PROJET DE DECRET
ARTICLE PREMIER. — La reprise de Toulon et les autres victoires remportées par les armées de la République dans le cours de cette campagne seront célébrées par une féte nationale. .
Art. II. — Cette féte aura lieu dans toute l’étendue de la République, le premier décadi qui suivra la publication du présent décret dans chaque commune.
Art. IIIT. — Les soldats qui ont versé leur sang pour la République auront une place distinguée dans cette féte.
Arr. [V.— La Convention invite les corps administratifs et officiers municipaux a honorer les noces des filles qui choisiront pour époux les défenseurs de la République blessés dans les combats.
« A sept heures précises du matin, une salve générale du parc d’artillerie, placée a lextrémité occidentale de Vile de Paris, donnera le signal du commencement de la féte.
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» Les députations armées des quarante-huit sections, invilées & se trouver prétes pour cet instant, partiront simultanément pour se réunir dans le jardin du Palais national. La, elles se disposeront selon l’ordre ci-aprés indiqué. Chaque section fournira cent hommes armés.
» Les quarante-huit sections conduiront au jardin national les blessés qu’elles renfermentdans leursein; elles les placeront avec respect dans quatorze chars
préparés a cet effet. Ces chars sont consacrés aux quatorze armées de la Répu-
blique.
Ordre de la marche.
» Elle s’ouvrira par un délachement de cavalerie précédé de ses trompettes et suivi de tous les sapeurs.
» Quarante-huit canons sur deux files, trainés et environnés par des détachements de canonniers de chaque section.
» Groupe de tambours.
» Groupe de citoyens composé des Sociétés populaires, des Comités révolutionnaires, des Tribunaux, de la Commune et du Département de Paris, des Communes environnantes et du Conseil exécutif provisoire, avec leurs banniéres respectives.
» Tambours.
» Vainqueurs de la Bastille.
» Quatorze chars. Ces chars seront consacrés aux quatorze armées de la République. Ils seront séparés par les détachements armés des quarante-huit sections de Paris, trois détachements de sections pour chaque char, formant bataillon carré et drapeau en téte : ces détachements chanteront des hymnes a la Victoire.
» Des jeunes filles vétues de blanc, ornées de ceintures tricolores, environneront chacun des chars; elles porteront a la main une branchede laurier, sym-
bole de la victoire.
Leone Ordre des chars.
Premier char, Armée du Haut-Rhin; Deuxiéme, Armée du Bas-Rhin ; Troisiéme, Armée de la Moselle; Quatriéme, Armée des Ardennes; Cinquiéme, Armée du Nord;
Sixiéme, Armée des Cotes de Cherbourg ; Septiéme, Armée de Brest ;
Huitiéme, Armée de |’Quest ;
Neuvieme, Armée des Pyrénées occidentales ; Dixieme, Armée des Pyrénées orientales; Onziéme, Armée de Toulon;
Douziéme, Armée du Var;
Treizieme, Armée des Alpes ;
Quatorziéme, Armée révolutionnaire.
Je reprends la marche.
» La Convention nationale, en masse, entourée par un ruban tricolore, que tiendront les vétérans et les enfants de la Patrie entremélés.
» Groupe nombreux de tambours, toute la musique de la garde nationale.
» Char de la Victoire. Ce char portera le faisceau national surmonté de la statue de la Victoire. Au faisceau seront attachées quatorze couronnes. Un guerrier choisi dans chacun des chars tiendra une guirlande de lauriers entrelacée de rubans tricolores, qui partira de chaque couronne. Du sein méme du faisceau national sortiront des bras armés pour le défendre. Ce char est rempli de drapeaux enlevés al’ennemi.
» Détachement de cavalerie avec ses trompettes.
» Lecortége partira du Jardin national. Il serendra au temple de l Humanité
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pour y prendre les Invalides. Le président de la Convention nationale leur exprimera la reconnaissance du peuple. On exécutera des airs belliqueux. Arrivé au Champ-de-Mars, on chantera un hymne dans le templede I’ Immortalité; autour du temple seront rangés les quatorze chars remplis des défenseurs de la Liberté, les jeunes filles en passant devant les chars y déposeront des branches de laurier.
