fameux mobilier de Jacob). Gardons-nous d’omettre deux portraits anonymes, tous deux a Bruxelles, l'un au musée (léle de jeune garcon), Vautre a M™ Leurs de Rougé (un membre de la famille Greindl), deux morceaux d’une rare saveur picturale et dont le premier fut certainement vu par Manet. Quel naturel en chacune de ces effigies, comme on sent que David saisit a4prement, rigoureusement, fortement la réalité, de cette main volontaire tenant le pinceau dans son portrait du Louvre.
Disparu le sourire agacant des portraits du xvi; le peintre retourne aux sérieuses expressions, aux airs de visage non apprétés des grands portraitistes italiens et francais. La encore, s’il dédaigne le secours d’une expression de commande, il renonce également au bénéfice du clair-obscur. Toujours cette lumiére égale & quoi rien n’échappe et qui n’enveloppe d’aucun mystére le visage saisi dans son apparence quotidienne. Ot trouver art plus honnéte, plus véridique, honnéteté, sincérité attestées, chose si rare dans Vhistoire de la peinture, par l’absence totale de « maniére » ?
Ou la peinture de portraits est un art mondain, un mensonge aimable, ou elle est un art qui pénétre et viole le modéle et le fixe surla toile dans sa vérité profonde pour la postérité. David ne savait pas mentir. Toutes les fois qu’il exécute ou plutét fait exécuter sous sa direction un de ces portraits de l’Empereur destinés ale présenter aux populations non ressemblant, mais embelli, grandi, ennobli, « conforme a son génie », il échoue piteusement. Napoléon, voyant le portrait dapparat destiné au tribunal de Génes, s’écrie : « Qu’on ne lenvoie pas. Cela donnerait aux Italiens une trop facheuse idée de la peinture francaise. » Cette inhabileté a flatter du pinceau nous rend le premier peintre de l’empereur sympathique.
Mais que Napoléon fut mal inspiré en ne donnant pas a David la possibilité d’achever ad vivum le portrait Bassano ot seule la téte est ébauchée, mais vit a jamais, rayonnante d’espérance et de jeunesse, embellie de gloire, avec
cet air songeur des hommes qui vivent dans l'avenir...
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Napoléon ayant décidé de célébrer par une série de fétes son avénement au tréne, David fut chargé de peindre quatre grands tableaux (H. 6,10 — L. 9,30) figurant les quatre cérémonies principales : Le Sacre de l’Empereur et le Couronnement de l’Impératrice, VIntronisation de Leurs Majestés a Notre- Dame, la Distribution des Aigles au Champ-de-Mars, lArrivée de I’ Empereur et de Impératrice 4 1 Hétel de Ville de Paris.
Pendant qu’on préparait la premiére de ces cérémonies, David se préoccupa d’avoir une place d’ot esquisser son tableau. Malgré la mauvaise volonté du chambellan, comte de Ségur, il parvint & avoir une loge prés de l’autel, derriére le groupe de Coustou. De cette place il put noter Vaspect général de la scéne et les principales attitudes. Il avait fait dessiner d’avance une perspective de léglise par le spécialiste Degotti.
Le 30 janvier 1805, l’église de Cluny, place de la Sorbonne, fut louée aux frais du gouvernement et mise en état pour recevoir lesimmenses toiles qu’aucun ‘atelier ne pouvait contenir, le Louvre ayant été dés 1802 entiérement évacué par les artistes el méme par l'Institut. Le tableau du Sacre fut commencé le 21 décembre suivant. Entre tant, David avait accumulé les documents, d’aprés nature et aussi de mémoire, mis d’accord les vanités qui toutes voulaient une place de premier rang. [1] avait aussi fait exécuter par M™ Mongez une réduction de la cérémonie avec des figurines qu’on pouvait éclairer diversement.
Le premier peintre de l’empereur avait dQ inaugurer ses fonctions en peignantle portrait de Pie VII. Quelques jours auparavant, onavait laisséentendre a David que, suivant l’usage, il lui faudrait se tenir 4 genoux pour peindre le Souverain Pontife. David aux pieds du pape! O Pére Duchesne! L’ancien conventionnel ne put s’y résoudre. Il consentit toutefois 4 mettre un habit a la francaise et a ceindre l’épée.
