‹ Jacques-Louis David: 1748-1825Chapitre 8 sur 47 · L’EXIL · texte numérisé non relu

L’EXIL

Il aimait la musique italienne, Cimarosa, Piccini, Scarlatti, Pergolése. Il considérait Gluck comme un dangereux novateur. Grétry avait été son ami. Il jouait du violon, avant Ingres, peut-étre mieux qu’Ingres, mais seul le violon d’Ingres est entré dans Vhistoire.

Il disait : « Sans doute, je crois étre un peintre passable, puisque tout le monde le dit ; mais si j’avais cultivé la musique, si j’avais suivi le godt dominant qui m’y portait, c’est alors que l’on ett réellement vu ce que je pouvais faire! » (Baron.)

A Bruxelles, il prit logis au coin des rues Willems et Fossé-aux-Loups, prés du théatre de la Monnaie owt un fauteuil lui était réservé. Si quelque nouveau venus’y asseyail, les voisins, poliment: « Monsieur, c’est le fauteuil de M. David », et ’intrus changeait de place.

Une tendre popularité Ventourait. Les Bruxellois sont hospitaliers ; ils étaient fiers de garder parmi eux ce grand homme que les cours étrangéres se disputaient et qui avait refusé les offres magnifiques et réitérées du roi de Prusse. On savait aussi que Wellington l’avait instamment prié de faire son portrait, mais lui, non oublieux de Sainte-Héléne : « Monsieur, je ne peins que |’Histoire. »

On le rencontrait parfois l’aprés-midi dans le parc ou le long de la rue Royale, avec ses amis les conventionnels, Cambon, Baudot, Charles Duval, Sieyés, Ingrand, Cavaignac, Letourneur, Thibaudeau, Merlin de Douai, tous régicides, tous exilés. Seul Cambacérés, gonflé de ses titres, ne se mélait pas aces obscurs. Il avait donné lordre de n’ouvrir sa porte qu’a des princes.

Le public regardait curieusement, conversant entre eux 4 voix basse, avec

des silences chargés de souvenirs, ces hommes, ces vieillards paisibles qui

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avaient bouleversé le monde et déchainé un tonnerre dont les éclats se répercutaient encore sur plus d’un point de horizon.

« Quel fut Pévénement, dit Edgar Quinet, qui les réveilla, les rendit a euxmémes et montra encore l’étincelle sous la cendre? Ce fut le grand exil au lendemain de la Restauration.... Le feu que l’on croyait éteint se ralluma, et dans un temps ot toute ’Europe pliait sous la Sainte-Alliance, il y eut la une assemblée de vieillards qui se redressaient et qui, au bord du tombeau, saluaient entre eux la République. »

David, dés son arrivée a Bruxelles, avait vu se grouper autour de lui des disciples aussi fervents, aussi respectueux que ceux qui, depuis trente ans, entouraient son chevalet. Fierens-Gevaert en a compté trente. Quelquesuns ont laissé un nom. Parmi eux, Navez, avec son propre Portrait et la Famille Hemptinne, ne périra pas.

D’anciens disciples venaient le voir, lui portaient des nouvelles de France, remportaient des lettres, intriguaient pour son rapatriement, parlaient au retour des travaux entrepris par le maitre, organisaient a Paris des expositions de ses ceuvres. Parmi les plus fidéles, Gros, qui laimait comme un fils et qui, certain jour, pleura avant de frapper asa porte, Rude qui refusa d’aller a Rome pour accompagner son maitre et que Delécluze a décoré du beau surnom de Montholon de David.

Géricault lui-méme, le précurseur de la grande école qui devait faire oublier Yauteur des Horaces, Géricault avait fail exprés le voyage de Bruxelles pour lui porter son hommage. L’opposition entre les romantiques et David n’était pas alors si tranchée que nous Vimaginons aujourd’hui. Delacroix nommait David le pére de l’art moderne et l’on n’avait pas encore eu le temps d’oublier qu'il avait été, si on peut dire, « un fauve ».

Vie paisible, entre sa bonne femme impotente, ses enfants qui lui faisaient souvent visite, grand homme incontesté, loin, mais pas trés loin de ce Paris ott il sentait sa renommée et surtout son influence décroilre, 4 mesure que

des jeunes gens, aussi inlransigeants qu'il l’avait été, suivant cette loi de fo) ? 5)

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renouvellement indispensable a la vie de l'art, imposaient leur vision nouvelle.

I] aurait pu rentrer en France, s’il avait consenti & le demander. L’acquisition par le roi des Sabines et de Léonidas indiquait clairement qu’on désirait son retour. Mais lui, retrouvant son ancienne fierté, liant son sort & celui de ses compagnons : « J’ai été exilé par un décret, je ne rentrerai que par un décret. » D’ailleurs, il n’avait jamais changé d’opinion que sous le coup de Yenthousiasme et le regne de Louis XVIII ne lengageait pas a étre infidéle.

Suivant cette loi de régression a laquelle bien peu de vieillards échappent, il revenait inconsciemment & la peinture de ses jeunes années. Déja, en 1809, il avait peint pour un Russe, sans doute pour se distraire de ces bottes et de ces velours qui renaissaient sur ses toiles, une Sapho et Phaon. Cette fois, en 1817, c’est un Amour et Psyché, ot des critiques sévéres découvrirent des intentions polissonnes. Peut-étre la volupté quil’avait si peu sollicité dans son age mir venait-elle subrepticement inquiéter le vieil homme...

