UN DERNIER MOT SUR LES JESUITES DU CANADA
Il serait superflu, maintenant, de discuter l'inculpation formulée par M. Gravier contre « les ennemis de La Salle », et en première ligne contre les jésuite3, d'avoir tout mis en œuvre
i The discovery..., p. 25. Ces fa : ts détruisent aussi l'argument que M. Gravier tire d'une lettre de Madeleine Gave lier, la nièce de La Salle, écrite le 21 janvier 1756 (La route du Mississipi, p. 33;Margry, t. I, p. 379, note), lettre singulièrement confuse d'ailleurs, et où les découvertes de La Salle avant 1675 sont évidemment exagérées. Au reste, les cartes dont il est question dans cette lettre ont-elles été rédigées a~ant ou ap-ès le voyage de Jolliet? C'est ce que Madeleine ne dit point
pour enlever au voyageur rouennais l'honneur d'être appelé le découvreur du Mississipi, et pour étouffer tous les témoignages, tous les documents qui établissaient la priorité de ses droits à ce titre. Il serait facile, au contraire, de montrer, à la suite des écrivains français ou étrangers qui ont refait, de notre temps, l'histoire de la découverte du Mississipi, que Marquette et les jésuites ont eu à se plaindre, beaucoup plus que La Salle, de la manière dont leurs services d'explorateurs ont été reconnus. Tout le monde sait, en effet, que la relation où le P. Marquette racontait son voyage sur le Mississipi, fait en compagnie de Louis Jolliet, en 1673, n'a pu paraître pour la première fois qu'en 1681, dans le Recueil de voyages de Thévenot, et cela pour ainsi dire à la dérobée, avec des altérations notables et sans aucune mention du P. Marquette. Le texte primitif n'a pu être publié qu'en 1852. Toutes les pièces originales sur cette expédition, — les rapports et les cartes de Jolliet, aussi bien que la relation du P. Marquette, — qui étaient entre les mains des ministres de Louis XIV dès 1675, sont restées enfouies dans les archives, et n'en sont sorties, par extraits, que depuis une quinzaine d'années. Gomment les jésuites qui, au dire de M. Gravier, ont eu assez de puissance pour annihiler tant de témoignages, officiels et autres, favorables à La Salle, comment, dis-je, n'ont-ils pu obtenir la publication de ces documents si honorables pour eux-mêmes ? En réalité, leur puissance était telle qu'ils furent même obligés, par les manœuvres de leurs " ennemis de Québec et de Paris, de cesser complètement, à partir de 1673, la publication des célèbres Relations de la Nouvelle- France 1 . En revanche, tout un groupe d'écrivains, sous l'inspiration directe de Frontenac et, en partie, de La Salle, a pu se donner carrière pour ridiculiser et traiter de fable l'exploration de 1673*.
1 Voir à ce sujet Harrisse, Notes, p. 59. La relation de 1672-1673, que Je P. Dablon avait préparée pour l'impression, et les relations de 1674 à 1679, que les supérieurs de la mission continuaient à envoyer en France et à Rome aux premiers supérieurs de la Compagnie, ont été publiées en 1861, avec le journal du P. Marquette, dans le recueil déjà cité des Relations inédites de la Nouvelle- France. Cf. Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, par les PP. de Backer et Sommervogel, nouvelle édition, au mot Canada.
• Voir Shea, The discovery, p. lxxv et s.; Harrisse, notes, p. 342, n* 779, et p. 158-159,
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Nous sommes heureux des efforts faits par M. Gravier pour tirer la mémoire de son compatriote d'un injuste oubli. Peutêtre pourrait-on lui demander un peu de bienveillance pour d'autres Français, qui n'ont pas moins travaillé que La Salle à étendre le renom et l'influence de la France en Amérique. Mais nous n'en voulons aucunement à M. Gravier de son ce peu de sympathie » pour les jésuites; nous n'avons que le droit de lui demander plus de justice. Gomme savant, il se devait à lui-même de mettre plus de critique dans les accusations qu'il ramasse contre les anciens missionnaires du Canada. Pour réduire ces accusations à leur juste valeur, il lui aurait suffi d'examiner avec quelque attention les hommes qui les fournissent, et ceux qu'elles doivent atteindre. Le menteur La Hontan 1 , le personnage suspect qui se dissimule sous le nom du P. Le Clercq dans la seconde partie de Y Établissement de la foi au Canada, mais surtout l'anonyme janséniste que nos lecteurs connaissent, voilà des témoins sur la foi desquels M. Gravier charge les jésuites du Canada, en bloc, des imputations les plus graves. Il va même plus loin, quelquefois , que ces tristes autorités, par exemple, à propos de ces tentatives d'empoisonnement sur La Salle, dans lesquelles il implique sans hésiter les « PP. jésuites, » bien que l'anonyme, par un reste de scrupule, nous communique une lettre de La Salle lui-même, reconnaissant l'injustice de ses soupçons à cet égard. Si l'on songe maintenant que ces imputations, qui prêteraient aux Jésuites du Canada en général, les vues les plus sordides et des agissements de scélérats, s'adressent à des hommes tels que les PP. Le Jeune, Lallemant, Jogues, de Brébeuf, Nouvel, Allouez, Marquette, tout esprit impartial saura ce qu'il faut en penser. 11 est vrai que M. Gravier peut s'appuyer aussi sur des témoins un peu plus honorables, comme Frontenac et La Salle lui-même; car tous deux, dans leurs lettres authentiques, traitent assez mal nos missionnai-
1 Voir la carte de la Rivière longue (inventée par lui) et la relation du voyage qu'il prétend y avoir fait (Nouveaux voyages de M, le baron de Lahontan, 1. 1, lettre xvi\ La Haye, 1715). Ce sont les allégations de ce faussaire au sujet des sauvages que M. Gravier oppose aux Relations des Jésuites, en s'écriant : « Malgré tout ce qu'on a pu dire et faire, Lahontan est et restera l'expression de la vérité* » (Découvertes et établissements de La Salle^ p. 67.)