» Au bruit d’une musique guerriére et des chants de triomphe, le Conseil général de la Commune de Paris reconduira les guerriers blessés dans un lieu
oti ils trouveront un banquet civique et fraternel. »
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Par une affreuse dérision, ces chars symboliques, escortés par des ivrognes sanguinaires et par les bacchantes du ruisseau, approfondissaient les orniéres creusées par d’autres charrettes ot: de blémes victimes se cramponnaient aux ridelles.
Que jamais David ne se soit avisé de proposer une féte de la Clémence! Voila l’inexpiable. Mais il y aurait fallu un courage dont il semble bien qu’il ait quelquefois manqué. Vous le savez, ombre d’Emilie Chalgrin, fréle effigie sur fond de sang coagulé, et vous, Topino, pauvre diable qui aviez révé de peindre le plus grand tableau du monde et qui, en attendant, poignardiez, a travers vos mannequins d’atelier, un « tyran » que servait alors votre ancien maitre.
Evidemment, toute cette symbolique est aujourd’hui ridicule, et l’oblique M.-J. Chénier sera le premier, en vendémiaire an III, a railler ces fétes « chargées d’oripeaux civiques et de guenilles a prétentions » qu'il avait d’abord contribué a organiser.
Cela était aussi pauvre d’invention — toujours cetleimagination défaillante— et terriblement « pompier » avec ces symboles déja avilis, ce « faisceau natiotal d’ou sortaient des bras armés pour le défendre ».
Erreur plus grave, cela n’était point populaire. Pour se réjouir, la foule n’a
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besoin nide cortége, ni de programme. On I’a bien vucertain soir de novembre
« Tambours... groupe de tambours... » Il semble que David ait senti tout l'apprété de ce défilé et qu’ilait voulu l’envelopper dans la vibration des peaux d’ane. « Ces détachements chanteront des hymnes... » comme siles Frangais avaient jamais été capables de chanter en chceur.
Cependant cette époque est si prompte a l’enthousiasme qu’a de certains moments, avant la fatigue, ces fétes devaient étre une représentation concréte, mouvante et colorée, de la puissance populaire enfin déchainée, obscurément consciente de sa libération temporaire, et les tambours infatigables devaient rouler et battre comme le coeur de la foule qui dans la poussiére et les cris enlourait et multipliait ces symboles de farouche allégresse.
Jusqu’au jour oi ces manifestations qu’on voulait populaires tournérent a la politique, Robespierre dans son bel habit bleu marchant seul devant la Convention qui ralenlissait le pas pour agrandir la distance entre elle et l’Incorruplible « muet et palissant » qui, le soir, chez Duplay, laissa entendre quil
était marqué pour la mort.
On ne saurait omettre parmi les « matérialisations » des idées révolutionnaires, l’extraordinaire statue du Peuple longuement décrite par David. « La Victoire fournira le bronze », avait-il dit. Le monument aurait eu pour base « les débris amoncelés des idoles de la tyrannie et de la superstition. » Et cette symbolique qui anticipe sur les métaphores de Hugo : « Que cette image imposante du peuple francais, parson caraclére de force et de simplicité, porte écrit en gros caractéres, sur son front Lumizre, sursa poitrine NaturE, Vérité, surses bras Force, sur sesmains TravaiL. Que dansl’une de ses mains, les figures de la Liberté et de l’Egalité, serrées l'une contre l’autre, et prétes a parcourir le monde, montrent & tous qu’elles ne reposent que sur le génie
et la vertu du peuple. Que cette image du peuple, debout, tienne dans son
autre main cette massue terrible et réelle dont celle de l’Hercule ancien ne fut que le symbole... » (Discoursdu 7 noy. 1793).