Pie VII, logé aux Tuileries, ne vil pas sans inquiétude venir a lui ce régicide,
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cet ordonnateur des pompes de I’Etre supréme, cet ami de Robespierre. Mais que David était loin de ces temps héroiques ! L’auteur de Marat était tout fier, tout heureux d’avoir 4 peindre Sa Sainteté. Pour un peu, il se serait écrié : « Voila mon pape! » I] l’écrivit d’ailleurs, ou peu s’en faut : « Ce bon vieillard, quelle figure vénérable! Comme il est simple... et quelle belle téte il a! Une téte bien italienne, lenchassement de l’ceil grand, bien prononcé! Celui-la est vraiment un pape... I] est pauvre comme saint Pierre; les dorures de ses habits sont fausses!... Enfin, c’est évangélique, a la lettre... Le brave homme, il m’a donné sa bénédiction... Eh! mon Dieu! oui!:.. »
Ilnous importe surtout en cette affaire que David nous ait laissé un beau portrait, peut-étre de format un peu exigu, les deux bras coupés par le cadre, mais digne de figurer auprés d’autres célébres effigies de pontifes. La vraie constance, lunité de caractére, pour David, par dela les événements et les changements de régime, c’était en somme de rester fidéle a la peinture. Pour nous, ne demandons au peintre que des qualités de peintre. Qui s’aviserait de penser aux discours politiques de Victor Hugo en lisant les Contem-
plations?
David ne pouvait a son age assumer les fatigues de l’exécution matérielle du Sacre, se tenir des journées entiéres debout sur l’échafaudage, porter sur son bras la lourde palette. Assis dans un fauteuil, il surveillait le travail de son éléve Georges Rouget. Celui-ci esquissait chaque figure mise au carreau, le maitre achevait le morceau commencé.
Cependant, les principaux personnages achevés, un point, le principal, arrétait David. I] avait d’abord imaginé de représenter Napoléon saisissant la couronne, la placant de la main droite sur sa téte, tandis que, de la gauche, il serrait son épée contre son coeur. « Ce grand mouvement, écrivait-il, rappelle aux spectateurs étonnés cette vérité si généralement reconnue : « Que celui
qui a su la conquérir saura bien aussi Ja défendre. »
ne)
Plusieurs dessins et deux grands cartons nous ont conservé le souvenir de cette premiére conception.
Mais il était difficile, et ’on s’en rend compte en regardant les dessins, de donner de la noblesse a une telle attitude. Le geste de se couronner et celui de serrer l’épée contre soi ne « s’arrangeaient » pas. D’autre part, l’Empereur, trop occupé ainsi delui-méme, aucune liaison n’existait entre le groupe formé par le pape et les dignitaires de I’Eglise et celui de limpératrice et de ses suivantes. C’est alors que Gérard ayant fait visite & David, et l’ceil non encore fatigué par une recherche sur une image déja réalisée, conscilla 4 son maitre de relier les deux groupes par un geste de Napoléon vers Joséphine.
Lorsque le 4 janvier 1808, au retour d’Italie, suivi d’une imposante escorte, Yempereur vint avec limpératrice dans l’atelier de David, il s’écria d’abord : « C’est bien, David, vous avez deviné toute ma pensée, vous m’avez fait chevalier francais. » Puis, pendant plus d’une heure il se promena devant la toile, s’avancant et se reculant, donnant attention aux moindres détails. » David se tenait a'sa gauche, limpératrice a sa droite, toute l’assistance massée au fond de l’atelier. »
Enfin, le jour baissant, ’empereur, au moment de partir, s’arréta devant David et, levant lentement son chapeau, puis l’abaissant, « du geste, dit Frédéric Masson, dont il saluait les aigles » : « David, dit-il, je vous salue ». On né saurait imaginer éloge plus grandiose et plussimple. Napoléon nes’atlarde pas, ne se risque pas a parler d’art ; son approbation est beaucoup plus haute, empreinte de la bréve majesté d’un homme qui savait parler devant |’Histoire-
Le lendemain, David recut par son ordre 35.000 francs qui, s’ajoutant aux sommes déja versées, portaient a 100.000 francs le prix de cet ouvrage.
On a beaucoup écrit sur le Sacre. Disons d’abord que nul autre que David n’etit 6té capable d’entreprendre et de mener ace point de perfection une ceuvre de cette importance.