res. Nous ne prétendons pas non plus que les jésuites soient impeccables, ni que tous les torts aient toujours été du côté de leurs adversaires. Nous admettrons que les accusations de Frontenac, de La Salle et d'autres, avaient une certaine valeur, même inpropria causa, pour parler comme M. Parkman. Mais pour fixer cette valeur avec justice, une condition élémentaire c'est de mettre en compte l'extrême partialité des accusateurs, puis de contrôler leurs griefs par ceux des accusés et par les témoignages de personnes moins engagées dans la lutte. C'est ce que M. Gravier a ordinairement négligé de faire, et voilà tout ce que nous lui reprochons.
Pour ce qui concerne La Salle en particulier, il faut bien le dire, son caractère, tel qu'il se révèle dans ses lettres, est fait pour commander une grande défiance au sujet de ses plaintes contre ses ennemis, soit réels soit supposés. Le 22 août 1682, sur l'avis charitable d'un de ses correspondants de France que ses amis mêmes ne le trouvaient pas assez sociable, il répond qu'il ne se connaît aucun ami au Canada. « Je n'excepte personne, ajoute-t-il, parce que jesçay que ceux qui me protègent en apparence ne le font pas par amitié, mais parce qu'ils y sont en quelque sorte engagez d'honneur, et qu'au fond ils croyent que fenay mal usé arec ewa\... Après cela, Monsieur, il n'est pas surprenant que je ne m'ouvre à personne, me deffiant de tout le monde et en ayant des sujets que je ne sçaurois escrire. » Certes, cette confession du malheureux découvreur doit nous disposer à une grande indulgence envers lui; mais, franchement, un caractère atrabilaire à ce point ne pouvait manquer d'exagérer singulièremeut les torts de ceux qui lui étaient antipathiques; eu un mot, il était trop porté à voir toujours le mauvais côté des hommes et des choses, pour garder uu jugement sain et impartial.
On dira que nous sommes suspects, faisant l'apologie de nos pères. Qu'il nous soit donc permis de citer une dernière fois l'historien protestant de Boston, M. Parkman. lia traité assez durement les jésuites en bien des endroits, pour que son jugement, si favorable qu'il soit, puisse être regardé comme un témoignage arraché par la seule évidence des faits. « Une vie isolée de toutes relations sociales, et éloignée de tout ce que Tarn-
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bition poursuit avec ardeur, puis une mort solitaire ou sous les formes les plus effrayantes, telle était la perspective des missionnaires canadiens. Leurs ennemis peuvent les taxer, s'ils le veulent, de crédulité, de superstition ou d'un aveugle enthousiasme ; la calomnie n'arrivera pas à les convaincre d'hypocri sie et d'ambition. Ils entraient dans la carrière avec la droiture d'âme des martyrs et l'héroïsme des saints. — On trouvera difficilement dans l'histoire de l'humanité une piété plus ardente, une abnégation de soi-même plus complète, un dévouement plus constant et plus généreux. — Dans tous les récits de cette époque héroïque, on ne rencontre pas une ligne qui permette de soupçonner un seul de ces valeureux soldats d'avoir faibli ou chancelé un moment. Le grand mobile de toutes leurs actions était la plus grande gloire de Dieu K . »
A ce témoignage on pourrait en ajouter un autre plus glorieux encore, témoignage vivant, pour ainsi dire, et persistant depuis les commencements de la colonisation du Canada jusqu'à ce jour : c'est le culte de respect, de reconnaissance, et en quelque sorte, d'amour filial, qui s'attache à la mémoire des anciens missionnaires jésuites dans le pays si bien appelé jadis la Nouvelle-France. Au reproche par lequel M. Gravier couronne tant d'autres reproches gratuits, celui d'avoir causé la perte de la colonie, les jésuites n'ont besoin d'opposer autre chose que ce témoignage d'une population demeurée si française par le cœur, par la langue et par la fidélité aux meilleures traditions de l'ancienne France 2 . J. Brugker.
* The Jesuits in North America. Pour la justificition de ces éloges, voir Les Jésuites martyrs au Canada, relation du P. Bressani, traduite, avec des additions, par le P. Félix Martin (nouvelle édition, à Montréal, 1877), et Le P. Jean de Brébeuf, par le même P. Mari in (Paris, Téqui, 1877).
* Margry, t. H, p. 234?35.