Pendant cette période si courte de sa vie consacrée & la politique, l’exaltation de David semble croitre de jour en jour. Voici comment il imagine le rideau de ’Opéra(A. Lenoir) : Il représentait le triomphe de la Liberté et du Peuple en plus de trente figures. Un char antique tiré par quatre taureaux portant Hercule, la Liberté et I’Egalité entre ses jambes; devant lui, quatre figures assises et groupées : le Commerce, |’Abondance, les Sciences etles Arts; dans le ciel, la Victoire ; sur la paroi du char, un bas-relief des neuf Muses et, a la suite, la mére des Gracques, Brutus, Guillaume Tell, Marat, Lepeletier, Chalier, etc...
C’est le temps ot, diront ses accusateurs d’aprés Thermidor, le soir il va se poster au café de la Régence pour voir défiler les charretles qui se dirigent vers la place de la Révolution, et fixer, d’une pointe qui ne tremble pas, les expressions des condamnés dans leur vérité supréme.
Il avait étudié la douleur dans le Laocoon et les Niobides. Mais ces faces livides, ces corps écroulés au seuil de la mort...
Il ne nous reste guére de ces notations tragiques que l’inoubliable dessin de Marie-Antoinette allant 4 l’échafaud. Existe-t-il d’autres documents de cette sorte dans les musées, dans les collections? Botticelli dessinait les pendus du Bargello, mais quel crayon a jamais fixé cette minute avant Vinfini, l’épouvante de ces visages découvrant « la vision que les morts contemplent a jamais »?
Terrible revanche dela réalité contre cet homme qui n’étudiail que d’aprés le marbre. Est-il plus dramatique antithése ? Pensez aux beaux portraits de cour, épaules, coiffure, éventail, sourire, devant cette affreuse image ot la terreur décompose les traits, ou la lourdeur du corps affaissé, déja défait, emplit la misérable indienne.
Le musée de Lyon posséde un portrait qui est aussi une évocation saisissante et un symbole. Le petit-fils de David, qui n’était pas aussi «rouge » que
son grand-pére, hésite a le mettre sur sa liste.
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On l'appelle la Maraichére ou la Tricoleuse. Une femme vétue d’habits modestes mais propres, les cheveux tombants, croise les bras, des bras robustes de travailleuse, et vous regarde sans haine, mais sans tendresse. L’heure si longtemps désirée, Pheure a laquelle on ne croyait pas est venue : Dies irae. Ce tableau en dit plus sur la Révolution que vingt livres et cent discours. Que de patience, que de peine, et cette ardente résolution ! Que sont les plus belles « tétes d’expression » auprés de ce visage ow s’inscrit la longue souffrance et la soudaine colére de toutun peuple? Voila le vrai « tableaud’histoire », miracle unique de la peinture a travers le temps. David le peignit en 1795, comme si, la Révolution ayant aux trois quarts avorté, il avait voulu marquer
sa raison d’étre la plus noblement humaine.
Autre page d’histoire, plus anecdotique, mais ceuvre d’art incomparable, ce Marat assassiné quil créa dans un accés de ferveur on peut dire religieuse, au lendemain de la mort de Ami du Peuple. OEKuvre de visionnaire, exécutée d’aprés le souvenir de sa supréme rencontre avec la victime, et d’un si profond réalisme ! Comme ce tableau donne raison a ceux qui soutiennent qu il n'est de vraie réalité que celle que recréent et renforcent la mémoire et la réflexion !
L’annonce de la mort de Marat avait été portée aux Jacobins le 13 juillet 1793. David présidait. Il donna l’accolade au citoyen qui avait fait arréter Charlotte Corday. Beaucoup plus profondément que par la mort de Lepeletier et d’un mouvement plus spontané, le peuple avait été ému par cette nouvelle. « David, dit un député de la Section du Contrat Social, tu as transmis a la postérité ’image de Lepeletier mourant pour la patrie. I] te reste un tableau a faire. — Aussi le ferai-je », répondit David.
Le 15 juillet, il dit 4 la Convention : « La veille de la mort de Marat, la
société des Jacobins nous envoya, Maure et moi, nous informer de ses nou-
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velles. Je le trouvai dans une attitude qui me frappa. II avait auprés de lui un billot de bois sur lequel étaient placés de l’encre et du papier, et sa main, sortie de la baignoire, écrivait ses derniéres pensées pour le salut du peuple. Hier, le chirurgien qui a embaumé son corps m’a envoyé demander de quelle maniére nous l’exposerions aux regards du peuple dans I’église des Cordeliers. On ne peut point découvrir quelques parties de son corps, car vous savez qu'il avait une lépre el que son sang était bralé. Mais j’ai pensé qu’il serait intéressant de l’offrir dans l’attitude ot je l’ai trouvé, écrivant pour le bonheur du peuple ».