« La moitié du Sacre est magnifique, c’est aussi beau que du Rubens »,
écrit Géricault. La partie centrale du tableau est en effet admirable, les atti-
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tudes, les visages, les couleurs s’accordant pour produire une impression extraordinaire de grandeur et de solennité. Evidemment, la partie gauche est imparfaite. « Rien ne peut se comparer, écrit un critique contemporain peu bienveillant, ala rigidité gonflée et guindée des assistants. Tous paraissent endimanchés. » Endimanchés, ils |’étaient en effet et nous avons les notes des tailleurs. On a dit aussi qwils avaient lair de parvenus. Mais qu’étaient-ils d’autre, pour la plus grande part, ces rois, ces reines, ces princes, ces archichanceliers, ces archi-trésoriers, ces grands-maréchaux ? Comment David le véridique aurait-il pu les peindre différents d’eux-mémes? De ce point de vue, le document qwil nous a laissé s’accroit d’une nouvelle valeur historique et sociale, non exempte d’une ironie peut-étre involontaire.
Des trois autres tableaux de méme dimension qui devaient achever l’ensemble du Couronnement, David ne peignit que les Aigles,
Non certes par impuissance. Pour David, comme pour Racine, une ceuvre concue, dessinée, était une ceuvre achevée. Il ne lui restait plus qu’a la peindre. Le dessin, arrété jusqu’en ses détails, qu'il nous a laissé de I’ Entrée a Hotel de Ville, par son cété populaire et anecdotique plus animé, par sa disposition plus libre, plus proche de la réalité, doit nous faire vivement regretter l’avortement d’une ceuvre qui etit dépassé le Sacre par le pittoresque et la vie.
Mais des difficultés de tout ordre surgissaient 4 mesure que, mettant en train de nouveaux ouvrages, il engageait de nouvelles dépenses. Le réglement de ses premiers tableaux l’avait obligé a des démarches souvent humiliantes. Les bureaux étaient allés jusqu’a lui contester la commande des deux répliques du portrait de Pie VII.
La guerre sourde que menaient contre lui ses rivaux, jaloux des honneurs et des profits que lui valait son titre de premier peintre et les académiciens irrités de voir, comme ceux de l’ancienne Académie, l’enseignement officiel méprisé par leur collégue qui comparait l’éléve dirigé par douze professeurs
2 « un aveugle conduit par douze chiens » ; lhostilité des nobles ralliés a oD Pp ’
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’Empire, puissants dans lanouvelle cour, et qui ne pouvaient oublier le passé révolutionnaire du régicide (Baudot conte a ce sujet une anecdote qui parait bien invraisemblable) ; ses obligés enfin, devenus, suivant la régle, ses ennemis et, au premier rang de ceux-ci, Vivant Denon, qu'il avait fait naguére rayer de la liste des émigrés et qui avait, en reconnaissance du service rendu, gravé au trait la planche du Jeu de Paume, tout contribuait & le détacher de cette ceuvre immense qu'il avait entreprise avec tant d’enthousiasme et un si franc loyalisme.
Toutefois, les Aigles parurent au Salonde 1810. Au Salon de 1808, ot triomphaient David avec les Sabines et le Sacre et ses éléves avec des ceuvres aujourd’hui célébres, Napoléon avait promu son premier peintre a la dignité d’officier de la Légion @honneur, distinction alors enviée.
Les Aig les furent accueillies parle publicavec moins de faveur que le Sacre. Peut-étre David, toujours aidé par son éléve Rouget, y avait-il moins travaillé personnellement. Diverses corrections imposées sur l’ébauche et en cours d’exécution avaient aussi contribué arompre l’unitéde la composition. David dans son dessin avail placé des figures volantes laissant tomber des lauriers sur les aigles. Napoléon qui nese souciait guére d’allégories, surtout quand elles détournaient l’attention de sa personne, les avait fait supprimer au grand mécontentement du peintre, lequel ne changea rien 4 ses personnages et se contenta d’écrire sous son dessin : « On voit par l’attitude des maréchaux que ces figures étaient indispensables. »
Pendant l’exposition du tableau, Napoléon, craignant dedéplaire a sa nouvelle épouse, exigea que le personnage de Joséphine fat effacé. David dut combler le vide en exagérant la pose du prince Eugéne et celle de la reine Hortense.
