‹ Jacques-Louis David: 1748-1825Chapitre 9 sur 47 · OO · texte numérisé non relu

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paroles de David prés de mourir. Laugier, éléve de Girodet, qui gravait Léonidas, était venu a Bruxelles pour lui soumettre son ouvrage avant de le terminer,

Ces paroles, rapportées pieusement, nous donnent, mieux que bien des commentaires, l’essentiel de lidéal de David et nous montrent combien cet homme qui « méprisail le métier comme la boue » et qui fut cependant un si parfait artisan, mettait au premier rang deses préoccupations l’expression par le dessin et la peinture des sentiments élevés.

« Prends garde, disait-il a Laugier de son fauteuil, en regardant la gravure quwil avait fait appliquer contre la tapisserie, prés de la fenétre, prends garde ace groupe de guerriers quisonnent la trompette du signal, aceux quidétachent leurs boucliers des arbres, a celui qui grave sur le roc les noms glorieux de ses compagnons d’armes : tous vont combattre pour la patrie, ils mourront tous et ils le savent... Vois-tu, tu n’as pas saisi les formes austéres et vigoureuses que j’ai données a mes Spartiates ; tu en as fait des Francais, mon ami, c’est une grande faute.

« Si tu veux terminer ta gravure comme il faut et obtenir le succés que tu dois en recueillir, inspire-toi de l’énergie et du sentiment dont j’étais animé moi-méme en tracant mes figures sur la toile, rappelle-toi surtout que les Grecs de Sparte, autrement élevés que ceux d’Athénes, avaient une physionomie appropriée & leurs moeurs et des formes plus développées. — Raphaél et Poussin, modéles sublimes 4 imiter, n’ont jamais négligé de donner aux personnages de leurs tableaux le caractére national qui leur convenait.

«... A droite dans un coin du tableau, sur le premier plan, des soldats reprennent les boucliers quils avaient attachés aux branches des arbres ; sur le méme plan, dans le coin opposé, ce Spartiate, condamné a4 une cécité momentanée, se fait conduire par un esclave au combat...

« ,..Voyons maintenant la téte de Léonidas que j’ai dessinée et peinte d’inspiration. — Elle n’est pas mal, allons, mon ami, allons, courage; je ne suis pas mécontent. Cependant tu n’as pas tout a fait compris le caractére du

héros grec, qui @ lui seul est un poéme entier. Revois avec attention l’en-

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chassement des yeux, le mouvement des prunelles dans lesquelles se peint toute sa pensée; revois aussi le dessin de la bouche !qui exprime l’héroique et profonde méditation du descendant d’Alcide.

« Lorsque tu termineras ce grand travail, observe bien, je te prie, l’expression de loriginal; préserve-toi principalement de ce que j’appelle la petite exécution... »

Ensuite, se tournant vers M. Laugier qui s’était appuyé sur son fauteuil, il lui dit : « Sats-tu bien qu'il n’y avait que David qui pat peindre Léonidas? »

Mouvement d’orgueil licite chez ce peintre qui avait consacré toute sa vie a expression des sentiments les plus nobles.

Il continue : « Léonidas est en effet dans Vattitude d’un homme qui réfléchit. La pose de cette figure est admirable : elle a le caractére éminemment beau des camées antiques. C’est bien le calme d’un héros qui a pris son parti et quisait que le sort de la guerre y est attaché; ou plutot, c’est Pimpassibilité du demi-dieu de qui Léonidas se faisait gloire de descendre. En voyant tout lOrient fondre sur sa patrie, il a jugé quil était nécessaire d’étonner les Perses et de ranimer les Grecs ; il a Jugé que sa mort et celle de ses compagnons produiraient ces deux effets. Il était absorbé dans ces grandes pensées lorsque la trompette a sonné. Au signal, la main qui tient l’épée a frémi d’un mouvement presque machinal ; la jambe droite s’est comme involontairement portée en arriére; ce mouvement ne s’est passé que dans le corps; l’Ame est encore tout entiére au grand dessein qui l’occupe, mais on sent qu’elle va sortir de sa méditation et que le héros va remplir sa destinée... »

Mieux que vraies, ces derniéres paroles sont vraisemblables, elles condensent l’ceuvre de David, elles résument sa vie. Dans la bouche de ce peintre qui souvent dans son art atteignit la perfection, elles dépassent la peinture.

Sans doute cet excts de raisonnement, cette haute et factice idée de Vhomme — rien n’est plus contestable que lul pictura poesis — devaient le conduire a la froideur.

Mais quelle énergie, quel enthousiasme infatigable a soutenu le peintre

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dans sa longue et difficile carriére ! « Peintre de la volonté », dit Delécluze. Ajoutons, peintre de ’héroisme, peintre du surhomme.

« L’homme est quelque chose qui doit étre dépassé ». Les Horaces, Socrate, Brutus, le Serment du Jeu de Paume, Bara, Romulus, Léonidas, jamais la grande parole de Nietzsche ne ful aussi forlement pressentie, aussi noblement figurée.

Tous les genres sont bons, David lui-méme ne cessait de le dire. II serait imprudent d’affirmer qu’il vaut mieux rater quelquefois les héros que toujours réussir les pommes. David n’a pas toujours réussi dans le genre héroique. Accordons que le genre héroique est un genre difficile et qu’il est beau de s’y étre essayé.

Etre exceptionnellement doué pour peindre le réel et de toutes ses forces se contraindre & monter vers Vidéal, quelle destinée singuliére et faite pour étonner !

Sens-tu pas a mes poemes Que je suis deux en un seul?

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