Le tableau fut achevé le 14 octobre 1793 et exposé, avec Lepeletier, pendant six semaines, dans la cour du vieux Louvre.
Voici en quels termes, aujourd’hui si démodés, David fit, le 25 brumaire, hommage de son ceuvre a la Convention :
« Citoyens,
« Le peuple redemandait son ami, sa voix désolée se faisait entendre, il provoquait mon art, il voulait revoir les traits de son ami fidéle. David! saisis tes pinceaux! s’écria-t-il, venge notre ami, venge Marat. Que ses ennemis vaincus palissent encore en voyant ses traits défigurés, réduis-les a envier le sort de celui que, n’ayant pu corrompre, ils ont eu la lacheté de faire assassiner. J’ai entendu la voix du peuple, j’ai obéi.
« Accourez tous, la mére, la veuve, l’orphelin, le soldat opprimé, vous tous qu’il a défendus au péril de sa vie, approchez! et contemplez votre ami; celui qui veillait n’est plus ; sa plume, la terreur des traitres, sa plume échappe de ses mains. O désespoir! votre infatigable ami est mort!... Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon ».
Evidemment, David peignait mieux qu'il ne parlait. Mais on imagine que des paroles analogues ont di étre dites autour de plus d’un martyr. Le peuple révolutionnaire se faisait ses saints et ses confesseurs. Involontairement, ses sentiments exaltés et désintéressés prenaient forme religieuse. I] s’en fallut
de peu, on le sait, que, le culte de Marat instauré, il ne naquit une dévotion
du coeur de Marat. Et ces innombrables images de piété ot figuraient les médaillons assemblés des quatre martyrs : Lepeletier, Marat, Bara, Chalier.
Si le mysticisme est la faculté de projeter hors de soi, de donner l’étre a une idée profondément sentie, David l’incrédule a été mystique a son heure, il a contemplé hors de lui la vérité, la liberté, la justice; il les a adorées dans leurs prophétes.
Sa période religieuse commence au Jeu de Paume ot les principaux personnages ont lair de visionnaires, d’extatiques, ot.la foule (1000 a 1200 personnes) est soulevée par la foi. (Ajoutez-y le miracle dela foudre tombant sur la chapelle de Versailles que l’on voit au fond, 4 gauche de la composition. )
Il écrira plus tard : « I] fallait étre dévoré de amour de la liberté pour avoir osé concevoir une pareille entreprise. »
Puis les effigies de Lepeletier, de Marat, avec leurs blessures étalées, a l’espagnole, leur nudité de Christ.
Marat, il l’a peint misérable, mais non répugnant, sa pauvreté symbolisée par le billot de bois prés de sa baignoire. Ses titres 4 la canonisation, il les tient a la main, il lesa prés de lui. Sur le billot, une écritoire, une plume et un assignat de trente sous posé sur un papier ot on lit: « Vous donnerez cet assignat a cette pauvre mére de cinq enfants dont le mari est parti pour la défense dela patrie. » Sensibilité et patriotisme suivant l’évangile de Rousseau. Et dans sa main : « Du 13 juillet 1793. Marie-Anne-Charlotte Corday au citoyen Marat. — II suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit 4 votre bienveillance. » La trahison par la pilié. La figure de Marat, hideuse au naturel, hideuse dans le moulage, est ici d’un calme et d’une douceur admirables.