« Jamais, écrit Ernest Chesneau, on ne simulatant de mouvement pour en obtenir si peu. » Si le geste de |’Empereur demandant le serment est d’une grande noblesse, les attitudes des maréchaux sont théatrales et, quoi qu’en
ait dit David, elles n’auraient pas été plus naturelles si apparition céleste, un
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peu bien extraordinaire en l’espéce et de petile invention, avait été maintenue.
Le tableau achevé et corrigé fut, avec le Sacre, placé aux Tuileries, dans la salle des Gardes. Les deux toiles, rendues a l’atelier de David en 1814, furent par lui découpées en trois bandes et envoyées, en 1815, dans un port de l'Ouest.
Les Aigles avaient été payées seulement 40.000 francs, Denon ayant posé en principe qu’un tableau d’un artiste vivant, quel quwil fat, ne saurait excéder ce prix. Napoléon fit ajouter 12.000 francs de gratification.
LD’Entréea l H6tel de Ville, déja mise au carreauetles architectures dessinées par Degotti, fut abandonnée. Quant a l’Jntronisation, il ne semble pas que David en ait méme jamais cherché la composition.
Le maitre avait alors passé la soixantaine. Grace & la protection de I’Empereur, ses deux fils étaient casés : l’ainé, Jules, sous-préfet a Stadt en Hanovre; le second, Eugéne, commandait un escadron de cuirassiers. Ses deux filles avaient épousé, Emilie le colonel Meunier, Pauline le colonel Jeanin.
Mais son ambition avait subi de nouveaux échecs. On avait négligé, prenant prétexte de son aversion bien connue contre l’enseignement officiel, de le comprendre dans la Commission de réorganisation del’Ecole des Beaux-Arts. Des prix décennaux ayant été institués, le rapport du secrétaire perpétuel de la Commission des Beaux-Arts, faisant historique de la peinture francaise contemporaine, mentionnait a peine l’influence de David. Vieille et tenace rancune des académiciens, plus durable que les révolutions et les coups d’Etat. Dans l’attribution desdits prix décennaux, le Déluge de Girodet était placé avant les Sabines et les considérants qui accompagnaient cette décision n’étaient pas faits pour plaire a David.
Pour rétablir son autorité et redorer son prestige, il demanda alors la direction de l’enseignement public a I’Ecole de peinture et de sculpture. Bien que pour s’attirer les bonnes graces de Daru il ett fait le portrait de sa femme,
sa demande n’eut aucun succés.
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La décoration d’une partiedu Louvreayant été décidée, il sollicitala direction des travaux. Nouvel échec. Pour toutes ces demandes, David excipait de ses fonctions de premier peintre. On lui fit & la fin comprendre que ce titre était purement honorifique.
Enfin son vieux maitre Vien qu’il avait, au moment de sa grande faveur, fait nommer sénateur a sa place, étant mort en 1809, les éléves de David, Gros ct Gérard, postulant la succession, s’étaient vu préférer le réactionnaire Ménageot.
A ces indices certains, David dut comprendre que le temps était venu pour lui de se retirer de la vie publique. Aprés tant d’honneurs et tant de déboires,
tant d’espoirs et tant de déceplions, il pouvait aspirer au repos.
Pour se reposer et vivre loin du siécle, il se remit & son Léonidas quil avait abandonné du jour ot un héros moins patient que le Lacédémonien Vavait attaché au service de sa gloire.
Parallélement a ses travaux officiels, il avait exéculé quelques portraits, parmi lesquels celui de M™° David, ceux de ses deux filles jumelles ; celui du comte Frangois de Nantes, le double portrait de ses amis Mongez, enfin, pour le marquis de Douglas, le portrait en pied de Napoléon que la gravurea popularisé. Napoléon, en uniforme des chasseurs de la garde, quitte son bureau le matin aprés avoir travaillé toute la nuit ainsi que l’indiquent le jour naissant et les bougies consumées.
La réputation du peintre avait grandiavec |’Empire. La Hollande, la Baviére, I’Italie le nommaient membre de leurs académies. Ces corps savants entendaient surtout honorer le peintre d’histoire, le restaurateur de l’Ecole francaise, le chef dune école tout entiére vouée & perpétuer les fastes napoléoniens.
Lui cependant, non sans quelque amertume (« je ne m’attacherai plus aux
hommes, mais aux principes ») n’ayant pu atteindre a la haute destinée d’un
mess) Pal!
