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Jacques Marquette et la découverte de la vallée du Mississipi

Le nom du Père Marquette 1 , l'explorateur du Mississipi, est populaire dans l'Amérique du Nord. Ce Français, ce jésuite, qui chez nous n'est plus connu que de quelques amateurs de géographie, au delà de l'Atlantique est l'objet d'une sorte de culte, pour la postérité des pilgrirn fathers anglo saxons, comme pour les descendants des colons français, sans distinction de catholiques et de protestants. Aussi, quand la nouvelle se répandit aux États-Unis, sur la fin dç 1877, qu'on venait de découvrir le tombeau du vénéré missionnaire, contenant encore uue petite partie de ses ossements 2 , il y eut une vive émotion,

* Le P. Jacqies Marquette est né à Laon, d'une ancienne famille de cette ville, en 1637. Il enlra dans la Compagnie de Jésus à l'âge de dix-sept ans et fut envoyé au Canada en 1666. Il mourut le 18 mai 1675, sur la rive orientale du lacMichigan, en revenant de visiter pour la seconde fois les Illinois qu'il avait commencé à évangéliser lors de sa grande expédition.

2 Voir, sur cette découverte, due à un missionnaire archéologue, M. Jacker, la revue hebdomadaire The catholic Review,de New York, 1877, vol. XII, p. 215, et un article de M. Gilmary Sh^a dans la revue The catholic World, de New YorK, vol. XXVI, p. 267-281. M. Shea rectifie, à cette occasion, le récit de la mort et de Fensevelissement du P. Marquette qu'on trouve dans Charlevoix et dans les premières éditions de l'histoire de Bancroft.

surtout dans les États qui se partagent la grande et riche vallée du Mississipi. Une association n'a pas tardé à se former pour ériger un digne monument sur le lieu de la découverte. Une première réunion a été tenue par les organisateurs, le 8 et le 9 août 1878, à Mackinac, petite ville voisine du passage où les deux lacs Michigan et Huron mêlent leurs' eaux, en vue de la pointe Saint-Ignace, qui domine ce passage au nord et garde le tombeau de Marquette. L'association a choisi po::- son président le sénateur Ferry, et pour vice -présidents les gouverneurs des trois Etats d'Illinois, de Michigan et de Wisconsin, sur le territoire desquels le P. Marquette a exercé son zèle, il y a un peu plus de deux cents ans. Parmi les cinq ou six discours prononcés dans la réunion, le plus remarquable, paraît-il, fut celui d'un ministre presbytérien, le RévérendGeorgeDuffield. De son côté, l'ancien ministre des Etats-Unis à Paris, l'hono rable M. Washburne, a, suivant l'expression de notre Journal offieiel\« profité de cette occasion pour exprimer une fois de plus ses sympathies envers la France. » Très sympathiques, en etfet, pour notre pays, les paroles de M. Washburne auraient pu aussi apprendre quelque chose à un homonyme français du président de l'association de Mackinac. Dans son opinion, a dit l' ex-ambassadeur républicain, « on ne peut avoir une plus heureuse idée que d'élever un monument sur la tombe d'un homme tel que Marquette, qui, avec tant d'autres de ses compatriotes, s'est frayé un chemin dans des terres inconnues, au milieu des dangers de toute sorte, à travers des populations sauvages, sans crainte des privations et des maladies, pour planter le drapeau de la civilisation au nom de cette belle France qu'il aimait tant . » Ces hommes, qui aimaient tant la France, qui se dévouaient en son nom, et pour son intérêt, à porter la civilisation chrétienne dans le cœur de l'Amérique inconnue et sauvage, c'étaient avant tout les jésuites, c'est-à-dire les hommes qu'on dénonce du haut de la tribune et des balcons, comme ayant tou jours été des étrangers pour la France.

L'association pour le monument de Marquette s'est réunie une seconde fois au mois d'août dernier. Cette année encore,

1 Numéro du 10 septembre 1878, p. 9117.

ua digne clergyman protestant, le D r Goodwin, de Chicago, a fait en termes éloquents et chaleureux l'éloge du missionnaire jésuite. « Il est juste, a dit l'oraïéur entre ftuîres choses, que nous nous unissions, non pas pour ériger ùri bloc de granit, simplement afin de reconnaître les éminents services d'un grand explorateur, mais pour que ce monument conserve la mémoire d'un homme au noble caractère, à la vie pure et toute de sacrifice. » Plus loin, le Rév. Goodwin s'est écrié, aux applaudissements de l'assistance : « Si nous avions un Père Marquette au milieu des Indiens américains d'aujourd'hui, ayant derrière lui le gouvernement américain pour l'appuyer autant que le gouvernement français appuyait Marquette, la question indienne ne nous inquiéterait pas beaucoup d'années 1 . »

Il y avait dans ces paroles une leçon, toujours opportune, à l'adresse du gouvernement de Washington. Mais il ne manque pas d'imitateurs dévoués de Marquette auprès des Indiens des États-Unis; malheureusement, jusqu'à ce jour, on a beaucoup moins fait pour aider leur œuvre civilisatrice que pour l'entraver.