Proudhon, dans son livre Du principe de l'art et de sa destinée sociale, apres nous avoir prévenus qu’ « il parle de ce qu'il ignore », qualifie assez obscurément le Marat d’ « éclair dans la nuit orageuse de la Révolution. » II] ajoute avec plus de clairvoyance : « Si de 1793 41814 le public et les artistes avaient élé capables de quelque réflexion, ils auraient vu la flamme qui leur indiquait
la route, lécole hollandaise, qui produisit des ceuvres plus achevées, n’ayant
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rien laissé de cette force. » Mettons ici comme corollaire aux paroles de Proudhon cette phrase de Goethe : « Emplissez-vous des souffles de votre temps, et ceuvre viendra. »
A la vérité, par-dessus le bric-a-brac romantique, les insipides compositions des continuateurs d’Ingres, Marat et quelques autres toiles de David, (émoignages immuables d’un art sincére et puissant, devaient ramener |’école francaise a la simplicité et a la vérité qui seules font les ceuvres immortelles.
Baudelaire écrit, avec ce sens divinatoire qui pénétre tous ses écrils sur l'art : « Ceux qui représentent assez bien dans l’art les adeptes de la fausse école romantique en poésie ne peuvent rien comprendre a ces sévéres lecons de la peinture révolutionnaire. »
Le Marat fut placé dans la salle des séances dela Convention, acété du Lepeletier. Sur la proposition de Romme on décida que ces deux tableaux seraient gravés, qu’il serait délivré 10000 livres au graveur pour chaque tableau et que le peintre surveillerait ’'exécution dela gravure. La gravure du Marat fut confiée a Morel.
Marat et Lepeletier furent décrochés le 8 février 1795, rendus a David et, prudemment couverts de céruse, ils demeurérent cachés jusqu’en 1826, date de la vente de l’atelier de David.
Avec quelques portraits, M™° Chalgrin, Gabrielle Charpentier, la premiére femme de Danton, David peignit aussi pendant ces quatre années l'image de Bara, le jeune hussard, devenu tambour par la légende, tué prés de Cholet par les Vendéens.
Bara, dépouillé par les ennemis, est représenté ¢étendu sur le sol, serrant encore sur sa poitrine, comme un jeune confesseur son crucifix, sa cocarde tricolore.
Tableau touchant par sa grande simplicité, plus touchant encore peut-étre de n’avoir pas élé achevé et de conserver ainsil’empreinte de la premiére émo-
tion.
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Philosophe, décorateur, costumier, cartier, caricaturiste, orateur, David, de toutes ses forces s’employait aux mulliples besoins de la société nouvelle.
Ma par ce jacobinisme qui accompagne toujours la liberté naissante, « le Comité de Salut public invite le citoyen représentant du peuple, a lui présenter ses vues et ses projets sur les moyens d’améliorer le costume national actuel et de l’approprier aux meoeurs républicaines et au caractére de la Révolution » (25 floréal an II). Un peu plus, on allait voir ce spectacle unique d’un peuple tout entier en carnaval. David dessina les costumes dont on retrouve quelques réminiscences dans les accoutrements des personnages officiels du Directoire et aussi dans les déguisements anachroniques qu’onapercoit, certains jeudis, quai Malaquais.
Le 1% juillet 1793, sur la proposition de David, la Convention accorde aux premiers prix de peinture, de sculpture et d’architecture une pension annuelle de 2400 livres pendant cing ans.
Et le 30 octobre, Romme proposant de confier aun jury nommé par la Convention le jugement d’un prix, David est chargé de composer ce jury, formé de cinquante membres et de dix suppléants. Il y fait entrer treize peintres, parmi lesquels Honoré Fragonard, Gérard, Prud’hon, neuf sculpteurs, dix architectes, des hommes de lettres, un cordonnier, un jJardinier, des acteurs (dont Talma).
Dans l'intervalle, le 25 juillet, Dupré était par ses soins chargé d’exécuter une médaille destinée a commémorer la féte du 10 aott.
Le 10 aott 1793, une exposition ayant été organisée dans les salons du Louvre par « les Artistes composant la Commune générale des Arts », David
ne fut représenté a ce Salon que par :
334. Lepeletier de Saint-Fargeau, dessin d’aprés le tableau de David, par
Devosges, son éléve.
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404. Paris et Héléne, gravure d’aprés David, par Vidal. 416. Le songe d’Enée, d’aprés lecitoyen David, par Godefroy, gravé pour le
Virgile de Didot.