Le Brun, ilse réfugiait dans ces lempla serena qui toute sa vie (les Sabines aprés la Révolution, Léonidas a présent) depuis ses débuts a Académie, Yavaient sollicité : la peinture d’histoire, et d’histoire antique. Il y pouvait donner figure a Vidée un peu simple qu'il s’était toujours faite de VPhomme et se consoler de la triste humanitlé qui ’entourait par le commerce des héros. Cette admiration de l’antiquité et deshautes lecons qu’elle fournit au peintre, il en avait toujours fait la base de son enseignement. « Vrai d’abord, noble
ensuite. » Mais il arrivait souvent que la noblesse faussat la vérité.
Il exigeait de ses éléves la connaissance du Jatin ou au moins de bonnes études littéraires (Fabre connaissait méme le grec, mais cela n’en fit pas un meilleur peintre), et aussi quelque fortune, afin qu’ils n’eussent pas a exercer leur art comme un métier.
On peut critiquer David peintre, onne peut que louer David professeur. Le nombre, la qualité, la diversité de talent de ses éléves, le respect et affection qwils ont toujours témoignés a leur maitre, placent trés haut son enseignement. Sans donner la liste compléte de ses disciples que l’on trouvera 4 la fin des ouvrages de Delécluze et de Jules David, nommons les plus célébres : Cochereau, Couder, Delécluze, Drolling, Drouais, Fabre de Montpellier, Evariste Fragonard, Garnerey, Gautherot, Gérard, Girodet, Gros, Granet, Hennequin, Ingres, Isabey, Laneuville, Langlois, Michallon, Paillot de Montabert, Navez, Odevaere, Abelde Pujol, Révoil, Riesener, Léopold Robert, Rouget, Schnetz, Serangeli, Stapleaux, Wicar ; les sculpteurs Bartolini, Davidd’Angers, Dumont, Espercieux, Rude.
Quel maitre pourrait réunir semblable escorte ?
David enseigna successivement dans les immenses ateliers qui lui furent concédés, d’abord a Hotel de Ville, puis au Louvre, a Téglise des Feuillants,
a l’église de Cluny et finalement au rez-de-chaussée du palais de l'Institut.
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Delécluze, au début de son livre, nous donne une description aussi amusante qu’exacte de ce qu’étaient les batiments du Louvre compris entre la Colonnade et la rue de Rivoli. De nombreuses familles d’artistes y demeuraient, s’accommodant aisément du manque d’hygiéne et de commodités, les logements étant gratuits. Chacun se taillait un petit domaine auquel on accédait par des escaliers de fortune et vivait avec ses voisins dans une aimable promiscuilé. David, a qui sa qualitéde gendre de Pécoul n’avait pas dt nuire, occupait a lui seul trois ateliers, dont deux étaient situés « dans une partie du vide qui forme aujourd’hui la cage du grand escalier bati sous le régne de Napoléon a l’angle de la colonnade et de la facade nord du Louvre. »
Ces deux ateliers superposés mesuraient chacun 45 pieds de long sur 30 de large. Dans celui du rez-de-chaussée, entre des murs couverts de caricatures et de taches de couleurs, sous des tablettes chargées de platres, les éléves travaillaient dans un vacarme effroyable, changé en silence de mort a lentrée du Maitre.
Au premier étage se trouvait l’atelier dit des Horaces, Les murs en étaient badigeonnés de gris-olive ; la lumiére y pénétrait, comme dans celui du rezde-chaussée, par une baie vitrée située a neuf pieds au-dessus du plancher et donnant sur l’esplanade du Louvre, sous la grande colonnade.
On y voyait, adroite et enentrant, les Horaces, ’ gauche Brutus ; sur un chevalet, Bara inachevé. Sur la paroi opposée au vitrage, un énorme ceil-de-boeuf donnait jour 4 unescalierqui conduisait a unentresol ot: logeaient les jumeaux Franque, ou siégeait la secte des Primilifs et que gravissait fréquemment Charles Nodier, un des membres les plus actifs de cette secte.
De part et d’autre, drapant les portes, des tentures vertes (les tentures de Brutus) relevées par des clous dorés. Une solide étagére soutenait bustes, stalues, emblémes, couronnes, palmes, en somme tous les accessoires aujourd’hui interdits méme aux prix de Rome. Enfin dans les deux ateliers trénait un énorme poéle que les nouveaux venus étaient chargés d’alimenter.