La récente exposition de Bruxelles (1925-1926), a l’organisation de laquelle le regretté Fierens-Gevaert et M. Pierre Bautier ont employé leur savoir et leur dévouement, a mis en lumiére quelques beaux portraits exécutés par lu pendant l’exil. Mais l’ceuvre principale de ses vieux jours, celle ot resplendit un supréme témoignage de sa vertu native, c'est extraordinaire trio formé par M™° Morel de Tangry et ses deux filles.

Marques de dégénérescence impitoyablement transcrites, et ces beaux yeux, si humains, de la vieille mére; tableau qui montre combien le vrai est proche de la caricature, sans se confondre en rien avec elle, le vrai, plus cruel peutétre, mais dépourvu de tout bas esprit de dénigrement.

Télémaque et Eucharis, la Colére d’Achille, une répétition du Sacre, les Filles de Joseph Bonaparte et quelques autres portraits sont les ceuvres de cette vieillesse laboricuse.

Dans son jardin, a cet 4ge ot: 'homme ne craint pas la société des ombres,

il avait fait reconstruire le pelit monument ou étaient enfermées les lettres de

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son cher Drouais. C’est la qu’il venait fumer sa pipe, le soir, quand le ciel se décolore, a l’heure des songeries.

Quelques amis —rien n’est si dangereux — et son fils Eugéne organisérent a Paris une manifestation autour desa derniére ceuvre, Mars désarmé par Vénus. Voici la critique qu’en fit Adolphe Thiers, dans la Revue Européenne : « Admire-t-on les belles lignes, les couleurs éclatantes, méme au détriment de la vérité? Ce tableau doit étre déclaré un chef-d’ceuvre, car il est 4 l’extrémité de la route ot s’est engagé M. David. Pense-t-on, au contraire, que le style ne doit pas aller jusqu’a la prétention académique, que le dessin ne doit pas aller jusqu’a limitation des statues, la couleur jusqu’a un fatigant cliquetis de tons, jusqu’aune transparence affectée et au luisant du verre? Alors on considérera le tableau de M. David comme un ouvrage renfermant de belles parties d’exécution, mais dangereux peut-étre a proposer comme modéle, et enfin, comme le dernier terme d’un systéme quifut bon quand il servait de correctif, qui ne l’est plus quand il tend vers un excés qui a besoin lui-méme d’étre réprimé a son tour. » On ne saurait avec plus de discrétion jeter les derniéres pelletées de terre.

Au mois de février 1824, David, revenant un soir du théatre, fut heurté et presque renversé par un camion. II ne se remit qu’avec peine de cet accident. Le 29 décembre 1825, il mourait d’une hypertrophie du cceur.

Ses disciples lui firent de belles funérailles. L’autorisation demandée par la famille de ramener & Paris le corps de Villustre peintre fut refusée par le minis-

tere Villéle. David repose a Bruxelles, dans le cimetiére de Saint-Josse-ten- Noode.

Deux grands peintres contemporains de David —l’und’eux fut son éléve —, ont parlé de lui.

Au terme de cette étude, citer leur jugement, dépourvu de flatterie mais

Ried £1), par

non certes de savoir, c’est décerner au vieux maitre, serviteur infatigable de la vérité, le seul éloge digne de lui.

Géricault :

« David, le premier denos artistes, le régénérateur de l’école, n’a da qu’ason génie les succés qui lui ont altiré admiration du monde entier. I] n’a rien emprunté aux écoles, qui au contraire auraient pu lui étre funestes, side bonne heure son gotitne l’avait arraché a leur influence et porté a réformer entiérement le systeme absurde et monstrueux des Van Loo, des Boucher, des Restout et de tant d’autres peintres alors en possession d’un art qu’ils n’ont fait que profaner. L’étude des grands maitres et la vue de I’Ilalie lui inspirérent ce erandcaractére qu il a toujours su donner aux compositions historiques, et il est devenu le modéle etle chef d’une école nouvelle. Ses principes ont rapidement développé de nouveaux talents dont le germe n’attendait que d’étre fécondé, et plusieurs noms célébressont bientot venus proclamer la gloire de leur maitre et partager avec lui les triomphes et les couronnes. » (Cité par Ch. Clément dans son L'tude sur Géricault. )

Ingres :

« David avait soumis les révoltés qui tenaient la campagne depuis la mort de Poussin...

« David avait un moment restauré l’art francais par la solidité de ses enseignements etle salutaire despotismede son caractére ; mais aprés lui la révolte releva la téte; Gérard, abjurant sa mission d’artliste, devint un courtisan 8 la mode, ouvrit la porte aux prétendus novateurs — oh! ce Gérard! — et s’oubliajusqu’a partager leur fameux banquet d’Auteuil ot ils jurérent tous la mort

dela Peinture... » (Cité par Silvestre).

Na vigare necesse est, vivere non est necesse.

Alexandre Lenoir, dans ses Souvenirs historiques, nous rapporte les derniéres

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