Président de la Convention du 16 nivése au 2 pluvidse an III, David est appelé a féliciter les gendarmes revenant de Vendée.
A Charlier qui Vinterpelle : « Représentants du peuple, je demande que notre président distribue a chaque soldat de la patrie une feuille de laurier » David répond : « Il n’y en a pas assez. »
On trouvera au tome III (1909) des Archives de l’Art francais, établie avec une admirable précision par MM. A. Tuetey et Jean Guiffrey, l’Histoire de la Commission du Museum el de la Création du Musée du Louvre (1792-1793) ou David occupe une part prépondérante.
Dans son discours du 16 décembre 1793 (pendant sa présidence) ils’inquiéte du peu de soin qu’on apporte ala conservation des ceuvres d’art. Ses observations sont pour nous donner encore aujourd’hui aréfléchir: «... Vous ne reconnaitrez plus l'Antiope. Les glacis, les demi-leintes, en un mot tout ce quicaractérise particuli¢rement le Corrége et le met si fort au-dessus des plus grands peintres, a disparu.
« La Vierge du Guide (vulgairement appelée /a Couseuse) n’a point été nettoyée, mais usée.
« Vous chercherez le Moise foulant aux pieds la couronne de Pharaon, trés beau tableau du peintre philosophe, de Poussin, et vous ne retrouverez qu’une toile abimée de rouge et de noir, perdue de restauralion.
« Le Port de Messine, ce chef-d’ceuvre d’harmonie ot le soleil de Claude Lorrain éblouissait les regards, n’a plus qu'une couleur terne de brique et perd par conséquent tout ce charme, cette magie qui appartiennent exclusivement a Claude Lorrain; son brillant ouvrage est dégradé a tel point qu'il ne reste que la gravure pour nous consoler de sa perte.
« Je vous parlerai de Vernet : les barbares! ils l’ont déja cru assez ancien
pour le gater. Tous ses ports (tableaux de fraiche date) sont déja rentoilés,
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bralés, couverts par la crasse d'un vernis qui dérobe aux yeux le mérite que ses amateurs cherchent en lui. »
Sur sa proposition, on réforme le personnel chargé de la conservation du Louvre. Et dans la liste qwil propose, ce sectaire, ce despote, inscrit d’abord le nom d’Honoré Fragonard, avec cetle mention : « Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages. Chaleur et originalilé, c’est ce qui le caractérise; a la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux ans a la garde des chefs-d’ceuvre dont il a concouru dans sa jeunesse 4 augmenter le nombre. »
Qui donc a fait croire que David était dur 4 ceux de ses confréres qui ne peignaient pas comme lui? I] parlait du « talent sir » de Prud’hon, il louait la fougue de Gros. Quand M™ Vigée-Lebrun expose le portrail de Paesiello, il dit : « Ce portrait semble peint par un homme et le mien par une femme. » Kt M™ Vigée-Lebrun d’écrire : « Il aimait tellement son art qu’aucune haine ne l’empéchail de rendre justice au talent qu’on pouvait avoir. »
Kn juillet 1793, il fait acheter par le Museum trois tableaux qui ne relévent en rien de son esthétique, un Portrait par Rubens, une Sainfe Famille par Rembrandt, un Repas par Jordaens,
Toujours sur son initiative, le 9 juin 1794, le Comité de Salut public met a l'étude un projet d’agrandissement et d’embellissement des Tuileries, confié a lui-méme, a Fourcroy et a Granet.
D’autre part, les peintres sont invités « a représenter a leur choix, sur la toile, les époques les plus glorieuses de la Révolution francaise. On leur demande aussi des projets d’embellissement de Paris. »
Concours et récompenses se multiplient et se multiplient du méme coup pour les artistes les occasions de prouver leur civisme, si bien que sur les funébres listes pas un seul nom de peintre ou de sculpteur ne figure.