Par la-dedans, ces meubles de Jacob, ces siéges, ces lits dits a l’étrusque
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qui, bientétenrichis des motifs rapportés d’Egypte, devaient si fort influencer l’esthétique mobiliére du temps.
Lorsque Napoléon eut, non sans peine, fait place nette au Louvre pour y installer les musées, les éléves de David portérent leur chevalet au collége du Plessis, rue Saint-Jacques, prés de l’église de Cluny ott travaillait leur maitre. De la ils émigrérent au Collége des Quatre-Nations (l'Institut) sous l’actuelle Bibliothéque Mazarine. C’est ce dernier atelier qu’a représenté Cochereau.
Chaque éléve payait 24 francs par mois. Les modéles hommes étaient seuls admis dans l’atelier. Le plusconnu d’entre eux était Polonais, que Cochereau a immortalisé sur la table amodéle. C’est dans ces divers ateliers que la seule personnalité de David maintint, pendant plus de trente ans, une intense vie artistique, la que s’édifitrent des théories aujourd’hui oubliées, que prirent naissance des schismes dont le nom seul nous est parvenu : les Penseurs ou Primitifs, les Barbus, les Crassons, dont on trouvera l’amusante histoire dans Delécluze.
L’atelier personnel de David, immense, élait situé dans les combles du palais, sur le quai, face a l'Institut. C’est la qu'il peignit les Sabines.
Le maitre visitait réguligrement ces aleliers, toujours vétu avec élégance et non sans recherche, méme al’époque révolutionnaire. I] corrigeait, conseillait, non en despote, comme on I’a dit, mais avec bienveillance, décourageant seulement les paresseux ou les éléves non doués. Ses propos d’atelier qui nous ont été rapportés sont pleins d’aménité. I] ne pouvait souffrir le désordre, il exigeait une propreté rigoureuse.
Bien que ne suivant pas les cours de Académie, ses éléves concouraient pour le prix de Rome quills obtinrent fréquemment. Aprés leur sortie de l’atelier, il se plaisait @ aller visiter chez eux ses jeunes disciples et il leur continuait ses conseils.
C’est surtout avant la Révolution que latelier de David compta des éléves de talent. On y distinguait alors les trois G : Gros, Girodet, Gérard. A la fin, parmi de nombreux disciples demeurés inconnus, brillaient encore Ingres et
Granet.
mo Rhee
Peu de traces nous sont restées de l’enseignement de David. II laissait sans doute parler le crayon. « Faites comme vous et non comme moi », disaitil souvent aux jeunes gens trop heureux d’imiter leur maitre. Pour écarter ses éléves de la peinture fatiguée et minutieuse, il se plaisait & répéter le propos du vieux Doyen : « le fini ne finit pas. » I] ajoutait: « un tableau est fini lorsque rien ne semble inachevé du point d’ot il doit étre vu. » Et ces conseils praliques qui n’ont point perdu de leur valeur : « Peindre vrai et juste du premier coup. II ne faut pas s’habituer a laisser aller sa main et s’abandonner aux couleurs de la palette en disant : je reprendrai cela plus tard. I faut peindre avec les couleurs de la nature et, quand on setrompe, gratter bravement son erreur. Peindre avec des repentirs sans enlever les dessous fait de la mauvaise besogne ; les couleurs repoussent et s’altérent... » « Voir juste et beau ».