Bien que ce soit un spectacle significatif, il ne faut pas s'é • tonner de voir ces Américains protestants, à l'esprit peu ouvert du côté de l'idéal, unir dans les honneurs qu'ils rendent à la mémoire de Marquette le missionnaire catholique et l'explora teur.Ils ont appris de leurs plus illustres écrivains, de l'historien Bancroft, du poète Longfellow, de Prescott et de Francis Parkman, de tous les biographes américains de Marquette, Jared Sparks,Kip, Gilmary Shea, etc., à ne point séparer ces deux caractères, inséparables de fait dans la sympathique figure du jésuite deLaon.

En France, un savant dont nous voudrions n'avoir qu'à louer les recherches érudites en matière d'histoire des découvertes géographiques, s'est donné la tâche de diminuer les mérites du P. Marquette. Dans un ouvrage intitulé Découvertes et établissements de Robert Cavelier de la Salle (Paris, 1870), ouvrage qui a été couronné par la Société historique de Normandie, M. Gabriel Gravier soutient que Jolliet et Marquette ont été précédés sur le Mississipi, au moins d'une année, par le voya -

i The catholic Review, XVI, 1879, p. 182.

gteur normand 1 . Il a repris cette thèse plus récemment, devant le deuxième congrès des américanistes réuni à Luxembourg, en 1877 2 . Nous regrettons que M. Gravier ait trop souvent porté, dans ces deux publications, des arguments et un ton qui rappellent plus le journal ou le pamphlet que la discussion scientifique. Au reste, son plaidoyer n'apporte aucune preuve nouvelle ; il né cite aucun document qui n'ait été discuté, il y a longtemps, par MM. Shea 3 , Parkman, Harrisse et le P.Tailhau. Cependant l'insistance que Pérudit fondateur de la .Société géographique de' Rouen met à reproduire sa thèse, le zèle qu'il dépense à faire triompher ce qu'il croit être la vérité, nous engagent à revenir nous aussi sur la question; D'ailleurs, une publication récente, qui livre tout au long une masse de documents jusqu'ici imparfaitement connus, nous permettra peut-être d'ajouter encore quelques clartés aux solutions déjà données par d'autres. Nous voulons parler des documents sur les Découvertes et établissements des. Français dans. V Ouest et dans le Sud de VAmérique septentrionale (1614-1754), recueillis et publiés par M. Pierre Margry, conservateur aux archives de la Marine 3 . Cette belle collection est consacrée presque tout entière à Cavelier de la Salle, et elle jette le plus grand jour sur les vues, les aventures et les découvertes de cet intrépide voyageur. Personne, après l'avoir étudiée, ne pourra refuser à La Salle l'admiration et les sympathies qu'il mérite pour ses qualités réellement supérieures, quoique entachées de graves défauts, et pour les services si considérables .qu'il, a -rendus à la France et à la civilisation. Mais, quant à la priorité de l'exploration du Mississipi,

* Robert-René Cavelier, sieur de la Salle, est né à Rouen, en 1643. Il parait être arrivé au Canada la même année que le P. Marquette (1666). 11 périt, misérablement assassiné par quatre de ses compagnons de voyage, prés des bouches du Mis- Bissipi, en 1687. On a dit, et M. Margry le répète, que La Salle, qui est un élève des jésuites, a passé une partie de sa jeunesse dans leur Compagnie. Le P. Félx Martin, connu par ses recherches sur l'histoire du, Canada, n'a pas trouvé le nom de La Salle dins les listes des novices de ce temps-là. Mais il est possible qu'il ait été employé comme répétiteur ou régent auxiliaire dans un collège de jésuites, ce qui expliquerait une allusion de 8 eau jeu disant de La Salle qu'il « n'a jamais commandé que des escoliers. »

* La route du Mississipi. Etirait des comptés rendus de ce congiès; 76 p. in-8. Nancy, 1S78.

' Trois volumes gr. in-8, imprimés par J^uaust. Paris, 1876 1*79. Maisonneuve.

aucun juge impartial ne la lui attribuera plus, croyons nous, après lu lecture des pièces réunies par M. Margry.

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