Kt David, malgré sa rhétorique, n’exagére pas quand il s’écrie a la Convention: « La Convention nationale, toujours juste et puissante, a saisi toutes les occasions de ranimer les arts appauvris, en leur donnant une direction nouvelle
et des forces proportionnées au colosse immortel qu’ils auront a soutenir. »
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Cette admirable activité de cing années, et désintéressée (il dit, sans qu’on ait pu le démentir : « Exempt de toute espéce d’ambition et seulement passionné pour la gloire que donnent les Beaux-Arts, je n’ai accepté les fonctions publiques que dans la vue de les servir et d’assurer leur prospérité »), cette constante application aservir une grande cause et dont la bienfaisante influence
s’étend jusqu’a nous, fut brusquement arrélée le 9 thermidor.
Avec une noblesse d’ame dont on pourrait trouver d’autres exemples, les ennemis de David se ruérent sur lui dés la chute de Robespierre. Suites de l’émétique ou supréme conseil de prudence (M.-A. Baudot dit que Barére avait prévenu David des prétendues relations de I’Incorruptible avec les Anglais) il n’avait pas paru a la Convention le 9 thermidor. Mais il y revint le 10. Et, le 13, ledéputé André Dumont, qui s’était déja distingué dans la Somme et devait quelques années plus tard accepler de Napoléon une place de sous-préfet, s’éleva contre David avec une extréme violence. Heureusement, les premiéres fureurs s’apaisaient. Les principaux terroristes supprimés, il ne fallait pas étendre oulre mesure une réaction qui menacait d’englober les réacteurs.
David qui n’était entré dans la salle des séances qu’aprés le discours de Dumont se défendit assez mal. « Dorénavant, conclut-il, je ne m/’attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes. » Si Bonaparte assistait a la séance, il a dé bien rire quelques années plus tard.
Mais Goupilleau de Fontenay reprit loffensive, sur la question que Baudot appelle plaisamment « le dévouement de cigué. »
David s’embrouillait, bégayait, suait énormément. Thibaudeau, son collégue au Comité d’Instruction publique, tenta de le sauver en demandant que l’affaire fat renvoyée aux deux Comités de Salut public et de Stireté générale. Mais voici intervenir Tallien, il accuse David d’avoir louvoyé aux heures dan-
gereuses, il demande a |’Assemblée de se prononcer sur-le-champ. Lecointre
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de Versailles se joint aux accusateurs. « Enfin, répliquait David, je vousassure, citoyens, que Robespierre me faisait plutét la cour que je ne la lui ai faite. » C’est alors que Legendre et Thibaudeau finissent par obtenir de l’ Assemblée le renvoi de l’affaire David aux trois comités de Salut public, de Streté générale et de Législation.
Le plus fort du danger était écarté. Gagner un jour, c’était alors souvent
gagner la vie.
Les trois comilés réunis le 15 thermidor (2 aodt) n’en décidérent pas moins Varrestation de David. Le prévenu fut conduit & l Hétel des Fermes, rue Grenelle-Saint-Honoré, par son fidéle éléve Delafontaine et un invalide. La cellule qu’on lui avait préparée était un atelier ot on lui permit de faire apporter couleurs et toiles. Une telle détention était plus enviable que sa liberté de la veille. Il signait toutefois : David in vinculis. Cest la qwil peignit son portrait du Louvre, si jeune d’aspect. Puis il esquissa divers sujels, nolamment Homére récitant ses vers aux Grecs atlendris. Sa mére, ses enfants le venaient visiler; aussi quelques amis, naturellement pas trop nombreux.
Pendant ce temps les dénonciations, les accusations, les lettres anonymes se multipliaient. Résultat : David fut transféré de sa tranquille cellule a Ja maison d’arrét du Luxembourg et mis au secret. Quelques amis l’assistaient. Mais ce qui le toucha au plus sensible et devait, comme il l’écrivit plus tard, lui faire chérir cette épreuve, ce fut le retour d’affection de sa femme. Fille et mniéce d’un entrepreneur, d’un architecte du roi, M™ David n’avait pu pardonner 4 son marisa conduite pendant la Révolution. Elle avait divorcé d’avec lui le 26 février 1794.
Voici que dans le coin du jardin du Luxembourg qu’il découvrait de sa fenétre et dont un paysage, le seul qu’il ait jamais peint, nous conserve le sou-
venir, le prisonnier apercut un jour sesenfants conduits par leur gouvernante.