« Vos lignes doivent étre justes et vos indications simples et naives. »
« Jaime mieux une fidélité timide qu’une hardiesse infidéle. »
Quant a l’enseignement despolique de David, ces notes d’un de ses éléves, Stamati Bulgari, cité par M. Ch. Saunier, peuvent en donner une idée: « A Vécole si renommeée de David, il n’y avail pas un mode déterminé d’exécution, comme cela a lieu dans les autres écoles; les éléves y étaient guidés par leurs sentiments. On y observail avec rigueur la loi qui pesait de ne jamais s’écarter de la nature, c’est-a-dire de copier naivement sans rien ajouter du sien. »
Pendant qu’il peignait son portrait, il disait a Lenoir : « Ce n’est pas en abusant du fini qu’on arrive a la perfection, c’est par le ton vrai de la nature mis & sa place. Que l’on observe attentivement mes tableaux de Bélisaire, des Horaces, des Sabines, ou tout autre, on verra qu’ils ne sont pas plus travaillés qu’il ne convient de le faire. S’ils font l’effet de l’étre beaucoup c’est
parce que la valeur des tons et la vigueur des touches sont calculées pour les
Seinen
plans, et combinéesavec la distance ou le spectateur doit se mettre pour voir le tableau... Voila en peinture ce qui constitue le fini. »
Delécluze nous donne quelques renseignements précieux sur la technique de son maitre :
« Depuis lexécution des Sabines surtout, David avait pratiqué et enseigné l’art de peindre en procédant par l'emploi de teintes faites d’aprés la nature et qwil fallait appliquer une auprés de l'autre en s’efforcant de les fondre, non pas avec le pinceau, mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu’elles se succédassent sans blesser l’ceil, et en exprimant la différence des tons et Ja dégradation de la lumiére... Ce procédé a été mis en pratique par Raphaél dans la Transfiguration ainsi que par Paul Véronése et Poussin dans leurs plus beaux ouvrages. »
Miette de Villars dit qu’aprés les Horaces David changea de palette et qu il chercha, dans les Sabines, 4 s’inspirer « de la peinture argentine de Téniers, toute de frottis. » Il est facile de constater, méme dans nos photographies, combien le grain de la toile est visible sous la couleur.
« David, ajoute Miette de Villars, disait 4 qui voulait l’entendre que c’était dans les quinze derniers jours qu’il faisait ses tableaux. »
« En effet, ajoute cet auteur, quand il avait terminé avec les modéles et qu'il ne lui restait que l’harmonie et accord a mettre dans son ceuvre, c’est alors qu'il donnait ce qu'il appelait la sauce générale, et cet accord, il ne l’obtenait jamais autrement que par les frottis ou les glacis.
« Dans cette opération, il se servait bien plus souvent du pouce et du chiffon que du pinceau, et ne faisait usage de la brosse que pour transmettre la couleur de la palette sur la partie qu’il voulait retoucher.
« I] écrasait ensuite, si l’on peut se servir de cette expression, la couleur avec le pouce, de facon qu'il ne restat qu'un glacis extrémement léger et transparent. »
Par une discipline observée et améliorée dés le jeune Age, par un travail
incessant toujours soutenu par lidée fixe qui est le caractére du génie, David
a OTE
était parvenu a cette science tranquille, imperturbable, qui ignore la difficulté, a cette streté, a cette unité dans la vision et la technique qui lui permettait de reprendre la toile longtemps aprés lavoir abandonnée, a ce dédain de l’instantané, a cette impossibilité d’admettre Pinachevé, chaque sensation classée et mise 4 son rang suivant un ordre général de l’esprit et du travail manuel.
I] nous a laissé des toiles inachevées dont on ne peut dire qu’elles soient imparfaites.
Art viril, stir de lui et méprisant les « réussites ». Aucune solution de continuité entre esprit et la main, entre la conception et la création. Art de tradition francaise, art ou, plus précisément, technique classique, dans I’acception Ja plus exacte, la plus compléte du mot. Il y a de la moquerie, mais aussi un éloge involontaire dans la boutade de Delacroix : « Je viens de chez
M. Ingres. Je I’ai laissé dans le froid de la composition. »
Avant de commencer son Léonidas, en 1800, David, suivant une habitude de son atelier, et aussi pour aider 4 son imagination rétive, avait mis au concours une composition sur ce sujet. Les éléves, naturellement, lui soumirent des projets représentant des Spartiates luttant contre des Perses.
Ce n’est point cela, dit le maitre : « Je veux donner a cette scéne quelque chose de plus grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général et ses soldats se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens, sachant bien qu’ils n’en échapperont pas; les uns absolument calmes, les autres tressant des fleurs pour assister au banquet qu’tls vont faire chez Pluton. Je ne veux ni mouvement, ni expression passionnés... Figurez-vous que dans ce tableau je veux caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu’inspire l'amour de la patrie... »
C’est pourquoi il nous montre un général inactif devant le combat imminent, un réveur entouré de figures symétriquement arrangées, posé face au
public comme un ténor avant sa cavatine.
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Léonidas nous incline a des réflexions analogues a celles que nous suggéraient les Sabines. Mais on peut, on doit se demander ce que valent ces réflexions. Elles nous sont dictées, imposées par le gofit de notre époque. On ne juge qu’avec l’esprit de son temps. Mais l'histoire des variations du gout est encore a écrire. Toutes proportions gardées, n’oublions pas combien le xvu® siécle méprisait le gothique ni en quelle petite estime les Romantiques tenaient le théadtre de Racine.
Une esthétique, et celle de David plus qu’aucune autre, parce qu’elle s’impose violemment, crée des imitateurs qui nuisent, non seulement aux théories, mais a celui qui les a inventées. Les petits romantiques ont bien failli déshonorer le moyen age. Et Cézanne n/’aura-t-il pas a palir un jour des innombrables et peu clairvoyants imitateurs qu’il a suscités, surtout en Allemagne ?
Il y a dans toute esthétique une part de mode qui, fort injustement, avilit les ceuvres originales. La nombreuse séquelle des post-davidiens (il en existe encore) a desservi par ses faibles imitations, par ses exagérations des défauts au détriment des qualités du chef, par ses répliques vides d’observation directe, les vertus profondes des toiles magistrales. « L’inilié tue Vinitiateur », disait Ballache et Baudelaire prévoyait avec de justes appréhensions « qu'il créerait un poncif. »
« Dans les ceuvres d’art, dit Renan, écrivant plus en philosophe qu’en critique, il est impertinent de demander pourquoi une ceuvre n’est qu’idéale, pourquoi telle autre n’est que sensuelle. »
Conséquemment, nous ne saurions nous servir de David pour abaisser les ouvrages de nos contemporains ou, le sujet le plus possible aboli, tout est laissé ala sensualité ou, comme on dit, au tempérament et qui nous séduisent plus que tous autres parce qu’ils vivent avec nous et que nous participons d’eux. Reconnaissons toutefois quil y a dans toute ceuvre d’artisle doué, composée avec savoir et sincérité, une part qui ne meurt point.
Qui peut affirmer qu’un jour, fatigués des guéridons et des guitares, les
mea FY ts,
artistes et le public 4 leur suite ne reviendront pas a la peinture d’histoire, a la peinture «a sujet », voire 4 la peinture philosophique ? Mais cette fois la route du retour sera longue, surtout dans les voitures du quai Malaquais.
Pour Léonidas, David se fil aider par son éléve Langlois qui avait collaboré au Passage du Saint-Bernard. Quand il reprit son tableau, auquel il avait déja travaillé quatre ans, mais de facon intermittente, la plus grande partie en était aehevée. I] ajouta seulement l’aveugle de gauche, le soldat assis (d’aprés M. Augé de Lassus, c’est le portrait de Schnetz in naturalibus), les deux soldats qui décrochent leurs armes et les figures du fond. Ce sont 1a évidemment les parties les moins réussies de louvrage.
La figure de Léonidas seule restait 4 peindre. C’était en elle que David voulait concentrer son idée du patriotisme calme et religieux. II s’inspira d’un camée des Monuments inédits de Winckelmann.
Le tableau fut achevé en 1812-1813. Mais lheure n’était point alors a la
peinture.
Au retour des Bourbons, David qui avait fait expédier loin de Paris ses toiles compromettantes, ne fut pas inquiété. Delécluze qui lui fit alors visite dans sa maison de la rue d’Enfer, n° 13, le trouva conversant avec des officiers russes qu'il avait da héberger. Ses auditeurs lui témoignaient le plus grand respect et écoutaient avidement ce qu'il leur racontait de Napoléon et de l’époque impériale.
Pendant les Cent Jours, Napoléon trouva le temps d’aller dans l’atelier de David. Léonidas était encore sur le chevalet. Comme & sa premiére visite, il s’étonna, en homme d’expérience, de Pimmobilité des combattants, mais il s’abstint de remarquer que David avait tort de peindre des vaincus.
Comment, aprés une si grande marque d’intérét, David, quels que fussent les sentiments intimes de l’ancien ami de Robespierre, pouvait-il se désinté-
resser des destinées de |’Empire ? Napoléon venait d’ailleurs de nommer son
fils ainé préfet, son second fils EKugéne chef d’escadron; ses deux gendres étaient réintégrés avec le grade de général. Lui-méme était promu a la dignité de commandeur (plus exaclement commandant) de la Légion d@honneur.
I] signa done l’Acte additionnel.
Cette preuve de loyalisme lui valut d’étre exilé au second retour de
Louis XVIII, en vertu de la loi du 12 janvier 1816. Le séjour de Rome lui ayant été interdit, il partit pour Bruxelles.