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M™° David était venue loger rue de Tournon et c’est de la qu’elle envoyait tous les jours ses enfants jouer sous les yeux de leur pére.
Le temps aidant, on avait adoucile sort du prisonnier. I] acheva son dessin d’Homére et un autre: Deux jeunes filles font 'auméne au poéle endormi, ou il mit comme fond la partie du palais qu’il apercevait de sa chambre.
Son beau-frére Sériziat s’entremit alors; une lettre de David demandant sa mise en liberté fut par ses soins remise a la Convention. Elle fut renvoyée aux comités de Salut public et de Streté générale. C’est ace moment qu’il revit sa femme dans la loge du concierge et qu'il fit sa paix avec elle.
Nouvelles démarches. Boissy d’Anglas, sollicité par M™ David, fait remarquer a la Convention combien l’emprisonnement de David est immérilé alors que Carrier de Nantes « encore tout dégouttant de sang » est seulement gardé dans sa maison. Nouvelle lettre a la Convention, nouvel échec. Le 10 frimaire, dix-sept éléves de David rédigent une adresse & la Convention. Parmi les signataires on reléve les noms de Mulard, quien fit la lecture, de Gautherot, de Taunay, de Laneuville, de Topino-Lebrun, de Serangeli, de Delafontaine, de Gérard... M.-J. Chénier lui-méme, avec d’indispensables précautions, se décide a intervenir. Vaines tentatives. Cependant, l’amour de son art dominant ses inquiétudes, David compose l’esquisse des Sabines.
Enfin, le 27 décembre 1794, un rapport de Merlin de Douai conclut a un nonlieu. David est immédiatement élargi et sa qualité de représentant du peuple lui estrendue.
Il ne devait plus reparaitre a la Convention. Quelques jours aprés sa libération il se réfugia & Saint-Ouen, pres de Tournan (Seine-et-Marne), dans une belle propriété que Sériziat venait d’hériter de Pécoul. C’est la qu’il peignit les portraits de ses hétes, payant leur hospitalité d’un hommage immortel.
Profitant de son éloignement, ses ennemis recommencérent leurs atlaques. C’était cette fois la Section du Museum ot se trouvaient plusieurs peintres encore logés au Louvre qui ne lui pardonnaient pas d’avoir fait supprimer
Académie. L’Ame des peintres démodés contient au moins autant de fiel que
celle des dévols. Un acte d’accusation fut rédigé. I] contenait dix-sept chefs d’accusation. Quelques jours aprés les événements de prairial, le 9, David fut de nouveau arrété et enfermé au Collége des Quatre-Nations. Il devait y rester jusqu’au 21 aott 1795. Il obtint alors la permission de rentrer chez lui et d’y demeurer sous la surveillance d’un gendarme. Enfin l’amnistie du 4 brumaire an IV le faisait libre définitivement.
I] avait connu de dures journées pendant sa derniére détention. « Comme il avait un caractére trés ferme, dit Baudot, on craignait qu’il ne se donnat la mort; enconséquence, il n’avait d’autre instrument pour manger qu’une cuiller de bois. Sa nourriture était fort simple : des féves cuitesa l'eau, sans sel, servies sur un plat de bois. O peintre de Léonidas! Quel tableau! »
Il est de toute justice de terminer le récil de la vie révolutionnaire de David par cette déclaration incluse dans sa défense du 27 nivoése, an III, déclaration qui n’a jamais élé démentie.
« Je ne suis coupable que d’avoir aimé cette liberté, ’objet de nos vceux et de nos efforts, avec toute la passion d’un cceurformé pour elle. Mais cette passiona été pure etsans mélange d’aucune vue étrangére a son objet, et je n’ai jamais accusé, dénoncé, ni fait arréter personne. Mes ennemis les plus acharnés n’ont pu citer contre moi un seul fait de cette nature, et leur ardeur de nuire s’est épuisée sur des suppositions et des conjectures auxquelles ils n’ont trouvé d’autre base que la chaleur de mon patriolisme et l’exaltation de mes
Opinions. »